‹ Le pauvre diable;Chapitre 11 sur 40 · A ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

A ANGÉLIQUE

Oui, ce qui me plaît entre mille Et rend mon cœur dévot saintement amoureux, En purgeant la délectation de mes feux. C'est que dans votre nom je trouve l'Évangile (1).

(1) Comme on peut s'en convaincre par l'à-propos suivant, ces

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La belle Françoise^ qui survint alors, entra toute gauche et toute effarée jusqu'à son vieux maître ; elle rougit en voyant Gervais.

— N'ayez aucune crainte de vos cflTets, mon cher pays^ dit-elle à Toreille du jeune garçon; j'étais là quand le guet vous vint happer, et je me suis assurée moi-même, de bon matin et d'après votre désir^ de la seule chose que vous vouliez leur soustraire. Ce coflfret vient de m^être remis en mains propres par la demoiselle Léonarde^ votre hôtesse... Prenez-le; il est encore enveloppé dans la nappe où vous Taviez mis.

Gervais, sans donner aucune sorte d'attention à ce que lui remettait Françoise, la fit asseoir le plus près possible de l'oreille du chevalier.

— Monsieur, cria Françoise, je viens vous dire que je me suis en vain essoufflée auprès de vos anciens amis, M. le comte de Saxe et M. Je maréchal de Boufflers, pour que vous ayeï votre grâce. Je vous apporte dans ma jupe un casaquin lâche et des jupes à la vigneronne. Maintenant écoulez bien, cria-t-elle de son mieux ; c'est moi qui vais endosser votre vieux pour-

Ters ne valent pas ceux que M. de BouflElere écrivait à la même époque, et à l'occasion des mômes disputes mystiques, à une jolie janséniste :

N*aUez pas, comme avec Quesnel

En usa le Saint-Père , Me faire un procès criminel :

Je crains voire colère...

Four mes tendres reflexions

Quelle Heureuse fortune si de cent propositions

Vous en acceptiez une !

f Chansom, éro.

3Â6 LES CONVULSIONNAIKES.

point et me coiffer de votre vilaine pervuque. Vous passerez avec ce panier de légumes sous le premier guichet et tout ainsi sous le seconcl. Quand vqus serez au troisième, vous laisserez tomber quelques uns de vos fruits^ ce qui fera rire et courir les porte-clés, et vous vous esquiverez vivement par Tiivant-cour...

— Palsambleu! Françoise, cela est renouvelé de la priae d'Amiens, folle que tu es I

Amiens^ superbe frontière, La reine de rAiniénois, Ville magnifique et pas chère, Puisqu^on Ta prise pour des noix.

— Mais, ma chère Françoise, je n'en ferai rien, moi le chevalier de Folard, qui combattais à la Cassine de la Bouline, en 1688! Entends-tu cela, Gervais, mon garçQn ? Ventrebleu ! que j'avais alors bon air avec mon pourpoint à la housarde, Tépée courte en pointe et le bonnet d'ours ! j'aurais fait trembler l'ennemi rien qu'à me voir passer. Et dire qu'à l'heure qu'il est me voici dans une chambre de la Bastille! Holà! que cherches-tu donc, toi, dans ce cotfret-là ?

Gervais regardait alors en effet et sans savoir pour-» ' quoi le coffret du Havre sous toutes ses faces.

— La peste ou le feu exterminent les coffrets ! cria de nouveau Folard ; saus cette invention damnée j'aurais encore de quoi confondre naes ennemis et mes critiques avec mon manuscrit de Polybe I... Imaginetoi, Françoise, qu'un damné sergent auquel j'avais ex-

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pressément recommandé mon coffre me. Ta perdu. C'était en 4600...

— Mon excellent maître, dépèchez-vous, vous n'avez pas un moment à perdre, dit Françoise, en le pressant de s'habiller eli jupe à la vigneronne.

— Puisque vous refusez, voisin, dit alors inopinément M. le conseiller de Montgeron, qui guettait llieiure de sortir comme un chat une souris, j'aurai moins de scrupules : donnez-moi le casaquin , mademoiselle Francise; voici deux pistoles pour vos beaux yeux...

Mais il fallut le geste d'assentiment que donna son maître pour que Françoise consentît à cette substitution si contraire aux intérêts de M. de Folard. Ce ne fut pas à coup sûr l'incident le moins comique de cette journée de prison que de voir le conseiller s'évader dans un accoutrement semblable. Le vieux chevalier riait tout haut de cette toilette, qui lui eût pourtant servi à gagner lui-même la clé des champs. Telle était la singulière préoccupation de ce vieillard , que , sur la fin de sa vie, il éprouvait une crainte perpétuelle de ce qu'on pourrait dire de lui ; il se croyait calomnié dans l'opinion, critiqué et maltraité de toutes les manières. Le ridicule de ses démarches extatiques en faveur de M. Paris l'effrayait peut-être en secret sur le jugement qu'on devait porter de ses Mémoires militaires.

— C'est cela, s*écria-t-il; Ici du moins je n'entendrai pas croasser l'envie, je ne serai pas coutraint de lire les discussions 4u colonel Guischardt contre mon sys^

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tème de colonnes; je vivrai content, et Ton dira de moi : Non sibi, sed patriœ vixit. Les malheureux ! s'ils devaient pourtant profiter de ma captivité pour renouveler leurs attaques et leurs pamphlets contre ma tactique! Ne me cache rieii, Françoise; as-tu reçu pour mon compte quelque brochure de Prusse ou d'Allemagne? le roi Frédéric, je le sais, m'en ménage une... Ah I si j'avais seulement mon premier Polybe surchargé de notes à la marge, et qui devait me faire admettre dans la société royale de Londres I Par saint Quesnell je donnerais bien mes deux pensions du roi à qui le retrouverait !

— Le pauvre homme I murmura Gervaîs , examinant son maudit coflfret d'un air désolé ; il a la tête aussi vide que ce diable d'étui-là.

— Et voilà pourtant ce qu'il nous rabâche depuis deux ans, dit Françoise attirant à l'écart le jeune menuisier; mais en dépit de tout cela, c'est un brave gentilhomme. Avec un faible patrimoine et quelques écus sur la cassette du roi, M. le chevaUer trouve le moyen de faire du bien. Si tous ces. jongleurs ne lui avaient pas renversé la cervelle... J'aime à croire que ce qui doit se passer ce soir au cimetière de Saint- Médard achèvera de le dégriser. M. de Vintimille en doit faire clore les portes l...

— Silence! silence ! cria d'un ton lentement solennel le prisonnier, tirant d'un tiroir de table un grand almanach...

— Silence, Françoise, c'est aujourd'hui le qua-

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trième jour, le jour auquel expire ma neuvaîne au bienheureux! Allume-moi ces deux chandelles que Toici devant Tappui 'de la fenêtre. Bien cela ! Faismoi donc le plaisir de t'agenouiller à côté de moi... Bien encore I Maintenant soulève délicatement de tes deux doigts la perruque sainte et mets-la sur ce grand bâton qui se trouve fiché au mur assez convenablement. Françoise, tu es vraiment fort intelligente I Je te veux du bien; prends ce petit livre et récite avec moi les litanies que tu sais.

Sancte Jansenius , )

o , ^ i Ora pro nobis:

Sarwte Cyrariy j ^

Sancti Arnaud et Quesnel, orate pro nobis,

BEATE PARIS, ora pro nobis.

Le chevalier et Françoise, son acolyte, venaient à peine de prononcer cette dernière invocation, qu'elle fut suivie d'un violent coup de marteau.

^ Miraculum ! s'écria M. de Folard en voyant les éclats du coffre que l'impatience longtemps contenue de l'examinateur Gervais venaient de réduire en mille pièces ..

— Portentosum miraculum! s'exclama-t il de nouveau en ramassant à terre un petit cahier oblong et très-sale.

— La voici ma délicieuse traduction de Polybe , la première, l'ancienne, la seule véritable que j'ai écrite à l'arrivée de M. de Vendôme. J'en reconnais chaque bribe et chaque rature. Béate Paris, vénérable bienheureux, c'est à vous que je la dois !

250 LES CONVCLSIONNAIRES.

— Par exemple, il est joli celui-là 1 s'écria Gervais; c'est grâce au coup de marteau par lequel j'ai fait jaillir le double fond! Figurez-yous, ma payse, que c'est mon père^ ancien sergent, qui gardait ce maudit co&e dans sa chambre depuis dix ans. a Tu vas aller à Paris, me dit-il un jour, prends ce coflTre que je n'ai jatnais ouvert, et porte-le au chevalier de Folard. Par ma foi , j'avais oublié le nom de votre maître , et de plus le coffre était vide... Voilà une fière occasion, mademoiselle Françoise, de lui demander vos gages et la permission de notre hymen... »

— Robin... Pierre Robin, sergent... grommelait le vieux chevalier qui avait l'air de lire ce nom sur l'une des pages.. ^. C'est bien à Inique j'avais confié celai

— Et voilà son fils, M. Gervais... Voyez donc, monsieur le chevalier I

A ces derniers mots que Françoise jeta de toute la force de son larynx, dans le cornet du sourd, la physionomie du vieux Folard s'illumina joyeusement.

-^ Gervais Robin, dit-il au jeune homme , écoute bien ce que je m'en vais te dire : il y a, dans ces pages que je viens de retrouver, un certain biUet de Frédéric, qui peut-être ne te sera pas indifférent C'est une pension viagère de trois mUle livres. Seulement, pour la toucher à ma place, mon bon ami, il te faut partir ce soir même avec Françoise pour Berlin.., Ta feras mes baisemains à Son Altesse de Prusse, Frédéric, et tu reviendras bientôt, n'est-ce pas? Qnant à

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Françoise, j'aime à penser qu'elle croit à cette heure aux miracles du bienheureux Paris ?

— Au feu! au feu! cria Gervais en se précipitant alors sur la perruque fichée au bâton du n)ur«

Effectivement, c'était une des chandelles allumées en guise de cierges q\û venait de mettre le feu à la sainte relique.

Le chevalier de Folard, qui recevait en cet instant même ses lettres de grâce que le maréchal de Richelieu venait de solliciter et d'obtenir pour lui, eut la douleur de traverser sans perruque le guichet de la Bastille, et quand on pense que la perruque qu'il avait à regretter était celle du saint diacre, on croira fort aisément qu'il aurait préféré ne pas sortir de prison au prix d'un pareil sacrifice.

Ce soir-là, par un clair de lune magnifique, Gervais était serré comme sa valise dans le coche «le Sainte- Menehould qui devait le mener à Berlin, et Fran(;oi?e, la belle fille , dormait complaisammont sur son épaule... Lorsque le coche pesant longea les murs de Saint-Médard, Gervais ne put se défendre d'un étonnement singulier, envoyant la solitude de cet endroit. Le cimetière était régulièrement fermé, et deux hallebardiers le gardaient comme un prisrnnier d'État. Gervais crut distinguer pourtant une perruque qui sauta le mur assez prestement après avoir déposé sur la porte de derrière un large écriteau. Le menuisier' peosa peut-être que c'était la perruque du bienheureux Paris qui revenait s'agiter, gambader et se con-

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vulsionner elle même au cimetièl'e de Saint-Médard. Comme il y avait à ce même endroit uq embarras de moellons et de pavés, Gervais avança la tête en dehors du coche et lut très-distinctement ceci :

De par le roi , défense à Dieu D'opérer miracle en ce lieu.

Et il reconnut M. de Montgeron sous cette perruque gui fuyait au grand galop, la perruque et le conseiller^ Tun portant l'autre.

Cette épigramme termina la guerre et les miracles jansénistes.

Sans vouloir décider si ce dix-huitième siècle dont on vous a tant parlé eut foi dans tout ce qu'il entreprit, on peut avancer, du moins, hardiment, qu'il essaya de toutes choses, pareil à ces malades usés passant indifféremment par le vice et par la vertu pour arriver à quelque crise bienfaisante. Cette société moqueuse qu'on a trop vantée, comme trop salie, voyant qu'elle allait finir, commença par se moquer d'elle-même avec le sang-froid d'un homme ruiné qui mêle ses cartes et refait encore son brelan, quand il reste seule à la table de jeu et que tout son bien est englouti. Et, d'abord, elle se laissa engluer aux promesses de Law, dont la friponnerie ministérielle est encore un doute, au milieu de toutes les friponneries du temps. Elle tendit sa main à la magie, aux contes biens, aux présages. Imprudente, et se dépensant elle-même en futilités, quand elle eût pu revenir à

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des idées justes , elle fut enthousiaste pour des folies et dédaigneuse pour des raisonnements. Le sourire glacé et sardonique de Voltaire semblait la poursuivre jusque dans ses jeux; Laclos lui-même ne parvint pas toujours à la distraire. Que vouliez-vous faire d'un siècle blasé, s'arrêtant lui-même et tout d'un cou^ au milieu de ses admirations et de ses sympathies les plus vives, pour admirer les tours de force d'un bateleur, ou les forfanteries d'un charlatan? Quel homme pouvait se faire entendre de cette foule toujours ivre? quelle femme, belle et chaste, eût pu s'en faire respecter? Ce siècle eut pourtant deux bien grands noms, deux noms de démon et d'ange, Marie- Antoinette et Mirabeau !

En vérité. Tonne conçoit pas que toutes les femmes d'alors ne se soient pas réglées sur ce grand et noble modèle, tous les hommes sur ce génie ardent et fougueux. C'étaient là deux admirables ambitions. Tune de devenir un' homme de tribune, car à part sa fièvre et ses erreurs, le nom de Mirabeau est un poids écrasant pour nos petits hommes d'aujourd'hui ; l'autre d'imiter la grâce et la majesté naïve de cette jeune reine si belle, si noble, si calomniée! Eh bien! cette époque insouciante passa gaîmeut au milieu' de ces deux contrastes si opposés, sans guère prendre garde aux enseignements profonds qu'ils lui donnaient. Mirabeau, le doigt levé, prédisait vainement une chute inévitable ; la reine donnait en pure perte à la France le spectacle de son innocence céleste et de ses vertus attrayantes.

LA FIOLE DE CACiLIOSTRO. 155

La plus vieille de toutes les dames d'atours de la reiue^ madame la comtesse de Briars, venait de prendre sa retraite ; elle habitait sou hôtel de la rue de Braque, au Marais, hôtel voisin des Archives de France. La comtesse de Briars avait cinquante-trois ans. Malgré les ressources ordinaires

Pour réparer des ans Tirrép arable outrage,

on ne pouvait lui accorder qu'un compliment, banal s'il en fût, et presque injurieux, osons le dire, c'est qu'elle avait dii être fort bien dans sa jeunesse. Ses joues, recouvertes dès le matin de Tincarnatle plus ^if et le plus rosé, ses falbalas solennels et constamment empesés comme sa personne, son coqueluchon noir singeant la mantille, et ses petites mitaines à ruche jaune, tout cela, il est vrai, formait bien le portrait d'une belle dame d'atours (et certes! ce n'étaient pas les coups de pinceau qui lui manquaient), mais, en s'approchant, tout le travail de la palette se faisait sentir : on comprenait les difficultés de l'artiste à se composer chaque matin de la sorte, et le chevalier Richettini, son neveu, disait qu'il ne connaissait pas d'émail ou de pastel qui valût sa tante.

Avec cela, tous les goûts d'une très-jeune fille, la danse, les promenades, les soupers, et les bals de rOpéra. Comme la comtesse n'était plus dame d'atours, elle n'avait plus qu'elle à parer. — Richettini, avancezmoi ce fanteuil-là. Richettini, mou épingle bleue ; je veux mon vertugadin, Richettini; mon Dieul que vous

2ô6 LA FIOLE DE GAGLIOSTRO.

êtes gâuèlie à me relever la calèche de mon manteau ! Et mille autres reproches adressés heure par heure à ce pauvre chevixlier ïUchettini.

Richeltini, bien qu'il fut Italien et neveu, deux grandes causes de servilité, trouvait parfois le métier très-fatigant. Il ne pouvait être à la fois coiffeur» habilleur, lecteur de sa tante et son neveu, par dessus le marché ! Neveu c'est-à-dire ce quelque chose de criard ou de soimiis, de hbertin ou de sage, suivant l'occurrence, état malheureux, bâtard quand il n'est pas relevé par la perspective nécessaire de cent mille livres de rente I

C'était à peu de chose près ce que la comtesse devait laisser à Richettini. Des actions en bon papier sur la Compagnie des Indes, des contrats sur la ville, et de plus, un magnifique palais dans la Strada Nuova de Gènes, telle était l'indemnité promise par la mort de sa tante à Richettini.

Vous avez pu voir que ce pauvre jeune homme achetait bien cette fortune par le plus ennuyeux service que puisse faire un mortel. Promenades obligées, soirées d'office, opéras de commande, et réceptions d'étiquette, tout concourait à fausser la vie du chevalier dans son principe , car ce Richettini était le plus joyeux compagnon qui se fût vu. Je suis loin d'approuver les gens qui boivent ; mais je dois dire que Richettini buvait comme un dieu. 11 faisait des armes comme la chevalière d'Eon, mettait sa poudre comme le comte de Saint-Germain, perdait mieux que Laiizun

et était même en train d'écrire un dictionnaire à l'usage des jeunes gens de famille qui désiraient se perfection* ner dans la science du monde^ comme il le disait luimême dans une sorte à' avant-propos à son ouvrage.

Je ne puis résister au désir de vous faire connaître Tun des articles de ce code curieux, code apocryphe pour nos jom^, s'il n'eût pas été revêtu des signatures de tous les roués de Tépoque^ roués si défigurés depuis dans les vaudevilles de la rue de Chartres.

« Montre. — Un homme qui est versé dans la science délicate du monde doit se former dans deux ans une boutique d'horlogerie d'un grand prix; et, pour cet effet, il doit observer de ne jamais venir à l'heure indiquée au rendez-vous d\ine femme qu'il a subjuguée; la prudence veut qu'il arrive toujours avant ou après : avant, il feint d'avoir beaucoup attendu et part : après y l'heure propice est passée, on vient l'après-midi ou le soir : la dame éclate^ on s'excuse sur l'horloge de son quartier, on entend ce que cela veut dire, et l'on dit à l'amoureux auquel on présente une montre : Tenez, monsieur, vous serez peutêtre plus exact une autre fois. Ce manège , répété tous les huitjourSy meuble la boutique et entretient le commerce avec l'étranger. Si on veut aussi négocier en pendules, etc., etc. »

Vous voyez, d'après ce paragraphe , de quel genre était la science de Richettini. Ses principes n'étaient guère fardés, et il devait avoir, en les mettant en pratique, toutes les montres de Bâillon; s'il

n'était pas exact en fait de rendez-vous^ après cela, il eût fallu lui envoyer le carillon de la Samaritaine.

Aussi, je vous assure, était-il assidu à ses rendezvous galants : c'était le plus grand mauvais sujet de son quartier. La comtesse de Briars, sa tante, le trouvant spirituel et fort bien fait, avait beau l'attirer dans ses salons ou plutôt l'y clouer les jours d'étiquette, Richettini pirouettait sur le talon gauche et finissait par échapper à sa bonne tante pont aller courir le jeu du fafOy jeu vénitien fort en vogue à cette époque chez certains seigneurs, entre autres le duc d'Orléans qui perdait, dit-on, de mauvaise grâce. Richettini, à son entrée dans cette société, avait déjà tous les vices et toutes les qualités de son temps : brave, élégant, débauché, joueur, fripon de mots, pipeur de sophismes, discoureur élégant dans un salon, alchimiste, boufibn dans cet autre, recherché et décrié dans tous. Il plaisait, effrayait, amusait et se laissait ench&dner luimême facilement au milieu de ces vices parisiens, lui Génois, qui n'avait pas même vu Gênes, sa patrie : Italien à la façon de Casanova, de Sbrigani et de Cagliostro I

J'oubliais de vous dire que, dans ces temps, c'était grande fureur que le nom de Cagliostro. Le signor Alessandro Cagliostro (1), faisait retrouver à Paris tout ce qui s'y perdait, sauté , vertus, or potable, papiers de famille, ambassades et capitaineries. On ne devenait

(i) De faux Mémoires ont paru sur cet aventurier. W n'y a qu'un homme qui possil'de en France des matériaux certains à ce sujet : c^est le spirituel arrangeur des Mémoires de madame de Crtquy.

grand bomme que par la baguette de ce digne Italien. Les femmes et les vieilles femmes surtout croyaient à ^omnipotence de ses remèdes. La comtesse de Briars n'était pas sa moins fidèle adepte ; elle avait trop de bonnes raisons pour cela I Cagliostro s'entendait a faire de Tor; il guérissait et rajeunissait au besoin. Or, la comtesse était à la fois avare, coquette et Irès-légèrcment boiteuse ; défaut que je suis loin de blâmer dans ma tante, ajoutait Richettini, moi à qui Ton reproche d'aller de côtés et d'autres! Ce misérable jeu de mots avait fait fortune, parmi les roués, dans un temps où Ton faisait fortune avec un mot.

Ricbettini voulait mieux, lui; il voulait co que voulaient alors les gens ruinés, s'enrichir avec de l'or, 11 étudiait la chimie tout le temps qu'il n'étudiait pas les cartes ; il allait chez le seigneur CagUostro, à titre de compatriote, il avait pour cette science un respect prO' fond, une guperstition d'Italien. La société de sa tanle entretenait du reste Richettini dans ses idées; la tante, comme dans la comédie du grand Gophte de Goethe, ne parlait que du maître; c'était sous ce nom que l'on désignait Cagliostro, Les alambics formaient alors le complément nécessaire aux meubles d'une jolie femme; leg fourneaux et la chimie vous prenaient à la gprge en passant par un boudoir.

Celui de la comtesse était follement bigarré de tous ces appareils fantastiques. De longs récipients où bouillonnait encore une liqueur bleue, des fioles, des trépieds d'argent, des livres hébraïques semés ide lo-

songes en papier d'or; en un mot tout le luxe de doctrine déployée par les adeptes. Jugez comme les soirées de la comtesse et ses concerts devaient être gais avec cette odeur de soufre I

Par une de ces soirées pédantes et tristes un valet annonça : — Le chevalier Ricliettini.

Il y avait là bon nombre de figures ridées, surannées, prétentieuses. Elles se penchèrent toutes vers le chevaUer dès qu'il entra.

Il entra ; mais cette fois morne et le regard hébété, ses manchettes froissées et sales; il avait perdu au jeu et sur sa parole quatre mille florins I

Quand il entra, le caquetage de ce grand salon tomba tout d'un coup. Il devenait évident que rien dans ce cercle ne pouvait lutter d'intérêt avec cette pâle figure. Pour lui^^ il alla droit à sa tante, qui ne l'avait jamais vu si bouleversé : et lui demanda de vouloir bien renvoyer tout ce monde, afin de causer tous les deux. La comtesse pensa que son neveu était fou... Ce qui aurait pu la confirmer dans cette opinion, c'est que tout le temps de la soirée , il s'obstina à garder le silence le plus profond, et qu*il s'assit sur un sofa, vis-à-vis d'elle, en la regardant avec des yeux extraordinaires . La première pâleur une fois passée, Richettini était vraiment redevenu ce qu'il était, le plus beau et le plus élégant cavalier de ce vieux salon, salon d'abbés et de douairières au ton grave, salon qui avait l'air ce soir-là de parler latin. La comtesse de Briars, parée plus que de coutume, pour ce jour

LÀ FIOLE DE CAGLIOSTRO. S«l

de réception^ n'était certes pas la dernière à reconnaître le eharme de Richettini. On eût dit que ce personnage tout de broderies et d'insolence , posait devant une galerie avide de le contempler. Quand ils furent tous sortis, et qu'ilne resta plus qu'eux seuls dans ce salon, la vieille folle et le jeune fou se regardèrent.

— Vous ne me dites rien, Richettini ?

— Palsambltiu! ma tante, fit-il en sortant tout d'un coup de sa rêverie, vous avez là des mouches à damuer un cardinal...

— En revanche, vous avez, vous, des manchettes à faire croire que le roi de pique déteint.

— C'est-à-dire que vous me croyez joueur...

— Je vous crois mon neveu, Richettini, c'est-à-dire un fou, dont je ne vois que les bonnes qualités 1 Vous êtes étourdi, mais brave, honnête, j'en suis sûre ..

Richettini fronça le sourcil à ce mot.

— Oui.

— Honnête, reprit la vieille dame, et plus honnête peutrêtre que tous ceux qui vous entourent La jeu nesse d'aujourd'hui, Richettini, ne venez pas m'en parler. Des gens de noblesse qui gaspillent leur àme et leur bravoure! des teneurs de brelans, des seigneurs à petites-maisons.

Talons rouges h pied, poudre sur leurs habits,

Pinces comme un danseur et d'eux seuls très-épris,

Verbiageant sur tout, tantôt pour, tantôt contre ;

Leur premier compliment est d'étaler leur montre :

Meuble cher et pesant, où cent colifichets

Montrent moins un seigneur qu'un marchand de cachets.

N-est-re pas^ Monsieur^ que j'aurais dit la eomédie ? continua la vieille dame en se redressant. Ahl c'est que je n'ai pas toujours habité ce vieux Marais. A Versailles^ à Trianon^ je jouais des proverbes avec le chevalier de BouflGlers 1 il me fit un jour un quatrain sur un coquetier de porcelaine que je marchandais : ces vers coururent la cour... Les seigneurs d'aors étaient vraiment bien aimables ! Mais vous ne m'écoutez pas^ chevalier ! Allons, je le gage^ vous avez quelque chose à m'avouer; vous avez encore perdi; à votre jeu du faro?

La vieille dame disait ainsi, parce que ce damné Richeitini regardait de temps à autre la pendule avec dépit. Enfin, n'y pouvant plus tenir, le chevaher se leva et lui dit : — Je perds quatre mille florins.

Si cet aveu, qui coûtait beaucoup à Richettini, ne charma guère sa tante, du moins faut-il convenir qu'elle ne laissa rien percer de son dépit. Tout au conraire, elle approcha doucement son fauteuil de celui de son neveu, et d'agaceries en agaceries en vint à cette phrase, qu'elle laissa tomber précise et solennelle : — Il n'y a plus que ce parti-là, Richettini !

Le chevaher prit son chapeau et se leva.

Or, le parti que proposait la comtesse était bien simple : c'était de se faire épouser par son neveu.

Richettini, vous aimez le jeu; eh bien I jouent nia fortune. Vous aimez le luxe, Richettini, eh bien I parez de fleurs le vieil hôlel; amenez au Marais toutes les chaises et les carrosses de Versailles. Ahl vous jouez

LA Ï^IOLB DE GâGLIOSTRO. S63

quatre mille florinSj, mon petit gentilhomme de neveu! eh bien I je mets tout à yotre disposition; mes écrins, mes contrats^ mon palais de Gênes ; car vous aur^z un magpifique palais^ Bicbettini ! up palais italien comme votre nom^ un palais de fresques^ de statues, de belles dorures 1 tout cela si vous m'épousez, Ricbettini ! Je suis vieille, boiteuse, tr^s-coquette et un peu méchante. J'aurais contrarié constamment vos goûts si vous m'eussiea épousée à quinze ans. Ëh bien I à Theure qu'il est, je vous passerai tous vos caprices; je serai une femme bonne^ soumisi3 et presque jeune pour vos goûts. Vous n'aurez pas à craindre avec moi les infidélités de mon vieux temps. Épousez-moi donc, mon petit neveu Ricbettini.

Une autre voix disait à Toreille du chevalier : Tu seras le plus malheureux des hommes si tu épouses la comtesse, ta tante Elle sera aussi longue à te faire son héritier, que tu seras vif à désirer sa mort. Elle est acariâtre, te contredira dans tes goûts. Je t'avertis, en outre, qu'elle a de fausses dents et qu'elle abuse du rouge. Elle a toujours autour d'elle, tu le sais, une meute de chiens et de présidents qui font des vers. Dans sa jeunesse elle était quelque peu vive, et ne manquait pas d'amants ; elle t'entretiendra à satiété de leur mérite ; elle voudra aussi tout régler chez toi, et ce sera un enfer. Maintenant, decide-toi.

Le pauvre jeune homme manquait devenir fou. Jamais forteresse, contre-escarpe ou circonvallation du temps ^e Vauban , n'avait intimidé le courage d'un

homme plus que Vultimatum de cette tante implacable , car c'était bien un ultimatum véritable, et il y eut mieux : ce projet s'enracina tellement dans l'esprit de la comtesse, qu'elle Imétnyii&ïïdermer ressort : a Mou a cher neveu Richettini m'épousera^ église des Petits- « Pères, le trentième du mois prochain, t

Elle ajoutait : « J'ai été ce matin chez le seigneur a Alessandro Gagliostro. Il m'a promis de me rajeu- « nir, et m'a fait voir son cabinet, qui est charmant. « Que je désirerais avoir seize ans pour chanter : Les a jeux f les ris et lesamourSy ou encore :

J*ai la marotte D*aimer Marotte.

a ou même encore : AmarU novice en amour,

a Songe donc, Richettini, que^ je pourrai rajeunir ! a Songe que le seigneur Alessandro a fait de ces choa ses ! Ce sorcier est un habile homme, va !

a Adieu I je te couvre de baisers, cher petit mari.

a Ta tante et femme,

<i JULU DE BaiARS. »

Richettini tomba malade sérieusement. Sa bourse était à sec, ses amis fort avares ou ruinés, ce qui arrive presque toujours. Il avait joué contre un Italien, qui le menaça, à Versailles, de l'étrangler ou de le faire met tre en prison, si, dans quinze jours, il ne lui rendait ses quatre mille florins. Richettini voyait bien que sa tante voulait le prendre par famine ; il ne lui arrivait plus

LA FIOLE Dlî'CAGLIOSTRO. 265

rien de sa terre deSenlis, où elle s'était pour ainsi dire retranchée. Les idées les plus sinistres Tassiégaient. Lui qni poursuivait alors le grcmâ-œuvre, il demandait en vain des inspirations à ses alambics. A moins de prendre du poison, comment pouvait-il s*en tirer I

Il y avait bien une autre voie; mais elle répugnait au chevalier.. . Outré de dépit, exaspéré, il s'en alla pourtant, après boire, trouver un jour le comte de Cagliostro.

n avait pour habitude, depuis quelque temps, de passer ses onatinées entre le comte et son élève.

Le comte n'y était pas ; Cagliostro, ce jour-là, avait été prié d'une orgie au Palais-Royal, où tous les laquais et les princes du sang de l'endroit buvaient follement à sa santé. Richettini ne trouva dans le laboratoire ou capharnaûm du maître qu'un petit homme à figure rousse, aux cheveux crépus, au teint de brique, et qui, dans ces demi-ténèbres, réalisait assez la figure démoniaque de Melmoth. Il arrangeait des petites bouteilles étiquetées de vert, de blanc et de rouge, les cachetait, les enveloppait et les classait par ordre avec soin. Cela n'empêcUait guère que le désordre du laboratoire ne fût grand ; le chevalier se heurtait à des crocodiles et à des phoques ; il effleurait de sa basque dliabit brodé les squelettes et les fossiles du seigneur Cagliostro. Ce Cagliostro qui voué faisait souper avec votre aieul, ou votre bisaïeul à votre choix, avait une collection de morts fort agréable. On y voyait de charmants petits squelettes auxquels il ne manquait que la

livrée et les rubans roses de page; d'autres, fiers et grands, fort capables de tenir encore en leurs cinq doigts osseux la redoutable épée de M. de Guise ou de Jean Chandos. Plusieurs belles dames en cire, endormies dans de vastes et longs fauteuils^ faisaient illusion à un tel point dans ce grand laboratoire^ qu'on se penchait assez volontairement pour aspirer le souffle parfumé de leur haleine. Un énorme jambon et une bouteille de vin de Xérès bien coloré, prouvaient du reste assez en faveur des besoins physiques du comte. Le comte de Gagliostro, énorme mangeur, devait dîner seul à cette table servie, que Télève regardait de temps à autre avec une grande convoitise.

Richettini demanda au petit homme le nom d'une poudre qui brûlait dans un grand trépied orné du portrait de Mercure Trismégiste.

•— C'est la poudre de projection, l'élixir qui brave la faulx du temps, la fiole divine des métamorphoses, dit rélève.

•— Et vous avez sans doute d'abondants résultats de ces belles expériences?

— Le matras qui est sur le sable régénérateur contient six millions; ce creuset sous cette lampe électrique renferme un diamant de quatre pouces de diamètre ; celui-ci ...

— Passons dit Richettini, ce que je viens demander n'a rien de commun avec ceci. Il me faut...

Le chevalier n'osa d'abord achever,

-^ Vous faut-il, Signor, de l'aqua-tofana pour votre

maîtresse, des pilules pour votre singe, ou du laudanum pour endormir un recors î Avez-vous besoin de Varia metliflua, de Varia sympathica^ ou môme de la stibstance prolifique? Dites un mot et je mets sens dessus dessous tout ce cabinet ; car je vous aime, sijçnorRichettini, et depuis quelques temps, pardieu I il y aurait couscienee à ne pas vous aimer, vous êtes si triste...

^ Triste, mou pauvre Alcandre, soupira Richettini cabhôlant alors au milieu de vingt fioles difiéreutes ; Alcandre semblait attendre que la baguette de Richettini le fixftt. Ce petit homme, valet du plus habile escroc de la terre, avait) je vous Tai dit, une figure des plus ingrates. Richettini en prit texte pour lui demander ce qu'il ferait dans le cas suivant :

— ^ Il s'agit, dit il, d'un mari ige, et d'un mariage avec la plushorrible créature de l'univers. Imagine-toi, Alcandre. .. Mais tu n'as pas besoin d'imaginer, tu n'as qu'à te regarder toi-même dans ce miroir. Que ferais-tu s'il te fallait épouser une figure comme la tienne?

L'élève fit une grimace de mandarin.

— Oui, reprit le chevalier, s'il te fallait te marier contre ton choix, échanger ton bonheur contre les caprices d'une femme exigeante, coquette, édentée

Que ferais-tu?

Le petit homme, hochant la tète pour toute réponse, tira d'une armoire une fiole jaune. Un léger craquement de porte se fit entendre au seuil du capharnaiim.

— Alerte, dit l'élève, en refermant l'armoire précipitamment, et en regardant à peine l'étiquette ; alerte,

Monsignor; voici du monde qui nous vient. Sortez par la tapisserie que voilà^ et n'oubliez pas ce que je vais vous prescrire. Chevalier...

n se pencha et parla bas quelque temps à Richettini.

— Bon, dit le jeune homme, deux ou trois gouttes. .. je m'en souviendrai. Motus!

Il lui jeta trois louis d'or, c'était ce qui lui i^tait.

Le surlendemain il y avait foule àTéglise des Petits- Pères. Richettini, en frac mordoré, donnait le bras à sa tante. La cérémonie achevée, la vieille comtesse remmena triomphalement, et quand ils furent remontés dans la voiture :

— Richettini, dit-elle, Témotion me suflfoque. Un si beau cortège, une si belle fète'I je crois que je vais me trouver mal. Elle demandait de l'éther.,. Richettini tira sa fiole.

— C'est cela, se dit-il, avec de l'opium j'en serai quitte. Ce diable d'élève m'a dit que cela faisait dormir longtemps I... Tene», chère tante, dit le chevalier en présentant la fiole magique à ses lèvres...

La comtesse en avala deux gorgées. Le sommeil, un sommeil complet étant survenu, Richettini la fit porter dans sa chambre, tira sur elle les rideaux du lit, puis il remplit ses poches de bijoux et d'écrins, renvoya ses gens, et partit le soir même, en prenant la route de Gènes...

— Au palais Serra ! criait-il dans la voiture, en ronflant sur ses cousins...

Ce fut par une admirable soirée de printemps que le chevalier Richettini entra dans Gènes. A cette heure, vraiment^ les trois dômes de Carignan resplendissaient à la lune du côté de la vieille ville; la tour du palais et celle de Saint-Laurent, élégantes et blondes sous les reflets de Tastre^ contrastaient avec la flotille noire du Hôle-Neufetles fortifications grisâtres des collines. La strada nuova, grâce aux longs jardins qui la bordent, embaumait cette nuit douce du parfum de ses oran^ gers; ce fut dans cette rue que le chevalier descendit.

Oui, dans cette rue, et dans ce palais Serra qui sem* blait un grand tombeau, car personne ne lui répondit d'abord. Ce fut un vieux majordome^ à demi-sourd, qui en tira les verroux au chevalier.

— Qui demandez- vous ?

— Mon palais, car c'est le mien^ répondit Richettini. Le vieillard pensa que c'était quelque seigneur en

train de battre les rues^ peut-être même les passants.

— Ce palais» Seigneur, est celui de la comtesse de Briars. . . Il appartenait jadis au vieux sénateur Richettini, dont elle a hérité, il y a douze ans. Voilà pour Tinstant tout ce que je puis vous dire, et maintenant, continua-t-il en fermant la porte au nez même du chevalier, je vous engage à dormir chez vous...

J70 LA FIOLR DR CAGHQSTRO. '

— Insolent 1

Mais connne U lui semUa nouveau de demeurer la nuit close à la porte même d« ce palais devenu le sien, le chevalier en prit bientôt son parti. A quelques pas de là, une jalousie entrebâillée semblait échancrée par une gavbç de lomière, Ricbettini s'apFoohaat avec soin entendit nn bruit de dés. Il n'en Mnt pas davantage pow qu'il montât.

C'était nn mim d'Mse* manvwse «ppwence, U y avait 14 de» gen« de toute sorte, des «onpe-jarrets, des banquier» jnift. et de pauvre» aeigneups ru frac taché ; ntalien lUchettini ne »e trouvait pas de trop m milieu de ces gena^W.

On pariait, on s'injuriait, on jowait et Von tenait vraiment dan» œtte chambre de» pari» fort animés. Le croupier du pharaon ne leva pas même le» yeux quand le cbevaUer entra en faisant craquer le parquet sons ses botte» poudreosfe», U était vêtu en postillon plutôt qu'en seigneur. Parcourant d'un coup d'œil la table de jeu et les figures qui la composaient, il se tro\;va soudain au niveau de cette société. Il joua bientôt avec une élégance qui charma ce monde de joueurs; U joua et perdit cinquante louis fort galamment On se demandait dans tous les recoins du casino quel pouvait être cet homme. La cantatrice ne fut pas un quart d'heure sans entamer conversation avec lui, Richettini, chose étrange ! se délassait par le jeu de la fatigiie du voyage. Neuf heures sonnant, il songea pourtant qu'il était temps de regagnerJe palais Serra

LA FIOLE DE CAfiLIOSTRO. 274

et de s'y installer cette fois en maître et prince. Son costume, je Tai dit, était loin d'être splendide. Quelques joueurs en faisaient des gorges chaudes. Ce signor, disaienti^ils entre ew, nous a tout J'air d'un fri-

I pon. Il parle génoii comipe nous, et n'est pas connu d'un sevlfachim de Gèues, C'est peut-être uu espion. Ce mode de conversatiou eu (ipurté déplut h Richettini, Com^ie il était bomflti^ ^ se dessiner pour on inot, il mit l'épée à la maiu dans la salle môme, ce qui fit pousser un fa aigu de terreur & la cantatrice I mais RicUettiui »'eu cputiuua pas moins et eu d^^cour fit jusqu'4 trqis 4'une manière très-prompte, Us Gé» uoisse turent, le trouvant aussi fort 1^ Tewrime qu'au pharaon.

sr- pécidéîpenti c'est un gentilhomme, dit l'un d'eux, un brave Génois qui chasse de rage j il m^uiQ r^pée mieu3f que Floretti, notre bravo.

ïtichettini regardait alors la cantatrice qui avait poussé ce si beau /a, quand le chevalier se mit en

I garde. Elle était belle sinon jeune, majestueuse aur tant qu'une reine de tragédie, Richettiui l'ayant priée de chanter un air deCimarosaà ces messieurs, elle ^'y

I prêta volontiers.

j Riphettini, prenant congé des joueurs, arriva bientôt ^u beau palais IM par l'architecte Aljessi Galea^i. fl s'en déclara, à l'aide de son contrat, le propriétaire. Si vQus ne sayeji pas ce qu'est un palais de Gènes, quelle magni&cence d'ornements et de dorure3 p'y trouve prodiguée, ce n'est pas moi qui me chargerai

de vous le dépeindre. Gonteniez-vous de savoir que le salon de ce palais^ l'un des plus beaux gui soit en Italie^ avait reçu de M. le président Dupaty le nom^ de Palais du Soleilj dénomination fastueuse qui ne dut pas coûter beaucoup à M. Dupaty^ dont toutes les phrases détachées ont Tair d'être dorées sur tranche.

C'était surtout par Télégance des proportions, la richesse des glaces^ des flambeaux, des meubles^ l'or des colonnes et des broderies, que ce salon du palais de Serra se faisait distinguer entre tous les salons de Gènes. Je vous laisse à concevoir Tétonnement du vieux majordome qui se vit sommé par Richettini d'obéir et d'introduire humblement le chevalier. Richettini fatigué se jeta sans plus de façon avec ses bottes sur les coussins.

— Signer, dit le majordome, je vous ferai observer que ce sopha vaut à lui seul mille louis.

11 disait vrai. C'était un fort beau sopha, incrusté d'arabesques en nacre, et qui possédait à son milieu un médaillon ovale de moyenne grandeur, Cupidon ailé par le Valentino.

Richettini le congédia en le priant de lui faire grâce à l'avenir de ses remarques. La vie de Tltalien Richettini dans ce palais fut vraiment une grande impiété. 11 buvait, jouait, et ne s'embarrassait guère de ce que les philosophes et les professeurs de rhétorique nomment le remords.

Les sciences occultes avaient d'ailleurs en ce temps une telle influence qu'elles dominaient les consciences fortes ou faibles, et qu'à force de s'entretenir avec les

esprits^ on finissait très-réellement par n'en avoir plus peiir. Cela était si vrai, que le chevalier qui^ un siècle avant, eût écrit à Rome pour demander sincèrement une indulgence, écrivit à Caglioslro.

n lui écrivit et causa dans sa lettre comme un ami s^panche dans Vâme d*un ami. 11 lui peignait sous les couleurs les plus tristes la mort de sa tante, finissant par dire qu'il ignorait en tout point celui qui l'avait causée. Cagliostro répondit au chevalier qu'il lui conseillait de rester à Gênes, puisque, dans sa lettre, il lui écrivait que l'air y était excellent; que pour lui, Cagliostro, les affaires devenaient plus embrouillées, et que quelque jour il irait peut-être lui demander un asile. Le comte Cagliostro terminait en envoyant à son ami quelques secrets et remèdes, tous écrits de sa main, dans un petit livre doré.

Le chevalier, le soir dont je viens de parler, lisait quelques-uns de ces aphorismes.

^Rajeunir, c'est-à-dire prendre ou recouvrer une « nouvelle forme. Pour rajeunir, il faut d'abord ren- « dre visite au maîtrey ou correspondre avec lui par «lettre : il se charge, moyennant 3,000 hvres, de a vous renouveler si bien que Ton prendrait une mère « pour la sœur de sa fille , un père pour son fils, etc. , etc.

— Voilà qui doit causer une terrible confusion dans les familles, pensa le chevalier ; et dire que ma tante passait son temps à se laisser prendre à ces sots contes ! Je crois volontiers à la puissance de mon maître et ami Alessandro pour beaucoup de choses; mais,

pef Diof moî dont les cheveux tombent déjà, je ne Crois pas à ma rénovation future. — Antonio, coaiXtiua441 nonchalamment, m'as-tu servi à souper?

Antonio, premier valet de chambre du chevalier, Mpondit que l'on dressait en ce moment dans le grand 6aloû du palais.

C^étâlt là une des idées singulières de Rîchettînî, de souper souvent lui tout seul, dans ce grand àalon doré. Il faisait cacher des musiciens sous un rideau, et se plaisait à écouter leurs plus belles symphonies. La musi(}ue italienne^ la plus forte l)assiôn de ce jeune homme après le jeu, lui semblait divine dans cet appartement si riche, si illuminé I Tout ce qu'il avait vu dans sa Vie parisienne, sa viô d'opéra et de concerts, semblait alors se refléter dans les grandes glaces de ce magnifique salon : c'était une illusion. Un miroir magique ! Imaginez Leporello, la serviette sous le bras, attendant le bon plaisir de son maître, chantant à demi-voix ou très-haut, sérieux ou fou, suivant le bon plaisir de son seigneur : tel était l'orchestre que s'était créé Richettinî. Ce soir-là, le chevalier, tout pensif, écoutait 4 peine la musique. C'était pour lui l'un de ces moments de vide et de désenchantement profonds, moments de Souvenirs et de remords peut-être où Ton invoque en secret la solitude. Il fit un signe : on se tut. Antonio soufflales bougies, etRichettini,rentrantdans sa chambre,monta d'un pas morne le premier degré de son estrade. Cette estrade conduisait à un lit enfuseaux dorés, riche meuble de la renaissance. Des figures

LÀ FIOLE DS CAOLIOSTRO. S7â

étranges de dryades et de génies en couvraie'iii les oolonnettes. Le chetalier fdt très-snrpris cette fois^ en tirant les rideaux^ de trouver sur ce lit une jeune flUe....

t^Ottr elle, elle n^éut garde de ^ déranger. Sa petite tètâ posait sur l^oreiller comme si ce lit eût été le sien. Sed cheveux, du plus beau cendré et sans poudre , étaient noués sur sA tète atec un ruban lilas; sa robe èt&it blanche^ ses petits brodequins verts. Ainsi couchée^ elle ressemblait à cette princesse nonchalante de Perrault, éVélUée aprèd un sommeil de cent a&s.

 tin second geste plus empressé du chevalier, elle se leva précipitamment et ne put, en se levant, dissimnler toutefois utie imperfection sensible t elle boitait

Sa taille n'était pas -contrefaite malgré cela. Ses yeux étaient gràndâ, fendus en amande.

-«- Ëh bieni Chevalier, dit-elle avec une petite voix douce.

Le chevalier, hébété, la regardait.

— C^est tnoi, chevalier, ne me reconnaissez- vous l>ààt Je suis votre femme.

Richettini, se frottant les yeux, à'aVisa de lui demander son nom.

— lulia de Briars^ dit la demoiselle à robe blanche.

— Ma tante! s'écria Richettini. Vous avez pris, petit masque, le nom de ma tante !

-^ Je ne prends point le ixom d'une autre; je suis

Julia, la tante du chevalier Richettini... Et vofre femme, monsieur, reprit-elle impérieusement. Richettini recula.

— Est-ce un fantôme? une apparition? murmura-til bien bas en la parcourant des pieds à la tète. Dans tous les cas, elle ressemble trait pour trait au pastel qu'elle m'a donné dans le temps, ce fameux pastel où elle est peinte en Diane à Tâge de sept ans, et que j'ai mis quinze à seize fois en gage î Vive Dieu! mais c'est une fort jolie femme que ma tante! Elle boite aussi bien que feu madame de Briars 1

Cette remarque confirma bientôt, et comme malgré lui, le chevalier dans une aussi, lugubre persuasion. Il ne lui resta plus aucun doute lorsqu'elle lui dit :

— Savez-vous bien que cela est d'un effet merveilleux, Rièhettini? Et rien que deux gorgées, deux gorgées de cette céleste fiole ! Seulement , Monsieur , j'ai été bien surprise à mon réveil I Vous n'étiez plus là, et je vous cherchais partout Je cassais , pour vous appeler, toutes mes sonnettes. Mon oncle le commandeur voulut alors me mettre au couvent. Grand merci , répondis-je , grand merci, mon bien bon oncle. Je veux mon chevalier, mon charmant époux Richettini !

Par exemple, reprit-elle en considérant le chevalier, je vous trouve bien changé, mon bon ami. Il me semble que vos cheveux étaient moins courts et vos dents beaucoup plus blanches. Et 'puis , dites-moi, comment se fait-il que vous soyez ici à minuit? Il n'y

a que les bourgeois et les tuteurs qui se couchent à cette heure-là I Mmuit, chevalier^ mais c'est l'heure des rêveries 1 Allons donc, Monsieur, allons nous promener plutôt en barque sur le golfe, et jetez par la fenêtre ce vilain bonnet de nuiti Le bonnet du chevalier prit en effet le chemin de la fenêtre... Richettini, qui s'était fatigué beaucoup dans la journée, trouva ce tour de sa femme très-déplaisant. Sa femme avait beau être jolie, elle annonçait déjà un fort mauvais caractère. EUe se mit à chanter et à faire du train comme un enfant. Il ne pouvait concevoir d'où provenait cette étrange métamorphose. Ma tante rajeunie, et rajeunie par l'opium! murmurait-il entre ses dents. Voilà de quoi surprendre à coup sûr plus d'un sorcier, quand ce serait le seigneur Cagliostro lui-même !

J'oubliais de vous dire qu'à l'arrivée du chevalier, Julia lui avait remis un coflret. Dans ce coffret, le chevalier trouva vingt-cinq lettres de femmes, d'amis, de créanciers, de sorciers, de tout ce qui composait alors la cour des d'Orléans ; car le dix-huitième siècle est tout entier au Palais-Royal. Il y avait bien six mois que Richettini n'avait reçu des nouvelles de France. Au miUeu de toutes les lettres, le chevalier choisit machinalement celle-ci. Elle était cachetée avec un sceau cabalistique, et Richettini ne tarda pas à reconnaître l'écriture d'Alcandre, l'élève du sublime Ca- Rliostro. Voilà quel en était le contenu :

« Erreur, mon cher chevalier , erreur odieuse ! Ar- « rêtez, s'il en est encore temps, l'effet de cette manie.

278 LA FIOLE DE CAGLlOSfRO.

(( dite étourdeïie l Att lieti d'bpium, je vous ai donné, « par distraction, là floU qui rajeunit. A ITieute qu'il « est, Votre tante a peut-être sept OU huit ans. Le set- « gneur Cagliostro me charge de vous dire sous le se- ^' cret qu'il prend une p&rt bieh sensible à votre iofor- « tune. Il ne peut y remédier. Il paraît que, lorsqu'une <( pareille métamorphose réussit (et nous savons cela « par le grand Hermès), tout ce qu'uhe personne a fait « pendant sa vie première, elle le^ecommence exacte- •* ment à cette résurrection. D'après cela, vous n'au- « riez guèi^e de chances d'être heureux avec madame (i de Briars. Je vous supplie de me pardonner ^ ô mon a thev Richettini !

« Votre désolé ALCi^NDRE.».

Cette lettre foudroya le chevaUer. Il entrevit clairement que le rare antecedentem scelestum d'Horace allait commencer, et que le Ciel se vefageait. U fît de son tnîeux pour que Julia n'en vit rien, et se garda bien de lui dire qu'il avait voulu l'envoyer dans l'autre monde. Là prédiction de l'élève s'accomplissait cependant.

Le chevalier s'aperçut bientôt que Julla était la femme la plus maussade de la terre, pleine de coquetterie et de caprices, exigeante, malicieuse et gâtée comme Une perruche. Ainsi que l'élève le lui annonçait, la vie ancienne de sa tante ne tarda pas à le poursuivre dans la vie nouvelle de sa femme» Le palais de la comtesse regorgea sur l'heure de poètes et

LA fiOLE ÛB GÂGLiOdîHOi 9^6

de mbUsQaétfllres à l'eau rose^ brodant à Taiguille, éôrivant et pajrlaht tôutéd led langues, et tournant en ildictilè toiid led inafis. Le chevalier, dont les goûts comineiiealent à être sàgei, dit f ainemént à Julia qu'il craignait les oisifs^ les beaut esprits, tèWt qui ont tout lu et qtd téùlént tout datolr ; qtill préférait causer en tète-à-tète avec elle au lieu de s'étudier à parler sans hèn àiré, & définir sanM clarté et à i^aisonuët sans condure. Elle lui objecta qn'un philosophe ayant osé dire : Li nrîu est Un défunt d'ùctmitm, elle vottlait, à fohié d^oceasionâ, (àiré i*ougir le proVerbe. fille s'y prit de màUlèlre à éblouir fl^abord Richettihii SOn salon fut le i'etidez-vous des getis aimables. Du y fit de bbnné musique pour de la musique frah^aise. M. dé BouffieiiB et uU petit officier à parements rouges ëi argenty nommé Dorât, s'en venaient lui dire des vers, mais Richettini s'endormait parfois àvaUt la fin.

Sa femme le conduisait dans les spectacles, et lui faisait danser le menuet à l'exterminer. Quand elle avait viflgt-(îitiq ans, le bhèvalièr approchait déjà de la étnquantaine. Des rhumatismes l^bligeaient de recourir & ïronchiu. Là comtesse, par son caractère acariâtre et seë gbùts, le faiâàit mourir à petit feu. Il eut tiS:>is duéis pour sa femme, duels où toujours il fut blessé, ce qui l'affligea dans le plus profond dé son amour-propre. Biéli plus, il lui arriva de jouer et de n'avoir plus un sou vaillant; sa femme mangeait lé tout en dentelles et en folles dépenses. Il arriva alors au chevalier de regretter viogt fois par heure son éta

de neveu, et d'appeler à son aide Cagliostro pour se concerter avec lui ou son élève. Mais Cagliostro n'était plus^ Alcandre avait été pendu, et il n^ avait plus de sorciers en titre à Paris; Law lui-même venait de mourir bien misérable à Venise.

Ce siècle finissait par s'éteindre, dévoré par cette hydre appelée philosophie. Le chevalier ne balança pas, et, rassemblant quelques nippes, il dit adieu un beau soir à son riche palais de Serra. A dater de ce moment, il se rejeta dans sa vie de joueur; mais une querelle s'étant élevée au Casino, entre Richettini et quelques parieurs, Tun d'eux en profita pour l'attendre à la sortie. Il se cacha sous la^porte d'entrée et le dagua de trois grands coups de stylet, d'après la vieille méthode italienne. Richettini tomba mort en criant : Demonio I

Quant à la comtesse, de même qu'elle avait eu les travers d'une vie de dissipation et de plaisirs, elle en pratiqua plus tard les sévères expiations. Le couvent, cette grande ressource morale du dix-huitième siècle, la reçut. Sur la fin de sa vie elle reconquit et conserva le privilège commun à toutes les grandes dames d'alors ; d'une société charmante, remplie d'indulgence parce .qu'elle avait connu le monde; d'instruction et d'esprit parce qu'elle l'avait bien vu.

Le tombeau de la comtesse de Briars est à l'église deir Orto.

CAVALCADA

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