LA TROUPE KQLESTRK
— VivaDio! s'écria notre guide Andréa, un tout petit homme brun, coifié d'un turban malais, plein d'astuce et de loquacité italienne, lequel nous servait de ps^e depuis trois grands jours dans cette bonne ville de Livourne; Viva Dio! nous voici donc enfin dans une ville dltalie qui n'a pas un monument; dans un port de mer sans basilique ni musée; dans une ville de Turcs et de mariniers, où l'on cause affaire au grand soleil et sous les tentes des rues. Ici on oublie les ruines pour le coton, et la tour penchée de Pise pour l'indigo!
Il disait vrai ; c'est une singulière exception que cette ville au milieu de ce grand pays de marbre qu'on appelle l'Italie. Livourne est un bazar ouvert aux admirateurs fatigués de Pise ; une ville sans casino, sans
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iioblease et sans palais. Il est écrit que les brocanteurs vous y poursuivront dans les cafés, les filles dans les rues; que les grands seigneurs s'y promèneront en veste et les marmitons en frac. Après tout^ Tair de la mer y est excellent; le Champagne assez français, et c'est le port d'Italie où Ton fume les meilleurs cigares.
Au mois de juillet 1831, reprit Andréa^ j'étais à Livourne. Ainsi que Gil Blas de Santillane^ me trouvant alors de condition chez le prince Téodoro, j'employais, à l'exemple de cet indolent modèle des serviteurs castillans, vingt-quatre heures de la journée à traîner mes basques neuves sur le port^ flairant les histoires et les pastèques^ flâneur à remarquer une tache d'huile sur la jaquette d'un rameur^ à compter les pierres de la ^liô Colpnella^ ou à savoir le nombre dWis de Rome dét)èchés par la première tartane.
Le prince Téodoro San-Luca ne me chargeait guère que de ses cartes de visite, de ses achats d'étoffes et de robes persanes (dont il raffolait, le digne jeune honmie I) ; il me faisait aussi porter ses biUets aux petites Grecques du quartier des Arméniens.
De la sorte, je tenais auprès de cette Excellence l'emploi de Juif et de messager d'amour, honorable emploi, comme chacun sait : vendant le plus cher possible mes nippes d'étoffe et mes petites Grecques, ce à quoi il ne trouvait rien à redire d'après le soin que j'avais que le tout fût de première qualité.
Je connaissais donc mieux que personne le prince Téodoro. Pour connaître un prince^ il faut le suj^pren-
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dre au saut du lit^ en robe de chambre et sans laquais. Celui-ci me recevait souvent de la sorte , peut-être à cause de mes fohctions honorables auprès de lui , et alors nous traitions de puissance à puissance^ ihes^ sieurB !
Il occupait ici le grand palais qui est devant vous et que Ton appelle la Casa del Principe. C'est la résidence la plus ordinaire du Grand-Duc.
Vers la même époque^ et par un temps de pluie horrible > le sigûor Guerra, Técuyer, fit son entrée dans Livourne. Je dis son entrée, car celle du signor Guerra (1), en dépit de ce mauvais temps, avait d'incontestables prétentions au grandiose. Il traversa au pas la Via-Grande et tout le quartier du Port. Sa troupe se composait de douze hommes, de deux femmes, d'un dentiste en bottes à récuyère, d'un timbalier et d'un clown. Suivait un. maigre personnage en lunettes, à cheval comme les précédents, Tair profondément rêveur et absoj^bé dans ses calèuls. Il portait aux deux côtés de sa selle orange d'énormes boites de forme bizarre, et de plus une immense ombrelle, en sa qualité d'artificier.
Ce cortège équestre, trempé jusqu'aux os, chevau-
(1) Guerra u'^i&t pas un nom de convention ou un nom de guerre. Le seigneur Guerra est tour à tour le Franconi de Rome, de Florence, de Sienne, de Livourne, etc., etc. 11 jouait en 4 832 au Tom' tflenu d' AAigusie, à Rome, emplacement qui lui avait été accotdé. C'est un fort bel homme, un peu mûr, qui, par ses costumes et la majesté classique de ses poses équestres^ trahirait plutôt un confident de la Comédie-Française.
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choit dans le plus pitoyable état du monde : les deux femmes ensevelies dans leur amazone fanée, et tenant leur voile abaissé jusqu'au genou.. . Le pied de la plus petite me parut le pied le plus mignon de la terre.
L'artificier, dont je rattachais alors les boîtes à l'aide de quelques ficelles, m'apprit qu'elle se nommait Cavalcada.
Un rayon de soleil descendait alors mollement sur son visage... 11 me parut brun, mais légèrement pour* pré : ses cheveux étaient relevés à la romaine à l'aide d'une spadelle ; la courbe de son front était charmante : cette fille pouvait avoir-seize ans.
Au premier i^bord, j'hésitais à la croire Italienne. Âpres une Milanaise , ne connaissant rien de plus distinctif, en fait de beauté, qu'une Juive, je présumais intérieurement , à voir la finesse de ce joli nez d'écuyère, que la petite pouvait être un enfant de synagogue, enlevée, puis enrôlée forcément dans la troupe du signor Guerra; et je ne sais comment les larmes m'en venaient aux yeux lorsque soudain je la vis lever en selle le pan de son amazone, et rattacher avec sa petite main brune, délicate autant qu'une main d'Indienne , une jarretière d'argent au-dessus d'un bas de soie rose...
En vérité, ce mouvement parut si naïf, si exempt d'astuce et de coquetterie féminine, que peu de gens, je pense, le remarquèrent^ à moins que ce ne fût le prince Téodoro, dont je surpris les regards à la fenêtre du café en face de moi.