UN PRINCE
Le dîner fini et les sorbets consommés, Téodoro dit vraiment des choses merveilleuses sur les Confidents de tragédie :
Que le confident, injustement banni de la scène à rheure qu'il est, laissait une lacune sensible ; que les assassins, les amoureux et les héros en étaient réduits à se parler seuls, ce qui rendait le monologue démesurément prolixe ;
Que cette suppression du confident était injuste et dictée par l'arbitraire ;
Que le confident demeurait, après tout, aussi indispensable au héros que sob mouchoir;
Que le Misanthrope était peut-être le seul qui n'eût
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pas de confident^ parce que le Misanthrope hait les hommes : encore trouve-t-il moyen de prêter qumze minutes la clé de son cœur à Philinthe^ tant il est dans la nature de l'homme de s'épancher.
Le prince conclut par dire qu'il donnersdt tout au monde pour un confident^ dût-il s'appeler Ergaste^ mal porter sa toge et déclamer la tragédie impériale... c»mme celle qu'il avait vu jouer récemment à Paris.
— Un confident^ s'écria le prince, un confident!
En cherchant des yeux, il fut très-surpris de se voir seul... Il demeura consterné. Sa tahle offrait un désordre complet ; le ravage des plats était grand, les verres renversés ; son argenterie avait l'air d'une armure de chevalier livrée au pillage. Les pauvres daphnéas de sa terrasse gardaient sur leur calice la mousse encore frémissante du Champagne... Les bougies »e mouraient aux candélabres.
Rien qu'à voir cette table et la figure défaite du prince, on comprenait que Téodoro venait de se prêter à une orgie, qu'il en avait été le maître et seigneur^ tant il était triste I
Triste comme un débiteur qui se trouve seul vis-àvis d'un créancier !
Triste comme un galant ramenant une bonne fortune du bal masqué, quand celle-ci ôte son râtelier, ses fausses hanches et son rouge;
Triste comme un pacha rassasié ;
Triste comme un prince, enfin!... car je ne sache pas au monde d'existence moins fortunée que celle de
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ces hommes auxquels la fortune a dit : a Prends cette clé d'or et sois heureux; ouvre avec elle, comme dans un conte de fée, chaque cœur qui te résiste*; courhe tout sous le joug ou la fantaisie de la passion; marche^ incessamment trompeur ou dupé ; n'oublie pas surtout que ta vie est une médaille que chacun a le droit de prendre et de regarder sous toutes ses faces, que tu ne t'appartiens pas^ que ton chambellan te sait; après cela^ sois heureux! Car ta noblesse est incontestable, ton nom et tes aïeux sont gravés partout; tu as cmq palais en Italie, deux millions en France^ et l'ordre du Christ en Portugal I »
Téodoro, le triste possesseur de ces avantages^ Téodoro; jeune encore^ soupirait pourtant cette fois profondément.
— Allons, disait-il, les voilà qui m'abandonnent ! Ils s'en vont par ces quatres portes dorées, ceux qui se disent mes amis, les uns rejoindre le jeu, d'autres leujs maîtresses^ quelques-uns leur lit, très-peu leurs femmes. Us s'en vont lé cœur léger, se parlant l'un à l'autre et se contant leurs folies, comme je faisais autrefois! accrochant, les joyeux masques qu'ils sont! chaque fille à leur manche, comme une épingle; buvant à tous les comptoirs d'amour, sans qu'il y ait là oncle ou tuteur pour leur dire : Vous gâtez votre habit de prince, vous salissez vos nœuds de rubans, mon ami ! Que dira l'archiduc, votre tuteur, et l'archiduchesse votre tante? Prenez-y garde, vous serez mis demain dans la gazette ! »
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Le prince Téodoro ne conversait peut-être ainsi librement avec lui-même que parce qu'U n'y î^vait ]4 ni chambellan ni valets. La toilette.de cette Ei^îellence était fort simple : une veste blanche et un pantaloA à pieds, semblable 4 celui d'uu cQmwis-marQbai^d de France j des pantoufles et un cigare dft la Havane, ' Il demeurait seul, froissait tous ses papiers épars devant lui, et n'appelait pas même un secrétaire,. t PQUr copcevoir un pareil isolement, il faut savoir que c'était m parti yplputaire et arrêté c^ej cç jeuue homme. A vingtr'Sii;; ans, Téqdoro se trpuvait déjà blasé ; il avait en horreur sa çonditign et leç emb^y^rfi^s de Tétiquette. Le goin qu'une Altesse ordiu«ùre apportait à la teiuuç de sa maison semblait è^ Téodorp un supplice de toutes les heures : il avait pourtant une magnifique écurie, des chevaux de; main pur s^mg, des piqueurg et des équipages d'excellent goût, l'arcUiduc, sou oncle, aimant encorç. mieux le voir se ruiaer eu chevaux qu'eu femmes.
Pu reste, insouciant et paresseux, porteur de bagues comme un prince italien, et lavant ses mains par jour ^ans vingt essences, piuçaut encore assez bien çle la guitare et déclamant de TAlfieri sur un sofa ; Tun de ceg heureux enfin auxquels un familier lit les journaux pendant quïl essaie de regarder un album de France, uu singe de Goa, qu le bout de ses babouches.
Mais Tâme, Tâme de ce jeunQ homme envié ? Oh ! plaignez-la, plaignez-la! si vous ave? comme moi
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sondé sa plaie ! La plaie de Téudoro était large, âpre et dévorante^ un de ces ulcères cachée à tous. Téodoro ne se mourait pas d'eupui, mais bien d'imagination.
Oui, c'était mieu^ que l'ennui^, cet hôte si facile à tuer^ cet hôte qui n'est après tout que le fléau des âmes vulgaires ! C'était mieux que Tennuij ce qu'éprouvait ce jeune homme ai altéré de caprices et d'e:i^périences nouvelles en fait d'amour, qu'il fallait dorénavant pour l^i <iuei chaque aniour eût sa forme et sa livréCi qu'on le reconnût entre mille à la faveur d'un contrastCji afin que nul ne piit s'y méprendre^ et çp'on dît, rien qu'aie voir passer par la ville : — Rangez-vous donc, voilà le caprice de Téodoro I
C'était, si -vous le voulez, une fièvre étrange, une poétique de plaisir ardente et neuve ; mais enfin, tel était le rêve de Téodoro. Il était las. de cette vie uniforme de jouissances ou de réserves, las d'aimer è demi^ et de ne pa9 aimer une fois avec son cœur ; las des douairières et des princesses. Les cantatrices en robes à queue l'effarouchaient j la cantatrice lui semblait trop tenir de la princesse. Tous ces amours, il les trouvait étroits, mesquins et prévus comme les rimes d'un Ubretto d'opéra. Jamai3, enfin, Téodoro n'avait trouvé moyen d'appliquer son cœur en l'intéressant à SQU plaisir : ses plaisirs étaient surveillés et à la gêne comme ceux des princes.
Pauvre jeune homme! Je ne sais vraiment pourquoi on les fait toujoiu*s raides et guindés^ ces princes d'Italie La vie de ces nobles, au contraire, est une éter-
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nelle ironie de leur rang : ils semblent prendre & tâche de vous le faire oublier.
J'ai vu, à Milan^ le prince Litta renvoyer ses gens, et allumer lui-même trois grands flambeaux après souper ; jlmaginais qu'il allait s'agir d'une bouillotte : c'était pour nous faire visiter ses écuries. Il marchait le premier, tête découverte, et nous expliquant chaque généalogie de cheval, arsd)e ou anglais, aussi humble et aussi patient qu'un palfrenier ! Je vivrais cent ans que je ne pourrais oublier cette politesse de grand seigneur.
Téodoro lisait beaucoup de romans, montait à cheval et faisait des armes à merveille.
Tout ^'un coup, il soupira en regardant un petit soulier un souUer vert moucheté d'étoiles d'or.
J'ignore si ce fut pour compléter le conte de Cendrillon ; mais la pendule de ce grand salon si vaste et si triste de solitude, malgré ses flambeaux^ sonna minuit.
— Je viens vous surprendre, dit une petite voix faible. — En même temps, on tirait doucement les anneaux de la portière. — Fi donc I continua-t-elle : votre salon sent le tabac.
— Senorita, n'as-tu pas la clé du boudoii*? Écoute cette chanson :
Eres duena de el lugar^
Vandolera de las aimas,
Imau de los alvedrlos ;
Lendhaalhaza!
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•— Monsieur Tamoureux, on chante mal ici : la fumée vous prend à la gorge, n déposa sa guitare.
— A propos, ils m'ont bien grondée ce matin^ repritelle, le savez-vous, Téodoro? vous m'aviez pris ma pantoufle.
•— Voici en échange, chère amie^ un médaillon de Rickter^ le portrait de votre esclave incrusté en diamants par le meilleur bijoutier de Londres.
— Le portrait^ dit-elle avec une petite moue toute galante^ fait grand tort aux diamants I