V. — LE CHARBON BLEU
Cette même nuit, Irseneus travaillait. Entouré de récipients et d'alambics, masqué de suie^ d'antimoine et d'huile de térébenthine, l'artificier s'animait luimême au travail par des chansons allemandes et un large broc de vin du Rhin.
Tout à coup un léger bruit ébranla sa mince doisoU^ et vint interrompre ses préparations pyrrhiques. Il se ' leva ; et, ramenarît sur son front quelques mèches de cheveux roussis, il courut ouvrir. Dans Thonune qui entrait, Irœneus reconnut le nègre Crobby.
Si Crobby, comme on Ta pu voir, n'était pas aimé du prince, en revanche, il était fort avant dans les bonnes grâces dlraeneus. En protégeant Tenfancc de Cavalcada, cette belle jeune fille, l'artificier semblait accomplir un vœu ; il se fût noyé (quelque horreur qu'il eût de l'eau par état) pour éviter un faux pas à Técuyére. Seulement, hélas I ses abstractions continuelles, relatives au charbon de chêne et au salpêtre, l'avaient rendu incapable de surveiller une telle éducation. Chimiste avant tout, perpétuellement distrait et enseveh dans ses chères études, Irœneus avait été charmé de trouver Crobby, Crobby, patient et ingénieux tuteur en livrée de domestique, Crobby, son remplaçant en fait de soins et très-désintéressé dans
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son service, à ce qu'il semblait à ce bon Irœneus ; Crobby enfin, présenté et accepté le même jour dans la maison de Gavalcada !
Venait-il lui apporter des nouvelles de Técuyère, 011 bien causer en ami sur la dernière solennité du cirque ? Après tout, cette visite ne pouvait que le gêner, attendu que le lendemain il devait diriger lui seul un feu d'artifice nautique «rur le bassin du canal. C'était le Typhon f frégate anglaise, qui donnait ce plaisir à la ville de Livourne.
Irœueus avait donc été prévenu, mais si tard qu'il n'avait pas trop de sa nuit pour ses couches de suif et ses cartonnage3 de liège. Il se rassit en priant Crobby de ne pas le faire languir.
— Je n'aurai garde, maitre, car ce dont il s'agit e^t pressé : Avez-v(yus un charbon bleu ? '
Irœnens exigea du nègre qu'il répétât jusqu'à trois fois cette question, dont son orgueil de savant se trouvait pétrifié ; l'intelligent Irseneus était comme vous et moi : il ignorait ce qu'était ce charbon bleu.
Le nègre vint à son aide :
— Oui, un charbon bleu, c'est-à-dire, une composition fulminante comme il s'en fait à Quitto, cher maître : un peu d'alcool, deux gros de soufre , de Veau de rose et du storax calamité.
— Vous êtes savant, Crobby?
— Je le crois ; j'ai la recette : ceci se trouve tout simplement tiré du livre latin de Cranach : Liber ignium ad comburendum hostes tam in mari quant in
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terra. Vous n^ayes jamais lu Je livre de CraiwcU (1) 1
-«- Et vous donc , M. Crobby , coronie»t se fait-U qu'étant domestique, vous sachiez si bieo le latin! dit Irœjieus fort piqué de la citation.
-^ Oh I J^pondit-il avec son rire guttural, c'est que, voyez'-vous, à Ilieure quil est, un domestiqué comme moi doit savoir un peu de tout. Quand je me mets en maison, moi (et il appuya sur cç pronom), on peut être sur d'avoir un homme bien instruit.
Et c'est précieux, murmura Crobby en touchant sa cravate d'un air digne.
Puis, comme sur la table de Tartificier, c'est-à-dire sur deux grandes planches, il remarqua des boîtes de tôle et de cuivre, des feux d'étoupe, du salpètpe et du pulvérin, le nègre, sans plus tarder, releva se3 manchettes, s'empara de la résine, et commença son travail devant Iraeneus stupéfait.
Car l'artificier, en voyant cet homme noir, si résolu et si sur de lui, debout et le front penché sur s(is propres fourneaux, crut vraiment à l'apparition clu diable... Crobby, consultant le papier qui lui servait de recette, aeheya bientôt ses préparations, remit eu place les soufflets, et disparut avec ce seul mot : Merci !
— C'est Beelzébuthl s'écria Irseneus, Beelzébuth ou Miriadek Mehmoth, le prince des fusées ! Je vous demande un peu ce qu'il va faire de cette eartouche-là ! Vive Dieu ! le métier va mal, si les démons se mêlent
(M f^ Pyrotechnie^ par Cranach, iô7^,
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deTartificel Ëtailril livide en soufHant sur mon ré-* chaud ! il avait des cornes sous ses gros cheveux crépus. Mon maitrcj Çranacb» od es-tu^ mon divin maître ?
lyœnus eut alors un véritable accès de fièvre ; il couirut comme up serpenteau dans chaque recoin de sa chambrette; l^^auvre petit homme chantait dans son délire :
Mo! seul connais les chandelles Que vit Jupin dans sa cour
Uu jour; En voila des étincelles.
Des artlchaux Servi chauds !
La lara lara lara lara là !
Quand Phaéton culbuta, Le bouquet avait cent gerbes ; Les soleils étaient superbes :
Pas un marron ne rata.
La lara, etc.
Puis, il se remit au travail^ et acheva trois grandes genouillères^ deux plongeons^ et un superbe soleil d'eau pour la fête de la frégate.
Monténéro est à d«ux milles de Livourne. Sur cette route^ aussi noire que Taile d'un corbeau, et que les pluies de cette année ont rendue impraticable aux voitures^ deux personnes chevauchent péniblement.
Leurs montures ruissellent d'écume ; on n^entènd par intervalles que le cUquetis de leurs étriers. Ces deux personnes paraissent suivies à distance par un troisième cavalier que Ton peut présumer devoir être
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leur valet : il est couvert d'un chapeau à larges bords et d'un manteau de livrée.
Une portée de fusil avant la petite chapelle, ce cavalier s'étant attardé près des broussailles pour rattacher la sangle de son cheval, les deux personnes qui le précédaient rappelèrent vainement jusqu'à trois fois en criant : Gironimo î Gironimo I Gironimo ! il ne répondit pas... Un coup de couteau venait de retendre raide mort.
Cavalcada et le prince, qui ne pouvaient concevoir ce retard, s'impatientaient.
— C'est un lent écuyer que votre Gironimo !
— Je l'ai pris, dit-il, parce qu'il est muet de naissance; il verra seulement, et ne dira rien : c'est le témoin qu'il nous faut.
Les chevaux approchaient des grands ifs de la chapelle. Lorsqu'elle descendit, le prince dit à celui qui parut pour lui tenir l'étrier :
— Tu as bien tardé, Gironimo I Frappe donc, et fais apporter des torches I
La nuit, en effet, redoublait ses ombres; le vent, devenu vif, avait peine à déchirer les brouillards. Un chapelain s'avança.
La bénédiction leur fut donnée dans cette chapelle. Pendant la cérémonie, Cavalcada se trouvait placée devant une statue de sainte Agnès. La figure de l'écnyère, glacée par le froid, était aussi pâle que cette statue.
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Elle se releva princesse Théodoro! oui, princesse; car elle était déjà triste. Cavalcada, sans trop s'expliquer à elle-même cette tristesse, se prenait à regretter ses quinze ans, son beau cirque doré, et qui lui battait les mains chaque soir ! Au lieu de ce cirque, une misérable chapelle de grand'route^ un moine inconnu et un valet à demi caché dans son manteau ! Triste hymen que cet hymen de nuit I
L'aube arrivait cependant. Celui qui avait répondu au nom deGironimo s'était tenu àTécarttout le temps de la cérémonie. Il sortit alors d'un petit bois d'aloés; il portait sou même manteau délivrée, et avait son chapeau rabattu sur le collet.
La chapelle était voisine d'un lac hérissé d'herbes et de marécages, comme ceux de Nettuuo. Les pas de quelques buflles faisaient crier les roseaux. L'écuyère posa son pied dans la main du valet ; pour lui, il abaissa^ à l'aide de la rêne, le cou du cheval, et comme pour le flatter,>lui passa samain entre les oreilles.
Ce mouvement, fort simple en apparence, effaroucha étrangement Tanimal. Il se cabra, bondit, secoua la tète, et la ramena jusque dans Tenfourchure de ses jambes grêles. Cavalcada, légèrement alarmée d'àbord; imposa silence à sa peur, et lui fit sentir l'éperon.
Mais alors! alors, ce fut une inexplicable lutte. Le cheval fongueux, éeumant, entraîna la pauvre fille en faisant pleuvoir autour de sa robe mille étincelles bleuâtre£(. L'explosion eut d'abord des flammes si courtes, que l'on crut qne la* violence de l'animal al-
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lait cesser. Tout à coup il sembla d'un seul bond se débarrasser de son fardeau, pour le lancer dans l'espace ; maiS; retenue par Tétrier^ Cavalcada» les cheveux pendants, balaya bientôt le sol. Le cheval allait toujours. Hélas ! il courait par bondd furieui^ sur la montée ; sa crinière flambait au vent^ ses naseâut roulaient du feu... Au côté droit de la selle se toMftit quelque chose de blanc : c'était Gavalcada, GaVâlcada déjà froide etled deux bras étendus. Elle était morte, .
— Gii'onimo I s'écria le prince hors de lui, Ûironifflo!
Mais il était loin déjà celui qu'il Uomm&it à tort 6ironimo. Les paysans, qui ne tardèrent pas à acooarir, arrivèrent à temps polir voir le chetal i'élancer haletant dans les marécages. Heureusement sa chute contre les saules le tua. Il tomba dans forée au milien de Ces roseaux.
Dans son oreille dl*oite on trouva le restant d'une cartouche d'arti&ce ; puis k quelques pas le cadavre du véritable Gironimo.
On sut le lendemain que Crobby venait de quitter la ville, et qu'en partant le soir, il avait payé très-exactemënt sa dépense à Thôtel du Gkrdino. L'&ubergiste affirmait lui avoir vu 500 piastres en or«
Feu cie temps après nous lûmes dans le Ùiario di Roma :
« Le prince Téodoro san Luca a sollicité lui-même « une conférence de son oncle l'archiduc. A' la suite de a cette conférence, le plénipotentiaire accrédité près la a cour de Madrid a été chargé, au nom du prince, de
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ff demander en mariage dona Mariana de Uoca Foerte^ a fille du duc de Roca Fuerte, premier ministre et « grand d'Espagne. »
Quelques semaines plus tard on lisait encore: Partie officielle : « Les promotions suivantes ont en a lieu à l'occasion du mariage du prince Téodoro. « Maître Irœneus est élevé à la dignité d'artiiicier or- « dinaire de son altesse le duc de Modèue. 11 signor a Guerra est nommé gouverneur en chef d(;s écuries, n Pauvre Cavalcada 1
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