‹ Le pauvre diable;Chapitre 18 sur 40 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES -ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES -ÉDITEURS

RUE YIYIENNE, 2 BIS

luus druits rései-Tés

L'ECCELLENZÂ

AVANT-PnOPOS

Je le rencontrai devant le café Fiorian, — le premier café de Venise

Un café d'Italie ne diffère vraiment des nôtres que p»r le tourbillonnement actif de sa foule et la confusion des classes. Les commissionnaires et les marquis s'y coudoient ; la noblesse s'en partage les tabourets avec le peuple. Je ne sache pas d'endroit qui ressemble moins à un salon. Une fois entré, vous n'avez rien à démêler avec l'étiquette fashionable , — pas de pose à choisir pour prendre votre demi-tasse, — pas d'arrangement avec la glace et vos chaises ; ici le café s'est fait bourgeois, et presque taverne à ses heures. Rassurez-vous, vous n'aurez rien de Tortoni I

s LES SOIRl^.ES DU LIDO.

Ce qui le prouve, c'est que vous entrez sans cravate, et le chapeau sur Toreille, dans une salle étroite et longue, — obscure le plus souvent, — au fond de laquelle s'élève une armée de liqireurs et de sirops pareille à l'officine d'un pharmacien ; — vous entrez, et vous parlez haut, afin d'épouser sans délai le diapazon. Il y a là, comme partout, de ces individualités vulgaires, des marins qui boivent et des négociants qui causent, sans compter le basso du grand théâtre, et les adjudants (si c'est un port), qui se font payer leurs histoires en petits verres. Voici pourtant que je vous vois, dès le seuil, arrêté par le plateau à sonnettes du colporteur, lequel vous offre des bretelles et des lithographies de France, lithographies qui datent la plupart de 1816 ; pendant qu'à votre gauche un de ces honnêtes Italiens appelés ruffiani, la Providence de tous les fils de famille qui débarquent comme Pourceaugnac, vous propose d'autres nouveautés de son négoce. Il n'y a plus de tables, mais vous prenez place devant un homme basané, comptant chaque grain de son chapelet de corail ; — c'est un Malais, arrivé d'hier avec son turban de Im blanc, sa large capote et sa canne à pipe en bois de jasmin. Il paye sa granita (1), et se lève tout d'une pièce ; à le voir dans ce fond obscur, vous diriez quMl sort d'un cadre de Forbin ou de Descamps.

Quelquefois un pauvre pazzo (2), jeune homme

(1) Sorbet, (â) FoH.

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aux cheveux longs, au rire hébété, aux cils rouge», et qu'on tolère comme le fou du café, vous deman* dera quelques grains ou baïoques (1), que vous laisserez tomber dans sa main à manchettes sales.

Pendant ce temps les fumeurs arrivent, le fumeur d'Italie, au velours usé, au foulard qui pend ; Thomme des favoris et de la cavatine, armé le plus souvent d'une canne énorme, et se faisant au nez des gar*çons une allumette des journaux. Il vient de badiner à l'entrée avec le maître et une belle fille qui vend des poulets ; il crie ensuite contre les garçons de l'endroit qui n'essuient jamais les glaces, pauvres miroirs piqués des mouches, en effet\ et surmontés la plupart de panneaux de Mauvais style, représentant Vénus dansant la tarentelle devant Paris. Heureusement les quinquels, en s' obstinant à la noircir, ont fait déjà de Vénus la plus cuivrée des déesses ; — le limonadier la donnera bientôt pour Vulcain.

Il était bien quatre heures de nuit, quand le hasard me procura la rencontre de VEccellenza. Ce fut au détour des Procuratie Nnove. La pfupart des cafés de Venise demeurant ouverts la nuit, celui de Florian ne me semblait pas indifférent à visiter. Depuis quatre jours d'ailleurs nous étions trois qui nous partagions ainsi notre quartier vers le soir, en véritables éclaireurs : celui de la Piazza m^était échu.

A cette heure même, la chaleur était brûlante ; il

(1) Moniuiies.

à LES SaiRÉES DD LIDO.

n'y avait pas un gondolier ; pas une brise aussi, car les drapeaux (1) autrichiens^ tristes géans , pendaient collés aux Pili.

Quand j'approchai de Florian, je fus surpris de ne voir à ce café aucune lumière ; — sa porte demeurait entrebâillée, et ce fut à grand*peine que je distinguai une veilleuse sous la Madone, belle Sainte- Vierge en brocard rouge, et présidente éternelle de ce comptoir du fond. — En Italie, on a logé les Madones plus mal que dans les cafés I

En ce moment, je maudissais fort à raison^ dans mon esprit, les livres de voyages, et plus encore la mémoire d'un vieux parent, ancien chevalier de Malte, lequel m'avait narré longuement sa vie parfumée et élégante de Venise. Ce n'était pas sans une larme qu'il m'entretenait de ce café Floriau. Que de duels et de parties d'hombre, me disait-il, sans compter le beau carnaval de ce temps-1^ ! Que de femmes et de collations à la lunel Et comme en ce temps on faisait les glaces! — Il paraît que dans ce même café, et par suite du pari d'un provéditeur, on leur servit un jour en sorbet, et parfaitement sculpté, V Amphithéâtre de Vérone.

Comme je frappais du pied en cet instant, — je ne pus croire d'abord à ce que ma botte effleurait, — d'autant que cette partie où je me trouvais était fort sombre ; toutefois , au ronflement majestueux qui

(1) Drapeaux de la Piazza,

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suivit, je jugeai que j'avais affaire à un corps humain.

Il ne tarda pas, en effet, à se détendre avec un effroyable craquement, se racornissant et se levant à la fois, si bien que, par suite de cet effort, l'un de ses bras renversa sans doute une table voisine, qui brisa son marbre...

A cette chute^ je fus un moment tenté de sortir ; mais un petit homme court, qui semblait avoir trentecinq ans, survint, à peine vêtu, un rat-de-cave à la main, pour constater le' dégât. Outre la table et son couvercle, il y avait de plus quelques cristaux et plats de brisés.

Le petit homme devint alors d'une colère épouvantable. Il fit, en moins d'une seconde, défiler devant moi Tartillerie italienne de ses jurements; il accentuait, je crois, le vénitien le plus criard et le plus pur. Son premier garçon venant à Taide, mêlait à ce dialecte furieux, des geste grotesques, qui me rappelaient les Pantalons.

Celui auquel ce torrent d'injures s'adressait venait enfin, grâce à la lumière, de me révéler sa pose.

Il s'était levé, je Xîrois Tavoir dit. mais pour se recoucher horizontalement sur une autre table du café, en prenant soin d'adosser sa tête à la muraille. C'était un homme âgé, et tout de guenilles depuis les pieds jusqu'à la tête, avec une belle barbe comme un papa grec; son visage .était fort maigre et sillonné de rides aussi déliées que la soie, d'une grande noblesse de

lignes, si ce n'est que les yeux en étaient presque éraillés, les lèvres et le nez vineux ; ce qui dénotait des projets d'ambition assez arrêtés sur le muscat d'Archipel. /

Aux interpellations du maître, je m'attendais à le voir se lever; mais le drôle ne bougea pas.

— Faut-il te le répéter, brigand? tu ne sortiras point d'ici que tu ne m'ayes payé, canagliat

Le padrone ne criait si fort, que parce qu'il me voyait étranger et bien vêtu. En vérité, j'avais l'air de constater une scène d'hôtellerie dans le goût de celles de Tom-Jones ou de Gil-Blas.

Ce dernier mot de canaglia, très-imprudemment choisi par l'hôte, amena une tempête.

— Canagliay reprit Micheli, jamais I A genoux, et dites-moi de suite Eccellenzaf

Le geste rude dont il accompagna cette invitation eût converti l'incrédulité la plus forte, car ce fut un coup de poing, en ligne droite, qui remua le padrone jusqu'aux entrailles.

Le malheureux hôte, ôtant son bonnet, l'honora donc de ce nom, — Eccellenzaf

Et, après cette concession, il regagna son lit le plus vitement qu'il lui fut possible ; — le bâton noueux du mendiant décrivant encore un moulinet orgueilleux...

— Eccellenza f

En vérité, ce mot pour un tel holnme me parut une dérision. Bien que les Napolitains vous le don-

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neot gratis, et que les postillons dltalie vous le fassent payer à chaque relais, Hicheli au plus pouvait raisonnablement espérer le i^om de Signor. Il avait à peine d'habit, et le reste de sa toilette en faisait une mon-* tre déchantillons. Si vous avez eu Tinestimable bonheur d'être admis à toucher le claque de Serres (1), ou le spencer de Chodruc (2), vous parviendrez sans peine, à l'aide de l'un de ces types, à vous retracer sa silhouette fantasque.

Il me regardait moi-même alors avec une affecta-' tion très-prononcée de dédain.

J'acquittais pourtant le prix du dégât, en glissant une piastre au garçon. Micheli, debout devant une petite glace, s'ajustait d*un air de prince.

*-* Et pourquoi ce nom à^EccelUnxa f demandai-je..*

Mais le garçon, comme son maître, avait déjà regagné son lit.

Je demeurais seul avec cette espèce de chambellan, qui brossait sa principauté. Quand il eut fini, il vint me remercier en français, et m'offrit de me reconduire chez moi. C(3tte intimité, à quatre heures de nuit, m'effraya. La figure de cet hidalgo boiteux de Gil-Blas demandant l'aumône au bout de son escopette me revenait en pensée...

Nous marchâmes cependant.

(4) Voleur pyramidal de V Auberge des Adrets, (3) Philosophe da Palaia-Royal^ qui s'est g&té en mettant du linge.

Il fut d'abord taciturne et réfléchi, m'expliquant les rues, saluant de temps à autre un marinier qui passait, observant mon pas, et répondant plutôt qu'il n'interrogeait. Dans ce qu'il me dit, le choix des termes me frappa singulièrement. Sa conversation toute de saillies, à la française, gardait cependant un orgueil vénitien plein de finesse.

Dans ce trajet, il trouva moyen de piquer au vif ma curiosité par une foule de réticences étranges. Il me parut fort amoureux des vieux écussons, et il s'acharna à m'expliquer pendant un quart d'heure, trois guivres et deux larasques soutenant des armes d'ancienne famille effacées sur la boutique d'un coiffeur.

Sous des haillons si grossiers, je ne pouvais croire à tant d'esprit ; cette énigme m'inquiétait. Mille idées se croisaient dans mon imagination, car cet homme était alors aussi Italien que Français, aussi mendiant que marquis.

En l'examinant de nouveau, je me crus sous l'empire d'une vision. Le jour l'éclairait, sa taille et son profil étaient superbes; vous eussiez dit un de ces patriarches desséchés , mais encore verts , de Ribeira.

Il devina» sans nul doute, ma satisfaction de peintre; car, avec une de ces poses si communes à l'orgueil esclave des Italiens, il me proposa ses services de cicérone.

J'acceptai : la moitié du jour n'étant pour nous

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