L'ECCELLENZA
qu'une longue sieste, nous ne pouvions guère courir Venise qu'aux étoiles, frôlant le mur des petites rues, aussi discrètement que Roméo. Le lendemain, au cercle du comte Ci,.,, je fis part de ma rencontre. On rit beaucoup de ma stupeur d'étranger, en entendant appeler Micheli Eccellenza.
— Sobriquet de gueux, me dit le comte ; fierté d'hidalgo sans chemise, et voilà tout. Il y a peutêtre encore à Venise, continua-t-il, quatre de ces malheureux qui prétendent descendre du doge. Je m'étonne que celui-ci ne vous ait pas fait part de ses titres.
— Et il paraît que ces nouveaux Seigneurs de la nuit dorment ainsi aux étoiles?
— Bien après minuit, on leur permet encore l'entrée des arcades, et même des cafés, sur les tables desquels ils se couchent : on les appelle Eccellenza, jamais Signori. A ce dernier nom, ils se fâcheraient tout rouge.
Ce que j'entendais ne fit que me rendre plus longue l'attente de VEccellenza. Quand il revint, j'avais organisé, à son insu, au Lion-Blanc^ une fort belle fête. Nous le reçûmes, mes amis et moi, devant un magnifique souper, dont nous lui fîmes les honneurs; et, au dessert, nous le baptisâmes Français avec du Champagne.
Ce patricien d'un nouveau genre n'avait cependant, pour sa visite, rien changé à son costume ; — rien, en vérité rien, — si ce n'est, je crois, que sa veste
iO LES SOIRÉES DD LIDO.
portait des manches, ce qui ne veut pas dire qu'il eut / un frac. Nous étions quatre, deux dandys, un peintre Let un musicien. On parla de tout, et il était rare qu'il ne répondît pas à tout; quand le mot français n'arrivait pas, il lançait le mot italien comme un stylet. Si mes souvenirs me servent bien, il fut question dans cette mémorable séance des choses les plus disparates : on parla des Plombs de Casanova, d'Arnal, et de Julia Grisi. Il y fut traité aussi des statues de Grèce et de. celles de France. Un de mes amis trouvait le Minautore et Y Ordre public deux marbres superbes. On en vint aux femmes, et il y eut un de nous qui déclara nettemeiit à VEccellenza^ que les dames d'Italie de 4832 àe pouyaient valoir celles de 1814. A cette époquôr3îsait notre ami, les cœurs se rendaient comme des villes, le colbak faisait fureur. Dn lancier français mettait trois dépêches et cinq marquises dans sa giberne ; les Italiennes vous enlevaient comme une redoute. Heureux temps que celui de l'invasion I
Un autre demanda à Micheli s'il avait connu Buonaparte.
— Autant que lordByron, répondit l'Eccellenza; j^étais le seul homme qui sût à Venise soigner un cheval, et sa seigneurie ne s'en rapportait qu'à moi pour le médicament des siens. Quant à Buonaparte, je puis me vanter, je crois, de le connaître, car j'ai de son écriture, et voici comme : A la première occupation, plusieurs tableaux de l'église de Saint-François-de-la-Vigne avaient un jour disparu. II y en avait
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uo fort beau, un Yelasquez. Je savais, à n'en pas douter, que raide-de-camp d'un général fort connu l'avait décroché pour lui. Sans tarder, je pars pour Milan, où j'arrive presque sans forces ; je n'avais pris que trois salame (1) dans mon sac, et j'avais la fièvre. J'arrive au quartier-général, et me fais présenter à votre homme.
« Il y a, lui dis-je, des gueusards qui vivent à l'om-* bre de votre plumet, Altexza; et cependant, voyez, ce n'est pas faute d'avertissements. Voici un décret de votre 17 floréal an v, où vous fulminez contre ces particuliers. Là-dessus, je tire de ma poche une pancarte de déclaration qu'il avait fait afficher en temps et lieu. Il me regarde fixement, et la saisit; quant à moi, si brun que vous me voyez, en ce moment j'étais devenu tout pâle. Il écrivit dessus :
« Le général en chef Doit avec indignation les vols que commettent plusieurs agents français , gui, sous divers prétextes^ s'introduisent dans les églises et dans les Monts-de-Piété des villes véni-* tiennes, pour voler tout ce qui est à leur convenance (1), etc., etc. »
Puis il me dit : « La date est du 20, n'est-ce pas ? — Maintenant, porte ceci de ma part à Brera» : l'imprimerie se tenait de ce côté. Vous sentez bien que je n'y ai pas manqué, mais j'ai gardé Tautographe !
(1) Saucissons.
(2) Mémoires de Napoléon»
Et Hicheli exhiba le revers d'un papier jauni, sale comme un iirman de Turc.
Insensiblement, nous l'amenâmes à des détails plus intimes, sans pourtant en obtenir un seul de lui sur ses prétentions nobiliaires. Ses récits étaient souvent en contradiction complète avec mes premières conjectures ; il avouait qu'il n'y avait guère de métier qu'il n'eût fait ; et ainsi il avait été comédien à Venise même, puis cuisinier du Murât, et aussi son ruffiano, pendant que ce vice-roi de dentelles trônait à Naples, — il avait aussi montré le latin aux fils du comte Grimani, et fait les commissions de sir Hobhouse, quand celui-ci était chez Byron, etc., etc.
Dans une visite que je itie déterminai à lui faire, j'en appris enfin bien plus. Je le trouvai dans une chambre de dix pieds, et couché par une chaleur affreuse. 11 avait la tête enveloppée d'un schall rouge, ou plutôt d'un mauvais fazziolo. Je pris la seule chaise du lieu, et je m'assis près du lit. Il avait vraiment la fièvre. La couverture de ce lit était jonchée de parchemins, qu'il faisait danser avec ses pieds. Il me reconnut à peine, et me demanda mon nom. Sur ma réponse, il se leva tout d'un coup, en s'écriant :
% « Et moi, monsieur 9 je suis le neveu de Louis Maninly^
Louis Manin fut, comme on sait, le dernier doge de Venise...
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Une autre fois, je lui demaudai des preuves à Tappui de cette prétention. Il m'alla chercher des papiers, auxquels je ne compris rien. Ce qui rae parut incontestable, c'est qu'il avait reçu une éducation réelle, et que ses voyages ou ses malheurs avaient fait le reste. Son instruction avait toujours le charme du récit; une date amenait une anecdote. Il se renfermait dans sa misère, mais sans cynisme d'orgueil ; il méprisait ces fanfaronnades de fou qui roulent leur tonneau sur la place, afin de gêner le genre humain^ et n'était du reste serviable que pour ceux qui l'appréciaient.
Il avouait aussi aimer avant tout la lecture des vieux mémoires. Il avait chez lui, dans un grand tiroir, des restes d'étoffes de ds^mas glacés en or et et en argent au cylindre; des panoplies, et un vieux cahier de musique écrit de la main de Francesco Zosello. Ce qu'on lui donnait passait en vin et tabac.
Malgré cela, il était si beau à la lune avec ses récits, ce dernier neveu du doge I Vous ne pouvez croire quelles étincelles parcouraient ce vieux cadavre, quelle auréole planait encore sur son front I Quand il racontait Jenise, il avait souvent de longues larmes sur les joues. Il se redressait triste et fier au seul mot de patrie libre. D'autres fois, il s'oubliait. Il nous arrivait comme le Kègre des colonies, ivre de rhum, chancelant. Nous le couchions alors tout de son long dans la cabine, d'oii, s'il se levait, il fallait le voir pavanant
son orgueil^ tout recousu de haillons, et nous montrant le Palais Ducal comme sa case...
VEccellenza !
Oh 1 que , dans ce moment, c'était bien alors ritalie! '
Comme il la représentait vivante, ce vieillard pauvre et cassé, ce lépreux si fier, l'orgueilleuse et triste Italie ! L'Italie esclave, lltalie allemande et piétinée, déesse sans cothurne et sans encens !
Nos promenades les plus ordinaires avaient lieu vers le Lido. Dans ces longues nuits de Venise, parfois si brûlantes, empoisonnées par les canaux ou le vol strident des moustiques (1), nous aimions à respirer l*air des jardins qui bordent sa pointe, et à revoir en idée (2) la bougie de Byron, le fier nageur. Il nous arrivait souvent de faire ainsi deux lieues en mer.
Tout ce temps, VEccellenza l'employait à raconter. Quelquefois il s'interrompait pour nous laisser voir la ville, qui pointait de cette distance, pareille aux folles apparitions du mirage, illuminée, et dansante, avec ses cheminées en minaret étincelaotes comme les pastels dorés de Camille (S). Débarquant ensuite sous la grande lanterne de Falieri, nous fendions la foule des chanteuses à la Piazza, pour nous jeter dans les calle remplies de fruitiers, de lumière
(i) Zenzale,
(2) Un des plus étranges paris de Byron consistait à travener à la nage le Lido en tenant une bougie.
(3) Camille Roqueplan, notre premier peintre de pastiches.
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et de silence ; puis nous poursuivions notre course à travers les quais et les dortoirs de marins...
Chacun de nous trouvait son compte à ces histoires. Musicien, grand seigneur ou peintre^ chacun de nous voyait s'y refléter sa poésie. Je touche encore lé banc de la petite église où il me conta Masaccio. La Bague du Marquis fit les honneurs d'un souper. Tobias^ de deux sorbets, etc., etc.
Quant à Lea Marini, la fin de ce 'volume apprendra à quel incident je l'obtins.
Voici juste un an que je n'ai vu VEccellenza.
Quand je le quittai, il causait avec Robert. Robert préparait alors son pendant au délicieux cadre des Moissonnev^rs.
Parfois, cependant, nous nous écrivons : mais la police autrichienne ouvre nos lettres. En dépit de son inquisition, les histoires de Micheli me donneront, je l'espère, s'il plaît à Dieu et à vous, le prétexte d'un second volume.
MASICCIO
A M. Auguste Barbier