II.— r APPARITION
Assurément, pour que le marquis de Gordeç îuràt et blasphémât comme il le faisait dans les corridors ténébreux de cet hôtel, il faut supposer qu'oft rjie l'avait introduit que par la porte bâtarde, celle qui conduisait par cent zig-zag au laboratoire de Catherine Qeorgeot- Deshayes, femme Voisin. L'épéedu marquis accrochait en chemin les plus indéfinissables figures, des massa^ cres de bouc et des ailes d^ chanve-sourisi des licornes
et des crocodiles empaillés, des bassins remplis de liqueurs étranges, et des fioles!... ah! les fioles immondes !... un mobilier de sorcière enfin, mobilier assez semblable au personnel en désordre de nos coulisses modernes.
La devineresse occupait deux corps de logis séparés, l'un pour les consultations ordinaires^ jeux de cartes, horoscopes et secrets, proprement dits; Taatre pour la magie dans toute l'acception de ce mot infernal. Le premier, en conséquence, était magnifiquement paré de vieux oripeaux; et Tautre recelait tous les accessoires indispensables pour un théâtre, tels que transparents, décors, trappes et machines, sans qu'on pût soupçonner toutefois le moindre artifice dans le jeu de ces rouages. L'astuce infernale de la Voisin ayait placé son antichambre entre ces deux corps de logîs, formant la double branche de son commerce, et la mince épaisseur des tapisseries étouffant à peine la voix des visiteurs, favorisait souvent dès rentrée les pronostics de la sorcière.
La seule nomenclature des ruses de cette femme si renommée, si courue au siècle de Louis XïV, n'a rien pourtant qui doive surprendre, et le grand art des deux Albert n'en aiu^ait pris aucun orgueil, sans une particularité digne de remarque. Pour la plupart, les complices de la Voisin devenaient ses compères ou ses commères à leur insu, et c'étaient les gens les plus considérables de la cour de France. C'était, par exemple, la comtesse de Soissons, princesse du sang royal de
iS LE PALWRE DIABLE.
Savoie; c'étaient la marquise de Polignac, la maréchale de la Ferté^ la comtesse du Roure et tant d'au* très; et de là seulement pouvaient provenir à la fois la certitude et Taudace de la Voisin. H est présnmable que ces darnes^ un peu moins discrètes chez la Voisin qu'au cercle du roi^ la mettaient au fait de mille incidents sérieux ou coquets, badins ou politiques^ et c'étaient ces renseignements si bien fournis qui devenaient la base des appréciations et horoscopes de la sybille à la mode. Il faut du moins s'arrêter à cette idée, eu voyant la pauvreté de sa mise en scène^ cous* tatée par quelques écrits du temps. Ainsi^ pour des pistolets perdus qu'elle se chargeait de retrouver, avait lien la scène suivante. La jongleuse se faisait désigner en détail les armes perdues, et disait ensuite au pro* priétaire de revenir plus tard. Durant l'intervalle et par son ordre^ on peignait à la détrempe une paire de pislolets sur un transparent, lequel devait se dérouler au plancher, et lorsque l'homme arrivait, elle lui montrait un bassin rempli d'eau. Le chaland n'y voyait d'abord que de l'eau claire; mais, à un signe convenu, le parchemin d'en haut se déroulait, et les pistolets se reflétaient dans le vase magique. Le provincial voulait-il les prendre, le transparent et l'image avaient déjà fui. Ainsi gagnait-elle à la fois du temps, des dupes et des pistoles.
Il y avait pourtant chez elle des cheminées fort étranges et moins récréatives que celles de M. de la Popclinière. Il s'y faisait d'abord, au moment do l'appa^
rîtîon, un effiroyable vacarme, et puis voilà qu'il en tombait on bras, une jambe^ un pied^ une tête enfin (tous ces débris humains couverts de jus de mûres), et à un coup de tonnerre fort distinct, ce corps en lambeaux ensanglantés se reformait en rapprochant cha« cmie de ses parties de manière à former un tout bien complet^ et à marcher tout droit sur la personne qui faisait la consultation. Ud des profonds désespoirs du fameux mécanicien Vaucanson a toigou» été celui de n^avoir pas pu voir une de ces opérations singu* lières !
L'assurance de cette femme était aussi monstrueuse que le programme de ces sortes de spectacles. Représentez-vous une laide sorcière^ enveloppée d'une grande mante brune, gesticulant et parlant avec la rapidité d'une horloge à sonnerie ; maniant le feu, Tor, le soufre, comme une fille de Vulcain^ comme un cyclope, et portant sur sa robe noire abelen agus tailladé en croissants de toutes sortes de couleurs. Telle était la toilette de madame Catherine Voisin, quand la tapis** série de son antichambre s'agita.
£n même temps, le petit nègre Favertit que M. le marquis et une dame venaient d'entrert
Le marquis était un homme de vingt-cinq à trente ansj il avait Tair taciturne et réfléchi, peut-4tre pour la première fois de sa vie, d'autant que le singuUer désordre de sa toilette annonçait un jeune seigneur évaporé f et que les basques de son justaucorps à compartiments, velouté noir sur un fond couleur de paille^
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voi|]oir mettre en simple coraette au lieu de ma coiffure hurluberluchée à rubans gris... mais vous n'avez pas voulu.
— Tousseriez folle de trembler, ma toute belle; en tout cas^ je vous réponds que les esprits ne pourront guère s^attaquer à mon argent. J'ai soupe ce soir^ moi quarantième^ cbez le chevalier d'Ars, où U y avait grande chère, et des hommes de TOpéra, jouant du violon comme Baptiste... ne voilà-t-il pas que j'y ai perdu cent louis...
— Cent louis^ mais c'est énorme ! et pendant ce temps, monsieur, j'étais à lire le chapitre où le roi d*Assyrie reçoit Mandane.Cela m'a fait penser que, demain jeudi, mon mari veut diner chez moi. Uy a bien trois mois que cela n'est pas arrivé... et je ne saisvéri-' tablement comment faire pour tenir l'ennemi dehors .
— Fiez-vous à moi, ma toute mignonne. Si je puis rattraper ce que je cherche, nous ferons joyeuse vie ! Outre les cent louis qu'il me faut rembourser demain, je vous ai acheté cent choses des plus charmantes et des plus neuves... mais il me faut de l'argent. J'avais pensé d'abord, et tout naturellement, à votre mari; maisyputre que je ne l'ai jamais vu, je ne suppose pas qu'il fût... J'ai donc pensé à cette chère madame Voisin. Sa science, en cette occasion, peut m'étre utile. J'ai dans ce moment un procès en appel, au conseil des parties, et pour lequel il me faudrait retrouver cercertains titres... Si j'ai ce bonheur-là, je vous emmène, et vous ferez vos couches à Marly. ..
Ici la phrase dn marquis fut interrompue par Tarri- ▼ée subite d'un laquais avec un flambeau; laquais de costume pour une sorcière, car il ressemblait, par sa liTPée qui était tcmte noire, à ces fonctionnaires lugubres qui sont Feflfroi de M. de Pourceaugnac. L'obscurité succéda rapidement au candélabre de ce Frontin ; le marquis et la petite dame sentirent une forte odeur de soufre...
La chambre où ils venaient d'entrer s'illumina soudain de la manière la plus étrange et la plus disparate, de-ci, de-là, comme par taches lumineuses sur la tenture, pendant qu'il passait devant leurs yeux des figures de femmes et des caprices^ qui n'avaient, à bien pirendre, aucune chose de très-eflPrayant. Du reste, DuUe apparence de devineresse ou d'évocatrice dans cette chambre, dont les éclairs sillonnaient l'obscurité. Avant que le marquis pût s'en apercevoir le moins du monde, sou ceinturon était débouclé, et on l'avait débarrassé de son épée.
Une petite figure tenant une bourse ouverte parut alors en guise de prologue. Cela pouvait ressembler à un diablotin ou à un zéphir.
Le marquis comprit à merveille, et avança le bras pour lui jeter quelque monnaie.
— Donnez pour tur, reprit une autre voix; n. ne prendrait pas de votre main.
Cependant, un billet venait de tomber aux pieds du marquis, en même temps que la figure avait fui. Il était conçu ainsi :
« Madian, qui est le diable en personne, peut seul te faire retrouver ce que tu demandes. Si tu as le courage de tenter V épreuve y dis-le-moi... »
— £t palsambleu ! ma chère madame Voisin, je suis on ne peut plus disposé à cet essai. Faites-moi venir le diable!
— Vous comprenez, reprit la même voix, quHl ne saurait venir pour rien.
— C'est-à-dire que c'est encore quatre plsiolcs; prenez, mais ce sont mes dernières.
— Vous ne craignez donc pas de voir le diable?
— Assurément non, s'il peut me faire retrouver mes papiers perdus. Votre conjuration et toutes vos bougies triangulaires ne peuvent rien sur mon courage.
— Tenez-vous bien, reprit alors la devineresse (qui se fit visible au moyen d'un grand éclair), vous allez voir un des plus affireux diables de l'autre monde.
— Cela me regarde !
La Voisin traça alors un grand cercle sur le mur. < AsSUMÊHIB! ASSUMÈSlROIf, Pholl, Phall, Pharas- CALL, ASSUMÊHIROfI, ASSUHÊMIR ! »
•— Voyez donc quelle sorte de langue, dit la dame au marquis d'une voix troublée.
— Maintenant touchez ce mur, reprit la devineresse; vous parait-il bon, dur et bien construit?
— C'est un mur, dit le marquis, et je n'y vois rien de plus.
— Eh bien ! retirez-vous maintenant à trois pas, Nazaréens et impies; car c'est de là que le diable va
sortir. Poly SatanasI (Un bruit de fers.) Allons, Madian ! Madian I par le pouvoir que j'ai sur vous, sortez^ paraissez, Madian chéri, mon bel ange! Madian réprouvé, Madian déchu, montrez-vous!
On entendit im craquement abominable dans le mur^ on vit un nuage de soufre, et puis maître Georgeot parut en diable.
L'odeur du spectacle agaça les nerfs de la petite dame, qui se mit à tousser pitoyablement.
Maître Georgeot, attentif au coup de baguette, fit une gambade.
— Parle ou je te tue! s'écria résolument le jeune marquis.
— Qu'allez-vous donc faire au démon ? s'exclama la Voisin. Vous êtes perdu !..:
— Laissez donc, je me connais en diablerie. Parle, te dis-je.
Le marquis, faute d'épée, tirait de sa poche le canon d'un pistolet.
— Imprudent ! vous allez nous faire périr, reprit la sorcière...
Des éclairs et des gerbes de feu rougeâtre sortirent de la trappe.
— Allons, je brave Tenfer! dit le marquis au milieu de la fumée. Madian, dis-moi comment tu t'appelles?...
— Quartier, quartier, monsieur le marquis ! cria le ^ démon lui-même, dont le masque ou le capuchon était 1 tombé; je vous demande quartier; je suis un bon 1 diable I
— Dieu me pardonne ! je connais la voix et le visage de celui-ci ! Mais, je ne me trompe pas ! c'est mon coquin de procureur-fiscal!... C'est donc toi, faqnin de larron^ qui gardes en poche une quittance de ma partie adverse... Oh ! va, va, procureur du diable, je ne te lâcherai point!...
Le marquis le secoua rudement et le gourma pendant plusieurs minutes.
— Ne me battez point, monsieur le marquis, ne me battez donc point ; je vous dirai toute chose. Eh bien , oui, monseigneur le marquis, je suis Georgeot, Georgeot-Deshayes. J'ai retenu frauduleusement vos pièces. J'étais loin de prévoir que nous dussions nous rencontrer. Mais puisque vous y tenez absolument, j'ai là votre quittance en portefeuille, et je vous la vais restituer à l'instant même ...
— Miracle ! dit tout haut madame Voisin sans se déconcerter, miracle I je vous l'avais bien dit que vos papiers se retrouveraient, monsieur le marquis !
— Quant à vous, monsieur mon frère, continua la devineresse, et d'un ton beaucoup plus bas, vous me payerez ceci... Après une scène pareille dans ma maison... si vous comptez encore sur l'argent promis!....
— Je vois bien, madame ma sœur, que j'en porterai le reçu sur mes épaules, et vojlà tout. Je vous remercie de votre manière de m'employer à votre service, et si l'on m'y reprend, que l'on m'étrille... en diable !
— Des sels, du vinaigre ! des sels ? ma chèsre madame VoisÎD I cria en ce moment le marquis, la jeune dame se mevrt I Eti vite, vite, desserrez-la F Pauvre petite femme! Oftez-lni donc sa bouffante! De Teau! évanouie ! Ah ! si vous saviez, madame Voisin I
— Mais c'est mademoiselle Georgeot ! reprit Pavocait qui pensait rêver. Ma femme ici ! et avec vous, monsieur !
-^ EL bien ! oui, mon cher, avec moi. Ah ça ! d'où venez-votts donc? Vous qui faites le diable, vous ne saveZ' pas cdba : à corsaire, corsaire et demi?... Elle ouvre les yeux... Vous m'aviez pris mes papiers, et je me suis adjugé votre femme... Mais, par exemple, vous n'avez pas honte de vous présenter devant elle en pareil attirail ! avec un habit semblable : une queue ! des cornes ! Vous êtes un impoli, maître Georgeot, et pour moins de rien je recommencerais à vous gourmer en Fhonneur des belles!...
— Revient-elle, au moins, ajouta le marquis en lui frappant dans les mains.
— Emmenez-la vite, interrompit madame Voisin ; vous n'avez que le temps de sortir, on monte ici.
— Vous allez emmener ma femme? interrompit maître Georgeot en s'apitoyant.
— C'est avec tout le respect possible ! fiez-vous à moi, j'ai trois porteurs et une chaise de Farot (i), (Aux laquais.) Prenez bien garde. (A Georgeot.) 'Sans
(1) Premier ouvrier de ce temps pour les carrosses*
rancune^ maitre Deshayes; je veillerai à ce que le trajet soit prompt et sûr.
Grand merd, ma chère madame Yoisia; en attendant mieux, prenez ce jonc de diamants.
*-<3rraHde nouvelle^ maîtresse, cria à trarvers k «er> mre la vdx d« petit nègre, penéaat qu*«n tmit souri ék'a&laît le corridor.
— Qu'y a-t-il donc?
— La police^ «Mitresse, la police, qui fait une descente diez vomi Ils sonft là avec M. de la Aeynie, «t vont eniirer dans la >chand3re verte. ,
>-<- La «bambre où est ma robe d'ai^oeat, «oiqdra George€ft;'etmoi qmV» attend à TAbbajel
— Sadtei: vite^ mon fiére^ sautes là... par cette fenêtre.
— Dans «et éqttipage de >âialile!. .«
-* Ils Tost Tenir; n'avez-vons pas entendue £% la Voiân, Tenant au secours de son courage, Ini denna> «ir le rebord de la fenêtre, un htm coup de pon^, qiû le fit tomber dehors un peu pins tôt <fu^iL n'aurait voulu.
€e fut ainsi qu'il sauta.