IV.— L'ABBAYE DE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS
Le malheur veulut que la plante de ses pieds, couleur de feu, tombât tout à plein sur les épaules d'un sergent du guet, lequel était à placer une vedette dans rintérieur de la cour. Le poids et la chute de cet inconnu ne causèrent pas moins de surprise au sergent que la singularité de son costume; bien qu'il ne crût pas les démons si lourds, il en fit son rapport, et déclara devant M. de la Reynie que Satan Tavait asscjmmé, ce qui lui mérita sans doute une récompense distinguée.
Quant à la vedette, elle courut sus au procureur demi-mort, en donnant le branle à tous les pots de fleurs de la cour, avec le bout de sa pertuisane, et c'était à faire croire à Tavocat que chaque barreau de la grille se détachait et s'animait pour le poursuivre.
L'aube blanchissait pourtant, que maître Georgeot harassé marchait encore. C'était. par une tiède matinée de mars, et l'ex-procureur-fiscal levait sa mentonnière de peau de mouton noire, afin de respirer, quand le premier rayon de soleil parut.. . Il trouva d'abord son accoutrement désastreux : le maillot en était rapiéceté, les cornes branlantes, le poil dégarni; la queue seule, grâce à son fil élastique, conservait une apparence de docilité; quant à la cagoule ambrée de soufre, elle était nauséabonde au possible.
L£ PÀUVKE DIABLE. 29
Les pierres blanches et les briques rouges de Tabbatial de Saint-Germain-des-Prés venait enfin d'apparaître aux yeux de maître Georgeot.
Ce cloître^ devenu depuis un dépôt d'habillement pour la République française, outre de fort belles caves qu'il possède encore, et dont les pilastres font l'admiration des artistes^ avait, grâce à ses grappes de lierre et au parfum de son clos, un air de suavité monacale et pacifique, bien effacé maintenant, faut-il dire, par les moellons d'ateliers et les cages de peintre qui encombrent sa rue. On y voyait d'abord ramper jusqu'à la grille le velours des mousses et les ceps de vigne du jardin; puis les panaches blancs des pommiers, les guirlandes de pois de senteur et le gazouillement joyeux des petits jets d'eau complétaient cet harmonieux aspect de Tabbaye. Il se faisait, dans cette insigne abbaye des Bénédictins (l'ordre le plus ancien, le plus riche, le plus docte et le plus laborieux de toutes les congrégations monastiques), d'aussi bonnes conserves de coing que de savants commentaires et de doctes restitutions sur le grec et Thébreu, d'après les Palimpsestes et la première version du Pentateuque. Mesdames la maréchale de l'Hospital gt la marquise de Maintenon faisaient sûrement grand cas des commentaires, mais elles consommaient beaucoup de cette conserve, et la première de ces dames en usait à peu près comme de son propre bien (i).
(l) Le roi Casimir était l'époux secret de la maréchale qui n'était autre, comme chacun sait, que Marie Mignot, fille et femme en pre-
30 L« l>40VRE DIABLE.
▲ 3ft vae ëe l'édifice sftsdit, je tie paîs ▼oos eaq^riBBier le iMQtâQtattent da pauTre M. <Seorgmt. MaMre Oeoiv geot, encore poursara par l'idée de sa fezasB» «^ le pisidet lin marqwfe^ oaMîait dé$À mb isefertcneft conjugales et frateraelles. Moios qœ tout aotre^ f a<voeat 4e Taàbaye était fait pMr les embari»afi du monde; «'était un '^virai proeni^iir d'aleis^ tm parcheflaîn ineaivé a^ec dettx griffes. La paix de ce clottie le^^hansait d'aolaiA plus, que son ambition cioéronienne y trouvaSt son compte. NoB^seulement 41 aidait parfais le roi Casimir à greffer ses espafiers^ mais il avait l'espoir de devenir un jour TaToeat de cet abbé-nn de Pologne; eeitaioes eonfidenèes da jnînce^ au sujeft de son mariage secret, antorisaiesrteet espoir de maitre Georgeot...
Personne à Tabbaye ne semblait encore sur pied. La fatigue de Georgeot était si grande^ qu'il mesura à deux fois le mur du jardin avant de se décider à l'escalade... C'était cependant le seul moyen de «'introduire.. . L'avocat voulait finir par arriver à sai^mbre, âtuée près de celle du père Tréfoncier, afin de s'y dé • barrasser de ttiabit infernal de la Voisin.. .
Il est à savoir que, depuis quelques trois mms^ le verger de ce jardin -était sujet à de calamiteux et téné-
mières noces de deux argeniiers. On m prétendu qu^'eUe wmt été
blanchisseuse; mais, comme son père avait au moins cent mille livres de rente, il est à supposer qu'elle n'avait jamais lavé que ses propres mains.
N, B. Cette petite remarque n*empêche pas la comédie de MM. Duport et Bayard d'être charmante , spirituelle et d'excellent goût.
LE PAtJVIlE DIABLE. Si
bPBBx ra^«g«s. La petite palissade qiie Gcorgeot fat c(»ilrâiiit dViMivrii*^ après avoir franchi le mur, était^ à prapremeDt pcaier^ le elos de réserve aftecté au roi Casimir. L'avocat n'hésita point; il fit quelques pas^ et^ monrais^ de «oif^ porta la main en passant à l'un de ces ^espaliers ctiargés de belles et grosses pommes. Tout à coup, il se sentit étroitement serré à la jambe parunpié^...
*— Miséricorde ! «décria maître Georgeot.
— Viertoire! victoire ! nous le tenons! hurla de dessous un treiUis la voix d'un vieux jardinier qui se tenait à six pas, effrayé, mais ravi de Tefifet de son tra-
Le tnadheoreux «avocat , pensant ^ae faire reconnaître, étesdit vers le jardini^ sa griffe suppliante. Getui^i ne Ini répondit que par un grand signe de craK.
— iS^^»c«o« induc^s in tentationem, ajouta le fameux dom Cheverux qui s'avançait. Ce religieux préparait dans le jardin son discours pour une, véture qui devait se faire sur le midi.
Cependant, le jardin!^ sonnait la clodie, et tous les clercs et b^édkttns s'avançaient.
A ce jour, je vous Tai dit, il devait y avoir solennité à Tégiise de Belle-Chasse, pour la prise dliabit demademdselle de Parabère, qui voulait à toute force entrer en religion dans une abbaye royale oùTabbesse aurait au moins quatre-vingts ans, à cette fin de lui pouvoir succéder plus tôt. Le roi Jean-Casimir, appuyé sur sa
béquille^ sortait du chœur, la barbe déjà faite, et croisantles fourrures de son habit à brandebourgs couronné d'un joli petit rabat. Il interpella gravement dom Cheverux:
— Non-seulement je vous autorise, mais je vous commande, mon frère, d'employer à son égard les formules de Texorcisme...
Maître Georgeot éprouva un frisson mortel
— J'obéis, reprit dom Cheverux, mais il me faut aller chercher de l'eau bénite avec une étole et le rituel.
Pendant que dom Cheverux s^en allait à la sacristie chercher son étole, les assistants de cette scène extraordinaire échangeaient de malicieux regards avec le roi. Une petite personne, habillée en page, surtout, et qu'un seul homme, qui avait surpris ce secret, eût reconnue, dans ce justaucorps naracat à bouflfettes blanches, pour être madame de THospital elle-même, car elle ne quittait jamais les côtés de Tabbé, si chagrine qu^elle fût de ne plus le voir monarque ! Maître Georgeot, devant cette compagnie curieuse, avait Tair d'un hibou contraint d'ouvrir les yeux au grand soleil. Par dessus tout, le nœud du piège torturait le malheureux, de manière à ressusciter pour lui les douleurs de la question. Le petit clos dans lequel il s'était jeté imprudemment, au lieu de suivre l'angle du jardin, n'étant qu'à vingt pas de l'église, dom Cheverux revint bientôt avec un renfort de monde, et, cette fois, le soleil qui éclaira le moine le fit voir dans
toute la beauté de sa toilette^ avec sa barbe lon^e et blanche, ses mains archéologiques et son beau chapelet de sardonix. Il avança, majestueux et terrible à la fois vers rinfortuné Georgeot.
La formule de Fexorcisme eut lieu après les trois signes de croix et les trois aspersions préliminaires :
In nomine Domini et ecclesiœ sux sanctœ, jubeo te loqui coràm serenissimâ majestate poionicâ.
Ce début en latin barbare était bien fait pour redoubler les inquiétudes et les angoisses de maître Georgeot; il se remua comme im écolier qui prévoit Tennui d'une mercuriale, et, dans sa douleur qui ne connaissait plus de bornes, il se mit à saisir et serrer la main du plêre Tréfoncier qui se trouvait là, ce qui, dans Tesprit des assistants, lui donna de suite un rapport singulier avec les diables de Loudun.
— Ce n'est pas un vrai démon, c'est un possédé, s'écria le Tréfoncier ; j'ai vu ses ongles, il n'a pas de griffes.
— C'est le diable, affirma le jardinier,
— Recourons vite à l'eau bénite, dit à l'oreille du roi Casimir le malicieux page de Sa Majesté.
Le goupillon du bénédictin aspergea richement maître Georgeot. Cette pluie sacrée pénétra la.peau du pauvre diable à tel point que, dans un mouvement que les assistants attribuèrent aux convulsions sataniques, sa mentonière tomba.
— Arrêtez, murmura l'exorcisé, arrêtez, mes Révérends Pères. Je suis votre avocat, maître Georgeot.
— Mensonge^ illusion^ fascination diabolique !
— Qu'on me dégage du piège, et je parlerai, s'écria Geopgeot. En même temps, à force de se débattre, Tavocat fit céder la laine de son capucc...
— Maître Georgeot ! mais c'est lui I c'est vraiment lui , c'est notre avocat ! . . .
— Nous direz-vous, monsieur, par quelle scandaleuse métamorphose nous vous retrouvons ainsi : ayant des cornes sur la tête, avec un de mes fruits à la main droite t Pensiez-vous jouer le rôle du démon présentant la pomme à la première femme...
— Pardon, vénérable Père-Abbé, roi de Pologne et grand-duc de Lithuanie ! Pardon, mille pardons, mes Révérends frères en saint Benoit I je n'y reviendrai plus, comptez-y bien î Je rends au diable son habit, et je vais reprendre ma robe jurisconsultative I C^était une ]oyeuseté de carnaval... A tout prendre, il n'y aurait pas que moi qui fusse déguisé céans, dit le rusé procureur, se souvenant fort à propos des confidences intimes du roi Casimir...
Et il jeta en même temps un coup d^œil sur le beau page de l'abbé.
— Il a sa grâce, interrompit vivement le roi Casimir; il a sa grâce. Dom Cheverux, et vous tous, mes frères, retirez-vous. Qu'on le porte à Tinfirmerie, et même qu'on ait soin de lui donner, pour le réconforter, de cette bonne conserve qu'on a confectionnée tout exprès pour madame de Maintenonl...