‹ Le pauvre diable;Chapitre 21 sur 40 · II. — L'ATELIER · texte numérisé non relu

II. — L'ATELIER

Celui qui montait ainsi les noirs étages de cette maison, logis ordinaire du seigneur Panicale^ une fois qu'il parvint au dernier degré de la rampe, ne parut pas inquiet de trouver la porte close. Il appuya son gant au lion d'ivoire de la serrure, et pénétra de la sorte dans l'atelier du peintre...

D'abord, au jour inégal et gris qui tombait des dra-

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peries de la voûte, il eut quelque peine à reconnaître les objets. La salle était longue, poudreuse, semée de coffres, de vitraux, d'étoffes, d'éclats de bois et de mosaïques, «^ tout le désordre artiste d'un pareil lieu. •^ Nombre de bas-reliefs et de toiles d'araignées, de buffets, de médailles et de peintures d'église. Pour toute lumière, une petite chandelle de cire verte placée devant l'image de saint Luc.

Insensiblement, cet intérieur à reflets sombres s'éclairait aux regards du cavalier. Il donnait à chaque meuble un sourire d'ami, le regardant sous toutes ses faces, lui parlant bas, comme s'il touchait un souvenir dans le plus mince tableau de la vieille salle, ne s'arrêtant pas même à regarder, mais poursuivant comme un huissier qui connaît déjà son inventaire.

A son velours humble et froissé, et plus encore à la poussière de ses chausses violettes, on pressentait de suite qu'il venait de faire une longue route. — La fatigue semblait l'atteindre^ et ce fut sans doute ce qui le détermina à se choisir un long fauteuil à trèfles gothiques qu'il n'apercevait que par le dos, — quand, au geste brusque qu'il fit pour l'approcher, il en sortit un léger murmure...

Et le cavalier put voir, dans ce fauteuil même, un jeune garçon de seize à dix-sept ans étendre vers lui les bras et se frotter à deux fois les yeux...

~ Est-ce vous, maître? Oh ! ne me grondez pas ! la nuit m'a semblé si longue I... Youlez-vous que j'ouvre ce volet?

L'enfant écarta le vitrage à mailles de plomb, pais tout à coup se troubla en voyant la figure du cavalier.

— Vous m'êtes inconnu/ seigneur. — Comment avez-vous pu entrer ici? Vous quittez peut-être mon maître... Il vous a donné rendez-vous, n'est-il pas vrai? — Oh oui I vous le quittez, n'est-ce pas? Vous allez me dire alors si la fête a été belle. Je ne Pai vue que d'ici.

— Vous êtes au service de maître Panicale?

— Depuis un an, seigneur. — Le jeune homme soupira.

— C'est moi qui broyé ses couleurs, moi qui dois préparer ses toiles^ ranger ses peintures ; ils nomment cela un /a^^ore ; bel emploi, vraiment I Rester toujours au logis... oh! c'est bien triste. Triste, seigneur, par une fête comme celle-ci I

— Poverino I et tu es peut-être de Florence?

— D'Espagne, seigneur ; on m'appelle ici Sanchez. ^ Le jeune garçon fit alors un pas, et plaça sur une table quelques cartons, des compas et de l'eau d'oèuf, composition commune en ce temps, même après Cimabué et la découverte de la peinture à l'huile par Jean de Bruges.

L'étranger, par une de ces sympathies rapides qui s'emparent d'une âme jeune, ne pouvait se défendre d'un instinct d'intérêt pour l'enfant qu'il avait alors devant les yeux. Un joli page effilé de Vélasquez pourrait seul donner idée de celui-ci : ses cheveux bouclés

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et noirs ombragaieot son teint olivâtre, sa figure était ouverte, rieuse, bien qu'il dût peut-être pleurer quelquefois, à voir le cercle bleuâtre de ses paupières. — Il accordait alors avec ses doigts une espèce de maudore...

— Vous plaît-il, seigneur, que je vous joue de la guitare? Cela peut-être vous ferait prendre patience. Et il commença le vieil air moresque.

Il est bien vrai que je suis noir, etc.

— Èvero che son meroto; mais cela se chante traduit à Venise, dit l'étranger; j'achèverais I... Approche ici plutôt, joli chanteur; tu ne seras pas toujours le coude appuyé sur l'angle de ce balcon. Voici quelques perles de Rome, un collier; accepte ceci pour mon bienheureux retour. Mais approche donc \

La rougeur couvrit les joues de l'enfant.

— Je n'oserais, dit-il au cavalier, je n'oserais; et si maître Panicale venait à savoir...

— Comment? serait-il toujours morose et dur? Va, ne crains plus, enfant; et par les saints anges à qui tu ressembles, promets-moi de garder ces perles...

Disant ain^i, il passa le collier au pourpoint du jeune garçon.

Ivre de joie, Sanchez courut de suite se regarder dans une vieille glace à facelles. — Un vague bruit se faisait entendre au dehorsé

— Pourquoi ce tableau couvert d'un voile? demanda en cet instant le cavalier. ..

Il venait de découvrir cette toile cachée comme à dessein près d'une boiserie ojbscure...

A cette question, Sanche^ courut de suite se placer rapidement devant le cadre.

— Seigneur étranger, ne .soulevez pas le rideau de cette ébauche! c'est un caprice de mon maître... un simple caprice... Il ne veut pas qu'on y touche... Mon Dieu, que n'est-il donc là I

A ces derniers mots prononcés à voix basse et avec une sorte d'impatience, répondit sous le porche un violent coup de marteau, suivi de voix, d'acclamations et de musiques.

L'enfant pencha sa tête pâle et bouclée vers la rue, puis refermant la fenêtre tout aussitôt.

— Le voilà! seigneur ; le voilà !

Et de suite le jeune garçon détacha le collier, et le plaça dans un coffret. L'escalier fetentit d'un pas lent et sourd.

Baissant les yeux, le cavalier parut alors jeter sur son costume un regard inquiet de défaveur. Il y avait trois ans qu^il n'avait remis le pied dans sa ville natale. Sans doute on l'avait cru mort. — Panicale, peintre du duc, le recevrait-il comme autrefois? — Rentrait-il seul? — Cette heure était-elle bien choisie.

Ces vagues pensées d'incertitude l'assiégeaient sans doute, car il prit de suite un morceau de craie, et devant Sanchez écrivit son nom sur le njur...

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— Àddio ! mon doux ami 1 dit-il en quittant le jeune garçon.

Et comme il fermait sur lui la porte vitrée d'une petite galerie par laquelle il pouvait sortir sans être TU, maître Panicale tourna sa clef dans la serrure de la salle... Il faisait presque grand jour

Cette fois il n'avait rien en rentrant de son air accoutumé, son front n'était plus chagrin, son œil menaçant, sa parole brève. Pareil à ces geôliers qui s'oublient dans leur ivresse, il n'alla pas cette fois toucher en[ toussant les verroux et les portières, pour voir si personne n'était venu. Il ne gronda pas Sanchez. Sanchez, pauvre enfant, ne comprenait rien à son maître. Rentrer si tard et si heureux I lui, infirme et triste I lui qui ne manquait jamais de lui dire : Sanchez, il y a de la poussière sur cette terre cuite, sur ce tableau, sur ce meuble. Vous aimez trop la musique, Sanchez; vous aimez trop à voir passer dans la rue des plumes jaunes et des capes rouges. Vous chantez des airs espagnols comme une horloge réglée.é . Vous...

Et tout ce que disent ainsi, de temps immémorial, tuteurs, maîtres, pères, duègnes et maris; car il faut bien qu'ils se souviennent à cet âge ; le souvenir est la seule joie et la seule vengeance du vieillard.

Peut-être d'ailleurs y avait-il pour Sanchez d'autres indices d'étonnement dont le jeune garçon ne pouvait se rendre compte. Et ainsi les joues de son maître

étaient pourprées, le feu de son regard ardent, son maintien vague ; le vin et la joie se Tétaient longtemps disputé; — et ce ne fut qu'alors que Sanchez eut presque peur, à voir ce front rouge de lie, saisi parla brusque invasion du jour ; car les vitraux reflétaient déjà les gerbes d'un soleil digne de Claude Lorrain. Panicale regarda la voûte avec orgueil.

— Si tu les avais vus, Sanchez ; si tu les avais seulement vus de la fenêtre : mais le cortège s'arrêtait à quelques pas de ces murailles, mon cortège, Sanchez, mon cortège à moi ! — Et le souper, dans cePalazzo, le souper étincelant, splendide I Ah ! mes jambes sont faibles... Roule ici mon escabeau.

Sanchez approcha l'escabeau de maître Panicale. L'eirfant contemplait le peintre d'un air de crainte.

Celui-ci s'était établi comme de coutume sur celte chaise roulante à dossier de cuir.

— Mon maître a sans doute besoin de repos ; veutil permettre que je me retire à ma chambre?

— Demeure ici, Sanchez; demeure ici : tu sais que je t'aime, enfant; tu sais que je t^ai promis une belle cape à fleurs de soie. — Je me sens en feu de travail à cette heure même.

— Quoi, maître 1 aujourd'hui? à cette heure? dit le jeune garçon dont les lèvres étaient pâles.

— A l'instant, Sanchez. Oh ! je ne suis plus malade à présent; le succès m'a rajeuni. — Viens, que je t'embrasse, puis tu iras chercher mon ébauche, enfant; et aussi tu rallumeras le petit cierge de saint

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Luc, patron des peintres. Je lui dois bien cette cire pour celle qui, cette nuit, a fondu dans Florence à mon honneur...

— Maître, dit Sanchez, qui avançait tristement, j'ai veillé toute cette nuit et ne saurais vous être utile... Permettez que je prenne un peu de repos. — D'ailleurs en retouchant encore, vous ne ferez rien de bien...

Le rapide éclair qui alluma la paupière grise de Panicale parut seul décider l'obéissance de Sanchez...

Le peintre tira la corde d'un large volet de soie, et l'abaissa de manière à ne recevoir le jour que du coté gauche. La partie opposée communiquait, par une mince porte obstruée de plâtres et chevalets, à la galerie voisine, par laquelle avait fui le cavalier.

L'étonnement de celui-ci fut très-grand quand il trouva cette issue, qu'il connaissait de longue date, murée depuis peu par une cloison ^tenant à une petite chambre. — Un lit fort simple, un prie-dieu, des fleurs encore tièdes de leur parfum, en faisaient une cellule. Le cavalier remarqua de plus un voile de femme au pied d'un grand crucifix; puis quelques bagues, et une Bible en langue moresque, et aussi de petits souliers mouchetés d'or.

Tout le temps qu'il avait habité Florence et la maison de Panicale, le cavalier n'avait aperçu chez lui vestige de corsage ou de robe. Peut-être, pensa-t-il, c'est un vieux reste de costume; le seigneur Panicale a toujours aimé ces voiles blancs ; cela encadre si bien les figures de Vierges !

Puis, je ne sais comment, le cours de ces réflexions rapides le ramena vers la porte vitrée de la salle ; et, malgré la confusion des meubles amoncelés devant ses losanges^ il essaya de recourir à l'un des angles qui s'y croisaient.

Ce qu'il entrevit alors parut dominer au plus haul degré son attention...

La toile de Panicale se trouvait en droite ligne placée devant cette porte. De cette façon, bien que la distance fût assez grande, le cavalier se flattait de pouvoir suivre tous les jeux de son pinceau. La dimension du cadre lui parut de moyenne grandeur; mais comme le peintre en obstruait avec son corps la plus grande part, il devenait difficile de saisir l'ensemble de ce portrait ; car c'était bien un portrait que voyait le cavalier. Après tout, il n'existait sur latoile qu'une seule figure, •

Ce qui l'étonna singulièrement, autant qu'il put distinguer au premier coup-d^œil, c^est que celte peinture était entièrement finie ; tout, jusqu'aux glacis de l'ombre, disposés avec intention et méthode, semblait annoncer l'inutilité parfaite d'un travail ; rien de cela ne sentait l'ébauche.

La figure était celled'une jeune fille, belle et jeune figure*en vérité. Les lignes en étaient correctes et nobles comme celles d'un palais romain, la pose grave, les contours sévères. Un siècle plus tard, on eût peutêtre reproché à ce style de peintre sa crudité, sa sécheresse , l'aride pâleur de ce front , front de seize

ans, sans regret comme sans désir, plâtre éteint, muet, malgré la nature et la vérité de la forme. L'acharnement laborieux de Tartiste semblait avoir épuisé chaque nuance ; il avait eu recours, sans nul doute, à toutes les finesses du savoir, à tous les secrets de Vé* tude. Quant au modèle, le cavalier ne le voyait pas%

Ce qu'il saisissait par intervalles des paroles de Pa* Dicale» qui lui tournait le dos, lui semblait du reste encore plus étrange. Tantôt le peintre semblait en délire devant le cadre, et lui parlait; tantôt s'échappait de ses lèvres un flux et reflux de syllabes brèves, espèce de grognement inachevé qui ne pouvait sans doute s'adresser qu'à un mannequin. Il effaçait et re« touchait vingt endroits, pour les effacer ensuite de nouveau ; puis il se levait, frappait des mains en di* sant ;

«-** Bravo, ma statue! ma belle statue, bravo I Us ont reproché à mes têtes de manquer d'âme ; qu'ils viennent, qu'ils viennent ; je les attends! Je veux que cette tête figure à ma chapelle del Carminé.

Et debout alors, après avoir mis un éclair de blanc dans la prunelle de cette femme, il poussa du pied une draperie collée au bas de ce cadre.

Le cavalier vit alors se dérouler à ses yeux un corps de femme, aussi achevé^ aussi détaillé que 1(9 reste. La peau en était brune, la taille grêle, les formes minces, le pied délicat. Un paysage d'un goût pauvre, semé de lignes bleuâtres et confuses, suivant la mode du temps, encadrait le bas de cette étude,.,

Reportant alors son regard sur la tête seule, le cavalier cherchait moins à comprendre le mérite du tableau, qu'à combattre un souvenir presque vague dans les traits de cette figure. Il lui semblait, malgré la roideur et la gravité de cette pose, avoir entrevu par un beau soir, sous quelque porte latine ou toscane, une pareille ressemblance. Il se rappelait alors tous ces hasards amoureux de l'Italie, et Vérone aux grands sycomores si propices aux rencontres depuis Juliette, et l'heure deTAve Maria, près de Saint-Pierre, et ces rues de Maples, et même sa Florence à lui, sa Florence, noble mère, qui, pour son retour, venait de lui montrer toutes ses femmes parées et radieuses à cette fête.

L'impression de cette forme de femme lui parut ensuite plus récente, et par un prestige singulier, en jetant sur quelques toiles pendues au mur des regards distraits, il crut rencontrer partout cette ressemblance. Les sainte Anne, les sainte Thérèse de l'atelier, avaieL* toutes une conformité de traits avec cette toile; mais ce qui l'étonna bien plus, c^est que dans un moment oii sa vue s'arrêta sur une glace de Venise, à laquelle il croyait voir se refléter cette tête de femme, il recula presque en la voyant se mouvoir et se balancer. • • .

Ce n'était plus le tableau de Panicale, c'était une tête vivante, — chaude et colorée de sa pâleur seule, comme toutes celles d'Espagne, — de longs cheveux huilés descendaient sur ses épaules entièrement nues

Dans cette têle, le cavalier crut reconnaître Sanchez...

Cette apparition s'évanouit bientôt de la glace, et d'ailleurs, au timbre rude de Panicale, parut bientôt répondre la voix du jeune garçon.

— Qui est venu ? parlez. — Où cet inconnu a-l-il donc écrit son nom?

— Sur le mur, ici. — Lisez, maître.

Et Panicale, jusqu'alors paisible et réjoui, se leva brusquement del'escabelle, et se traîna jusqu'à la muraille de l'atelier,

— Sanchez, dit le peintre, j'ai Tœil obscurci ; épelez un peu ces lettres.

L'enfant lut ce nom :

Masaccio.

— Masacciol répéta le peintre en chancelant; c'est Masaccio que tu dis, enfant? as-tu bien lu?

-7- Et de plus, maître, je lui ai parlé ; — un beau jeune homme, le front triste et pâle, sous sa petite toque brune. Il a de plus

— Masacciol Masaccio revenu! Malheur! malheur !

Et la bouche du peintre, crispée, entr'ouverle, envoyait encore d'autres sons comme un orgue fracassé. X *

— Lui que je tenais pour mort. — Masacciol Masaccio, mon élève! Masaccio, l'ami deCôme! Masaccio, qui me surpassait déjà I Lui, mon fantôme! lui, à Florence de ce soir 1

Il eût peut-être continué longtemps ce monologue, si la porte n'eût alors crié sur ses gonds. Luc Pitli et Brunellesco, à la tête de quelques seigneurs, entraient à, petits pas; plutôt de Tair d'exempts et de justiciers qui flairent une prise, qu'avec la joie turbulente d'oi» sifs et de gentilshommes ravis de déranger un peintre.

Le bourgeois, comme chef de la bande, venait de placer aux deux issues de Tatelier le jeune Donatello et le vieux Laurent Ghiberti, tous deujt sculpteurs comme son ami Brunellesco, Dans cette foule, pour^ tant, aucun d'eux n'avait l'épée; Luc Pilti seul tenait à la main gauche un long vélin d'où pendait un scel de cire jaune. Il s'avança jusqu'à l'e^cabelle du peintre.

Panicale, comme un paralytique qui s'éteint, avait à peine soulevé le front pour voir rentrée 4e cette étrange ambassade.

Quant à l'enfant, au geste impérieui^ de son maître, il n'avait eu que le temps de se blottir gou$ un large venieau de réfectoire.

-- Seigneur peintre, dit alors le bourgeois, qui se fit grave, nous venons ici à deux fins — de la part de Corne, notre maître. En premier lieu, pour vqua remettre cette missive ducale écrite de sa main ; puis après, dit-il en se retournant vers ses compagnons, pour exercer à son lieu et place un acte de justice... Vous avez à cette heure éhe? vous une personne que le duc nous ordonne d'arrêter.

Il se pencha alors vers l'oreille de QrqneUesco,

MASAGCIO. SO

qui souriait; puis il fit un signe aux deux sentinelles.

Maître Panicale, dès la première phrase du bourgeois, avait porté la main aux lettres qu'il lui montrait, sans s'inquiéter de la seconde partie de son discours, qu'il n'entendit même pas

— Par saint LucI pensa-t-il, quelque nouvelle dignité I la chance est àmoil Cômeestsi grand, si juste! Lisez, mes maîtres, lisez.

Luc Pitti déploya le vélin armorié ; on entendait alors quelque tumulte dans la galerie voisine. Les envoyés se groupèrent autour de Luc Pitti.

Le bourgeois, debout, près de la fenêtre, lut ce qui suit ':

a Nous, Corne P', seigneur et duc des principautés ^ de Fiesole, San Gasciano, etc., etc.

<( Pour laisser à notre cher peintre et digne partisan « Panicale un témoignage éclatant d'estime, le soir (( même de la fête que vient de nous donner notre « peuple de Florence, le nommons, à vie, prieur et « juge des tableauxt podestat de notre cité, possesseur « en outre du fief d'Alba, près Castello délia Pieve,i.*

— Assez, assez, dit Panicale s'éventant avec son bonnet à plumes de paon d'un air de triomphe ; asse;;, mes jeunes seigneurs; ne vous jouez pas de moi. Tout cela à moi, un pauvre peintre I

Le bourgeois continua

hù LES SOIRTlfiS DU LIDO.

« El ainsi en avons fait après nous être enquis de « son déplorable état de santé^ de l'altération sensible « de sa vue^et de ses moyens. A cette fin donc Tinvi- (( tons au repos, et le dispensons de finir la chapelle « del Carminé, dont, par ces présentes, nous confions « les peintures à son élève Masaccio, notre ami.

« Donné à la Barberia, Tan 1A25, et le premier de « notre retour. »

La morne impression de cette fin inattendue sur le seigneur Panicale fit bientôt place à la stupeur la plus profonde, quand, au milieu du bruit toujours croissant, Donatello et le vieux Ghiberti firent passer le seuil de la porte à un cavalier, le front découvert el sans manteau. Visiblement celui-ci, qui paraissait avoir au plus vingt-cinq ans, était gêné de cet empressement public; il n'avançait même qu'à pas lents, quand tout d'un coup un chaos de voix xîonfuses couvrit son entrée.

— C'est lui! je le reconnais à ses cheveux longs et noirs.

— Le seigneur Masaccio I dit un vieil orfèvre. Par saint Marcl qu'il est grandi, lui qu'on appelait le petit Maso!

— Il n'a pas l'air trop gentilhomme, ton ami, avec cette jaquette et ces chausses de cuir, murmura Pitti le bourgeois.

' — Une tête de Christ I. . . répondit le pensif Brunellesco.

MASACGIO. &1

— Voilà notre prise 1 s'écrièrenl-ib enfin; nous Tavions promis au duc mort ou vif, n'est-ce pas, messieurs ?

— Et par quel hasard chez moi? dit* alors Panicale. ;

La fureur le rendait pâle ; pourtant il essaya de faire un pas.

Le cavalier, s'approchant avec respect, baisa la main droite peintre.

— C'est bien moi, seigneur; moi, votre élève Masaccio. Je ne voulais que vous surprendre, et ne m'attendais guère, par les saints I que, pour me voir à son tour, le duc Côme me fît saisir chez vous comme prisonnier.....

— Il envoie, seigneur, chercher son premier peintre, dit sèchement Panicale.

Ici Brunellesco, Ghiberti et quelques autres entourèrent bientôt le jeune homme. Tous avaient hâte de renouer avec lui l'une de ces amitiés saintes, trop nobles ou trop jeunes pour ne pas exclure l'envie, chastes amitiés d'artistes et de frères. Brunellesco le premier, homme d'art par excellence, à la fois peintre, horloger, sculpteur, architecte, serrait dans ses bras cet enfant de la vieille Florence, à qui lui-même avait aussi servi de maître autrefois pour la science de la perspective. Il le montrait à cette foule comme son fils.

— Mais viens donc ici, toi qui te caches, cria-t-il à un de ceux qui étaient les plus éloignés ; il faut que

je te dise» Donatello, qu'il regardait hier à la lune ta belle statue de Judith...

Donatello serra vivement la main du cavalier.

Un conflit étrange de voix montait déjà jusqu'à la fenêtre que Panicale venait d^ouvrir pour respirer.

— On n'attend que vous, cria Luc Pitti au jeune homme»

— Malédiction 1 dit tout à coup Panicale, c'est tnoû cortège I...

Et en efifet, à un signal que fit le bourgeois Pitti avec sa toque, les cymbales et les violes résonnèrent; — un bruit de chevaux et d'hommes, égal au moins à celui de la veille pour le triomphe de Panicale, se fit entendre; nombre d'enfants en haillons, dorés au soleil couchant de ces vifs reflets qu'on ne rencontre que dans Jacques Bassano, attroupés dans cette longue rue, au bord de vingt cantines, soulevaient en l'air leurs bouteilles clissées d'osier. Brunellesco tendirlui-même l'étrier au jeune homme, qui saluait le peuple avec la main.

--- C'est aussi mon peuple d'hier 1 pensa le misérable Panicale...

Il suivait de l'œil ce cortège du bas de sa porte, où la foule et sa rage inquiète l'avaient jeté : ainsi penché, il les perdit enfin au détour de la rue Ghibellina...

A Tun des grillages de cette rue, Masaccio crut reconnaître une figure. L'enfant qui se tenait aussi ct)llé aux barreaux avait les traits humides de sueur,

MASACCIO. âS

les cheveux épars comme après «ne longue course...

Quand le cavalier passa près du grillage, un collier de perles romaines balancé par cet enfant toucha sa joue.

— Sanchez! cria-t-il.

Hais le collier de perles et Sanchez avaient déjà disparu... '

Panicale, de retour chez lui, tira le rideau devant l'image de saint Luc, et, du bout de son stylet, gratta longuement le nom du cavalier sur le mur...

il(. — SANCHEZ.

 cette époque, époque de fondation plus «ncore que de renaissance pour la, peinture, époque de travaux saints et pénibles, d'efforts et de découvertes, le succès dans Part était devenu besoin. — Réussir élait la vie. — Ce n'était pas assez de celte conscience^ yoix intérieure de l'ouvrier qui approuve ou qui redresse, qui corrige ou applaudit dans le silence, — l'art demandait plus; il lui fallait du soleil. A ces vieux peintres chauves et flétris, maçons sublimes, qui s'en allaient par les villes pétrir des fresques d'église, lorsqu'il manquait un regard de pape ou de Médicis, il ne restait plus de force et de vie dans le pinceau.

Alors les livres saints et la poésie du Dante deve-

hà LES SOIRÉES DU LIDO.

nant la base d'une iroagination d'artiste, la vie de ces hommes était grave. Us suspendaient leur atelier à des cloîtres ; ils jetaient des figures d'évangélistes à des cou{5oIes perdues, jeûnant parfois le front sur la Bible et dérogeant à peine par un portrait de duc ou de grande dame à ce sacerdoce rigide.

Le seul patronage des Médicis récompensait dignement ce sacrifice. — Ces empereurs marchands, qui vendaient leur blé dans la rue, allaient du moins chercher l'art dans sa misère, afin de l'habiller euxmêmes aux yeux du peuple de la moitié de leur pourpre. Et aussi lart se felevait plein de courage dans sa mission, moins avide encore de pensions et de fortune que de gloire et de travail. — Pour un peintre d'alors, une église à faire valait un duché.

D'après cela, vous concevrez mieux que ce siècle de gloire et de distinctions, siècle de repos et d'éclat, né des luttes civiles de Florence, — une fois blessé dans l'orgueil d'un de ses fils, — put conseiller à celuici de ne s'en fier qu'à son bras, devant y retrouver sans doute un reste de ce sang guelfe ou gibelin si amer et si bouillant pour la haine. Et en effet, la paix remplaçant la guerre, et l'art devenu la seule politique du pouvoir, il dut se rencontrer alors dans l'art mfême d'étranges guerres de métier, des rivalités perfides, des vengeances froides et sombres. L'oubli condamnant un peintre à mourir, plus d'un génie médiocre ou délaissé dut se révolter contre cet arrêt.

Mourir 1 dites-moi, quand la vie était encore belle,

qu'on avait lutté longtemps, qu'on se sentait dans sa force; mourir peintre oublié, mourir I N'était-ce pas un cruel supplice I II y avait alors de ces malheureux dont les nuits étaient horribles. Ils voyaient leurs rivaux percés de coups, sanglants, tués sous le stylet. — Eux, en revanche, comblés d'honneurs, tîèdes de fleurs et d'encens sur les degrés du Capitole. Us riaient peut-être ainsi du rire affreux de l'Indien arrachant la chevelure de son ennemi.

Ou — si d'autres fois, à leurs yeux, leurs nuits se déroulaient moins douces, moins trempées de sang et de folie, — ils se retrouvaient arides et désespérés à jamais, comme un damné de Michel-Ange^ soumis de nouveau à toutes les tortures de l'envie, — et alors cet art si beau, si divin, cet art, second ciel créé par Dieu, avait pour eux son enfer ! — dans leurs rêves l'art devenait fièvre et poison.

Or, tout ceci, vous l'auriez pensé sans nul doute ù voir seulement glisser entre les lucarnes du cloître de réglise del Carminé une longue et pâle figure encadrée dans son capuchon violet qui se dirigeait vers le midi, du côté le plus sombre de la chapelle de Saint- Pierre...

Le petit gazon qui semblait alors border à regret cas arcadfes frêles et pures reflétait pourtant ce jour-là, par un beau soleil, plusieurs silhouettes de promeneurs aux groupes animés. De temps à autre passaient au fond de la galerie de belles têtes déjeunes hommes vêtus pour la plupart de ces costumes que Benozzo

Gozzoli jeta le siècle d*après dans ses grandes fresques de Pise. Les uns le front rasé, comme des seigneurs de Venise, d'autres agrafés étroitement dans leur jaqueltè à longues manches, regardaient les carmes du couvent marcher en silence et deux à deux au son d'une petite cloche qui les appelait au réfectoire.

Tout cet intérieur de cloître respirait l'air et la vie. Les orangers de la cour étaient en fleurs, la journée suave et belle. Un mendiant nasillard chantait un hymne à Saint*Jacques. Plusieurs bourgeois et curieux péroraient le cou tendu autour d'uii grand cercle. •

L'homme au capuchon violet s'adossa quelques instants à l'une des colonnes, analysant sans doute avec une singulière attention les figures du groupe formé à vingt pas de lui. Les fréquents éclats de voix qui partaient de ce côté, et quelques mots de conversation à peine saisis semblaient redoubler encore la morne sécheresse de son front pâle; il frappait du pied par moments, et respirait d'un air contraint, les arcs de ses sourcils se touchaient, — et pourtant cet essaim de monde vif et joyeux, plein de jeunesse et d'abandon , semblait plutôt devoir éloigner toute tristesse. — Mais telle était alors l'inexplicable sourire de cet homme.., que l'on eut dit un démon souJBFrant de regarder les anges, — son silence était sinistre.

Alors pourtant, et comme à desseinj il ramena son

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capuchon sur ses traits et s'avauça faisant signe à un jeune garçon qui Taitendait à quelques pas, de Tair Bunuyé d'un page ; puis, à la faveur du bruit et des voix, il se mêla sans être aperçu aux discoureurs...

Le motif de ce concours assez nombreux sans exciter son doute un seul instant, put du moins lui paraître étrange. La foule était composée de peintres, de justiciers et de marchands. Un greffier se tenait debout avec deux crieurs à son côté. De nobles gentilshommes échangeaient de Tor à Técart. Un large étui de cuir, rempli de carions, était posé sur une table. Tout présageait une vente. En ce moment il reconnut dans le greffier le sculpteur Brunellesco...

Puis, — à l'écart, — un jeune homme grêle, élancé, un teint de Nâples, les cheveux longs, le regard triste, la bouche entr'ouverte avec bonheur pour montrer des dents fort blanches, un cou brûlé qui se détache à peine d'un pourpoint fauve ; tel est encore dans Florence, à la galerie des peintres, le portrait de Hassacio...

Masacdo, hoble enfant, y repose à côté de Taigle ; son cadre louche à celui de Raphaël I

Et ce ne fut pas sans trouble que Panicale luimême le reconnut.** j

Panicale (c'était lui) ne put se défendre à lu vue ]

de son élève, d'un premier sentiment d'orgueil ; il i|

pensa que l'homme qui devait lui succéder, le stir- l|

passer même, devait peut-être tout à lui. La ronte- l

nance de Masaccio^ n'était pas exempte de gêae. Il parlait à ses amis moins que de coutume, et ne quittait pas des yeux Brunellesco devenu greffier, La curiosité de Panicale redoubla quand celui-ci fit sauter l'agrafe de l'étui de cuir.

Alors il se fit un grand silence.

Ce n'était pourtant qu'un- pauvre étui, honteux et gratté comme un manuscrit de moine grec...

Mais de cette enveloppe grossière sortit à la fois une armée de figures et de costumes, de plans, de fresques, de basiliques, de portraits de papes, de sénateurs, d'archanges; tout le délire et la passion d'un peintre d'alors ; des cartons froissés, jaunis, mais pleins encore du feu de l'ébauche. Chacun, dan le cloître, se récria.

Puis de suite on vint aux enchères. A qui achèterait cette déposition de croix; à qui cette esquisse des saints parents de Jésus-Christ^ ce portrait de femme, cette lunette d'église. Les bourgeois s'extasiaient devant un Boniface VIII entrant à Rorae sur un âne; les artistes admiraient le portrait du pape Martin et de l'empereur Sigismond II. Brunellesco regardait son ami d'un air de triomphé.

Celui-ci semblait chercher, de l'air d'un homme indifférent à d'autres succès qu'à celui de sa pensée, un regard dans celte foule. L'argent qu'il pouvait attendre de ses esquisses, il l'avait sans doute promis d'avance à quelqu'un, car il ne prêtait pas plus l'oreille aux éloges qu'aux enchères. — Et cependant,

MASACCIO. ÂO

au milieu de murmures confus, la vente allait déjà iioir...

Il ne restait plus que trois cartons, ayant pour sujet, la chapelle de Samt- Clément, à Rome. Ces dessins, tracé au rouge et à Ter, semblaient n'exister encore qu'en projets comme tant d'autres.' Le mouvement en élait naïf, les airs de tête divins^ surtout les figures de femmes; les raccourcis pleins de grâce et de vérité. Ces profils légers, à peine recouverts par la couleur, se perdaient dans un fond verdâtre et rosé tout de fraîcheur et d'harmonie, comme ceux du Pérugin. Le martyre de sainte Catherine, la roue qui se brise, le crucifiement du fond^ donnaient à cette ébauche la perfection admirable d'une peinture...

— Deux cents florins 1 grommela un vieux peintre lombard.

— Mille 1 cria la voix perçante d'un juif.

— Trois mille I... dit un homme qui regardait fixement ce dernier sujet; trois mille, dit-il à voix basse à un marchand. Prête-les-moi, juif; je vais te faire ma caution. Mais à moi ceci I

Et Panicale ne regardait même pas la belle ébauche; seulement — au revers — son œil de lynx avait aperçu une tête de femme, tête céleste de souvenir et d'idée, premier trait dont le peintre avait peut-être oublié lui-même d'effacer alors le contour.

— Par le ciel 1 murmura4-il avec rage, c'est la tête démon modèle!... la tête du tableau voilé que j'étu-

die depuis quatre an^ I Masaccio la connaît-il? oh! je le saurai, je le saurai I

À Tinstant même il descendit de son banc, et interrogea des yeux cette foule; puis, n'y trouvant pas sans doute ce qu'il cherchait, il se promena furieux.

— Sanchez I cria-t-il avec force ; Sanchez !

Mais le jeune garçon n'était plus là ; il avait fui dès le commencement de cette scène

Plus courroucé mille fois^ Panicale se mit alors à critiquer amèrement les études admirables qu'il tenait en main, amassant autour de lui les curieux qui faisaient cercle. La fureur décomposait ses traits; son capuchon était levé.

— Regardez, c'est bien moi, mes maîtres, moi, le seigneur Panicale, qui trouve que ceci ressemble à un rideau de taverne ! Ou est le style des peintres grecs? Qu'est-ce que ce fond sans or et sans étoiles d'argent? « Pourquoi, dans ce crucifiement, avoir mis les joueurs de dés à droite ; et Magdeleine, pourquoi sans draperie et sans urne à la main? etc.^ etc.

Puis, comme il vit que l'on s'attroupait, et que Brunellesco marchait à lui

— Merci Dieu, cher maître, dit-il au statuaire; vous qui avez prouvé à Donatello que son Christ nétait qu'un paysan, vous comprendrez que j*ai acheté ceci pour épargner l'orgueil de mon élève. Si ce carton venait à échoira Gentilc de FabrianOj le Vettore,

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OU autres- maîtres, qu'en feraient-ils, si ce n'est ce que j'en fait devant vous ?

Et soudain Panicale déchira le carton de ses deux mains...

Cela fait, — il marcha sombre et hagard vers la Piazza.

Cette étrange action fut expliquée de vingt manières par les curieux ; les uns prétendirent que le seigneur Panicale était fou, d'autres qu'il était connaisseur...

Masaccio ne put retenir une larme. Brunellesco s'en vint le baiser au front. Il dépouilla tristement sa robe de scriiturale, et remit le fruit de cette vente, contenu dans une boursette de soie, au jeune peintre* Ensuite il Paccompagna jusqu'à son logis.

Quand il fut au seuil :

— Masaccio, cher enfant, je ne t'aurais jamais demandé pour qui cette enchère; maintenant...

— Hélas I je n'ai pas même réussi à placer un bienfait, dit le jeune homme à Brunellesco. 0 maître I me voilà bien triste.

Et penchant alors la tête sur le vieux sculpteur, il avait l'air du saint Jean de la Cène, douloureux et résigné...

Une fois rentré chez lui, ilpleuraamerement.il y a des instants où le courage le plus jeune se voit prêt à défaillir. L'âme pure de Masaccio ne pouvait comprendre l'envie; parce qu'il produisait comme un terrain facile et doux, devait-il penser à tout ce qu'un

travail jajoux, rebuté, enfante de lave et de fureur à ses entrailles ?

Masaccio, plein de grâce et d'harmonie, marchait heureux dans ce rude sentier de Tart; la virginité de son génie était celle d'une jeune fille, il fut de suite en proie au découragement le plus profond. Appuyé à la petite terrasse de sa rue, il s'en arracha vivement comme' pour donner un cours plus libre à ses pensées.

Soudain, çt comme il allait se retourner, une main rapide essuya ses yeux; puis il aperçut Sanchez à deux genoux devant lui.

— C'est vous, enfant? Mais vous étiez donc ici?

— Par pitié, seigneur peintre, ne me demandez pas comment je suis venu ; — c'est déjà trop de vous dire pourquoi ; — d'ailleurs, ajouta l'enfant d'un ton de voix encore plus troublé, vous avez vous-même vos chagrins.

Masaccio fit asseoir Sanchez sur le vieux tapis de la terrasse.

— Eh bien, enfant, dit-il en restant debout, que vas-tu m'apprendre? Il y a longtemps déjà que je ne t*ai vu. Viens-tu de la part de maître Panicale?

— Seigneur, dit Sanchez, qui se fit grave en croisant ses jolies mains sous son menton, vous saurez d'abord que je ne dors plus. Je viens vous demander un conseil. .. Du jour où je reçus de vous ce collier de perles (l'enfant tira de sa poche le présent du cavalier), j'ai beau l'éloigner de moi, l'ôter ou le mettre à

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mon cou, l'enfermer même dans le tiroir de ma chambre, je ne dors plus, seigneur peintre, je ne dors plus I Cela n*est pas naturel. J'ai des visions où je vous vois en Espagnol sur une belle mule blanche ; vous jouez aux cartes avec moi et pincez de la guitare; vous chantez toutes nos ballades ; — de plus, je ne sais comment voire nom se trouve sur mon livre d'heures. Je vous le redis, seigneur peintre, cela n'est pas naturel... A telles enseignes qu'il faut que je sache de vous s'il n'y a pas quelque prière à dire sur ce collier de Rome, qui ressemble fort à un chapelet.

Masaccio remarque en ce moment une marque noire au cou de l'enfant.

— Cela n'est rien, mon seigneur, dit Sanchez en rougissant ; encore votre maudit cadeau.. .Aujourd'hui, et quand j'allais me rendre avec mon maître au cloître del Carminé, il m'a vu chez lui ce collier que j'avais laissé par mégarde à mon pourpoint, et sur mon refus de me dire d'où il me venait , il m'a battu...

■—Et il ne t'a pas vu fuir?

— Je ne pense pas. J'ai saisi l'instant d'une vente, une vente confuse sous les arcades. J'ai laissé dans le beau milieu la plume verte du seigneur Panicale.... alors... mais je n'ose vous le dire... je me suis trouvé tout d'un bond dans cette chambre...

— Et ï^anicale ne t'a pas suivi?

Masaccio, comme par instinct, tira le petit rideau de la fenêtre...

^Dsuite il considéra machinalement sa table, encore semée de toiles et de dessins. Il froissait les uns avec dépit^ aux autres il donnait à peine un coup d'œil.

— Les belles dames ! cria Sanchez; ce sont des Vénitiennes en partie de gondole, n'est-ce pasî — Que les bateliers, avec leur jaquette verte, sont jolis!— Cela me fait penser aux4)romenades de Tolède, bien que je n*aie pas vu le pays depuis bien longtemps. Mon Dieu! les magnifiques processions, les galants seigneurs avec des nègres à cheval ! que de musiques! de tambours I

— Sanchez, dit le jeune peintre, j'ai peur que Panicale ne s'alarme, qu'il ne vous guette peut-être... Je vais vous faire reconduire par l'hôtesse de celte maison, à qui je vous recommanderai. En attendant, ditjl en tirant la bourse de sa ceinture, prenez ceci ; ceci vous était destiné, enfant; le produit de cette venle est pour vous. Je veillerai à ce que dans peu...

Et du haut de l'escalier Masaccio appela l'hôtesse. Sanchez ne fit alors qu'un mouvement, celui de se placer à l'instant même devant la porte.

— Merci de moi, seigneur! n'appelez pas ! Grâce! grâce I Je ne rentrerai point, je ne veux point rentrer chez mon maître, Panicale est devenu mon bourreau. Du jour oîi vous avez écrit avec de la craie votre nom sur la muraille, de ce jour, seigneur, il aécrit, lui, sa vengeance et sa colère sur mon pauvre corps. Voyez, dit-il en dégrafant la manche de son pourpoint...

MAbACCIO. 55

Le bras mince de Tenfant portait en effet des traces bleuâtres de meurtrissures.

Masaccio s'empressa de le relever.

— Non pas, seigneur I non pas avant que vous ne m'ayez promis de m'accepter pour serviteur. D'aujourd'hui, maître, je ne suis plus à Panicale, je Pai juré devant la Vierge ; je suis à vous. Faites de moi ce que vous voudrez ; mais arrachez-moi au fouet, à la prison. Ne pouvez-vous ftiire cela?

— Crois-moi, je te garde, enfant, dit Masaccio le baisant au front avec fierté; ne pleure plus, tu es à moi, à moi la défense ! voici mon bras I

La porte s'ouvrant alors sur ce palier obscur et noir donna passage à une vieille femme enveloppée de sa manie grossière.. Sanchez poussa un cri et tomba renversé sur le parquet.

— Zingal... •-

Et vous aussi, vous l'auriez reconnue, laZingadans cette hôtesse hideuse et sale; la Zinga, maîtresse et reine de ce tandis, taudis de peintre, à cinq étages, mais d'où la vue plongeait sur les jaunes contours de l'Arno, et la ligne bleuâtre de ses collines.

Elle allait courir de suite à Sanchez, quand Masaccio lui fil signe de se retirer,

La vieille obéit.

Le jeune peintre frotta d'abord les tempes de l'enfant, puis il ouvrit la terrasse; il lui prit les mains, il l'embrassa. Sanchez ne répondait pas. Alors il porta le léger fardeau sur sbn lit, et fit sauter avec un cou-

teau chaque agrafe du pourpoint. Il n'en était pas à la troisième, que son étonneraent fut au comble. Sous la main du peintre battait un sein déjeune fille...

Masaccio s'arrêta. ^

Cette énigme, énigme d'ange et de femme, reflua son sang à ses veines. Sanchez évanouie, mourante ; Sanchez le premier bienfait de ses rêves, son premier amour; car Masaccio n'avait pas encore aimé I II n'osait délacer encore la pauvre enfant ; il l'embrassait, il se frappait le front, il était fou. Sanchez avait toujours la même pâleur, ses mains étaient froides, sa respiration douteuse. A la fm Masaccio déchira luimême le pourpoint; Masaccio pressa de ses lèvres les pâles lèvres de Sanchez. ,

Les meurtrissures de ce beau cou d'Espagnole disparaissaient d'abord sous les boucles ambrées de ses cheveux; le peintre les écarta, et baisa ardemment chaque trace de son martyre; il réchauffa les doigts de Sanchez; — son âme, sa vie, il lui donna toutdaus ce baiser. Tout, jusqu'à sa blanche étole de virginité et d'innocence, sa poésie jeune et sainte dont il voila la jeune fille, car jusqu'alors sa vie de peintre n'avait été que dans Dieu. Masaccio , comme une blanche étoi^, ne s'était perdu qu'au ciel 1

Et aussi quand Sanchez se réveilla, Sanchez, pâle et morte, qui se reprit à naître dans ce baiser, elle redevint alors brune et vive, la confuse enfant; elle cacha son trouble sous l'étourdissement de sa joie, une joie folle. Elle croisait ses bras d'ébèneluisans comme

ses cheveux ; ses perits pieds nus, aussi pâles que ses joues étaient rosées, riant, pleurant, ne lui disant pas qu'elle Taimerait ; ce qu'elle lui donnait ne valait-il pas tous les royaumes d'Aragon et de Castille?

Alors aussi la pauvre enfant raconta elle-même à son bien-aimé son histoire. Il y a toujours pour toute jeune fille, après qu'elles ont cédé, un charme indicible de justification dans un récit. Elles vous racontent leurs pensées, leurs peines, toute leur âme. Sanchez, à dix ans, habitait encore Panafiel ; — Panafiel, la jolie ville aux venta si blanches, aux femmes si brunes, aux gazons si verts. — Une nuit, le vieux muletier Ferez, son grand-oncle, fut réveillé par un bruit extraordinaire. Celait une troupe de cavaliers avec des gitane en croupe, chantant de joyeux boléros en regagnant, disaient-ils, la foire de Mairena. L'une de ces gitane, espèce de contrebandiers si commune dans le pays, dit Sanchez, m'apprit qu'elle quittait sa bande par mécontentement, et qu'elle allait rejoindre son pays. C'était la Zinga, cent fois plus Bohême qu'Italienne, seigneur; car le lendemain elle m'enleva, et au prix de l'or me vendit malgré mes pleurs au seigneur Panicale... '

— La Zinga? dit le jeune homme, la femme qui vient d'entrer?...

Sanchez poursuivit :

— Depuis ce temps, je me vis l'esclave du peintre. Jamais un mot de douceur ou de pitié ! Poser toujours, toujours glacée comme un marbre ! Panicale

58 ' LES SOIRI^:ëS DU LIDO.

ne m'embrassait pas une seule fois : j'en remerciais la Vierge; car il me faisait horreur* Il y a bien quatre ans que je n'ai v.u cette Zinga.

Pour que vous n'en ignoriez pas, repri^elle, c est la confidente de maître Panicale : nous sommes trahis à cette heure... A cette heure, elle est devenue votre hôtesse*. •

Le glapissement monotone d'une canzone^ qu'ils entendirent alors tous deux vers Tescalier, fit présumer à Sanchez que la vieille Zinga montait. La jeuDe fille cacha sa tête brune sous le rideau.

Masaccio prenant alors le bras de la vieille à quelques marches de cette chambre :

— Retenez ce peu de mots, Zinga, dit^il à l'hôtesse tremblante : — Voua voyez ce stylet dormant encore au ïourreau; que votre langue, vieille, ne sorte pas plus de son étui, La femme que je garde ici, c'est la mienne, comme ce stylet est le mien. Que de ceux qui pourront entrer ici^ nul ne le sache. Pour cet or, prenez.

Il laissa tomber dans la main ridée de la Zinga la boursette destinée à Sanchez,

— Maintenant, dit-il, vienne l'enfer! il ne pourra m*ôter cet ange I

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