IV. — LA CAPELLA DEL CARMINE
L'heure que Masaccio choisit le premierjour pour se rendre à la chapelle del Caripine fut une heure de solitude et de silence : l'aube avait à peine quelques rayons, les frères eux-mêmes n'étaient pas encore au chœur. Masaccio y entra seul, et referma la petite grille sur lui.
L'échafaudage de Panicale n'avait pas encore disparu, Le jeune homme trouva l'enceinte étroite ; la chaux couvrait en partie le marbre du sol. En levant les yeux^ il vit quelques pieds de mur peints à fresque, mais inachevés.
Il reconnut de suite le sujet de celte peinture; c'était YJJistoire de saint Pierre,
Pans cette fresque, Panicale, comme un vieux lut* teur, avait pris corps à corps chacun de ses personnages ; le dessin en était parfait de nu et de fermeté, l'étude sèche, mais vigoureuse. Ceux-là seuls qui ont visité avec foi le Campo Sanîo peuvent avoir idée de cette conquête primitive de l'art sur la nature. Par cela même que les premiers reproducteurs des peintres grecs, Cimabué et Gioîlo, affectionnaient les poses de profil, ces njaîtres naïfs semblaient rechercher aussi, avant tout, l'exquise finesse de la forme, — la fornje
alors était le but du pinceau ; l'âme et le mouvement de la figure étaient inconnus. ,
Et tel était pourtant le singulier mérite de ces hommes, même avant le siècle des Vinci et des Raphaël, que cette peinture toute de poses^ s'il est permis de dire ainsi, se déroule encore majestueuse et large à cette heure, naturelle et vraie, toute dantesque et biblique comme celle de Michel-Ange.
Hais au regard seul de Masaccio, au regard de l'élève de Panicalo, il était réservé sans doute de prévoir alors son agonie : elle pouvait languir encore admirable et belle d'études, elle ne pouvait revivre que par l'expression.
De larges planches clouées à la hâte, séparaient la chapelle où se trouvait le jeune homme, du reste de l'église. Quelques chants de carmes et de pèlerins commençaient; le soleil entrait à flots ; le Crv^ifie' ment de saint Pierre et la Délivrance du saint semblaient miraculeusement éclairés. Après tout, dans le cadre de celte muraille, il ne restait plus que fort peu de vide; Panicale avait dépensé trois années au moins à ce travail. Chacune de ces fresques avait é\é baignée de sa sueur; Panicale, artiste sévère et lent à produire, rien qu'à l'une de ces esquisses s'élait fait un front de vieillard.
A Masaccio jeune et frais, Masaccio plein de force et d'avenir, la sombre chapelle ouvrait ses deux bras comme une belle Italienne qui sourit à son enfant.
MASACCIO. 6i
Au premier coup d*Œil, tout autre que ce jeune liomrae eût pu s'effrayer de ces études. L'admirable tête de Néron s%i/r le trône, la Défense de saint Pier^ Te et de saint Paul, étaient, comme ils sont encore à ce jour, d'énergiques progrès dans cette voie lente et laborieuse de l'art. Mais le sentiment du drame , Masaccio , dans son esprit , se le réservait déjà ; dans son esprit, il reconstruisait déjà les belles fêtes de Venise Jes fêtes de Carpaccio, puis tout ce qu'il avait pu voir au temps d'Eugène IV; et il répandait alors à pleines mains sa poésie sur ces murailles cocore blanches.
— Là, se dit-il, je placerai mon Adam et Eve.
— Il y a trop de Romains dans ces cadres ; — et d'ailleurs je me rappelle si bien nfa douleur en quittant le Valdarno, le Valdarno où je suis né, et que j'ai quitté pour Tatelier de maître Panicale. Je pleurais alors comme Adam chassé du paradis. Et ma plus jeune sœur, Sora Nanna, morte depuis ! elle avait aussi, comme Eve, les yeux pleins de larmes, les yeux tournés vers le ciel I
Et montant alors machinalement sur le bois de l'échafaudage, le jeune homme traçait au rouge, au bas de Pun des pilastres qui servent de voûte à la grille, le groupe délicieux du fruit défendu.
— Sangue del Cristo ! dit une lourde et grosse voix; vous faites, mon petit peintre, vos dévotions de bien bonne heure! Il fait bon de vous donner une chaplsUe ; vous rougissez le mur comme un bonnetier
fait de ses chausses. Une fois^mon pilais bâti, je yeux
Masaocio, coafus de se voir surpris, effa^it presque son dessin I quand il reconnut dans l'intarlocutenr Luc Pilti, et Brunellesco, chargé de plans, qui le suivait,
-^ N'efface pasi cria le grand statuaire; descends plutôt, enfant, après avoir indiqué Tépée flamboyante de range. Adam et Ève« pleurant ainsi, n'auront jamais fait tant de plaisir aux damnés. Ou es-tu, Daute, vieil ami du Giotto, pour voir semblable douleur? Masaccio, noble enfant, tu nous as rendu le Dante I
Tous deux parlèrent alors de leurs souvenirs communs, de leurs projets. Uasacoio n'avait encore fait dans Florence que 4e tableau de mnte Ànne^ à Téglise de Saint-Ambroise. Brunellesco, l'homme de la coupole, philosophe autant que peintre, développait en faveur de son système une foule de raisonnemens hardis et nouveaux : ces deux natures de jeune hom* | me^ vives et fortes, s'étaient comprises i
— Mais regarde donc I il manque une figure ici, ' cria soudainement Masaccio, |
Pour comprendre cette exclamation, il faut savoir i qu'insensiblement le statuaire et le peintre en étaieDt I venus à reporter leurs regards sur les fresques de maître Panicale. Au milieu de celle la moins acberée | de toutes, le Baptême 4e saint Pierre, dansait de^ puis trois secondes un rayon de soleil épais et lai^
MASACGIO. es
qtii semblait en couvrir Tespace; Quand ce rayon s'éclipsa, Tendroit parut vide; ils ne virent plus que le mur blanc. C'était une tache informe qui semblait faire disparate avec le fini des autres figures. Dans ce Baptême de saint Piètre^ le saint avait le bras tendu, tenant la coquille et versant Teau. Le personnage qui reçoit le baptême manquait
Brunellesco partageait la surprise de son ami. Les autres fresques de la chapelle étaient presque finies^ à quelques détails près, mais au moins les accessoires se trouvaient-ils indiqués.
L'exécution de ce dernier cadre semblait du reste plus fraîche et mieux entendue que les autres, la perspective s'en dégradait avec art, comme dans les tableaux qui suivirent ensuite, principalement ceux de Bartolomeo et du Pérugin ; le groupe qui entoure le saint, composé de costumes et de portraits contemporains, n'était pas jeté sans grâce:
. Ce blanc espace n*avait pas- même un trait, une silhouette.
— Panicale, dit Brunellesco, se serait-il justement défié de ses forces? Pourquoi ce vide inexplicable.
— A moins que le vieux loup n'ait crevé déjà, dit Pitlî. X
—Vous ne savez donc pas, mes gentilshommes, que depuis trois jours il ne sort plus; il a refusé hier le médecin du palais.
La crécelle de vêpres avait tinté ; les deux amis s'éloignèrent, Masaccio toujours plus pensif.
Luc Pitti, parlant le dernier, crut entendre le frôlement d'une simarre près Téchafaudage. Le jour était bas ; il distingua pourtant une forme humaine, longue, pâle, et qui se traînait comme un linceul.
— Seigneur Pitti, je ne suis pas encore mort!...
Le bourgeois, tremblant de peur, reconnut Paaicale.
Ll FIGURE QUI GRELOTTE.
Cependant Panicale ne pouvait dormir. Les infirmités de son âge avaient pris dans son chagrin seul un accroissement dévorant. Une fois privé de son auréole de gloire el d'honneur, ce front de vieux peintre s'élait courbé pour ne rien laisser voir de son deuil jaloux ou de sa rage. "Sa vie déjà solitaire avait doublé les ombres autour d'elle; — son atelier ne s'ouvrait plus qu'à lui seul. Pareille à la fièvre, sa douleur avait subi toutes les périodes ; — l'arrivée de son élève, devenu son remplaçant, l'humiliation de sa vente, les succès même plus récens de Masaccio, qui transpiraient déjà hors du cloître pour occuper à eux seuls Florence, — tout ce faste, Panicale Tavail heurté de son pied, — haletant comme l'homme qui suit un char»
La disparition de Sanchez mettait le comble à ce
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désespoir ardent. Panicale, dans le cours de sa' vie d'études, ne s'était pas fait d'ami, il n'avait jamais eu de passions de jeune homme, de drame d'amour, — tout son drame était dans l'art. Lorsque sa vieillesse triste et précoce vint à se marchander Sanchez, il la choisit de suite comme une forme^ une forme belle et pure, devenue à tout jamais l'idéal de son pinceau; voilà tout ce qu'il en comprit. Noblesse et beauté vendues, âme à naître, sang espagnol, nature vive de développemens et d'amour, que faisait cela au peintre? Sanchez devint son modèle, un beau marbre grec scellé au mur, — et rien de plus.
Aussi, quand il ne le retrouva plus sous sa main, ce marbre à lui, ce marbre humain, qu'il avait payé, il s'agita comme un fou : rien au monde ne pouvait compenser pour lui celte perte ; — il courut la ville à pied; il s'arrêta sous le porche de vingt églises, il attendit, il veilla.
Il lui fallut recommencer le lendemain, questionner, mourir de nouveau. Sanchez perdue I perdue pour Panicale ! Qui mieux que lui pouvait comprendre l'énigme de cette douleur?
Un brigadier de Rome ne tenant plus à son réveil que les menottes d'un prisonnier, serait moins désespéré
Vingt fois le jour il regardait hébété le portrait au voile noir, le portrait de Sanchez qu'il retouchait ainsi depuis trois ans. Sur cette toile il la modelait presqu'en relief, et ce n'était pas en vérité la faute du
peÎBtre, si à force de coups de pinceau et de couleurs ce corps de femme n*était pas sorti hors du cadre. Il la voila de nouveau, et se promena à grands pas. En longeant le mur, il aperçut le nom effacé de Masaccio; — il grinça des dents et sortît.
Dès lors sa vie fut un tournoiement habituel : il
parcourut Florence dans toutes ses rues et à toutes les
heures; il se fil l'espion de tous les voiles blancs ou
. noirs, de tout ce qui pouvait avoir seize ans, et des
amours à la nuit.
Sanchez, qui a pu voler Sanchezî .....
Sanchez, pendant ce tempS, n'avait pourtant fait que changer de prison et de maître. La fenêtre de sa nouvelle chambre de la place Santa Croce était rarement ouverte ; rarement à travers les festons de vignevierge qui la tapissaient voyait-on apparaître le bout d'un de ses pendans d'oreille, encore moins ses deux grandes manches agitées et curieuses, comme si elle eût cherché quelqu'un.
A moins^ toutefois, que vers 1e.midi, et dans ladi' rection de l'église del Carminé^ quand la chaleur était brûlante, le vent lourd; le pavé désert, — ne vînt tout d'un coup un bruit de pas, et qu'elle n'aperçût une petite toque violette au tournant de cette rue
Oh I alors, — et malgré toutes les défenses de son îeigneur Masaccio, la folle enfant écartait le pampre et regardait, >— pareille à ces jolies filles de Ge-
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rard-Dow encadrées par Tappui gothique de leur fenêtre.
Pour elle aussi cette prison était si douce! ce maître et cet esclavage si nouveaux ! Le peintre, une fois sorti pour son travail, laissait dans cette chambre tant de souvenirs d'amant I la guitare rompue, — une tête commencée, — les castagnettes de Sanchez jetées sur le lit, — il fallait réparer tout ce délicieux désordre, et réfléchir, heureuse et distraite, en rangeant cela. — Masaccio ne craignait pas d'être oublié !
D'ailleurs il l'avait payée, lui, sa ravissante Espapâgnole, de toute l'abnégation de la richesse; pour elle il avait refusé un asyleau palais Riccardi, le nouveau palais de Gôme; pour elle, il consentait à demeurer obscur entre deux murailles, dans une maison sale et boiteuse ; à ne pas toucher au seuil des Médicis, à mettre enfin sa joie dans les mains de cette enfant : Sanchez était son palais, sa fête, son bal de cha-> que soir, éclairé par deux grands yeux, dejx yeux bleus sous de longs cils d'Ândalouse, ouverts en aile de corbeau, — et mouillés souvent de douces larmes, tombant une à une comme des gouttes de rosée.
— Chante, Sanchez ; chante, brune enfant !
Et Masaccio, sur la toile, épandait en même temps tout son génie ; leurs voix et leurs silences se croisaient. Qui eût regardé alors ou entendu, eût cru voir deux de ces beaux anges au livre ouvert sur des nuages donnant un concert à Dieu.
Sainte neutralité de l'art en ces temps I Pour le
peintre, cette abnégation d'honneurs ne fut pas même un sacrifice. Son matin^ Hasaccio le donnait au cloître; le soir, à l'amour. Rien du monde entre ces deux âmes, dites, n'était-ce pas le ciel?
Ainsi vivaient-ils dans celte maison, dont à elle seule pourtant leur chambre avait pris tous les verroux. La maison de la Zinga, si tous deux Teussent connue, n'était pourtant pas un refuge très-assuré. L'obscur commerce de son hôtesse y avait attiré longtemps une foule d'acheteurs et de Florentins de tout genre; la Zinga vendait mille receltes : elle faisait la médecine et la parfumerie, elle était de plus astrologue et distribuait de petites boites d'onguent et des amulettes d'outre-mer. Ambitieuse et fourbe sous sa peau d'Éthiopienne, elle avait ouvert son logis à plus d'une conspiration. Il lui en était resté la pratique ruineuse de quelques vieux seigneurs et leur estime. Du reste, elle-même était devenue défiante depuis deux ans, et se tenait sur ses gardes; depuis deux ans son crédit en médecine avait baissé. On n'allait plus guère chez elle ; on lui écrivait, et l'on jetait le papier par les treilles de fer de sa cantine.
Malgré celte réclusion volontaire de la Zinga et sa promesse faite sous le stylet, à Masaccio, les indiscrétions de la vieille eussent fait longtemps l'inquiétude de Sanchez, si par le hasard le plus favorable la paralysie n'eût un jour noué sa langue et ses jambes. Un jour on la trouva lividjs e^ retournée dans sa chaise, devant une préparation chimique à peine liqué-
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fiée, à son fourneau. Depuis ce temps elle eut à peiné souvenance et réflexion.
Un samedi, pourtant (c'était juàte trois mois après Tanniversaire de la fête dont il a élé question au début de cette histoire), les vitres de l'Égyptienne étaient noires^ et le grillage fermé comme de coutume ; chacun des hôtes de cette maison était rentré. — A Pinstanl Zinga entendit un pas dans le corridor
Puis on poussa la porte, et alors un homme entra.
L'Égyptienne ayant de suite reconnu cet homme à sa voix, n'en souleva pas moins le couvercle de sa petite lampe, dont la flamme filtrait à travers deux globes d'eau.
-T- Tu ne m'attendais pas, Zinga, n'est-il pas vrai ?
L'étonnementde celui qui parlait fut grand, quand il vit qu'il ne recevait aucune réponse. Les lèvres noires de la Zinga se crispaient en vain avec effort
— Parleras-tu , démon d'Egypte ? p^^rleras-tu ? Pourquoi me regarder ainsi, hâve et stupide? Laisse là ce fruit que tu tournes entre tes gants, et répondsmoi.
Il jeta alors sur le parquet une grenade que tenait la vieille
Celle-ci fermant de suite, non sans humeur, une petite cassette de plomb garnie de couleurs et de pinceaux, se contenta de hocher la tête.
— Zinga, dit avec lenteur celui qui s'asseyait, tu as du moins encore des yeux ; ouvre-les, et regarde-moi.
La vieille fit alors un mouvement, et tendit les ri-
des de son cou, puis elle recula avec un geste de sun prise.
— - Bien; tu lis aussi sur moû front, vieille; tu lis que je suis changé! Ha peau est aussi rétrécis au front que la tienne. Je ressemble presque à ce sqne^ lettependuà ta poutre, n'est^<» pas?.*. Ortnaiote*nant je vais te faire une question.
— Sais-tu ce qu'estdevenueSanchez?
 ce nom il s'était redressé, et marchait droit à la vieille, le poignard levé sur elle.
La Zinga joignit les mains.
Ce n'était pas Hasaccio son hôte qui lui parlait; c'était le seigneur Panicale.
Panicale^ ou plutôt son spectre, car elle eût pu toucher les os de sa face et les coifipter.
Pourtant, ainsi placée sous Je fer de cet homme, elle scruta son âme avec un sang-^froid profond. Panicale n'avait porté l'œil sur nul endroit de cette salle; Panicale peut-être ne savait rien. Cependant il broyait déjà le mince gant de la vieille dans ses doigts de fer.
*- Sanchez que tu m'as vendue; Sanchez !
La misérable usant alors de tous les moyens qui lui restaient, en vint à lui faire comprendre, sinon à croire, par vingt signes pressés et confus, qu'elle ignorait entièrement et la fuite et le ravisseur de Sanchez; -^ que depuis un temps sa langue à elle était paralysée; qu'enfin chacun à cette heure dormait en cette maison.
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--*- Nieras*tu du moins que tu loges celui-ci ? demanda Panicale.
Il lui montrait le nom de Masaccio écrit sur ses tablettes.
Or, ce jour là^ Panicale avait suivi le jeune peintre au sortir du cloître ; mais aussi tout ce soir, la pluie, qui balayait chaque vitre, avait empêché S(U)chez de regarder au balcon.
L'instinct de Zinga lui conseilla de répondre oui à la question de Panicale, relative à son nouvel hôte.
En même temps elle osa indiquer du doigt la partie même de Tescalier ou se trouvait logé le peintre
Panicale (comme il arrive toujours aux gens défians et jaloux) monta et courut de suite à l'opposé. Il n'entendit rien ; la porte était close, — nulle lumière; --* il alla de l'autre côté, — mémo silence. Il n'osa frapper, et redescendit chez la Zioga.
Se promenant alors comme un homme qui sondé une idée, il donna à peine un coup d'œil à cette salle de sorcière. Dispensez-mni de vous en faire l'analyse; qu'il vous suffise de savoir que l'alchimie et l'alambic vous prenaient au gosier tout en entrant. Les bocaux de serpens s'y croiraient d'après l'usage immémorial, avec des épines dorsales de crocodiles, Zinga n'en continuait pas moins un fort singulier travail.
Après avoir ramassé sur le parquet la grenade que lui avait arrachée le peintre, elle revêtait tranquille*ment son écorce d'une fine couche de carmin, assez semblable au rouge foncé des Indes....,
La pluie battait les auvens. Panicale^ contre cet orage d'été, n'avait pas même de manteau. A pareille heure il ne pouvait sortir de cette maison. Mactrinalement il regardait le travail de l'Égyptienne.
Celle ci, le doigt levé comme ces Zingara hideuses de Schnetz, crut devoir lui expliquer par signes le bot de son projcédé^ et pourquoi elle s'était fait ainsi peintre de grenades. ....
Panicale fit un mouvement d'horreur.
Peu à peu la vieille lui parut distraite ; elle regardait le sablier de la table. La présence du peintre la gênait. Panicale^ qui venait de s'arrêter court en cet instant, n'en entendit que mieux un léger bruit \ers la partie la plus retirée de ce vieux laboratoire.
Le bruit était celui d'un soupir. Panicale, d'un pas fcrnie, se dirigea vers cette cloison de tapisserie.
La vieille alors n'osa pas même l'arrêter. Ce que Tanicale allait entrevoir, la Zinga ne le devinait que trop, bien que la pièce contiguë à cette salle ne servit que le jour aux deux amans. Cette pièce était l'atelier de Masaccio
Et voici ce qu'à l'aide de quelques fils mal joints de cette tenture Panicale distingua.
Tout d'abord, à l'angle de cette chambre^ un cer* cle assez grand de lumière, puis l'ombre d'un groupe se. dessinant sur la muraille. La première silhouette, celle qu'il entrevit le mieux, lui parut celle d'un jeune homme à juste-au-corps maigre^ et chausses Ion* gués en pointe. Ce jeune bomme^avait jeté son bras
autour d'un autre fantôme vêtu d'un ample linceul. Paoicale ne comprenait rien au jeu fantastique produit sur le mur par celte étrange draperie. Tantôt elle se collait avec grâce sur chaque mouvement du corps qu'elle tenait caché, ou bien, si elle s'écartait, l'ombre effaçait toute forme aux yeux de Panicale. Un instant la lumière ayant changé, il se trouva- dans les ténèbres les plus épaisses. Alors aussi il crut' entendre d'ardents soupirs, des mots à voix basse, puis le clapement d'un baiser.
Il tâtonna la tenture avec fureur, et, tournant la tête, se prit à regarder laZinga. La vieille faisait mine de dormir.
A petit bruit alors, et comme ferait une hyène, Panicale se traîna, écoutant le pas presque insensible des acteur» de cette scène. Il s'arrêta de lui-même, pensant qu'ils venaient de s'arrêter aussi ; puis, à l'aide du stylet, il fit un œil assez large à cette tenture.
Plus distinctement que jamais^ il vit uu jeune homme assis avec des pinceaux ; le capuchon de sa lampe était baissé. Ce jeune homme avait devant les yeux le même linceul blanc, mais alors chaquepli de ce rideau en était drapé, bien qu'à la hâte ; la jeune fille qui les soutenait seqiblait en couvrir sa nudité. En même temps ses brunes épaules en ressortaient comme le cuivre sur le marbre d'une statue.
Si Panicale eût pu crier à cette fantastique apparition, certes il l'eût fait en reconnaissant ainsi Sanchez
Sanchez demi-nue, couverte des toiles grossières d^un lit, n'avait rien de ces Vénus, suaves ébauches de la Grèce; tout révélait la tentative d'un sentiment dans cette pose. ^- Ses mains étaient jointes en soutenant la draperie, son cou penché, son dos arrondk Elle avait les jambes nues, et Tun de ses petits pieds ef*< fleurait un bassin de cuivre.
C'était la figure du baptême isim cette admirable histoire de saint Pierre, — ' la figure qui manquait dans la fresque de Panicale« Masaccio seul s'était réservé de la peindre.
Sur ta toile, cette figure étincelait déjà dé mouve* ment et de vie. Ce qui lui manquait alors et 66 qui fait à cette heure son triomphe, c'était ce frémissement admirable, cette impression aigûe du froid qui la distingue encore aujourd'hui comme peinture, et vous donne le frisson rien qu'à la voir dans la vieille^ei sainte fresque.
Masaccio n'était satisfait qu'à demi.
— Mais tu es pâle, Sanchez, — cela te fatigue, enfant. Tu poses trop bien. En vérité, tu trembles, je crois...
Par un effet Inexplicable, un jeu magique que Masaccio n'attribua peut-être lui-même qu*à son regard ivre, la jeune fille semblait frissonner et pâlir tou( à la fois; ses dents claquaient, ses lèvres étaient violettes
— Oh I reste, resle ainsi, cria le jeune homme; courbe ton front pur, et reçois Peau sainte.... Reste;
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toQ sein frémit^ tes belles mains sont Iremblanles, Oh! ee n'est plus Sanchez, c'est un ange qui poae aiAsi««««.
El Tamoureux jeune homme quittant le pinceau baisait les longs cheveux de Sanches. — Il était joyeux, inspiré, sublime I Quatre siècles plus lard on devait admirer celte étude sous le nom de la figure qui grelotte, dans Téglise del Carminé.
Pour Sauciez, elle n'avait pas même remué la main. Un frissonnement actif semblait agiter ses membres. Son beau sein se soulevait comme le flot. Seulement son œil était tendu^ hagard... — Son œil, dans les grandes losanges en cuir de GoFdoue de la sombre tar pisserie, venait de découvrir un large trou. -— Puis la paupière grise du seigneur Panicale.
La jeune ôile^ sans avoir la force de jeter un cri, fixait Torbite implacable de cet œil ardent comme le feu. Elle entrevoyait aussi par moment la joue creuse de son ancien maître, et jusqu'à sa barbe fauve qqi grattait les fils de la cloison.
Mais, pour Masaccio le peintre^ Masaccio ramant» qui ne voyait rien de tout cela^ c'était bien le plus admire^ble des triomphes. Il était roi de son idée, de sa création. Éperdu, ravi, il applaudissait à ce qu'il croyait être un jeu profond d'intelligence ou de hasard. À la clarté de cette lampe, les veines seules de Sanchez avaient des reflets sublimes.
— Assez, maintenant, Sanchez, dit-il enfin lui montrant ga toilOi assez; maintenant, repos&rtoi dans mes
bras, ma bien-aimée, jusqu'au jour, au. jour, il me faudra reproduire au cloître ce poëme de peintre. — Demain^ je veux en finir. Or donc, le reste de ma nuit à l'ange, — demain à Dieu.
Prenant alors dans ses bras Sanchez éperdue, le jeune homme inventa pour elle de ces caresses dont la vue seule fit rougir Panicale. Il appela Sanchez de mille noms d'amour ; il brûla sous le feu de ses baiseis les longs cils de TEspagnole demi-nue. Pour Sanchez. elle livra sans réserve àMasaccio le parfum velouté de ses joues, elle tremblait tant, la pauvre enfant, qu'elle cacha le secret de sa frayeur aux bras du peintre. Il y eut dans ce court espace d'amoureuses chansons, de vives étreintes, de longs silences.
Tout à coup l'œil fauve de Panicale parut plus infernal à Sanchez/
— Imprudent jeuue homme, murmurait-il en se retournant; va, ne crains pas mon poignard 1 Ce n*est pas ta maîtresse que je t'envie, enfant I ce n'est pâs son âme, c'est le moule que j'ai perdu I Mon moule à moi, c'est ce front, ces formes divines. Hais son âme, qu'ai-je besoin de son âme ? ^
Cependant la lampe venait de s'éteindre au plafond voisin.
— Zinga^ dit alors Panicale en secouant avec rudesse le bras de la vieille, pourquoi ne dormez-vous plus? Zinga, fille maudite, savez-vous ce qu'il me faut? Il me faut ceci, femme; il me faut ceci.
Et il effleurait les cheveux gris de Zinga de la pointe
de son poignard en lui désignant un objet sur cette table.
— Quoil ceci, monseigneur? Quoil pour l'un de ces enfants I pour Sanchez peut-être, ceci? Elle, si jeune 1 — Oh ! ne le faites pas, seigneur, ne le faites pas !
Ce n'était que par ces mots que pouvait se traduire la pantomime effrayée de la'Zinga...
— Je sais ce que cela vaut, vieille ; regarde, est-ce assez de cent florins? Ramasse, impure momie. Maintenant, il se fait jour ; je ne crains plus que tu parles. Adieu, je vois déjà la toque violette du seigneur Masaccio qui se rend à son travail.
Puis il ajouta en refermant le vitrage :
— Merci de ta grenade, femme I elle a, par saint Luc, tout l'incarnat des joues de Sanchez. Vrai Dieu, Zinga, j'étais loin de vous croire maîtresse en fait de couleurs!