VI. — UNE FENÊTRE SUR L'ARNO
Deux jours entiers Masaccio n'était pas sorti du cloître. Sanchez elle-même, vêtue celte fois de- son pourpoint de fattore, l'accompagnait, et partageait avec lui la petite logette que lui avaient donnée les carmes, pour qu'il ne fût point distrait de son travail.
Lô troisième jour, jour de la fête de saint Pierre, ie jeune homme annonça au prieur que la chapelle du saint, bien qu'inachevée dans son ensemble, pourrait recevoir les hommages pieux et les ex voto des fidèles. Cette nuit, Masaccio l'employa encore à peindre ; il ne voulut pas que Sanchez veillât, et l'enferma dans sa chambre.
Aux premières lueurs pourtant, Sanchez empressée uvait peine à fendre les flots du peuple qui battaient les murs de brique de lapiazzàdel Carminé. Le soleil éclairait déjà de belles el grandes machines à colonnes, ingénieux décors de Brunellesco, qui, à lui seul, avait peint l'estrade de triomphe oîi Côme P' devait entendre le panégyrique du saint par l'évêque de Spolète. L'église, si neuve aujourd'hui, carrée et triste comme an cénotaphe romain, avait alors au dedans un caractère gothique de sculpture que relevaient merveilleusement les girandoles et lampes posées autour des corniches, comme à Saint-Pierre de Rome. La foule était bariolée et poudreuse; les piferari, avec leurs éternelles cornemuses, semblaient parodier le chant des moines; les archers refoulaient le peuple, et la poussière de vingt haquenées au mors écumant annonçait déjà le cortège de Côme.
Sanchez avait de suite franchi les barrières ; elle arrivait ivre de joie à la petite cellule du peintre.
Dès qu'elle entra, le pied levé comme un enfant, afin de respecter le sommeil de Masaccio, elle trouva le jeune homme appuyé à la boiserie de la couchette,
MASAGCIO. 79
interdit^ éteint l'œil plus près d'une larme que d'un sourire...
Il étaïuîbait avec sa maiu ses cheveux humides de sueur.
-^ Sanehezl cria*t-il , ohl viens; ne me quitte plus. Ce que j'ai rêvé il n'y a qu'un instaat est bien afireuxl
— Tu souffres, mon bien-aimé?
•**- En£a^t| tu n'étais plus là I
Il reprit avec une tristesse paisible :
— N'est-ce pas» Saache^quejen'aijamai» détourné les yeuK à la vue d'aucune douleur; que j'ai toujours été au-Kievant du bien; jeune, ardent à croire, aimant ce que le ciel aimait? N'e^tH^e pas encore que je n'ai souhaité de mauvais jours à penonne; que je n'ai jameia ouvert mon cœur à la haine* mais bien à l'amour, comme à mon seul hôte^ ma Sanche:^?
Sanchez embrassait sa main.
— Et aussi, enfant, que notre vie était douce, nos baisers libres, notre joie purel — Eh bien, voici que, je ne sais pour qud crime, il tombe à notre printemps un vent qui dessèche et brise. Je meurs, ma Sanchez, je dois mourir I dans mon rêve un ange le disait. Oh I cela est bien affreux I
La voix du peintre allait s'éteignant comme les sons d'un ktmento.
— Quel égarement! mon bien-aimé : tu n'as pas commis de crime; cet ange ne peut^reque le démon. Oh I par pitié caime^^loil Vois-t^ ce soleil comrpe il
est brillant et réjoui I Pourquoi, devant sa clarté, te replonger dans la nuit des rêves? Masaccio, donnemoi ton front. Oh I je le crains bien I ce qui le brûle, c'est le génie, non Tamour.
— L'amour, c'est le génie, ma Sanchez ! Ne dis pas ainsi : l'art n'est rien, l'art est le reflet I l'amour est le Dieu. Laisse-moi t'aimer, enfant : — après un baiser de toi, on peut s'envoler au ciel.
Sanchez posait alors un petit sac d'os\er sur l&tapis de sa cellule
— Qu'est cela? dit le jeune homme.
— Rien, mon gentil peintre, si ce n'est que l'on songe toujours à vous, ingrat 1 qui vous oublieriez, je crois. Ce matin, j'ai franchi pour vous la haie do cloître et couru le Mercaio : un vieux Maure que j'ai connu autrefois, pour l'avoir vu venir chez le seigneur Panicale, m'a vendu ces fruits...
— Des grenades !
— Un fruit de mon beau ciel, maître chéri. Laissemoi te choisir la plus belle, amour.
— Sanchez, ma Sanchez, oh! le feu brûle mes lèvres ; donne donc, mais après un baiser des tiennes... Après tout, reprit-il en s'efiforçant dé sourire, ce n'était peut-être qu'un rêve... — Mais qViel est ce son de cloche?...
Et il jeta le fruit qu'il venait de coller contre sa bouche...
Les campaniles du couvent répondirent toutes à la fois; — la foule envahissait déjà le cloître.
MASÂCGIO. ai
— Voici l'heure du triomphe, dit Ghiberti entraînant Hasaccio.
Le sculpteur et le bourgeois Luc, en habits de fête, attendaient au bas de Tescalier. Masaccio, pâle et confus, fut accueilli par les nombreuses acclamations de la foule. Il profita de son eptréemême dans la chapelle, et de la confusion des spectateurs, pour se cacher à demi sous la toile de son échafaudage. Les juges et les prieurs arrivèrent avec leurs baguettes, puis les seigneurs et podestà aux longues robes; — tout ce monde, exacte représentation de leur siècle, nobles et fiers, graves et pieux, jusque dans leur étiquette. Ces nobles têtes de sénateurs et de peintres, digne prélude de répoque de Laurent-le-Magnifique, formaient à elles seules la belle couronne de Corne P', causant alors avec sa cour d'élite et de génie, Brunellesco, Ghiberti et quelques savants grecs chassés de Conslantinople, auxquels son généreux amour de Tart ouvrait asile.
A Y Adam et Eve de Masaccio, ce ne fut qu'un murmure d'admiration. Cette peinture, que Raphaël copia avec orgueil le siècle d'après, pour la clouer au Vatican, rayonnait d'éclat et de soleil. La foule battit des mains.
Mais quand on leva le rideau de la fresque voisine, la fresque du Baptême commencée par Panicale, et, que, du groupe principal, jaillit tout à coup l'étrange figure drapée, la figure qui grelotte en recevant la sainte immersion, — chacun alors recula de surprise, — • chacun s'écria : Masaccio ! *
8S LES SOIRéfiS DD LIDO.
Masaccio I comme s*ii n'y eût qae ce nom iligne de saluer le génie même ; le stupendo si admiraUe de h laogue n'eût pas suffi.
Presque aussitôt il y eut un cri déchirant, a^u» un cri de femme...
A ce cri, on put voir aussi chanceler sur le marbre le G&rp& d'un jeune homB^. Celui qui tomba était dans le printemps de sa force : il donna de son front contre la bordure de cette fresque. Sa physionoinie était impassible et pâle; puis, en un instant, un seul;, il y eut décomposition subite dans tout ce visage : les tempes et les lèvres furent verdâtres, les yeux fermés, les bras froids. Masaccio, depuis deux seceadesi^ était tué par le poison...
Sanchez^ immobile et debout, soutenait la toile de l'écbafa'udage, comme pour montrer le peintre à cette cour tremblante.
— Si jeune I dit l'évèque, qui s'agenouilla pc«r faire une croix sur le front du mort.
— Mon frère I s'écrièrent fthiberti et Donatello.
— Mon enfant I soupira amèrement le sculpteur. Il n'y eut pas de voix en cette foule qui s'élevât poiif
dire : Mon élève 1
— Et le seigneur Panicale ? dit Pittî.
— Ret^u au lit depuis une beuFe par sa goutte, répondit le premier médecin du duc.
Corne PS s'inclinant alors, baisa lui«même la mai»
UASAGGIO. 8S
du cadavre, en lui passant au ccm le collier équestre de son ordre. Au moment où Ton transporta le corps, Sanchez, folle 4'effroi, n'était plus déjè dans l'église ; Sanchez avait fui par la petite porte du cloître. On jeta Teau sainte au front du peintre, et «tout fut dit.
Tout fut dill
Masacdo a^eut pas de tombe en oette église ; H«saccio le peintre n'a pas méiBe un marbre dans u^ reo<»ii oublié de l'Italie...
L'Italie, si prodigue d'encens et de^éac^phes q<iji'^lle a des Cêonpo Stmio aussi peuplés q«e ses vilWs et dussi serrés que ses cyprès 1
Masaccio, mort à vingt-cinq ans I mort oomAie PergsoièM ou noire Mla-Maria ; infortuné }euM ho«)ft.m€, à cette heure payé d^oubli par tous vos musiotôas d'opéras! Hasacdo le peiittre, mort pour doaaer l'exemple à Raphaël, qui devait mourir si vite aussi !
Et maintenant voici l'art. Arrière 1 messieurs qnii regafl'âez a >cette heure la vieille chapelle ; arrière I ces fresques sentent le podson I • • •• •.*•»•••
L'un des plussoélèhres atuteurs italiens du seâzièffle sièGle^ Anxièal Garo^ osa depuis appeler la reconnaissauce sw une telle mémoire : les quatre vers que vous lisez à ce marbre usé sont de lui. Il fait parler Masaccio :
Pinsi^ e la mia pittura al ver fu pari : Vatieggiai, Vavvivni^ le diedi il molo^
Le diedi affetto. Insegni il Buonaroto Atuiti gli altriy edame $oU) imparL
La nuit qui suivit ce jour fatal, une seule fenêtre basse et noire demeurait ouverte sur l'Arao. La chaleur était accablante ; pas une brise sur les eaux si jaunes du fleuve. Le seigneur Panical^ essaya de se traîner jusqu'à cette petite fenêtre. Il ne pouvait y avi)ir de plus grand silence qu'en cette nuit : le chaos informe de toitures et de fenêtres qui flanque encore à cette heure le Ponte Vecchio, s'éclairait alors de tous les reflets capricieux d'une belle lune, laquelle réfléchissait de plus une gerbe de feu sous la première arcade. Panicale crut surprendre un faible clapotement de l'eau; mais l'éblouissante réflection de l'astre l'aveuglait presque. Il remarqua pourtant une ligne noire qui s'avançait du point de départ indiqué. Bientôt il reconnut distinctement un corps de moyenne longueur; l'eau poussait ce corps jusque sous les -poutres de sa maison ; le velours humide collé aux flancs du cadavre semblait s'enfoncer par instants sous l'onde. Panicale entrevit de longs cheveux collés sur un cou bruni, puis un petit collier de perles et un pourpoint entr'ouvert
C'était le corps de Sanchez.
A M. le comte Alfred de Vigny