‹ Le pauvre diable;Chapitre 24 sur 40 · I. — LE VINGT-ET-UN · texte numérisé non relu

I. — LE VINGT-ET-UN

C'était l'an iv de votre république française; (1) — je vous demande pardon de savoir si bien les dates.

Mais dans chacun de nos deuils nous retrouvons votre histoire : quand le sabre a passé sur un pays, tout se charge de vous l'apprendre ; les chapiteaux brisés et les édifices d'hier, car vous avez défait et reconstruit, anéanti et créé. Le même bras qui dépouillait l'arche sainte a réparé le tabernacle ; vous avez brûlé des villes et élevé des palais ; — en échange de nos musées vous nous avez fait des routes; —votre

{i) Je prie le lecteur de ne pas oublier que c*est TEccellenza qui parle.

lée ; — de voir son frac bleu et ses éperons de bataille jurer avec les soieries et les vieux cadres de leurs palais. Et d'ailleurs c'était dans cette ville que Buonaparte faisait le premier apprentissage de sa grandeur ; — là seulement, et pour la première fois, fumait pour lui le mol encens du triomphe ; — il avait pu voir dans quelques heures les armes de Tarchiduc couvertes de boue, et le vieux Dôme illuminé pour sa venue ; — dans quelques heures il avait appris son métier de roi, lui général encore botté de la Veille» à cette phase nouvelle, entouré de flatteurs et de divans, d'improvisateurs et de marquises, — faisant halte au milieu des fêtes. — Il laissait pourtant tout cela à ses généraux, pour ne songer qu'à sa fête à lui, — sa pensée fatale et haute, — impénétrable à tous, — l'Italie, piédestal au trône de France.

Six jours après ces événements , dont il a bien fallu préciser à vos 'yeux l'époque, le soleil inclinait déjà, le Corso venait de finir comme à l'ordinaire, quelques rares calèches ébranlaient les dalles, et de gros barbiers prenaient l'air devant le rideau fermé de leur boutique. Le ciel était lourd, la plupart des auvens et des balcons entr' ouverts , — les femmes écartaient leur voile, — quelques soldats sifflaient la Marseillaise dans les rues, — les cafés illuminaient déjà, suivant l'usage, les petites madones de leurs comptoirs.

A l'instant^ — il y eut un coup de marteau violent donné à la porte d'une maison à belle façade sur la

piazza del Sepolcro; puis de grands rires et salutations à la terrasse angulaire de ce palais, quand le personnage passa le seuil du vestibule.

— Per Dio t voyez, c'est lui, Ricca le beau, signer de Ricca I notre ami depuis trois jours I s'écria un jeune officier français qui tenait encore à la main une proclamation. d^Augereau. — Corne va, signor marchese

— Orgeata , arlechina , samhucco ! pointa en fausset la voix d'un second, imitant sans doute ainsi le glapissement nasillard des garçons de table qui offrent des sorbets dans les cafés.

— Que voulez-vous? parlez. — Du chocolat glacé? du tabac turc? du punch à la neige? des peignes d'écaillé? un domino rose? Voyez; nous savons de tout cela, grâce à vous autres vaincus. — Par-dessus le marché, de bonnes boules^ reprit-il en tâtonnant sa moustache, et montrant de l'œil quelques Juifs et marchands qui^ de temps à autre, passaient dans ^antichambre voisine pour réclamer certains permis aux greffiers militaires qui se tenaient là, leur compter des monnaies de Lucques, ou s'ensevelir dans de longs journaux de France au timbre d» la république.

Le nouveau-venu se dirigea d'abord vers la terrasse pour respirer; — et, à vrai dire, l'odeur de la salle où il entra était suffocante.

Imaginez en effet, — au lieu de ces parfums de géranium et d'oranger, douces brises que laissent passer les persiennes d'Italie, — imaginez un brouillard fumeux, opaque, couvrant de son lourd réseau

uae vingtaine de parleurs, la plupart frappés de ponch et d'alcool, -^ debout et ge&ticulant dans une chambre à hautes tapisseries fanées. Il y a là tout le désordre d^une caserne : des télescopes et des livres, des uniformes gras sur des chaises^ des cartes de géographie, des verres à pattes et des dés. Les dialectes italiens et français se croisent comme les feux d'un abordage^, un bon vieil abbé fait sa partie de wisth avec un faus- * sar?; les limons et les sabres républicains jonchent la table. Parfois un silence,^ -^ puis tout à coup un tonnerre de voix, et la politique se faisant jour à travers le bruit des cornets, la flamme du punch et les exclamations du jeu.

— * Mais le général en chef?

— Retourné à Lodi, te dis^e ; et dans qudques jours nous prenons Mantoue.*.

•^ Ainsi dépêchons, Fanfan ; mangeons la grenouille, nous n'avons plus longtemps à vivre ici.

^-^ (Sarpedieu I troix six ?

*^ Je sais tout cela de Chasseloup,que j^at recentré oe matin avec Sugny...

— Viens-tu ce soir au théâtre Re?

La porte s'ouvrit :

»— Citoyens, je vous annonce monseigneur Bene^ detto le ruffian. Il a Tair d^une contr^asse erevée. Entrez, digne maître.

Pendant ce temps, quelques hommes , la plupart milanais ou romains, s'entretenaient à l'ombre 4'ob rideau, mmmede pâles fantômes.

— Laissez faire, Lugo et Pavie la leur gardent belle. Attendez les mouvements du Tyrol.

— Je reçois, avis que Wurmser doit porter son quartier-général à Trente.

•^ Malheureuse armée de Beaulieu I -^ Citoyen abbé, passe-moi les cartes.

Le petit vieillard auquel s'adressait cette dernière interpellation portait en effet l'habit ecclésiastique : il avait le dos voûté, l'œil ouvert, des dentelles aux manches, et, de plus, il conservait l'aile de pigeon, si follement proscrite en ce temps-là. Dans toute la ville, il passait pour un prêtre fort retiré, élégant de manières et de langage. Nul qui, sous ce costume, eût soupçonné M. de Reyne, émigré, presque Milanais depuis deux ans, homme sévère d'habitude, mais délicieux en moquerie chaque fois qu'un journal de France lui en donnait l'occasion : — il se vengeait avec une épigramme de toute la révolution française.

— Monsieur le marquis, dit-il à Ricca, qui n'avait l'air de l'entendre, occupé qu'il était depuis un moment à regarder les joueurs...

— Marquis, reprit-il, écoutez un peu ce programme ; il nous arrive tout chaud da Paris. Vous allez voir si tout cela ne vaut pas vos girandoles de la Scala. Sachez donc que pour la mémoire de notre entrée à Milan, le Directoire exécutif vient de réaliser la fête des Victpiresy proposée par le citoyen Carnot...

Ce nom fit à peine lever la tête à quelques hommes.

L'abbé lut en assurant ses lunettes contre la feuille :

« Sur la plate-forme du Champ de la Réunion sera « placée U statue de la Liberté* D'une, main elle « s'appuiera sur la Charte constitutionnelle, de l'autre (( elle tiendra une baguette surmontée du bonnet de « Guillaume Telf. Pendant la distribution des dra- « peaux, la musique exécutera un hymne à la Vic- « toire, musique du citoyen Gossec, paroles'da ci- « toyen Coupigny.»

— Cela ;devait être bien fou d'oi^ie, dit-il en secouant le macoûbade son jabot... Qu'en dites-vous, signer Riccal

— Mordieu I laissez-le donc au jeu, dit au vieillard un gros major des dragons. Nesavez-vouspas que dès que le signer Ricca s'éloigne, je me coule à chaque coup... Vayez plutôt, — échec et mat! J'aimerais autant jouer à la drogue.. . \

Et le dragon mécontent jeta les dés sur la table, en frappant An poing comme un charron sur sa rorfe...

Tout le cercle alors porta les yeux sur le marquis fiifiCa-dûjGonzane, comipe pour l'inviter à prendre place...

Depuis un quart d*heure il avait quitté le balcon, et regardait le jeu d'un air méditatif. Dans cette salle aux reflets sombres (il pouvait être sept heures), le mince habit de soie qu'il jugeait à propos de conserver dessinait encore à merveille l'élasticité vraiment

italienDe de sa tournure; sa main, d'une blancheur de femnie^ demeurait posée sur un petit jonc à glands de perles; il portait la tête haute, les cheveux à larges boucles, et nombre de bagues ou cachets à la chaîne passée au cou. — Du reste, élégant et bien pris de sa personne, le teint fort pâle et d'une fatigue toute dia* phane, le front sillonné par instants de veines bleues, qui grossissaient coùime par secousses quand il lui survenait quelque émotion forte et contraire. S'il vous eût pris fantaisie de l'approcher de plus près, vous eussiez peut-être remarqué plus d'une ride dans tous ces traits de joueur, une instabilité fatale dans le regar37cornme~^ûssiplus de calcul que d'abandon dans son discours, d'ordinaire heurté, vif et brillant, plein de cette enflure italienne si gaie d'hyperboles et d'images, avec laquelle on eût dit qu'il avait besoin de s'étourdir,

A part cel», le marquis Riccade Gonzane était digne en tout d'être Français. A vingt^six ans, il avait eu déjà cinq duels et perdu trois palais au creps : il se ruinait en femmes, en deiitelles, en marbres^ ayant des chevaux, des maîtresses et des statuaires à lui, — se moquant beaucoup dei'ai:chiduc Ferdinand, qu'il avait eu pour tuteur, et faisant des armes avec le premier Français qu'il rencontrait dans la rue; — l'un de ces hommes enfin, qui se trouvent du premier coup dépareillés dans leujr siècle, — nés raille fois mieux pour ceslërcips de paniers et de vanlerie espagnole, temps de boudoirs, de raffinés et de chansons, dont la

IrégeDce a fait son éclat, que pour Yi?re la vie d'an (marquis de Rome, vie de confitures et d'ennui.

Ce n'était pas qu'il fût toujours gai comme à un souper d'actrices, ou que ses manchettes eussent toujours des taches de lie; parfois, au contraire» son front s'armait de rudes plis, comme* s'il se fût agi de quelque débat intérieur avec lui-même. Sa famille, l'une des plus nobles du Piémont, éteinte ou dispersée, ne lui laissait guère d'espérances. Sa conduite avait soulevé contre lui le courroux de la haute noblesse, plus prévenue, du reste, contre ses idées republicaines que contre ses mœurs. De tout cela il s'inquiétait fort peu. En un jour il s'était jeté au cou des Français comme un proscrit, un paria, — lui marquis, familier seulement avec eux, et saluant à peine un comte dans la ruec — Les vainqueurs de Loôno lui plaisaient; tout ce peuple nouveau pour lui, peuple de taverne et de jeu, de sabredaches et d'orgie, qui se ruait sur la ville conquise, — qui, après tout, ne pouvait piller ses palais, puisqu'il devait le loyer du sien, avait entraîné son aristocratie elle-même, — peut-être aussi spéculait-il sur leur venue ; — pourtant, à cette heure, il était triste, et n'avait pas même répondu à l'invitation des joueurs...

— C'est-à-dire que tu veux le faire prier? citoyen marquis, interrompit aigrement un fournisseur, son partner de la veille, en fixant son œil gris sur le jeune ttomme. Pourtant, signorino, vous tenez fort bien les cartes*

LA BAGOB DO If ARQDIiS. 9»

Le» lèvres de oeluj*ci devinrent pâles; H oôupade ses dents le bout d'un cigaretto , comme pour se donner le temps de se rassurer, et dit en l'allumant d'un air de prince :

-^ Je ne jouerai pas.

Et comme il vit que cela faisait sensation, il re* prit:

«^ Aussi bien n'avons-uous pas mieux à faire, mes gentilshommes? Il y a ce soir bal à la Scala; vous le savea bien, la suite de notre gala d'hier I La belle comtesse Avrinschi fera feu sur vous de tous ses diamants. La Comazzo y sera : c'est dommage qu'elle ait la peau noire, -^ de si belles dents ! Il y a dix mois, le petit duc Broschi a payé pour elle cinq mille franco d'ananas. A propos, je sais de mon joaillier Honorio que le comte Litta donne un bal dans quelques jours. De plus, je vous dirai que toutes nos dames raffolent de vous. Cospetto I ce ne sont qu'écharpes et voiles aux reins de tous vos fifres. La petite modiste de la place des Marchands a été enlevée hier. Les maris se plaignent de la violation dés traités ; et tenez, l'abbé, qui les confesse, pourra vous dire...

Il s'essuya le front. Il avait débité cette tirade d'un ton de gaîté si faux, que, sans le punch qui survint, on eût pu distinguer l'embarras de cette sortie improvisée. Il devenait évident que, malgré son gain de la veille, le marquis hésitait à tenter de nouveau la chance du jeu; — peut-être avait-il d'ailleurs perdu le matin, à moins que Ton ne supposât le paiement de

quelque dette, dernière hypothèse plus douteuse encore de vraisemblance.

Le seul homme qui portait le costume d'abbé, et se trouvait rapproché de lui à cet instant de crise, en eut pitié. Il attira le marquis dans l'un des coins de la chambre.

Ricca de Gonzane Tenvisagea. II fut frappé de cet air plein de distinction et d*aisance. Je nesaissiTabbé parut content de cette muette observation, mais il lui dit d'un air encore évaporé de pharaon, pour un vieillard comme lui :

— Marquis, j*ose réclamer de vous une grâce. Je suis venu ici avec tout le courage de l'imprudence, pour faire exempter la maison de mon hôte, fort exiguë, après tout, de l'impôt d'un billet de logement. Vous n'avez qu'à faire écrire deux mots au bas de ce papier à M. Yernon, officier du greffe... après votre jeu toutefois, pour lequel je suis heureux de vous avancer vingt louis.

Il tirait en effet cette somme du fond d'une bourse de cuir jaunâtre et vieille...

Ricca de Gonzane remercia l'abbé prétendu en lui rendant sou permis signé du capitaine.

— Vous avez donc bien peur des gen$ de guerre? dit-il en se penchant à son oreille, acceptant ainsi sans une attention trop maïquée l'offre de H. de Reyne. Pourtant ce sont des Français^ vos compatriotes^ je pense... et à moins d'avoir une femme...

L^émigré sembla gêné à son tour, et hasarda un

verre de punch. Sans la flamme brusque et bleuâtre qui saisissait capricieusement tous les visages, on aurait pu voir le trouble du sien. Le jour était fort bas, les vieilles tentures de la salle à peine agitées par un reste de brise. De ceux qui composaient cette réunion, bivouac de hasard dans un ancien palais de sénateur, la plupart s'étaient levés; il ne demeurait guère autour de la table que quelques figures hâves et sombres, balafrées comme à plaisir, à l'instar de celles de Rembrandt.

On joua le vingt-et-un. L'abbé se plaça près du marquis. Ce dernier, qui tenait les cartes, avisa d'abord à sa gauche son partner du jour précédent. L'œil de cet homme ne le quittait pas, inflexible, railleur, soupçonneux, — un œil de joueur, qui cloue au but votre pensée. Les mains de Gonzane étaient froides, la sueur perlait son front : il perdit, perdit longtemps avec un inconcevable sang-froid, riant et parlant haut comme un malade en sa fièvre.

Tout ce qui restait dans cette salle s'était penché pour le voir. Il perdit, perdit encore; il en vint à , perdre l'argent de l'abbé; — puis, quand il s'en vit là, il regarda le cercle en homme pâle et stupide, — et alors un de ces hommes lui dit : .

— Prenez garde, marquis, vous froissez vos diamants. Un autre ajouta:

— Qui vous a fait ce cachet ?

Il eut assez de calme et de sang-froid pour dire encore :

— C'e»t Honorio, mon joailler, un pauvre diable d'ouvrier que je lance dans le monde.

Puis tout à coup il rengagea : c'était le caobet de ses armes. Il engagea le cachel de sa maison, ses bagues, celle de son père, une chaîne, — un porte* feuille à portrait, t^ Impossible d'arrêter cet homme ; il allait tête baissée comme don Juan qui rit de Leporello et de Dieu. Gonzane se moqua de Tabbe, qui restait la bouche ouverte, dans un effroyable silence, les yeux fixés sur Taiguille du salon, qui ne marquait pas encore dix heures.

— Malédiction I dit enfin sourdement Hicca; ma<lédiction I

Hais cette imprécation se vit bientôt étouffée par l'entrée joyeuse d'énormes dominos , cachant assez mal des talons de bottes et des pantalons d'écurie; il y avait aussi quelques masques, mais en petit nom-*bre; la plupart ivres et sales ; — une gaîté de garni* son.

-*- Allons viens, marquis, tonnerre de Dieul Tout pour nous, les femmes, l'argent I Ohé ! voilà qui va bien : je sors du quartier-général; on vient de mettre le scellé sur toutes les caisses, et, de plus, vingt bons millions imposés à cette baraque de ville. Vive Dieu ! ce n'est pas assez ; on parle, l'ami, de fondre l'argenterie des églises ; mais ce n^est encore qu'un projet, qu'un simple projet.. i.

— L'argenterie des églises? dit le marquis; profanation I

Et il s'était alors redressé de toute sa hauteur. Sa main passa dans ses cheveux comme s'il eût voulu se rappeler... Il hésita, et marcha à grands pas. Tout à coup, il poussa un éclat de rire horrible en se retour* nant vers Tabbé.

-^ fls croient, lui dit-il, fondre l'argenterie de Dieu.... ils le croient, abbéi

Il continuait à se promener pensif : les buveurs de puDch n'y firent pas attention; ils riaient entre mx, se poudraient^ se plaçaient leurs mouches ; il y en avait qui chantaient des airs de Feydeau. Étranges Martins I

Tout à coup, Pun d'eux se pencha vers le marquis, lequel se tenait seul dans l'embrasure de la fenêtre, jaspée déjà du reflet brillant des étoiles."

— Par la mortl que fait-il donc là, notre beau Français? Il lève un carreau, je crois, avec son poignard. — Stegulier caprice de marquis I . . . .

Ricca de Gonzane, qui appuyait en effet sa dague à la-vi4re, en laissa tomber la pointe à terre*

— C'est cela, vous voulez entrer ainsi chez votre belle, l'ami, — par la fenêtre, sans plus de façon. Nous autres Français, on nous reçoit par la porte.

Ricca parut honteux de s'être vu ainsi surpris. .

— Monsieur le marquis a lu Faublas ou Ravannes? reprit l'abbé.

iOO LES SOIRÉES DU LIDO.

La pendule marquait dix heures.

— Monsieur^ dit Ricca^ qui s'éloignait, je vous rendrai cet argent ; vous ne me faites pas Tinjuré d'en douter.

— Fi donc I ne parlons plus de cela; un homme de qualité I Ce n'est pas que vous n'ayez joué gros jeu. .. mauvais sujet.

— Vous mériteriez d'être cardinal, l'abbé, dit Ricca feignant de rire.

M. de Reyne offrit le bras au marquis, ne cherchant pas même à lui donner les vagues consolations d'usage.

Us descendirent l'escalier pendant que la foule culbutait joyeusement les curieux groupés à l'entour. Le marquis semblait avoir repris toute sa gaîté.

Arrivés au coin d'une place obscure :

— Buona sera, dit le vieil abbé ; et saluant au plus vite Ricca^, il tourna sa clef dans là porte verte d'une ruelle...

Et le marquis put voir une blanche main 4>readre vivement, et non sans respect, la manche de Tabbé...

— Bahl s& dit-il, ils sont tous comme cela : voilà pourquoi celui-ci craignait les billets de logement I

Peu à peu, Gonzane retomba dans ses pensées. Tout à coup, il se heurta dans une grande figure en manteau sombre, qui parut sortir, plutôl que se mouvoir, sous la première colonne de la place du Dôme.

A cet instant :

LA BAGUE DU MARQDIS|. iOi

— Honorio, dit une voix grave.

— Honorio? ahl c'est toi^ déjà toi? C'est bien, — exact à l'heure. Tu as sur toi ce que je t'ai commandé?

— Excellence, voici la bague.

— C'est cela, autant que j'y puis voir. — Tu m'assures qu'elle est fausse ?

— Oui, fausse, reprît Honorio.

— Je te reverrai, dit le marquis.

Et il s'enfuit lui jetant une piastre d'or. En prenant le chemin de la Scala, Gonzane s'étonna de voir une boutique encore éclairée. Il y avait là des gens qui causaient très-haut devant un étalage sans nombre de dominos et de costumes; les uns se hissaient sur d'interminables échasses, d'autres riaient aux éclats en ajustant des frocs de moines, des toges romaines, des habits de commandeur ou des perruques de cocher.

— Je l'avais bien dit qu'il nous reviendrait au bal, ce damné Ricca, dirent-ils en le voyant collé à la vitre.

Ricca, prenez-vous un masque?

— Pourquoi pas? dit le marquis.

tOS LES S01BÉi:S DU LIDO.

n. — L'OKFÉVRE.

S'il est, après Venise, une de ces féeries de marbre aux lignes étranges, ^x degrés à jour, aux mille flèches, toute de blancheur et d'encens, de galeries et de coupoles, de terrasses et d'escaliers, un caprice infini de Part, digne en tout du soufiQede rAriri de Shakespeare, ou des génies de l'Alhambra ; c'est, à coup sûr, la basilique du Dôme, quand tous les marteaux de sa scanerie s'ébranlent, et qu'il laisse tomber ses gammes par les fentes de son clavier.

Aussi quand, par un beau soleil, vous débouchez sur la Piazza, ce géant de marbre vous confond. L'œil est ébloui, les pierres dansent, tout cela se heurte et se brise. Les rayons importuns glissent partout; ils prennent la place de l'ombre ; ils bouleversent l'effet du cadre. Il faut un jour mat à cet édifice, une clarté pâle comme celle qui tombe au soir sur les cloîtres. Tout ce moyen âge attend la nuit. Alors, quand les bas-côtés s'effacent^ que les cloches dorment, et que le ciel est encore bleu, vous distinguez à loisir sa nuée de blanches aiguilles, pareilles à des mouettes qui volent au-dessus de l'eau. Peu à peu, se déroule à vous sa vaste broderie d'anges et de figures de saints, d'allusions et de statues, de givre, de chevaliers, de satyres, — labyrinthe d'arcades et de niches, de toits

LA BAGUE DU MARQUIS. t«B

et d'appnis, <^\ taurnefit, s*ayaDcent^ s'effistoent, montent €t redescendent; Tédrelie de Jacob en marbre blanc.

Mais à cette heure, il s^en fallait qu'elle fût ainsi la belle «t suave église. Les échafaudages se dres^ saient déjà autour. d'elle, ainsi que d'impurs serpents collés à ses murs ; elle était voilée d'énormes tentures, déjà soumise au travail do ciseau, du plâtre, de la scie ; les échelles pendaient à ses balcons, el te marbre tiré du lac Majeur s'amoncelait déjà sous ses f^êtres. Buonaparte avait cotapris de suite l'influence toute nationale de ces coûteux établissements; il voulait peut-être effacer le nom de Galéas Visoonti.

Le seul homme qui restait encore sur la Piazza, adossé nonchalamment à l'une des colonnes, la contemplait de temps à autre avec un soupir profond, ramenant parfois son manteau sur sa figure lorsque le cri des sentiiQelles ou le pas d'un soldat ivre se faisait entendre. Plus d'un quart d'heure s'était pourtant ^ écoulé depuis que le marquis lui avait jeté la pias-^ tre, qu'il tournait encore machinalement entre ses doigts.

Tout à coup il «e leva, donna un dernier coup d'odl à l'église, de laquelle sortaient à peine quelques voiles de vieilles femmes. — Il approchait de minuit.

— Jamais I cria-t-il en jetant la pièce d'or sur le pavé....

Puis il tournoya sous l'arcade aux minces colon-

lOÂ LES SOIRÉES DU LIDO.

nés. Personne n*eût pu remarquer sa figure, la ligne d'ombre s'avançant en saillie de ce coté; —seulement quand il traversa le ruban de lumière entre l'église et la place, on eût pu voir que son pas était pressé, fougueux, et que son bonnet d'ouvrier, presque rabattu sur son nez, frisait son manteau.

A travers ces rues noires et sombres, à peine tranchées par les draperies de quelques balcons, rues dégarnies de peuple à cette heure, — il ne fut pas longtemps à franchir l'escalier humide et gras d'une maison qui n'avait que trois étages, et dont une seule fenêtre semblait devoir jeter assez de jour pour éclairer son malheureux prisonnier.

Un faible jet de lampe dansait encore au plafond de la chambre quand Honorio l'ouvrit.

A peine entré, il se laissa tomber sur un vieux fauteuil de cuir, de l'air d'un homme indifférent aux objets parsemés autour de lui. Ce pauvre mobilier d'artiste avait pourtant, dans son désordre, quelque chose de suppliant. Des limes et quelques instruments d'orfèvrerie traînaient à terre. Un large écria dégarni servait de support à un gros livre en parchemin. Le parquet, brûlé en vingt endroits^ faisait peine à voir. Pourtant il y avait au mur, dans un mauvais cadre, une figure sur bois d'Albert Durer, puis une couchette sur trois planches, — ^beaucoup de médaillons dans une petite écuelle, un creuset rompu dans un coin, et quelques bracelets en verroterie de Venise....

Piacé sous le rayon de la lampe, on seul objet jetait un vif éclair entre les doigts d'Honorio.

C'était une lame d'acier mince et plate, ciselée à jour comme toutes celles de Palerme.

— Pitié, soupira-t-il ; voilà ce qu'il me faudrait, trois pouces de cette dague au cœur, à mor inutile, obscur, moi qui traTaille pour amasser. Dérision I Une fois dans ma vie j'ai fait du faux I Ce marquis m'aura sans doute acheté cela pour quelque fille, — un nouveau caprice, un crime peut-être.,.. Misérable Honorio I

Il murmurait encore d'autres paroles inintelligibles et sourdes comme celles d'un fiévreux dans sa crise.

— Toujours ainsi I... — jamais rien qui approche du maître I — rien I — Va, tourneur de bagues, entaille un joyau, un collier de femme, une salière de bourgeois ; enlace des cheveux, répare un anneau de Français, — fais tout cela vite ; que cela soit net, brillanU; mets-y de l'or ; à quoi bon y mettre de Tart? Pauvre fou I Malheur I trois fois malheur I Depuis un an, pas un seul jour oîi Ton ne m'ait dit à Lucques, à Venise, à Florence : — C'est bien, Honorio ; poursuis, travaille et reviens. — Oh I l'on aurait dû me dire : Va-t'en.

Sa main laissa tomber l'instrument sur le parquet. Il recula sa chaise par un mouvement violent. La secousse qu'en reçut la lampe scellée à la table ranima sa lueur mourante ; elle grandit comme une lave, et alors rayonnèrent visibles la pâleur de spectre em-

preinte au front de Touvrier, et ses cheveux rares et droits sur le sommet, et cet œil de feù dur et fermé à demi» qu'où ne rencontre que dans les cadres sombres du Caravage. Un désespoir ardent, inflexible, plus encore qu'un smtiment amer de mélancolie, dominait cette mâle étude. Dans cet homme se révélait tout UQ art, un art profond, blasé, livré à lui-même, plein d'acharnement et de regrets, d'irritation et de feu. Pour un peintre, cette nature de jeune homme avait déjà sa vieillesse : les os de la face étaient saillants, la tête lourde, amaigrie comme celle d*un Christ douloureux de Giotto. C'est qu'aussi depuis quelque temps, Honorio était triste, que ce corps chétif devenait ruine, que cette âme de feu se mourait. Jaloux dg reproduire par la ciselure les merveilleux chefsd'œuvre des grands maîtres, il maudissait souvent la perfection de ces travaux primitifs, travaux de naïveté, de patience et de foi ; il mesurait alors son impuissance à son désir, et il se croyait indigne d'eux, lui si jeune, et déjà tout d'intelligence et de vérité, amoureux jusqu'au délire de ces hommes de tradition et de génie.

Dès l'âge de dix-huit ans, il avait couru l'Italie, allant et ramassant tout ce qu'il pouvait glaner, tout ce qui pouvait relever l'art et le rendrç à sa mission.

A Bologne, auprès des Pérugin, des Raphaël et des Jean d'Udine, il avait lu avec orgueil le nom de Frûneia Ftancescéy à te fois graveur et peintre, et

dont tous les cadres portent le seul mot aurifex, comme s'il o'eût jamais tenu à honneur que son titre

Honorio enfant, fionorio élevé par les soins de l'atchîduc, oncle du marquis, s'était choisi lui-même cet état, qui d'ordinaire est un métier, afin de s'en faire une étude. Il ne vivait plus que du passé, des vieilles histoires^ des vieux maîtres; Gêné dans ses goûts, insouciant d'émeutes et de partis, il avait quitté sans regrets une ville de plaisir, livrée à ses jeux de courtisane, bruyante et parée, — pour aller frapper en pèlerin aux portes des cloîtres, s'isoler à Ravenne, à IPise, et rentrer, un mois ensuite, comme un Arménien ou un Juif de retour.

Mais ces voyages n'avaient produit qu'une exalta* tion plus grande encore. Comme il portait seul la flamme, seul il en était brûlé. II passait des jours à considérer une perle, une statue^ un ciboire; il ne pouvait s'arracher aux livres, aux bas-reliefs, aux médailles ; c'était une condition de sa nature d'admirer et de n'oser produire. Il attendait peut-être un autre siècle pour cela.

— Oh I s'écriait-il en soulevant parfois sur sa table quelques pierreries de femme, ils croient que c'est là tout notre art. Travailler pour les hommes, jamais pour Dieu I Jamais de jaspe au calice du prêtre, jamais de festons d'ange à l'encensoir, jamais de ces pierres qui semblent tombées du ciel, avoir Tazurde leurs reflets. Tout ce qup je fais est maigre, honteux et petit,

i08 LES SOIRÉES DU LIDO.

II ajoutait , en fixant le médaillon de Benvenuto Cellini, suspendu au bras de cuir de sa chaise :

— Et toi aussi, maître, ils t'ont appelé longtemps un faiseur de boucles d'oreilles I Puis tu t'es misa leur tourner des patènes, des vases pour les papes et les Médicis, des coupes à Dieu, des verres d'orgie à son nom; je le sais : mais tout cela était beau, ingénu, sublime I Malédiction sur Honorio, qui n'est pas né dans ces jours où Paul III et Clément YII te pendaient leurs ordres au cou et baisaient ta main d'orfèvre I Malédiction I car ce temps était le mien I

11 baissa le front et croisa les mains devant sa table. Quelques proclamations militaires adressées aux Milanais par la république française couvraient ses instruments de travaiJ.

— C'est cela, dil-il en cherchant à lire d'un œil égaré ; ils sont venus les temps de misère ; il ne manquait plus que ces Français ! Ils vont faire main-basse sur nos chefs-d'œuvre, nos vieilles toiles, ces saintes études de Tart ; il vont fondre nps portes de cuivre, ûos ciselures frêles et belles, nos bas-reliefs, lePersée peut-être.... car ils entreront dans Florence, ils iront partout, vrai fléau I Ce matin, n'ont-ils pas tiré à la cible sur le tableau de Vinci? Ici, ici-même I Et nos trésors, nos églises....

— Noséglisesl ohl jamais... Dieu veillera!... et à défaut de Dieu, moi, s'il le faut.

11 étouffa un rire élrange après ces paroles,

— Il y a longtemps, longtemps que je rêve à cela..

LA BAGUE DU MARQUIS. i09

Malheur à ces étrangers! à cet homme de guerre qui signe ceci I dit-il en prenant la proclamation. H usurpe tout^ jusqu'à Torthographe italienne de son DomI

Buonapartel

Et il brûla le papier au feu de la lampe...

— C'est moi, ce sera moi, poursuivit-il plus agité que jamais. D'ailleurs il n*y a pas de crime dans cela, il n'y a pasde crime... Peut-être pourtant... Oh non I non, mille fois, cela est bien. Le pape n'a-t-il pas absous Benvenuto Cellini devenu meurtrier? J'ai lu cela... encore hier... à cette page... oui, à cette page...

Il tourna violemment un feuillet du mai\ucrit, et parcourut les lettres ayant Tair d'en peser le sens. Un combat intérieur brisait cette âme. Qui l'eut vu ainsi, frémissant et penché sur cette page, eût pensé à l'un de ces pâles seigneurs ouvrant, par ordre de Charles IX, un livre empoisonné de Cosme Ruggieri.

— J'irai I cria-t-il enfin ; j'irai I

Et il sortit prenant sa lime, qu'il cacha sous son manteau.

III, — SCURULO.

"^ A part le fanal allumé à l'a^ngle de la Piazza, et quelques lumière» dansant encore à travers les planches des cafés, — rien ne sembait se mouvoir dans

tiO LES SOIRÉES PU LIDQ,

cet espace, Aucune ombre, aucun pas, sur les grandes dalles liseréeç de raies de cailloux. Bonorio, qui marchait de ce côté, retenait lui-même ^on souiïle, s'arrêtant parfois, puis avançant— jusqu'à ce que sa inaia eût saisi la rampe en fer d'un perron de quelques degrés, perron obscur à l'un des bas-côtés da l'église, ^ et alors il se hissa tout d'un trait jusqu'à la porte de cuir, qui lui donna libre pasage.

Il se trouva aiiasj d^na l'intérieur de la basilique du Dôme,..

Certes, à cet instant, pour tout autre œil que le sien, la transition de la nuit du dehors à cette nuit plus nombre et plus solennelle aurait eu son charme secret de terreur, son parfqm religieux tie mystère. La teinte déjà noire des boiseries masquées par le maîtreautôl semblait monter et se répandre avec l'ombre sur les admirables pilastre^ chargés de niches, sur les galeries aux découpures tudesques, et jusque sQr la voûte ; peinture étrange, mouchetée dans sa longueur d'arcs-boutants et de roisaces. Un reste d'encens gris et lourd passait comme un nuage sur le grand rideau rouge qui couvre les vitres du fond. Les deux colonnes, granit d'un seul bloc, qui gardent l'entrée, avaient l'air de deux sphinx d'Egypte qui se lèvent las d'être accroupis. Quelques rayons égarés venaient se poser pourtant, en forme d'auréoles, sur les statues des évêques, ce concile d'argent qui pare le chœur. Impossible à cette heure de distinguer les chapeaux rouges de cardinaux pendus à la voûte, les ciselures des

LA BAGUE OU MARQUIS. ili

chaires et les cénotaphes des bourgeois. Le baptistère et les tombeaux, les peintures et les chapelles» se per^ daieQt eux-mêmes dans cette nuit.

«•-* Uu seul endroit, — • un seul brillait de son éclat ordinaire ; c'était au milieu de la basilique, le soupi* rail eu vitrage sous lequel repose le corps de saint Charles Borromée.

La couronne de lampes qui rampe en festons au dessus de cette chapelle souterraine, connue sous le nom Sçuruht brûle jour et nuit, mourante et pâle, Qommt celle d'un calvaire. Une grille en losange couvre la vitre, qui s'obscurcit chaque jour^ et laisse voir i peine aux curieui^ les reflets de pourpre des tentures de rintérieuf. Cette voûte, appui contre lequel vient s'agenouiller la foule, est d'ailleurs semée d'aymones qui gênent la vue. C'est un tronc public où tombe la monnaie du pauvre, ^celle du riche, un bouquet de jeune fille, un rosaire de matelot; -^ et, tenea, — c'est surtout là que viennent prier à midi ces belles Milanaises qui ont fait du voile une n^antille, et de leur œil un éclair. Un iils de Beppo se ferait chrétien, ne fut-<ce qu'à les voir prier 1

Hais de cette église ffonorlo ne vit rien, rien de son prestigieux vaisseau, rien de ses grandes ombres, rien de ses anges perdus dans les frises, pas même le pavé roux et sombre où son pied glissa comme sur une pente Inelipée.

Au seuil, il ne toucha pas le l)énitier ; il ne baisa

lis LES SOIRÉES DU LIDO.

pas la croix de cuivre clouée au mur, usée, comme celles de Rome, par les lèvres du pèlerin.

Peutrêtre eût-il chancelé pourtant s'il eût pu voir le tableau des trois Hébreux perçant une hostie dont jaillit le sang ; mais il ne demeura pas, il passa outre; il marcha droit à la chapelle; il toucha la grille du souterrain de saint Charles.

Et là seulement, devant cette porte, il s'arrêta

Non qu'il espérât la trouver ouverte, comme celle de l'église; non qu'il dût appeler quelqu'un ; — car il tira de sa poche un mince couteau d'ouvrier» l'appuya au pêne, et fit sauter la serrurej — ensuite il referma la porte sur lui; et, profitant du jour que lui laissaient les barreaux, il replaça lentement les clous et les vis avec sa lime, de l'air d*un tuteur espagnol qui ferme sa maison à lui, — défiant' et soupçonneux.

Cela fait, il commença à descendre dans l'ombre, une ombre épaisse^ humide, une ombre de caveau, — ' mais les mains de l'orfèvre ne tâtonnaient même pas le marbre; il semblait connaître cette nuit, les angles et d^rés de cette chapelle, tiède encore de l'odeur des cierges et de la myniie. Il tourna quelque temps, reprit et rompit la ligne circulaire des murs, revint sur ses pas sans s'être trompé, et heurta tout d'un coup une lourde tenture. Les ténèbres étaient

Ce mouvement lui fit découvrir on point lumineux, oui se balançait sur les franges d'or de cette portière.

LA BAGUE DU MARQUIS. iiS

Il ne put douter que ce t^ fût la lampe du soupirail. Il mettait enfin le pied dans la chapelle; — il poussa le velours, et se vit à quinze pas de la châsse...

Tous le savez, rien qu'à ses murs cette chapelle de saint Charles Borromée atteste assez le magnifique respect d'une croyance, la prodigalité d'un culte, Torgueil solennel de toute une ville.

On dirait que, pour ce seul tombeau, a été faite cette église : c'est un ostensoire renversé, tant cet or brille et tourbillonne aux feux de la torche. Les miracles du saint coulés en lingots, la soie et les basreliefs, les tapisseries brodées avec sa devise humili" tas! (singulière devise sur cette pourpre!) tout cela est éblouissant de foi, de travail et de dorures. Rien du sépulcre égyptien aride et sombre, rien de la couche de pierre d'un chevalier, — bien plutôt le lit de parade d'un Médicis ou d'un Strozzi.

Au milieu pourtant il n'y a qu'un simple autel, un autel qui semble déparer tout ce luxe. À cette heure de nuit surtout, et sous le reflet de cette seule lampe d'un rouge terne, — celui qui verrait cela ne croirait toucher qu'un sépulcre obscur, un simple bois.

Mais Honorio avait habité Milan, Honorio s'était vu admis vingt fois à la démonstration de cette châsse ; — il savait, lui, que ce pan d'autel pouvait s'abaisser, que ce couvercle informe avait un trésor ; — tout cela, il le savait, et depuis six ans peut-être... Six ans de pensers amers, de soupirs ardents, d'envies sacrilèges I

iU LiB BOIHÉËB Dtl LtDO.

Ge fut sans doute cette idée qui lui fit doubler le pas -^ et toucher le ressort secret de la châsse.

Le bois s'abaissa, et le sépulcre eu Cristal de Tar^ cheyêque se découvrit*.

Alors seulement le pâle orfèvre frémit» ses genouï furent tremblants^ et il porta son pas en arrière»

Un bruit de serrures Tavertit en ce moment que l'on fermait au dehors Ite portes de Téglisé; -^ Il vit que c'en était fait.

Et comme un homme qui doit accomplir son œuvre, il observa silencieux autour de lui. La mèche qui luttait encore au bec de la lampe répandait sa clarté de tombe à l'endroit opposé à l'autel» éclairant à peine ce dernier de reflets ingNits et pauvres; l'orfèvre res^ tait ainsi dans la demi-teinte : il n'avait rien à cfaiD-" dre du soupirail obstrué d'offrandes ; il savait d'ailleurs que son manteau, de même couleur que la tenture, le sauverait. Il se pencha donc haletant sur le sépulcre...

Au premier abord de ce merveilleux tombeau, c'est un océan de nacre, de cristal, de saphirs. A ces exvoto de princes, à ces ciselures de Cellini, à ces agates d'Orient, ces cœurs massifs, ces madones, vous êtes loin encore de demander un contraste; vous ne Voyeï là qu'un buffet de perles, une ruche de terreaux mille abeilles d'argent. Hais quand ce charme pbos^ phorique se calme un peu^ que vous suivez^ ube li^e noire , ~ alors seulement vous découvrez un cadavre...

Le cadavre d*un saint archevêque, de Charles Borromée l'apôtre, l'homme au calice de bois, qui sauva Milan de la peste ; — regardez bien, il est là, au milieu de tout cet or; son corps d'abbé dort sous cette châsse, ; — banderollé, noirâtre ; -— une momie, à force d'être des8écl\é 1

Aussi quand Honorio Tenvisagea; car ce fut lui, lui tout d*abord qu'il chercha (cet homme n'avait qu'une pensée), — tout Son corps défaillit, et sa main retomba froide. Ce crâne brûlé du saint, ce front, plus noir qu'un front d'Afrique, ces bras tatoués des vers, ces yeux si creux dans leur orbite, le glacèrent d'épouvante. Le squelette de Charles était encore paré des saints habits; la mitre cerclait son frotit. t^eu à I)eu les refléta brillants d^azur et de feu semblaient s'être éteints autour de lui pour he toucher que son corps, pareils aux langues de feu qui se partagèrent sur les apôtres. Puis, comme la lampe se mourait, l'orfèvre ne distingua bientôt plus que le buste de Borromée, et sa main droite posée encore sur sa crosse.

Même, enfin, Téclair de la flamme sembla se con*^ centrer seul sur cette main couverte d'un gant violet» Ace gant brillait une bague...

A genoux alors^ Honorio se vit prêt à pousser un cri de joie. — Honorio, qui interrogeait lui-même ce spectacle depuis un quart d'heure, jugea que tout n'était rentré dans la nuit que pour l'encouragement de sa folie» L*orfëVre suivit la suite du rayon sur celte

ii6 LES SOIRÉES DU LIDO.

bague, auprès de laquelle tous les lapis-lazuli, les jaspes sanguins et les agates n'étaient rien. — Imaginez un incendie, une lave, — car cette pierre s*embrasait alors de tous les feux agonisans de la lampe. Ses aigrettes dardaient l'éclair.

Et il fallait d'ailleurs que le prestige existât aussi manifeste, pour que Honorio tressaillît, — lui qui la voyait ainsi depuis six ans, fui qui avait suivi vingt fois des Anglais et des curieux pour la dévorer de sod œil d'autour I

Cette bague était un présent de Philippe IV. Le feston d'anges mince et délié qui l'entourait était l'œuvre de Cellini. Pour le pauvre, homme de foi, c'était Tanneau qui avait dû chasser la peste ; saint Charles avait élevé sans nul doute ce diamant sur la grande ville, et le fléau avait cessé ! Pour l'orfèvre jaloux de son art, c'était le désespoir de toute une vie. Atteindre à cela était blasphème, l'arc-en-ciel seul semblait poser sur cette bague. Cette bague était l'enfer d'Honorio.

Cette fois il n'hésita plus ; il avança la main et monta sur le degré ; — il touchait déjà le cristal da saint

Un pas sourd et un frôlement voisin, pareil à celui d'une robe de soie sur les dalles de l'escalier, lai firent tourner la tête.

Le bruit se rapprochait, bien que plus faible et plus lent

L'orfèvre n*eut que le temps de se blottir derrière

Tautel, en ramenaot sur lui le rideau de cet angle obscur.

Au souffle glacé qui suivit et fit mouvoir la mince draperie, il reconnut que quelqu'un venait d'entrer.

Et alors, cloué contre la muraille, ii attendit, cherchant à donner un faible passage à son œil...

Il n'y eut d'abord aucun son nouveau. L'apparition s'arrêta, puis sembla faire rapidement l'examen de cette chapelle. Honorio profitant alors de l'une des fentes du rideau, reconnut une robe\le sacristain.

Ce qui acheva de l'étonner, c'est que ce personnage portait un masque. L'orfèvre ne pouvait s'expliquer ce déguisement, plus étrange encore chez cet homme que sa présence. Le fantôme inconnu parut d'abord surpris de trouver le panneau de la châsse abaissé. Mais il ne perdit pas de temps, il monta sur Tautel, et s'y accroupit à deux genoux.

Honorio voyait tout cela...

Ensuite, sans examiner avec attention la bague que le saint portait au doigt, — comme l'orfèvre avait fait, — cet homme tira sur le champ un petit poignard, et souleva le panneau en cristal de roche avec une soudaineté merveilleuse...

Les cheveux dressèrent au front d'Honorio...

L'homme n'hésita pas^ et fit glisser le diamant du gant de l'archevêque. Puis il parvint avec]des efforts inouïs à l'extraire, au moyen de sa lame, du cercle d'or de la bague. Il rit sourdement, car il triomphait...

118 LES SOtftÉES DO LlÛO.

Hûhorio allait Crier, lorsqu'il vil le masque prendre un brillant fauxj et le poser à la place du tyrai.

La sueur baigna ses joues. — tl reconnut le diamant qu'il avait fait pour le marquis...

En un instant ce derhier avait l'eplacé la bague au doigt du dort, relevé le panneau de verre, et souMé la lampe...

L'orfèvre demeura dans ia plus complète obscurité.

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