‹ Le pauvre diable;Chapitre 25 sur 40 · IV. — LSÎPACtE · texte numérisé non relu

IV. — LSÎPACtE

Le lendemain au soir Ricca de Gonzàne quittait Hîlan. Nullement soucieux d^émeutes, il put ènleiidre toutefois dans cette nuit le tocsin des îues, le Happel des tambours; et les clameurs des contadini voisins proclamant partout la révolte de t^avie.

Si Buonaparte, alors à Lodi, n'était venu soutenir la résistance du général Despinois, l'insurrection marchait àMantoue. Mais^ outre ses mesuresde guerre, il eut soin, en rentrant, de se faire précéder par l'archevêque, pauvre vieillard de qiiatrç-vingtà ans, un Tiscoliti, — qu'il forçait ainsi à marcher devant son glaive, comihe il fit plus tard de Pie Vl, — tant cet homme avait parfois besoin du prêtre, lui qui traitait si fier avec

Le marquis s'exila donc pour quelque temps. D^ail'^

LA fiAGUB Dt IIARQUIS. il9

letirs il avait pour cela de ces motifs qui ne manquent jamais aux fils de famille. — Une parenté nouvelle d'usuriers et de prêteurs menaçait déjà son blason ; — puis il fallait bien qu'il vît Lugano» Isola Bella, Florence; — que sais-je? — car il était répandu, honoré même, là où il ne résidait pas : on le prenait pourun de ces seigneurs qui continuentles Magnifiques de Venise. Aussi lie voyagea-t-ll pas moins de trois ans, vrai touriste à Veau de fose, homme de guitares^ d'album et de Pharaon ; — Italien avant tout, — partageant son iemps entre la sieste et les femmes, ne brusquant pas, sachant attendre, et ployant un cache* mife de donna comme un commençant.

^ Et aussi, -^ pour cela, ■-»- l'hotame le plus envié, le plus couru, le plus sûr de lui, le plus cité qui ait namais posé le pied sur le pont du Saint-Esprit, ^^utile de dire que tout ce temps Gonzane garda sa bague. La bague fut tour à tour l'hypothèque d'un juif, d'Une duchesse^ d'un banquier de Rome, ou d'une fille de Naples. Ricca la regardait comme son étoilCé Par elle il gagnait au jeu, pat elle il avait des femmes et des palais pour deux mois, puis il soufilait en magiciet) sur tout cela» les marquises disparaissaient, et alors c'était DonJ|i|n^s'attaquant aux petites filles en robe de bure^ Juan le roué ôtant ses mouches, et ne gardant que ses madrigaux d'Espagne pour la femme d'un jardinier. Le marquis séjournait fort peu dans chaque ville, et se montrait du reste fort difficile en fait d'amis. Lorsque Targent lui manquait, c'était

à grand peine qu'il s'adressait à un orfèvre, et lui confiait son joyau ; mais son nom de Gonzane, son nom de marquis, le rassurait; — l'invasion française, qu'il trouvait partout sur sa route, lui donnant d'ailleurs d'excellentes excuses au besoin. Si quelque vieux joaillier s'étonnait de lui voir un diamant de si belle eau, il nommait tantôt une petite ville de Sicile, à laquelle il prétendait l'avoir acheté lui-même, ou un général français, des mains duquel il avait dégagé cette perle de la conquête.

La brusque arrivée des Français dans tous ces duchés favorisait du reste étrangement cette vie de fard et de ténèbres. Riccaavaltraird'unfou^ bien résolu à ne rien laisser à l'ennemi ; puis, quand ce dernier arrivait, il n'y avait pas cassine ou villa dont le marquis ne se constituât l'hôtelier pour les Français ; il leur prêtait ses maîtresses, tout en n'aimant pas la France; et il revenait dans les clubs, conspirer contre elle au besoin. Toute l'existence de cet homme pouvait se traduire par ce seul mot : oubli. .

L'oubli, ce fou du cœur, chargé d'étourdir le remords 1

Pourtant il pensait parfois à retourner à Milan. Quelques tumultes survenus à Trieste déterminèrent son départ. Depuis sa disparition, de nombreux procès ourdis avec soin contre lui l'avaient privé du peu de biens qui lui restaient. On lui contestait ses titres à la succession embarrassée d'un aïeul. Pour combler ce deuil, une chanteuse, premier sujet, acharnée à lui

LA BAGUE DU MARQUIS. iSi

depuis trois mois, et qui, pour ne point le perdre, le ramenait elle-même en poste, réclamait auprès de lui le paiement arriéré de quelques dettes d'honneur.

Ricca, plus soucieux que jamais, eut peine à croire, en revoyant Milan, que ce fût là sa patrie. La ville était noire et silencieuse ; une. ville qui en a fini avec la guerre et s'est soumise; — une ville qui n'attend plus rien. Ricca de Gonzane ne put toutefois refuser un logement chez sa chanteuse, mais il lui répugnait singulièrement de se rencontrer au Corso et à la Scala. Son but était d'ailleurs arrêté ; il voulait en finir avec l'ennui ; — je n'ai point dit le remords : il voulait vendre sa bague.

Une fois rentré dans Milan , Tanneau pesa comme un cercle de plomb à son doigt. Le premter jour même il rôla; il venait de repasser devant le Dôme. Il avait revu la grande façade si blanche à la lune, revu la statue de la Vierge, et à l'entources mille hirondelles regagnant leur nid de marbre ; — pauvre république d'oiseaux abritée sous le manteau d'or de cette Madone d'Italie. Il avait assisté de nouveau à tout ce silence de la nuit, franchi peut-être par la pensée le seuil de l'église, — le seuil du crime. Puis tout à coup, rirapie I il s'était repris à rire et à fredonner un refrain de taverne :

Di tante fiasche Tutte ben p;ene, Affanni e jxne Lungi damel

ift LfiS SOIRÉES DU LIDO.

— Rt qui (e sait» d'ailleurs? disait-il en finissant le couplet..

Marûbomt ainsi le second jour, il prenait pourtant le chemin d'une êtrada obscure, rencontrant à peine quelques figures, et rabattant son manteau quand il se croyait menacé d'être reconnu.

Ce que le marquis allait faire dans la direction em^ brouillée des rues qui bordent la Croce di Malta, — lui seul en avait le secret. -— Contre sa coutume, \\ y avait réfléchi toute une nuit. Sur l'intention qu*il avait manifestée la veille, devant son hôte, de se dé^ faire de quelques bijoux, on lui avait indiqué la demeure d'un brocanteur grec, exclusivement occupé de ces sortes de rachats, et qui, pour les diamants seuls, proposait parfois des sommes énormes. Ce singulier acquéreur n'avait cependant qu'une cave pour logis. Ricca se trouvait déjà devant les barreaux de fer en losange de cette maison fumeuse et sale, quand il arrêta machinalement sa main au heurtoir.

C'était par un jour tiède et pluvieux. Les persiennes de sa façade étaient fermées. Ricca comprit de suite que ce eaveau devait aroir tme autre entrée ; et, en effet, en tournant quelques marches il se vit bientôt dans la nuit la plus épaisse, jusqu'à ce qu^un lourd battant de porte eut crié, et que la toux sèche d'un homme eut répondu. En même temps un large soufflet de forge rendant son dernier souffle à la braise, fit voler sa gerbe de flamme* sur ce réduit. Ricca de Gonzane entra :

LA BAGUE DUtlARQUIS. iSS

— Grec, dit-il, je viens te vendre un diamant

La main velue qui prit la sienne l'attira sous le rayon qui tombait de la rue même dans cette cave. Hais le marquis gardait son large manteau, ses cheveux seuls l'ombrageaient de boucles épaisses.

— ^ Donnez, dit une voix qui ne semblait avoir passage qu^à travers l'angoisse et le frisson, une voix de squelette plutôt que d'homme. Excellence, est-ce une bague, une pierre? Prenez ce siège.

Le marquis put distinguer à peine une escabelle de cuirs à clous jaunes, semblable à celle que Téniers donne i ses Flamands, dans un fond noir et terni. Il s'assit pendant que Thomme poussait sa table sous le rayon lumineux du caveau.

^^ Toilà, dit Gonzane en jetant Fanneau sur le tapis^

— J'en veux un million I. ..

L^homme n'entendit pas , ne pesa pas même la bagué ; il la confronta de suite au foyer du jour (son atelier étant fait comme celui de Rembrandt).

Tout à coup il fit un bond du haut degré où il s'était cramponâé, un bond de chakal.

Ricca de Gonzane recula ; il était pâle. La figure de cet homme avait produit sur lui l'effet de l'é-^ clair.

— Seigneur, reprit l'homme tranquillement, la bague est fausse.

— Fausse 1 vous n'y songez pas !

— Oui, fausse, puisque la seule véritable est ici ;

— la petite véritable est celle de Charles Borroméê*

Le marquis put voir dans ces ténèbres briller un œil plus flamboyant que sa bague.

Il reprit d'un ton fier :

— Vous êtes bien ignorant, maître; je tiens ce brillant du noble duc d'Albano.

— Je vous le répète, seigneur, dans le monde entier il n'y en a qu'une, une seule. — Et il faudrait alors, dit-il en baissant la voix, que votre duc d'Albano l'eût volée.

— Insolent 1 — et qui dit cela?

L'autre reprit encore plus bas :

— Oh ! ne criez pas, seigneur ; un duc d'Albano peut, comme un autre, avoir son projet de vol. Il peut se choisir sa nuit, se masquer en sacristain, entrer à pas lents dans une église, et mettre une bague fausse au doigt d'un évêque. Il peut faire tout cela sans bruit, sans aide ; — un duc d'Albano I

Le marquis frissonna de tout son corps.

— Mais, rassurez-vous, ce n'est pas lui, ce n'est point un d'Albano, un d'Albano, monseigneur, qui a fait cela ; c'est un autre, un autre ; — j'y étais, moi!

— Vous y étiez, dites-vous ?

— Oui, seigneur, oui, moi ; moiHonorio. Ah 1 vous me reconnaissez maintenant ?

En même temps il attira de Gonzane vers la lumière. Honorio était pâle, respirant à peine, et serrant la bague avec fureur. C'était bien lui, lui qui s'était fait brocanteur avec cette barbe fausse; iui, voûté parla

fièvre, usé comme une pierre au frottement; lui qui attendait le malin, le soir; lui, trafiquenr depuis ces trois ans, espérant que ce diamant lui reviendrait I en ce moment il touchait la bague, il la baisait ; il était fou. L'avoir retrouvée enfin !

Le marquis restait muet. Il croyait voir un fantôme. Il se ravisa pourtant, malgré ce jour de cave qui lui rappelait celui du souterrain.

— Mais, si vous y étiez, Honorio, qu'y faisiezvous? On ne va pas là pour épier un homme ; l'église

était fermée Il était nuit, et vous n'êtes pas un

prêtre

— Et je n'en avais pas même le déguisement

n'est-ce pas?

— Enfin, pourquoi y étîez-vous?

— Pour voler cette bague aussi I Ricca frémit de surprise.

— Oui, tous deux, — tous deux pour voler : moi, c'est naon rêve d'orfèvre ; vous, votre rêve de marquis 1 — Tous deux pour elle, marquis, tous deux pour la bague. Ah ! l'enfer est juste ; vous me revenez avec elle I Je vous 'retrouve tous deux enfin I

Ricca avait hâte de terminer cette scène. Jetant un ^ regard autour de lui, il vit au jour qui s'élargissait, les parois verdâtres de cfette salle humide, des haillons et des rides sur cet homme; une agonie de misère lente et profonde. Il pensa alors qu'Honorio n'était qu'un pauvre orfèvre, qu'il ne voulait peut-être que de l'argent. — Il reprit d'un air affectueux :

ut LES SOIRÉES DU LIDO.

« — Honorio, écoute^moi. Tu as été éle?é chez mon ODcle^ Honorio I — Tu tiens aujourd'hui son sort dans tes mains. Tu peux déshonorer ses portraits^ ses armoiries. Mais tu ne le feras pas ; non, je te connais trop bien. Et si je t'offre ici de l'argent» dit*-il en tirant sa bourse, ce n'est pas pour acheter ton silence» c'est que je vois que le besoin seul t'a poussé^ c'est que tu soufireSf Honorio...

Disant cela, il avan^it la main vers la bague.

-— De l'argenti marquis ! — de rargent?« Mais Yous riez» dites; ?ous riez? Vous croyez donc que c'est pour de l'argent que je me suis fait sacrilège I Cette bague est à moif elle est à moi» moi seul j'en suis digne; car, enfin, pourquoi l'aveÉ-Tous volée, vous, marquis? Pour en faire de l'orgie, du vid, des femmes; pour la fondre en plaisirs, en lustres, en fêtes ; — pour la monnoyer à un Juif; mais^moi, je la voulais pour elle ; c'est mon âme, ma vie i Pour elle» rien que pour elle I Pour fuer son œil de feu, sa belle crinière d'agate et d'escarboucles, pouf la faire jouer à la lampe sous toutes sesfoceltes» dans ma chambre, seul, bien seul ! Vous riez; *--* vous ne ûoti^ prenei pas cela! Oh! ma bague, ma belle bague I Tous me donneriez tout, marquis, fût-ce l'anneau du doge; jamais I

— ^ Mais, enfin» que prétends-^lu T

-^ La bague» marquis, la bague I il me la faut I

— Insensél y penses--tu? Mais je puis te perdra» moi ; car , enfin » je puis dire aussi que je t'ai

yûf —-que tu as forcé la grille pour entrer, — que tu avais la main près Tautel. — Je puis le dire, sais-tu?

— Gela est vrai, marquis, mais je ne Tai pas volée; mais je n'ai pas monté sur Tautel, moi; je n*ai pas désenchâssé la pierre; je n'ai pas touché les doigts du saint. — Je voulais être sacrilège, et vous, vous Taves été. ^^ Donc, marquis, vous appartenez aux hommes, — moi, je n'appartiens qu'à Dieu. Je ne suis pas entre vos mains, mais vous êtes bien dans les miennes.

— Honorio, tu oublies que je suis puissant I Si je ne puis me sauver, je puis te perdre I On me croira suir mon seul témoignage ; je prouverai...

— Non pas, monseigneur, non pas, vous n'en ferez rien ; car» après tout, qu'importe que je sois livré, que je meure ! — On dira le soir à la Piazza, Honorio est mort; Honorio, le pauvre orfèvre I et rien de plus. -^ Hais que le fils d'un Gonzane» que le marquis Ricca soit fusillé par des Français, et pour vol.*. oh 1. alors on ne rira plus, monseigneur ! on ûe rira plusl

— Et tu me prends cette bague?

— Je la reprends, dit Honorio avec fureur. Elle est à moi, marquis, — vous m'avez volé mon vol I

Un sourire d'astuce effleura les lèvres de Gonzane^ Au fait, pensa-t-il, pourquoi pas? Il avait repris son calme. Honorio, dit-il en riant, un lancier français et moi avions à Grema la même maîtresse. Nous parta-

gâmes. — Ce qu'il a fait pour une femme, faisons-le pour cet anneau. — Ainsi donc, Honorio, partageons.

Ils tenaient tous deux les coins de la bague.

— Mais qui l'aura le premier? Moi, ce sera moi, marquis ; vous la possédez depuis trois ans.

— Au sorti dit Ricca.

— Au sorti dit l'orfèvre, et il étouffait un rugissement de lion. |

Le signal convenu, il prit une balance de cuivre, et jeta une monnaie deLucques en l'air.. • Le sort fut pour le' marquis.

— Encore à moi, ma belle bague !

— Encore à lui ! Honorio se frappait le front. Le marquis s'éloignait déjà.

— Non pas ainsi, marquis; et le contrat? Il faut que nous fassions ensemble un contrat, noble seigneur I Puisque le sort vous sert si bien, profitez-en. — Pour trois mois seulement, trois mois, — à vous cette bague ! — Passé ce terme, je l'attends.

Et Ricca put voir ce qu'il n'avait pas jusque-là remarqué, — un couteau que l'ouvrier repassait négligemment sur sa main.

— Soit, dit le marquis; signons.

Ils signèrent tous deux sur le feuillet d'une Bible. Honorio fit une croix à la muraille.

Ricca sorlit.

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