Y. — MA^DEMOISELLE DE RETNE
Il arriva, à quelques semaines de ceci, que le Corso fut splendide, — un Corso de novembre pourtant ; — mais le soleil dorait les croisées et les treilles jaunes de la grande rue, les draperies couraient aux corniches, les femmes aux balcons,. — les voiles noirs et blancs se croisaient avec des bérets à la dernière mode de France, et les cheveux bouclés en repentir avaient suivi l'invasion jusque sur le cou de trois marquises. Puis, dans l'avenue, — une avenue pareille à celle de votre Longchamps, — c'était une iroUata de calèches et de landeaux de tout genre, un chaos de valets poudrés, de Russes et de généraux républicains, de comtes toscans et de séminaristes à cheval. — Je ne parle pas des marquises, clouées à leur portière, ce jour-là, comme des figures de Yandick à l'or de leur cadre.
Bien que l'hiver avançât, la brise, plutôt lourde que vive, jetait son parfum tiède à tous ces airs de tête penchés et lascifs; les femmes étaient parées comme au bal, les hommes aussi guindés dans leur habit qu'un académicien délia Crusca dans son sonnet. La £le avançait et reculait, mordant le sable de son rouage monotone ; — les éventails parlaient au soleil, les mouchoirs étaient en jeu ; — tout ce monde
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plaqué de fard ne craignant pas de fondre au jour^ — empressé qu'il était de prendre sa part de ce dernier ciel d'automne, de voir à ses pieds les guirlandes vivantes de la foule, et, sous les arbres du Cours, ces groupes plus obscurs d'amans et de curieux^ pareils aux manteaux lointains qui se promènent dans Miéris.
Malgré tout, ce jour-là, jour consacré (c'était celai de Saint-Charles), la promenade se ressentait de Vmsoupissement religieux et de la contrainte qui arait suivi la fête. La procession si belle, avec son murmure de cloches et de voix, était rentrée ; les pénitens gris avait fait place aux belles comtesses, et aussi, pour cela, dans chaque voiture, les missels aux gros fermoirs, les petites croix, les rosaires scintillants aux genoux des dames, donnaient à leur vertu une teinte de dignité et de défense : — la galerie des cavaliers servans était donc froide, regrettant cent fois sesdemimots et ses œillades à la lune, et prête à maudire ce jour, si solennel qu'il en devenait fatal.
Tout à coup, et par bonheur, le ciel changea ; le ciel parut prendre en pitié cette étiquette de Tennui. Le vent fit sifQer les feuilles, et de larges gouttes tombèrent. Plus d'un amant s*abrila dans un laadeau, plus d'un cavalier chercha refuge dans l'bdtel de sa marquise. L*orage était venu à flots, une vraie pluie d'Italie; — les éclairs sillonnaient tes vitres de tous les carrosses : — on entendit alors des crit violents.
Puis un cheval (de moyenne taille, harnaché à l'a-
rabe, avec son ëtrier rouge pendant et rompu, s*arrêta tout d'un trait, les naseaux fumans, devant un bristka dont le cocher tenait encore les guides»..
Au bond de l'animal, le maître de cette voiture s'était élancé assez à temps pour soutenir ou protéger la chute d'une jeune fille en amazone, qui n'avait auprès d'elle qu- un domestique âgé, à livrée noire. Les bouffées de pluie qui fouettaient son visage avaient presque ramené les boucles de sa chevelure sur des yeux demi-fermés.
Bieoa eut toutefois assea de temps pour analyser d'un coup d'œil tout le charme de cette figure. Après un mot au domestique, qui se rangea près la portière, tenant en main l'autre cheval, *^ il se hâta de faire placer sur les coussins du bristka la délicieuse viotime de cet imbroglio tout espagnol. La jeune fille semblait à peine remise de son effroi : tout d^abord elle leva sur lui son grand œil bleu, comme un enfant qui sort d'un rêve. Vous eussiez dit une pâle vignette de Thompson. Puis elle se recula tout à coup dans le fond de cette voiture.
-— Mon Dieul reprit-elle, où est Dick?
Dick chevauchait, le bon vieux serviteur, à la portière de l'équipage, de l'air, d'un bourgmestre qui e&* corte une princesse.
— Et vous, monsieur T.. .
Elle s'arrêta» posa les mains sur son bandeau de cheveux ^blonds, el avançant ses lèvres roses, interro* gea le marquis d'un air suppliant. C'était une de ces
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belles âmes de femme qui se confient à la prière en cas de doute, et Ricca de Gonzane en ce moment Peffrayait presque...
Le marquis, pour sa rentrée au Corso, se trouvait vis à vis de l'un de ces hasards délicieux pour un roué du grand ton, — Téclat prochain d^une aventure et le profit tout égoïste d'une conquête. — Mais,
I il faut bien le dire, Ricca, homme de vanterie et de fard, raffiné de drapes et de rencontres, demeurait
Uoumis cette fois à tout l'empire imprévu d'une sensation. Cette belle jeune fille avait peut-être une protection dans son silence; son corps ainsi ployé semblait souffrir ; d'ailleurs cette haleine friucbe et pure demandait pour elle grâce et merci comme une fleur. Ricca fut donc encore plus étonné qu'ému^ plus réfléchi qu'imprudent. Un instant, je pense, il put bien par la pensée se faire le ravisseur paisible de tant d'innocence et de jeunesse; mais à quoi cela le menait-il? Il lui fallait un but, une pensée. Sa vie d'illusions n'était plus; — Ricca mettait le caprice dehors quand ce dernier n'entrait pas chez lui brodé, public» scandaleux. — Celait le joueur aux prises avec la chance : il calculait son gain et son hasard. Convives blasés qui finissent par l's^alyse, vertueux étranges qui s'arrêtent parce que leur vice n'aurait pas d'écho.
Toujours votre homme, ô Mozart I Juan se donnant le bal, — voulant un orchesbre el des danseurs quand il déshonore, à deux pas de là, une paysanne de seize ansU..
Toutefois Kicca était sombre; peut-être qu'à cette heure seulement il sondait un pareil abîme. Était-ce cette découverte si triste, ou une aveugle confiance en l'avenir, qui amenait un sourire douteux à ses lèvres 7 Moins que toute autre la jeune fille aurait pu se l'expliquer.
Tout ce qu'elle voyait de Gonzane, la pauvre enfant 1 était sa tristesse, ses yeux pensifs et sa pâleur d'ange déchu, toute perfide et belle encore.
La voiture s'arrêta.
— Ici I cria Gonzane en envisageant cette maison ; ici I mais c'est là que reste Honorio I...
Il cherchait de l'œil l'entrée de ce caveau sombre.
— Nous n'avons ici qu'un pauvre marchand grec , — un brocanteur, je crois, — reprit la pâle jeune fiile s'appuyant au bras du marquis; — et qui ne peut aller loin.... — Il s'obstine à vivre seul, — et si nous ne lui faisions porter du pain.... Mon oncle dit que ce n'est pas un Grec. Toujours est-il qu'il sort pourtant depuis quelques jours ; et tenez.... cette ombre....
Maria de Reyne se trompait; l'ombre qui s'avançait vers eux dans cette ruelle obscure, près la porte verte, que Ricca reconnut de suite, s'effaça devant la lueur d'un falïot, pour faire place à la figure inquiète du bon abbé, alarmé de ne point voir revenir sa nièce. M. de Reyne, malgré sa goutte, avait descendu l'escalier comme un jeune homme. Le vieillard embras-
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fiait avec effusion sa ehère enfant, et ce ne fut qu'en la voyant pâle qu'il détourna son regard aur rbomme qui l'accompagnait*
*^ Voici mon sauveur, -^ dit Maria, après quelques mots sur l'accident de la promenade.
— Et une vieille connaissance, continua de Gonzane. Ne vous 8ouvient«*il plus, monsieur, du vingtet«un I Et le billet de logemi^tf Ah I 6*est mal, fort mal, monsieur l'abbé I
— Monsieur le marquis, que ne vous dois-je pas? -—Ne parlons pas de dettes, je vous prie, cela
porte malheur ; vous me feries souvenir que j'ai oublié la mienne....
Ce qui ne parut pas inoins surprenant à Ricca que cette découverte (second chapitre de son aventure), ce fut Tintérieur élégant et simple de cette maison retirée, parée de fleurs et de tableaux, sur son petit vestibule aux tapis moelleux et chauds d'Angleterre. Tout y semblait calculé par Tattrait d^une solitnde, rien pour le luxe; un grand buste de Louis XV dans le salon, une harpe, des vases chinois et quelques fauteuils à bouquets de Perse. Il restait au plus quatre personnes au coin de la cheminée ; c'était ledéhris d*UQe soirée intime, soirée d'amis ; «-*- et ils s'élan^^ cèrent tous quand le vieillard reparut aveo Maria dans cette chambre.
Le marquis respira en voyant que, de tous les gens du salon, nul ne le connaissait que H. de Reyoe. H laissa donc Maria ôter son voile vert, passer daas la
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pièce voisine,— et alorg^ auprès de Tabbé^il fit Texposilion de l'aventure^ à laquelle toutefois les conviés prirent leur part, quelques-uns étant Français, et ravis, à ce titre, de voir un Italien s'exprimer si galamment dans leur langue. Ricca eut un succès fou.
Et ce fut bien pis quand, ayant mis le doigt sur les croyances politiques de M« de Reyne, il raconta victorieusement les infamies récentes de l'invasion dani chaque territoire qu'il venait, lui^ de parcourir; qu'il remonta jusqu'à la désolation de Gênes, pour arriver ensuite à Yenise, Venise pleurant ses Tintoret, ses Phidias et ses Titien, livrés à l'emballage, et tous les tableaux récemment ravis au prince d'Esté, et jusqu'à l'admirable Vierge de Foligno, la céleste fille de Raphaël^ soumise à des enlèvements divers comme une fille de carrefour. Le marquis avait retrouvé, si blasé qu'il fât^ pour son pays un cri de malheur et d'indignation^
Un des assistants se leva. C'était un homme dans toute la verdeur de l'âge, musculeux et noble, l'air de Goethe à trentenleux ans. Il serra vivement la main du marquis, qu'il en supposait plus digne.
-^ Je vous présente, dit M. de Reyne au marquis» un nouveau poète. Il vient de nous lire d'admirables stances sur notre Buonaparte.
— Son nom? dit Ricca.
*— Maûzoni....
La soirée allait finir quand Maria reparut* Elle
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portait une robe de deuil à grandes manches relevées par un petit cordon de jais, ses cheveux blonds éclairaient seuls de leurs boucles ce costume sévère.
— Pauvre enfant! dit M. de Reyne au marquis; son sort est bien triste I Une fille d'émigré, monsieur. La fille de mon frère, mort à Berlin depuis un mois. Toujours loin d*une patrie, d'une famille.. .. Ke parlons pas de cela....
Le vieillard se rapprocha du cercle comme pour essuyer une larme en chemin. Il portait ce soir-là deux larges croix sur son habit, Tordre de Saint-Louis et celui de Saint-Jacques. La sérénité de ses traits rappelait celle de tous ces beaux fronts de vieillards si lâchement. décimés par l'analyse sanglante de Barrère. Maria semblait ne vivre que pour luij et Ton apprit à Ricca que, maîtresse de fort grands biens à l'étranger par suite du décès de son père, elle avait remis avenir et fortune dans les mains de M. de Reyne, différant ainsi depuis trois mois, à cause des infirmités de son oncle, un voyage plus que nécessaire.
Maria l'appelait son bon abbé , comme madame de Sévigné avait baptisé Coulanges. — Et, en effet, le digne vieillard en était fier encore plus que d'une fille.
Maria de Reyne avait à peine vingt-deux ans. — Maria, du reste, était Française, — toute Française (ce qui piquait tant au jeu le damné Gonzane I) ; elle chantait au piano, et jamais de rilalien, toujours des
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romances ; — c'était alors en effet le vrai temps de la romance, le temps de Texil. Trois phrases de Choron sur un clavecin, et Ton pleurait I tant celte voix venue de France, à des Français, avait de parfum et de douleur à ses ailes I
M. de Reyne avait giirdé, lui, la foi politique et littéraire de son époque. La sanglante épreuve de la révolution française n'avait fait qu'aviver sa noble religion pour les princes^ et son vieil amour pour les poètes. Vieux reste d'une cour de galanterie et de croyance, il lisait Gresset devant Fénelon, Faublas et Desgrieux devant la Bible. Il était rare qu*il ne parlât pas sur les quatre heures du chevalier Gluck, qui venait de mourir à Vienne, pour ne point voir, disait* il, le règne de Piccini et celui de Napoléon. Sa gaîté maligne s'enhardit auprès de Ricca ; il se flatta de trouver chez cet homme italien, mais son compatriote en haine, quelques sympathies de noblesse ou de position. Il oublia que dans la maison où ils s'étaient vus pour la première fois, Ricca s'était dit l'ami de ces mêmes Français ; — qu'il avait joué gros jeu, — perdu beaucoup ; — il ne vit que le marquis, — l'homme d'opinion mécontent. D'ailleurs, il tenait encore les florins que venait de lui rendre Ricca de Gouzane, son regard confiant aurait eu honte de scruter cet homme. — L'abbé ce soir-là en aurait fait son ami.
Maria ne les perdit pas de vue de la soirée.... • Deux jours après Ricca revint, et encore une autre
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fois, — ptits îl ûe mît plus d'intervalle à ses visites. Ses Visites plaisaient à Tabbé, et Mada ne regardait pas la pendille pendant qu'il parlait; Le marquis sâ-
^ vait fort bien que de toDs les ennuis^ le plus facile à tromper est celui d'une jeune fille; — pour elle, les mensonges les plus bigarres, les fables, le merviellleùx; c'est l'enfant qui tend la main au Bohémien,
'et qui l'écoute. Rîcca se faisait grand honneur de ses voyages ; à elle il racontait surtout Naples, Naples, ce grand bal aux étoiles, aux flots pour orchestre, et la flotence, si française à cette heure, des Médicis, et les bains de Lucques, toiijours peuplés de femmes et toujours Verts. Seulement il rabaissait de beaucoup la beauté des femmes; il affectait de trouver les Vénitietanes bonnes au plus pour rappeler les grosses Flamandes de Rubens.
La musique de tous ces noms d'Réilié, si douce dans la voix de Ricca^ pouvait bien charmer mademoiselle de Reyne; mais elle n'était pas eniôore émae. Il le Vit, et îl parla sûr-le-chattip de qûehiues vieux châteaux de ï'rancc,tehâteiaux livtiés à telte heure à la hache et aux ruines; — il se hâta de comparer celte terre encore toute baignante dans son présent aux tièdes souvenirs de la tienne , qui se meurt éternellement de son passé! Maria pleurait à toutes ces vaines subtilités de récit ; — elle se rappelait si bien son long parc de Seneçay, sa grande volière dorée, et les panneauic de Boucher dans l'anciett thâteaû de M. de Reyne 1 Là pauvre enftmt, jetée
LA BÀGUB DU ItAtiQUIS. M
dans un royatittié de hasard, toujours seule avec ses livres, rèv&lait par la peusée à ce beau soleil, comme un oiiseau brtsé longtemps aux barreaux de sisi cage. Tout étraugère que fût la parole de Ricca, elle eut de suite pour elte lie charme d'une voix connue, — dèslors elle oublia tout, et ses rêves d'aVéhir liés à la France, et Jusqu'à la frayeur que le marquis lui avait itepirée d'abord ; ~ elto ne ^soupçonna Irien deôet amour usé» à froid, mourant par lambeaux, Hen de cet ^oîsâié avide, — rien du roué^ du spéculateur perdu.
— Jô sertii doûic heureux une fois!..» dit le mar-^ quis, pressant les doigts de Maria.
Elle crut le voir plus pâle....
L'abbé vienait d'entrer ; il tendit la main à Gonzane. Il y eut entre eux une conversation d'une demiheure, dont la jeune fille ne put rieh entendre.
M. de Reyne semblait parcourir quelques papiers.
i— Une terre à quelques milles de Fiesole, bon devenu! — D'autres titres et créances aux armes de l'àrchifluc. — Voilà qui me mettra en règle pour mes comptes de tutelle. Tout cela pourtant serait peu sans Tassuratace écrite de ce joaillier du Ponte-Vecchio de Florence, qui estime votre bague un million. — Vous stenteï, Uvarquis, que je n'avais pas besoin de tout cela. J'ai toujours détesté les gens d'affaires et les 6omptes. Mais^ pôU^ mA nièce, plus riche du double...
— Oh 1 oui, c'est un ange, un ange, dit Ricca* Nous avons causé de la France, de son père... devons^
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qui êles devenu le sien. Oui I je conçois son chagrio à quitter ce pays, à retourner avec vous à Londres pour afiEures; mais de là... de làl... Ohl nous avons l'avenir à nous, mon cher abbé I
L'abbé vit de suite» dans ces réticences, que sa pensée, son rêve favori de tous les jours, le projet de se rapprocher de la France après un voyage en Angleterre, était caressé du marquis. La société intime et resserrée dans laquelle vivait M. de Reyne n'avait laissé transpirer aucun rapport contraire à Gonzaoe; sa disparition de Milan et ses voyages en avaient fait aux yeux des oisifs un émigré patient et fier. — Il rentrait donc dans son pays avec les indemnités de l'opinion* D'ailleurs^ il avait si bien répondu aax moindres demandes, si bien construit son drame de fortune, que la sécurité la plus aveugle fascinait à la fois et la jeune fille trop aimante pour ne pas croire, et le vieillard trop flatté pour n'être pas imprudent*
Le soir ils se promenèrent au jardin. On parla, entre autres choses, des périls qui menaçaient la Calabre. Des bandes organisées de condottieri dévalisaient, égorgeaient même au passage.
— Voilà qui serait fatal à nos projets, dit H. de Reyne, — surtout avec l'anneau que le marquis porte au doigt. Heureusement que la cote de Douvres n'a rien à faire avec? ces bandits. ..
— Vous partiriez pour' Londres? dît Maria avec crainte. Elle regardait tour à tour Ricca de Gonzaoe et l'abbé.
LA BAGUE DU MARQUIS. îhi
— Au moins ne sera-ce pas sans toi, chère enfanl, dit ce dernier; sans toi» si belle ce soir qu'il faut bien te donner un bonheur en récompense...
— Maria, ajouta-t-il en prenant le bras de Gonzane, tu peux regarder cette bague, c'est celle de ton mari
Maria de Reyne se leva folle de joie, baisant le vieillard au front de l'air d'un ange qui dit : Tu as bien fait; car celui-là je l'ai aimé de suite et n'osais le dire, et tu le lui dis pour moi...
Puis, ainsi que fait un enfant, elle courut toucher la bague, cet anneau de fiançailles, toujours si beau pour une jeune fille, quelque simple qu'il puisse être I — On ne lui dit pas que là-dessus, sur cette pierre, était placée l'espérance d'une fortune : M. de Reyne savait bien qu'elle aurait à peine écouté; — seulement, en le rendant à Ricca, elle s'étonna de trouver à celui-ci la main froide, les doigts crispés à la table du jardin, un air de contrainte qu'elle n'attribua qu'au bonheur. — Aussi, quand l'abbé s'éloigna, elle rompit le silence, et entraînant Gonzane près d'une allée :
— Vous semblez souffrir, Ricca; craind riez-vous de m'aimerî
Lafraîcheurde la soirée était divine; quelques citronniers pâles à la lune, des daphnéa, des lianes, jetaient l'ombre de leurs festons à la pelouse du jardin, semée de lucioles; le bruit perçant d'un petit jet d'eau re-
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tombitDt dans ga coquille de marbre noir, couvrait seul d'autres murmures; rauques et «ourds a^ez pareils au retentissement du vent dans les caves.
Maria de Reyne semblait suspetidue à la parole mourante de Rtcca, et cette fois, en effet, le dange^ reux conteur avait eu recours à tout l'enthousiasme de la passion, à tout lé délire du mensonge. Ainsi que cet alchimiste blasé qui distille son eau gotitte à goutte au fond du vase, Riâéa versait lentement sur cette fleur le poison brûlant de ses lèvres, — tour à tour ardent et retenu, naïf et triste, beau d'éloquence et de larmes. La pauvre enfapt une fois tombée dans ses filets, le marquis s'en amusait sans pitié, comme d'un oiseau. Il venait de dérouler à ses yeux tout un avenir, une existence, la pressant d'avancer l'heure, et la jeune fille avait répété le mot demain I comme elle aurait dit amour !
«^Demain! repril-^il d'un air de triomphe; — car cette fois il tie redoutait plus rien du sort. Maria était à lui. Il passa la bague au doigt de la jeune fille.
~ Vous ne m'avez jamais dit, Ricca, d'où vous venait cet anneau ; serait-ce par hasard celui d'une autre femme ? — Vous m'embrassez, — oh ! c'est que vous allez mentir.
*^ Maria !
^^ Pour cet anneau, reprenait-elle en l'examinant, écoutez bien, Ricca, je donnerais ce soir toutes ces étoiles» ~ Voyez comme il brille auprès d'elles 1
voyez I^ Obi je Yeux dormir celte nuit avec celte bague.
r^ Enfant!
< — Et demain vous la [laisserez à mon gant, n'estce pas?
— Oui, demain, Maria, demain.
lU crurent entendre un morne écho «« loua le banc qu'ils venaient de quitter tous deui, puis un rire aigu, convulsif. La jeune ûye se pencha.
Aux p&les clartés de la lune échanorée alors par les branches, on distinguait, au pied de la vigne, un large trou en forme d'entonnoir ; celapouvait.ressembler à la soupape d'une geôle.
— GhutI dit Maria; écoutez.. •
Quelques bourdonnements sans suite semblaient monter de ce côté, traînants et lourds comme le bruit d'un boiteux qui grimpe.
— Heureux I ah oui I très-heureux I --* demain, demain I — bague d'évêque, bague d'évêque I — Un .— deux •— trois *— voici le temps que j'attendais, p^ Oh ! oh I cela se fera ; ^- la jeune fille, une autre
perle... celle-là, une autre perle Démons! —
démons!...
La voix allait s'éteignant; -^ce ne fut plus bientôt qu'un hurlement que prolongea la voûte sombre.
— Parle ciel. Maria! connaîtriez-vous la voix de cet homme? C'est la voix d'un homme, n'est-ce pas?
— Le Grec, le Grec, vous dis-je; le fou qui se parle. U est couché; — je distingue un reste de feu,
ihà LES SOIRÉES DO LIDO.
— sa tête, sa tête aassi; — c'est une affreuse chose I voyez.
La fumée passant entre les barreaux fit d'abord chanceler Gbnzane. Il se courba jusqu'à terre, vît une forme humaine gisant sur un vieux tapis, et à côté plusieurs lingots de cuivre et d'argent fondus dans une écuelle de fer; — quelques pierreries sans va<leur paraissaient avoir échappé seules à cette fournaise. Le front de Vhomme était garni de mauvais linges ; son bras, un bras d'Arabe, noir et hâve, écartelait ses cinq doigts sur le feuillet d'une Bible...
Gonzane poussa un grand cri. La clarté venait de s'éteindre ; il y eut un râlement.
— Il se meurt ! pensa le marquis.
— Voilà qui est étrange, dit Maria. Ce pauvre brocanteur vient sans doute de brûler ses coffres. Quittons ce lieu; ]p suis triste. ,
Le marquis lui-même avait peine à se lever.
— Mais^ Ricca, voyez donc que le ciel est beau I Voulez-vous que je vous chante un air de Venise? celui que vous aimez tant : Il Matrimonio di Nina.