VI. — CONCLUSION
Il venait d'être convenu entre M. de Reyneet le marquis que le ihariage n'aurait lieu le lendemain qu'à la nuit. L'aiQuence du peuple dans la basilique
LA BAGUE DU MARQUIS. iki
à Texpiraiion des neuvaines en l'honneur de saint ' Charles, — la vie solitaire de l'émigré, — et» avant tout, le désir manifesté par Gonzane d'éloigner aussi tout éclat, -^ avaient amené cette décision.
La seule llaria en parut triste. Une noce obscure, isolée ; — pas une compagne, une amie, témoin de son orgueil I Car elle eût voulu se parer de Ricca aux yeux de tout Milan. A ces joies d'enfant il faut du soleil ! Secouer enfin l'ennui d'une solitude, et ne pas montrer à tous qu'on est libre est belle, ne pas sortir en plein midi avec le missel de velours et la main du cavalier, comme les grandes dames de Vélasquezl La jeune fille se promit bien de àe venger à son retour en France, d'avoir toujours Gonzane auprès d'elle, d'en faire un esclave de bals, d'éventails, — un époux enfin. Lui-même fut si vif, si délicat d'attentions ce jour-là I Le marquis tenait enfin le fil da sa comédie ; le joueur avait sa dot, et le débauché sa femme I
La chaise à porteur du vieillard qui les précédait se heurta aux derniers flots d'une procession qui tournait le flanc du Dôme, c'était la corporation des métier^ sortant de la Piazza de Mercanti. Nombre de ces sanbenito, si communs en Italie, escortaient la châsse avec de hautes lanternes. Le retard qu'éprouva M. de Reyne lui causa moins d'étonnement que la présence de quelques vedettes françaises à manteau sombre, qu'il trouva échelonnées aux côtés latéraux de l'église. Le bruit public de vols récents, attribués à des gens mêmes de l'armée, nécessitait cette police militaire.
M. de Reyne entra dans une sacristie obscure et basse. Le chapelain français appelé par lui vint de suite à sa rencontre.
Après quelques paroles échangées entre' eux sur la France, le vieillard allait lui demander si Maria était prête, quand le prêtre indiqua du doigt, en se retirant, une robe blanche auprès d'un prie-^Dieu.
La jeune fille rougit en se retournant, car Ricca entrait alors, et se trouvait en passant le témoin de cet acte religieux; — Maria venait de suspendre son bouquet de câprier bleu au bras d'une petite madone*
Ricca voulut voir si la chapelle qu'il avait demandée près du baptistère de Frédéric Barberousse était prête. L'ombre d'un grand tableau deProocactni, tableau suspendu et presque flottant comme tous ceux du Dôme, doublait encore les ténèbres de oe lieu, contre la* grille duquel Gonzane crut distinguer le masque gris d'un san^benito courbé. Cette apparition, qui rétonna d'abord, lui parut ensuite si naturelle à cette heure, qu'il le pria lui-même d'allumer les cierges de cette chapelle. La nuit était noire comme un linceul.
Le san-benito entra le premier; il paraissait se mouvoir lentement et avec peine. Profitant alors d*nn instant oii Gonzane posait déjà le pied hors de la grille, cet homme la ramena sur lui d'un seul bras, puis de l'autre tira le rideau qui cachait en entier ce lieu.
Et alors aussi Gons^ane comprit tout; — car à oe
silence de mort succéda une voix faible, un soufiQe pareil à celui de Job.
« Marquis, vous oubliez votre Bible. Les trois mois seul expirés. Votre parole, marquis, votre parole I
— Honorio, encore toi ! Que me veux-lnî ce n*est que demain.
— Aujourd'hui, marquis, aujourd'hui. Je visencore, la fièvre me fait vivre,.. Le pacte est rompu d'hier. — A moi l'anneau I
— Mon anneau de fiançailles !
— L'anneau du vol, l'anneau du crime, mon anneau ; rendez-le-moi.
— Parle bas, Honorio, parle bas. Sais-tu bien ce qui se fait ce soir ici? Pourquoi ces deux carreaux de velours sur le marbre, ces deux cierges à cet autel? Je me marie ce soir, Honorio, je me marie... et voilà pourquoi je suis venu.
— £t moi aussi je sais pourquoi je suis venu, Ricca de GoDzane, car à cette heure nous sommes de niveau. Je suis venu, moi, pour l'empêcher de porter la main à une perle toute autre, à cette jeune fille simple et pure. — Je suis venu pour dire à son père que tous tes titres et papiers de fortune étaient faux; que depuis trois ans, comme un forçat, je devrais marcher de ton pied, avec toi, tous deux soudés à la même chaîne. Il y a longtemps, vois-tu, que j'attends, longtemps que je souffre et que tu ris, que tu vis et que je me meurs I Donc à moi seul maintenant, à moi seul, marquis I • — Ne t'ai-je pas dit que j'attendais?
Parlant ainsi, Torfévre avait écarté sa robe grise; de Gonzane, appuyé contre la boiserie, semblait prendre conseil de ses forces. Honorio était grêle, voûté; le marquis, nerveux et robuste. D'un coup d'œil ils se toisèrent.
Puis, dans Tobscurité douteuse de cette chapelle même, eut lieu iin de ces combats muets, implacables; — étreinte de démons plutôt que d'hommes, — tous deux sentant bien que cela ne devait finir qu'ainsi. Tous deux sans armes, tous deux corps à corps; Honorio pressant un torse de géant, le marquis sentant percer les os de son adversaire sous la bure de sa robe. De Gonzane usa dans un instant tout ce qu'il avait de . forces; Torfévre, miné par le mal, lâcha pied, fléchit, mais s'élança plus terrible.
— Rend&-la-moi I
— Jamais I
Après ce dernier mot, retentit sous la voûte un cri perçant, un cri de douleur aigu. Le marquis venait de tomber à terre en même temps que la bague, qui frappa le pavé d*un bruit sec à l'endroit le plus obscur.
Le rugissement de Gonzane continuait son écho, quand il rencontra sous sa main un maillet de tapissier, oublié sans doute par les ouvriers réparateurs de cette chapelle. L'orfèvre se trouvait alors baissé, ne s'occupant en rien de son ennemi, et tâtonnant le marbré dans cette nuit pour trouver le diamant.^.
Ce fut en cet instant que Gonzane, croyant le frapper, laissa tomber sur lui de toute sa hauteur, dans les té-
nèbres^ un coup de l'instrument qu'il avait trouvé au hasard. Le maillet ne rendit qu'un son en rencontrant un corps dur, puis i\ y eut, du côté d'Honorio, un sombre soupir, un long soupir de damné ; — Gonzane par ce coup venait d'écraser la bague...
Écrasée! volée en éclats I — sa poussière d'azur couvrait le sol... Anéantie à tout jamais). ..
Quand les flambeaux accoururent, on trouva le marquis baigné de sang auprès des marbres, et, contre la grille, Maria, qui avait toutécoutésansrien voir. Maria évanouie...
Honorio avait déjà fui de la chapelle, quand M. de Reyne appela du secours. Quelques militaires survinrent. En même temps on apportait à la sacristie le corps d'un homme qui venait de recevoir un coup de feu...
— M. le chapelain, confessez-nous vite ce pauvre diable; il n'a pas répondu au ym vive des sentinelles. L'ordre est formel, .Italien ou Français, dès qu'on ne répond pas nous lâchons le chien... c'est la consigne.
M. de Reyne eut quelque peine à reconnaître Honorio. Il fut étonné de trouver au mourant les lèvres convulsives, saignantes ; la blessure était large et noire à la poitrine. La bouche de l'orfèvre jetait par intervalles quelles sons inarticulés et sourds.
— Perdue, perdue pour tous deux I Bagueet crime... inutile à tous deux !... Je meurs I
Il baisa la croix de l'autel, que lui présenta le chapelain, et pencha la tête...
150 LES SOIRÉES DU LlDO.
C'était le dernier jour de la neuvaine de saint Charles, — la commémoration de celui où le saint evêque reçut, à six pas de l'autel, un coup d'arquebuse (1).
Le marquis passa en Angleterre. On remarqua depuis ce temps qu'il portait toujours un gant à sa main droite.
Un portrait de sir Lawrence nous le représente ainsi.
Honorio, avec ses dents, lui avait coupé le doigt...
(y) Ce fut tin frère de Tordre des Humiliéa^ un frère Farina qui commit cet attentat sans profit sur Borromée. Pie V prononça ta dissolution de Tordre entier.
A M. Alphon«e Ro)«r.