LA CA* D'OUO
Il n'y a pas trois ans, nous dit-il, que cette lézarde existe.<«
La lézarde que montrait du doigt l'EccelIenza^ à quelques brassées du grand canal, balafrait insolemment de sa griffe un beau et large palais. Sa trace avait rendu le marbre tout noirâtre; — elle dérivait au dôme même de l'angle écorné d'un trèfle, et se continuait en fusée jusqu'à un balcon auquel se balançaient deux chemises de blanchisseuse.
Ce soir^-là, je ne sais pourquoi, le silence si pâle des canaux était plus triste ; — à peine un son criard d'épinette^ — des gondoles sans maîtres ni lanternes près des poteaux. Les pigeons de Saint-Marc étaient
rentrés dans lear cour. Je croîs cependant que, sur les \ marches d*une pauvre maison humide et verte, un grand garçon vénitien peignait sa plus jeune sœur, pendant que celle-ci murmurait une cantilèoe.
Son pavera siteUa
Che eerco un buon marit».
Ma eki m, ehi mm êàl ee,
> Hors ce bruit, celui de la rame et la voix lente de l'Eccellenza, le calme en cet endroit était profond . Nous étions partis en ligne droite de la Sainte, laissant derrière nous la voix étouffée de laPiazza, la tapisserie marbrée de Saint-Marc et le jet brillant de son fanal. La lune découpait avec amour sur le ciel azuré de cette nuit chaque dôme et chaque turban d'aiguilles. La suavité de la brise était divine. Nous touchions ao Rialto.
Ce pont une fois dépassé, — à cette heure surtout, — Venise de cecôtén'estplusqu'uneile.Dece côté, nulle vie, nul écho. La tristesse vous prend au cœur. De grandes eaux moirées d'ombres et des herbes comme aux^ lagunes. Le palais en question était la Ca! d'dro.
Un palais miné, comme tous ceux de la ville, cassé dans chaque vitre, déjeté, ainsi qu'un juif qui fait Tusure, — un grand cadavre avec un écusson autrichien.
Pitié f auriez-vous crié comme moi.
Ne me demandez pas, du reste, vers quel temps il
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fut bâti. Les palais de Venise, véritable désespoir de l'architecte, capricieux et brillants pastiches, participent, vous le savez, de tous les genres. A part Sansovino, Palladio, et quelques autres, qui saura jamais le nombre d'ouvriers qui ont mis les mains à cette dentelle? Ville bariolée, active, queCanaletti avait fait coquette et jeune avec son l)arbouillage si fin et si soyeux de costumes, ses sénateurs le pied sur la barque, ses Albanais etsesGérontes en frac rouge; ville morte, que Boninglon seul a comprise en ne fardant pas ses joues creuses au pinceau, en la faisant vraie par sa couleur : une momie I
Notre société contemplait donc à cette heure la Ca' d'Oro.
Ce n'est pas, du reste, que la vue de l'édifice vous eût frappé plus qu'aucune autre; à Venise, les ruines sont comme les courtisanes : mille accidents ingénieux et imprévus les brillantent ou les dérobent aux yeux. Et ainsi tel palais morose et fade à la lune se colore au jour des teintes empourprées de l'agate, le soleil lui rend la vie ; tel autre a besoin des sombres nuées du couchant pour mettre en saillie ses bossages d'architecture; ses gueules de lion et ses découpures arabes. Un jour de pluie, par exemple, chaque façade nette et lavée étale avec orgueil ses veines de marbre; ses ombres poudreuses ont fui, ses lignes se dessinent, ses dômes de plomb resplendissent, ses balcons polis se dorent. L'eau verdâtre et trouble redevient bientôt transparente, son phosphore jaillit, le bois de sa gon-
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dole est d'ébène. Pauvres filles qui se vendefti^ du^ chesses qui se donnent, marquises qui paient, amans qui trompent, oisifs qui passent, tout ce peuple de plaisir,, de misère et de calcul^ peut se voir augmenté à rinfitii dans la plus mince ride de cet océan pressé; — Teau de chaque canal est le miroir de chaque rue. La fifle vénitienne natte ses cheveux dans cette eau, le rameur la bat de son aviron, le palais Técrase de sa menace. C'est surtout alors à son bassin ému et tremblant qu'il faut attribuer les fantastiques éclairs qui sillonnent les vitrages et les volets de chaque calle. Un jour de pluie, Venise sort de Tonde, fraîche et renouvelée comme l'Europe de Paul Véronèse. Son tulle de pierre, son collier d'émail et ses rubis sont à - neuf. Demandez au ciel qu'il vous donne à Venise un jour de pluie I
D'autres fois, ce sera le pli d'un rideau rouge, aussi tranchant qu'un foulard, qui balayera l'appui caduc d'une fenêtre, — une annonce de cirage anglais ou de bateau à vapeur sur une belle galei:ie d'ogives, •— ou bien encore la silhouette efflanquée d'un pauvre domestique de place cirant des bottes au ps^ais des deux Foscaris. La ville des sérénades est à cette heure celle de Sterne; le contraste fait toute la vie de Venise.
Chacun de nous poursuivait sans doute en lui-même ces réflexions en regardant le vieux palais.
A notre gauche, il était défiguré par un long tuyau de poêle dont la suie paraissait réoeute ; à droite cou-
rait une traînée d^herbes dans toute h plinthe de sa moulure; vers le bas, une crevasse aux dalles qui supportaient le vestibule de grilles* A peine, au reste, me partit^il iicbevé dans son ensemble. Son style sarrasin, s'il en fut, avait toute la finesse d'un voile de femme; labrodeHedeâes festons et de ses rosaces se mariait sans disparate à la frêle pureté de ses colonnes jaunes et luisantes comme Técaille des tortues ; ses petits lions d'or, armés de drapeaux, portaient sans doute des écussons de noble famille, du moins je le supposai. Un instant devant sa façade, TËccelIenza parut recueilli ou soucietix«
An risque d'une imprudence scientifique, à propos de rédiâce, jeTostimais contemporain du quatorzième siècle, «^ son architecture arabe et grecque soutenant cette présomption.
Tout à coup une petite lumière honteuse et triste ayant traversé le bois d'une persienne, l'Eccellenza ne put réprimer un léger frisson devant une ombre qu'il crut voir s'y dessiner. Je crus Ten tendre donner en patois au gondolier Fordre de virer de bord.
La iBgure qui Survint à ce bali^on, raremeiit (Pivert et barré de grosses planches, n'avait pourtant rien de celle de Bwquo; c'était uà grand caporal autrichien fumant dans sa pipe de bois rosé... Après nous atoir salués d'une bordée, KAnnibal tudesqtie rentra.
« A qui ce palai<^? demandfli-^je alors à Micheli.
— Au gouvernement de Venif^e, mais seulement
depuis trois années » , continua-t-il en hochant sa tête chauve.
« Il se fait là-dedans des transactions, reprit-il ; il y a même des bureaux : autrefois on y ^vait mis les monnaies. »
L'indolence de TEccellenza, indolence toute réfléchie, à ces questions devant ce palais, me fit penser que peut-être ce drame de misère touchait au sien ; je craignais qu'il n'eût retrouvé quelque souvenir amer dans l'examen approfondi de cette rencontre. Ce palais avait singulièrement contrarié Tun de nous, parce que sur l'une des grappes d'acacia de sa ruelle, il avait cru voir à la lune un vrai colibri topaze. L'ardeur de son imagination créole ayant égaré son sang-froid de naturaliste, il avait soutenu que le colibri topaze pouvait raser, à Venise, l'eau des lagunes aussi communément qu'une mouette; cette erreur, accréditée chez lui par le Madère et le vin de Palerme qu'il avait sablés, s'était perdue heureusement dans le torrent d'observations que la vue de la Ga' d'Oro, étincelante à la lune, avait fait naître. Contre sa coutume, TEccellenza n'avait rien émis de sa science à ce sujet : je le regardai pensif.
— Peut-être, me dis-je, y a-t-il pudeur chez l'esclave; l'affaissement de ce palais de, nobles ne saurait nous être racontée par Micheli. A nous autres étrangers on montre bien la ville éteinte, la ville au corps qui s'en va ; dan^oixante anspeut-être Rotterdam sera la seule Yenisie I Mais la plaie morale, la plaie qui saigne par
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chaqueporedelapierreySansdouleledoigtd'unVéDitieQ se refuse à la faire toucher. C'est bien le moins que ces anciens fils de Venise aient le passé ; ils s*y réfugient, respectons-les 1 Où je ne vois que dégradation et misère, peut-être y a-t-il crîmeet honte. Micheli, TEccellenza, a connu plus d'un grand nom. Ce palais, avant les aigles de l'Autriche , avait peut-être un blason de doge... Micheli, pourquoi regarder encore cette lézarde? Oh 1 je saurai tout, Micheli !
Seul d'entre mes trois amis, je quittais la ville au lendemain. Micheli, que je pressais du regard, et à qui je venais de tendre la main, usa de ce prétexte pour me refuser une histoire ; vingt fois il m'objecta et la longueur que devait avoir la sienne et mes préparatifs de départ à cette nuit. Plus que jamais, avant de quitter, cette fois, l'Eccellenza, j'avais à cœur d'obtenir de lui quelques détails sur cette société de ruines que je quittais. A l'approche de la Ca' d'Oro, son trouble m'avait été visible. Accroupi à cette heure , comme un pacha d'Orient, sur le tapis de la gondole, il affermissait du doigt, dans sa petite boite de ferblanc, du Gingé en feuilles (1) que je lui avais donné. Par bonheur, en portant ma main à ma veste, je rencontrai un magnique tuyau d'ambre à filigranes d'argent dont Ernest m'avait fait don ; sans dire mot, je pris le tabac de Micheli, je l'allumai, et lui présentai sa pipe.
(1) Tabac de Turquie.
Mieheli me fit à peine up salut : j'avaig presqae Tair d'uû de ces nains Tenant de planter raigaièm on la serviette à un doge.
Seulement, en débarquant à la Piazza : «^ Sei-' gneùr, me dit Hicheli^ gardez-voosie gondolier?
Sur le geste affirmatif que je lui fis, il reprit avec orgueil :
— Battista, ta cargueau vent; tu m'as souvent mené chez le comte Marini, eh bien I figure-toi que je retourne ce soir avec lui à la Ga* d'Oro !