II. — VENISE
Puisque le hasard le veut ainsi, dit TEccellenza, je me réjouis^ mon jeune seigneur^ qu'à vous seul soit échue cette histoire ; votre départ a vaincu ma résistance et déchaîné mes scrupules. Demain vous ne serez plus à Venise, demain aurez^vous peut-être oublié déjà ce long récit. La mémoire, hélas I a besoin des lieux pour ne pas mourir \ la mienne, si vieux que je sois, est donc ici toute neuve. La date touche d'ailleurs de près ce dernier hiver de ma vie.
Ce fut vers le mois de mai 1829 que le noble comte Andréa Marini commença sa résidence en ce palais, depuis longtemps Tun des apanages de sa famille. La conduite du comte fut très^blâmée en cela. Quanti les
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propriétaires de tant d'admirables casins inhabités s'en exilaient pour les louer à haut prix, et loger ensuite leur pâle seigneurie dans quelque trou, — le plus souvent à trois pas du casino, — le comte Harini fit en un jour ouvrir toutes les fenêtres de cette façade, raffermir les boiseries, épousseter les meubles, laver les marbres, réparer les girandoles de perles, — en un mot, il se constitua le propriétaire unique de sa ruine, dont il farda la caducité de son mieux.
Non que ce gentilhomme^ vénitien fût avare, le comte Andréa Marini avait au plus trente deux ans : à cet âge^ on est déjà plutôt blasé par le jeu que par Tavarice. Andréa, le noble cœur, n'eut aucun de ces défauts. Jusqu'à cette époque, des voyages et les démêlés embarrassants d'une tutelle avaient seuls marqué sa vie. Dans ce procès, Andréa, au risque d'une ruine prochaine, avait fait valoir ses titres; — Andréa, dernier rejeton d'une grande famille, rentrait dans Venise désormais sûr de sou blason.
Andréa Marini était d'ailleurs une représentation vivante de ces beaux seigneurs de Mocenigo ou Manfrini, nobles dans leurs vieilles étoffes, comme il Tétait lui, près les tapisseries à haute lisse de son palais. Beaucoup, en le voyant traverser par un demi-jour la galerie vitrée de son balcon, croyaient le retrouver ensuite, à quelque cadre oublié de Carpaccio, dans l'un des saints à cheval de ses processions, la dague au côlé et le faucon sur la manche. Andréa, grave et sévère cavalier, Vénitien pâle et souffrant, n'avait rien
de ces amours si indolents à la luné, si tièdes au jour, amours usés, faciles^ qui font encore à cette heure la vie des nobles et la solde des gondoliers. Le comte Harini professait un profond mépris pour cette vie, qu^il appelait une vie d'Anglais. La sienne, tout orientale, monsieur, légère et parfumée comme un collier d'ambre^ enlaçait de ses replis une solitude de cboix et d'amour.
A ses dernières excursions dans l'Inde et à un séjour prolongé dans Constantinople, Marini n'avait pourtant attaché aucune autre idéeque celled'un voyage; à ceux. qui. l'approchaient, il était facile de voir que Venise était pour lui ce qu^elle fut depuis pour un noble lord anglais, rUe la plus parfumée de ses rét76^. Pourtant, le jeune comte était triste, malade de passé ou d'avenir... Lequel des deux?
Lui seul le savait.
La première fois que je le vis, c'était, je me le rappelle, à la Cavalchina, bal masqué de la dernière nuit du carnaval ; pour cetle fois seulement, et d'après l'ancienne coutume, ceux qui jouaient étaient masqués. J'ai honte de vous le dire ici, monsieur, mais Andréa, tout comte qu'il était, ne savait pas toucher une carte. Le jeu est encore pourtant, à cette heure, le dernier ban de noblesse de notre aristocratie. N'allez plus chercher à Venise les sénateurs penchés sur le coup de dé du doge au Bucentaure, cette vieille souche de courtisans a péri comme la carcasse du bateau d'or. Les patriciens se sont faits, à cette heure, croupiers
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de jeu, ainsi que cela se dit chez vous à Frascati ; mais croupiers sales et barbus ; hommes de calcul et non de cour, pendant que la misère heurte du pied leurs vieilles demeures, — ils jouent, ils vendent leur héritage à un Anglais, — à un Tiirc, — à un confiseur de France, — à ceui qui reviennent ruinés et perdus de tous les royaumes : les voilà devenus aubergistes de leur palais ; ils jouent à terre, laissant leur toit qui fait eau I
Marini les regardait.
Seul d'eux tous, il ne portait pas de masque; seul de toute cette société, Andréa, par son œil de fascination et de puissance, semblait appelé à en devenir un jour le juge.
— Vois, Micheli , disait-il en caressant ma joue creuse du revers de son gant (depuis quelque temps il me faisait l'honneur de m'employer), voilà peutêtre, homme déchu de Venise, où tu voudrais me voir venir. Sans que ta main prît la peine de lever un seul de ces masques, ne les nommerais-tu pas?Quand il y a bal, Micheli, et qu'à ce bal il y a jeu — quand on y invite, pour le bon plaisir de vingt étrangers qui sont ici, ceux qu'on appelle encore la noblesse de Venise, — il faudrait, vois-tu, inviter aussi pour la fête tous les vieux portraits de sénateurs ou de chevaliers. Micheli, ce serait moi qui les clouerais à la muraille, moi, Andréa, qui n'ai à rougir devant aucun d'eux. Grâce au ciel, je n'ai jamais songé à vendre à un Anglais ou à un marchand de France ce qu'ils fié-
i6à LES SOIR)^.£S DU LIDO.
folles qui ne veulent pas s'astreindre à parler raison^ ne pouvant plus la faire perdre.
Avec de pareils principes, on eût pu trembler peutêtre pour l'éducation de Lea. Leonora, ou plutôt Lea, sa nièce (le diminutif avait fini par faire loi) , portait à elle seule, la pauvre enfant, le poids de ces iniquités douairières. L'éventail de madame, orné de bergers à la Fontenelle, ressortait-il au soleil du velours armorié de sa gondole? Lea ne devait pas se montrer à la fenêtre pour saluer de sa main la vieille marquise, et cela était prudent; Lea, la belle fille, eût peut-être alors enlevé du premier éclair de sa prunelle le vice-mari de sa tante.
Lea, seule et recueillie devant sa glace, comme Juliette, n'aurait pas même eu de nourrice pour porter un billet par les canaux.- Pauvre Lea !
D'autant que lorsque j'y songe, malgré l'amertume des souvenirs, c'était alors, monsieur, une admirable créature. Des épaules belles et blanches comme ses bras, des yeux d'un bleu sombre et rêveur, et des cheveux légèrement cendrés de blond , beauté si distinctive d'une Vénitienne; — car Lea Zapone était Vénitienne, et Vénitienne de la têta aux pieds, depuis son cou, aussi pâle que celui du cygne de Léda, jusqu'à la suave noblesse de ses formes, digne des Yenises personnifiées de Véronèse. Moi qui la voyais souvent alors se promener le dimanche sur le quai des Esclavons, je me rappelle qu'à la vue du premier jeune homme assez hardi pour la lorgner sous le voile,
il lui montait au visage un rouge qui la faisait plus belle qu'un ange...
Alors aussi , ce qui arrivait souvent, elle était sûre , au retour, de recevoir sur ses jolis doigts effilés comme ceux d'une Chinoise, vingt coups de buse quand elle s'avisait d'être plus belle que la Marehesa.
Il est vrai que pour sa toilette la belle recluse eût tout donné. Je ne puis vous dire à combien de ruses Lea Zappone avait recours. La fortune de sa tante était, du reste, aussi précaire que la plupart de celles de Venise. Arriva enfin le temps que la marquise forma sur elle de très-sérieux projets.
Ce même matin, contre sa coutume, Andréa Marini, fatigué de Téclat du bal, accepta l'offre de la marquise Zappone, qui voulut le reconduire. Andréa, en quelques minutes, se vit au courant, par elle, de toutes les histoires de Venise. Un Autrichien avait donné trois sérénades à la Villa-d'Este. — Le café Florian avait fermé. — Madame Gucciaoli habitait pour quelques jours Mocenigo, et vous devinez pourquoi ! — Un sorbet à l'acide prussique avait vengé la comtesse Alba de son amant, etc., etc.
A ce caquelage de vieille femme^ Andréa prêtait alors une oreille assez distraite. Par un de ces temps voisins du temporale, oii la chaleur oppresse, où la la cape du ciel est lourde, les cerceaux de leur gondole une fois enlevés, ils passaient ainsi visibles à tous, la marquise ayant prudemment ramené sa mo-
retat (1), le comte mollement bercé sur les tapis, et eonservant près la vieille dame un sourire dédaigneux, Au détour d'une ealhf — et à quelques toises d'un palais dont aucune jalousie n'était -ouverte^ — une rose tomba sur les genoux de Marini ; le bel ennuyé la ramassa.
— Ces appartements, dit la marquise (fort occupée en ce moment de l'histoire qu'elle racontait), ne peuvent être encore voisius du palazzo Marini.
— N'avais-je pas raison, reprit-elle après avoir fixé la croisée, de ne vous plus entreteair de Lea I Voyez la folle I Savez- vous bien, cher comte, que cela devient sérieux ? Il n'y a pas de jour qu'elle ne s'informe de vous, des embellissements de votre maison, de votre vie.
— Curieuse enfant, reprit-elle, qui ne connaît rien du danger ! je dois l'avertir, n'est-ce pas? qu'en dites-vous ?
Le comte Andréa était devenu réfléchi, sans pour cela se croire heureux. La réflexion devant une feuille de rose I Toutefois, il rentra chez lui le front plus gai. Pendant que la marquise montait, Lea avait hasardé sa jolie tête entre les plis d'un rideau« Son regard d'éclair brûlait encore Marini.
En s'asseyant à l'angle de sa terrasse, Marini crut voir le même rideau se balancer. ...
Je crois vous l'avoir dit, la vîe du comte Andréa
(i) Masque 4e velouyg noir»
LËA MARINI. 167
était son secret. Le génie actif de cet homme brillait partout ; en quelques jours, il avait remis à neuf cet antique et beau palais» Comme à ceux de Gênes, il n'y manquait ni les bains de marbre, ni les portières de velours, ni les chaises à porteurs au vestibule. £n<* core moins, dans les salons, de fort beaux guerriers à cheval de Giorgione ou de Vandick, -^ de ceux qui vous envoient fièrement de la poussière du fond de leurs cadres.
Et aussi, tout ce qui fait à cette heure la poésie intime de oëA ruines : les tapisseries où les doges bran^^ dissent leur canne d'or, les saints Jérôme desséchés du Spagnoletto, les vierges blondes du Titien, et les portraits des cardinaux à dentelles qu'a faits Strozzi, vis-à-vis des Carlo Dolce placés sous verre. A la voûte brillaient aussi les caissons d'or, au parquet les longs serpents et les fruits de mosaïque. Les glaces à elles seules auraient pu refléter dans sa longueur la Brent^i.
Malgré ce luxe, cet ennui doré à neuf, Andréa se surprenait souvent rêveur et triste. Sej coffres d'émail renfermaient-ils trop de richesses? ou bien n'y avaitil qu'un écueil de misère au fond de cela ? Tout ce faste n'était-il qu'un mensonge plâtré comme ce palais?
Quoi qu'il en soit, — le jour qu'il rentra ainsi — le comte jouissait intérieurement de tout cet orgueil de magnificence et d^éclat; car alors il n'était peutêtre plus seul, un ange nouveau secouait ses ailes sur cette froide solitude. Lorsque le comte Andréa avait
fait réparer cet intérieur lézardé et vermoulu, il s'était dit : Je suis le maçon, mais qui sera l'hôte 7 Je veux bien conserver ces ruines, mais qui les réjouira? Surtout qui me rendra en bonheur ce que ce fardeau d'ancêtres m'a coûté ?, • .
Je passerai sous silence vingt réflexions pareilles que dut se faire Harini. Plus que tout autre, vous le verrez, il était en droit de demander des garanties à l'avenir. Pour l'avenir seul , l'avenir d'une femme qu'il aimât, — femme qu'il cherchait, après tout, comme tant d'autres ; — le noble de Venise avait gardé sa maison; — tout ce tracas de soins et d'orgueil, d'opulence douteuse et de gêne, Andréa s'y était volontairement exposé; mais, en revanche, à celle qu'il allait en faire reine et maîtresse , il se croyait en droit de demander de l'amour.
La réalisation d'un tel rêve, le comte, un beau jour, crut la trouver, après un laps de temps, dans Leonora Zappone. Quelques semaines s'étaient à peine écoulées depuis sa romanesque apparition. Dans le mois, Andréa Harini en fit sa femme
Ce quMl y eut alors de retentissement dans chaque pierre de cette morne façade aurait l'air, pour vous, d'un conte de fées. Pendant huit jours, ce mariage fit la covnersation des cafés et des canaux. Les deux époux étaient jeunes; le comte plus âgé, cela est vrai, mais d'une élégance de traits pleins de noblesse; esprit fin, supérieur en force, avoué de tous, et envié. Son palais fut quelque temps un véritable Ridotto.
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Il y eut aussi, tout ce temps-là, plus d*uQ bou motif pour que' la marquise demeurât auprès de sa chère nièce. Ce fut en un mois un flux et reflux de toilettes intarissables. Une fois exempte de tous les soins onéreux d'une tutelle; la vieille femme jeta complaisamment à la jeune tout le parfum moqueur et corrompu de sa vie. Rien ne perfectionne en ce sens une éducation comme la biographie d'erreurs que vous fait un arrière-parent: cela se grave dans votre mémoire mieux qu'un fait chronologique.
Lea, qui, jusqu'à ce jour, prenait en oubli ce que lui disait sa tante, se surprit dès lors à l'écouter*. •
Depuis quelque temps, le comte Marini prétextait quelques absences : il n'était pas rar.e de le rencontrer le soir même dans un bal, puis à l'angle de ces rues ténébreuses qui forment à Venise le quartier exclusif du peuple marchand. Sa physionomie, aussi rapide que l'éclair, passait du calme le plus doux à l'angoisse la plus poignante. A vrai dire, cela ne du* rait qu'un instaût; — le comte Marini reprenait le dessus sur Andréa.
Et cependant, pour Andréa Marini , les premières joies de cette union furent douces. Une fois qu'il eut pris Lea Zappone par la main, et qu'il l'eut conduite danssa grande chambre à prie-Dieu, il y eut vraiment, pour le comte et la comtesse Marini , quelques-uns de ces rayons qui ne tombent que sur les anges. La gracieuse image de Lea, reflétée par mille glaces, sembla rajeunir chacun de ces vieux portraits^ en même temps
que les notes aériennes de sa voix montaient à la voûte comme un encens. Andréa en devint fou. Quelquefois , le soir, et lorsqu'il rentrait après une absence forcée» il entrevoyait sur l'eau le bouquet de girandoles échancrées par les fenêtres de Lea, — et en effet c'était Lea, qui, pour mieux voir Marini à son retour, allumait de joie tous les candélabres, de sa riche et vieille chambre...
Andréa^ il faut le dire, revenait du reste assez ra<rement sans quelque] diamant ou bracelet. Andréa, pour cette femme, eût épuisé la Zecca (1), si la Zecca eût été à lui. La comtesse Harini faisait l'orgueil et l'envie de tout Venise.
Le mariage, pour que vous le sachiez, s'était fait dans l'église de Saint-Jean et Paul ; cette basilique d'orgueil choisie d'avance par Harini pour la fête. Elle renfermait comme aujourd'hui de magnifiques mausolées de morts illustres, tous de sa famille. Ce fut au milieu de ces cénotaphes qu'il fît passer saLea.
Le poëte à\i théâtre remarqua judicieusement à ce sujet qu'il commençait ainsi par où unit Roméo et son décor. Toutefois lanocefutaplendide; on s'étonna seulement qu'il y eût tant de banquiers et de marchands au festin. Ces bourgeoises figures semblaient dépa* reiller étrangement ce banquet de doge. Si le renom déjà populaire du comte Marini s'en accrut, l'orgueil de la marquise Zappone s'en révolta.
(1) Hôtel des Monnaies.
— Des banquiers, des gens qui prêtent 1 qu'avaientils besoin^ ces ours de comptoirs , de venir lécher la vaisselle du noble comte Marini? Pourquoi ce ton affectueux par instants, au lieu de ces airs tranchants de grand seigneur, le front haut, la parole brève? — La marquise réfléchissait peut-être mûrement pour la première fois de sa vie, quand on annonça à cette fête M. Natbaniel Jubal.
Les favoris roux de M. Nathaniel, ses boucles d'oreilles et ses petits yeux d'un gris perçant , plus encore que son nez recourbé en serre d'oiseau, démontraient de suite l'Israélite, l'homme d'Isaac, — le juif, si vous l'aimez mieux; — seulement c'était un jeune homme robuste et nerveux que ce juif-là, jeune homme aux dents blanches, aux joues pourprées comme un fruit mûr de Juda. Ce qu'il portait d'anneaux anglais et de breloques eût comblé toute une corbeille, vous eussiez dit un Dagon doré. De plus, il avait le regard sûr comme un homme qui sait toute sa valeur intrinsèque, car Nathaniel n'était rien moins que millionnaire, et un juif qui n'est que millionnaire, — cela est déjà suspect.
Aussi disait-on par tout Venise, que le vieux Samuel son père avait bien fait de mourir, et que celui-ci, digne garçon, pliait sans nul doute apprendre à tous le chiffre net de sa fortune.
La marquise, en observatrice consommée, poursuivit à elle seule presque exclusivement dans cette fête l'étude de Nathaniel. Pendant que la walse,lav^alseaux
i7S LES SOIRÉES DU LIDO..
ailes de gaze» enlevait Lea dans son tourbillon rapide, et la jetait palpitante aux bras empressés des'danseurs, que liarini, le front sur la main, comme un jeune et beau sénateur, s'applaudissait en se disant : — Elle est à^ toi, Andréa! — la vieille joueuse disséquait seule dans un coin l'impassible Nathaniel, perdant ce soir même contre elle avec un majestueux sang-froid. — Jusqu'à ce que la walse jetât contre les échecs de son casier la première et la plus folle de ces danseuses, la comtesse Marini.
Le choc, si léger qu'il fût,. renversa eatièrement sa partie...
— Folle enfant I pensa Harini ; ainsi font-elles parfois crouler toutes nos espérances. Comme la fée, elles n ont qu'à souffler pour cela I
La comtesse Marini, près de Nathaniel^ qui ne fît pas de grands frais, se confondit en excuses. L'Israélite semblait cette fois encore plus embarrassé. La tournure gauche de cet homme fut du reste à peine remarquée par la comtesse. Au souper qui suivit la fête, madame Zappone glissa bien quelques paroles à l'oreille de Lea, mais Lea distraite écoutait peu ; Lea, Cléopâtre de ce banquet, eût fondu chacune de ses perles pour montrer sa richesse à ses convives. La marquise, pleine de prévenances pour M. Jubal, le reconduisit elle-même jusqu'à l'escalier.
Tout ce qu'une passion de noble peut inventer d'élégance et de recherche, le comte Marini le dépassait pour combler le moindre désir de Lea. Depuis son
lever jusqu'au soir, Lea ne songeait qu'à être belle. Marini, vers la partie la plus basse de cette maison, avait fait meubler une petite chambre à la manière indienne : des stores de paille peinte, des tabourets de bambou, des flèches, des poignards malais, donnaient à cette tente de citronniers et de grenades un air tout asiatique.
Sous le frémissement de cette jalousie de toile, fréniissement pareil à celui des épis de blé, Tœil de Lea suivait le soir avec amour chaque scène de cette vie si uniforme de Venise; le frôlement de la barque sur Peau; — le chant d'une pauvre serva, — ou bien un maître de chapelle, le bâton en main, faisant répéter son opéra, et menant ses chœurs en gondole. L'assurance d'être le soir la première au bal, au théâtre, donnait pour Lea un nouveau charme à cette existence molle et paisible ; elle y repassait tout son rôle de . femme pour le soir, y souriait à sa glace, et, contente d'elle, retombait pâmée sur son divan. Souvent alors rentrait Andréa ; Andréa, qui devenait ainsi pour elle sa première victime, car sur Andréa Marini, la Vénitienne essayait d'abord le feu de son long regard ; et Marini, qui ne la quittait jamais qu'avec une larme, lui prouvait assez combien ce regard avait d'empire! L'un de ces soirs si longs à Venise, et le comfce étant absent, il se tenait pourtant dans ce boudoir indien une conversation toute française...
— Avouez, messieurs, disait un jeune homme ( qu'à ses cheveux noirs et soyeux comme ceux d'une femme,
iU LES SOIRÉES DU LIDO.
VOUS eussiez reconnu de suite pour l'un de vos peintres fashîonables les plus distingués) ; avouez, madame la comtesse, que vous êtes aussi trop rigide envers Byron, Byron était le seul homme qui entendît la vie de Venise.
— Un débauché I
— Il ne Pétait que par tradition, — prenez garde, — par amour du vieux temps de Venise, par chagrin peut-être Lisez ses lettres. A lui seul, Byron galvanisait ce vieux cadavre. Dites, n'auriez-vous pas voulu le voir appelé à la pluie cane delta madona, par Magarita Cogny : Demandez plutôt à ses gondoliers, combien ce seigneur anglais usait de rames et de lanternes, — c'était presque comme le comte Marini dans ses excursions à la pointe du Lido
— Andréa irait de ce côté? demanda la comtesse avec une sorte de crainte.
— Pour s'y promener, sans doute ; car je ne présume pas que ce puisse être pour affaire.
— Pour en revenir à Byron, interrompit à son tour la marquise Zappone , lui pardonnez-vous aussi , monsieur, d'avoir vécu avec la femme d'un drapier?
— Si bien, madame, que j'ai visité ce soir même la Spezieria, rue forl laide, oîi Mariana logeait. Je ne vois pas, au reste, que cela ait jamais empêché le noble lord de louer deux cents louis paf an le palais du corhteGritti, votre oncle. L'orestioujours un moyen de s'excuser, et...
Ici la conversation fut interrompue, et M. Nathaoiel entra.
Quelque temps, il eut avec la vieille marquise Zappone un de ces entretiens lents et discrets, véritables aparté, qui ne peuvent après tout que refroidir la bonne volonté d'un cercle. Celui de la comtesse Marini venait de se dissiper, à l'exception de la marquise, quand elles entendirent toutes deux, sous le vestibule, la voix d'Andréa.
. M. Nathaniel était parti...
Le peu de mots hasardés devant la comtesse, par l'un des interlocuteurs précédents, sur led absences souvent inexplicables pour elle de son mari, n'avaient produit à vrai dire qu'une passagère impression sur Lea. Pourvu qu'à son lever du matin, la comtesse trouvât sous sa main Pécrin de la veille, et qu'elle mît le soir un épi d'or à ses cheveux, qu'au cercle ensuite on la trouvât belle, — la comtesse était heureuse.
Mariai rentra pâle et agité.
— Vous n'allez point ce soir à la comédie, n'estil pas vrai? dit-il en se retournant vers les deux femmes.
— C'est cela, monsieur le comte ; vou» allez vouloir que je reste. M'ennuyer seule à compter les étoiles de chaque gondole qui passe!
— Jurez-moi, Lea, de n'y point aller.
— En vérité, vous m'en donneriez l'envie. Et qu'at-elle donc de si formidable la comédie? reprît-elle en passant sa main dans les cheveux d'Andréa : — ils étaient droits et humides de sueur*
— Oh ! rien, rien ! si ce n'esl que cela doit être ennayeux à en mourir ! Imaginez qu'en passant j*ai vu ra£Qche; il s'agit d'un homme qui n'a plus rien et que l'on croit riche, — à cause des diamants de sa femme... — Cela n'est-il pasbien gai ? Eh bien 1 cela dure cinq actes. — Tenez-vous, madame la marquise, à vous y ennuyer avec Lea?
Madame Zappone ne comprenait rien à la contenance de Marini. A Tœil de sa nièce, enfant de vingt ans, le mari de celte soirée put sembler triste ou distrait, — au sien, le comte parut foudroyé, anéanti. Lea, la folle enfant, eut beau se mettre.au piano, Marini n'écouta pas. Quand il souhaita toutefois le bonsoir à la comtesse, il réprima un soupir ; ce soir aussi, il déclara à madame la marquise l'intention qu'il avait de pourvoir toujours à ses besoins, mais il l'engagea à modérer la toilette excessive et les dépenses de sa nièce. Lelendemain cependant, sur le midi, le front du comte Marini avait repris toute sa gaîté ; de grand matin sa gondole avait tourné le flanc du Lido, et de là il était revenu, comme Pizarre de l'Amérique, ayant dans ses poches des colliers et des parures pour Lea. La comtesse, toujours trop occupée d'elle, ne pensait d'ailleurs jamais à l'accuser.
Ce lendemain aussi, au sortir d'un concert au Jardino, concert où la toilette de Lea avait fait périr d'einvie trois duchesses, la marquise Zappone reçut le billet suivant :
« Marini vous trompe, k comte Marini est ruiné.
LEA MARIM. iVJ
« Si VOUS le voulez, à vous, — mais à vous seule, — «j'en montrerai des preuves sûres. Il ne se rend « chaque jour à la pointe du Lido que pour traiter « obscurément avec deux juifs dont les manœuvres me « sont connues ; le hasard m'ayant livré ce secret, « tenez-vous pour avertie.
« Nathaniel. »
Cette lettre, pliée avec soin comme celle d'un cavalier servant, jeta la marquise dans Tembarras le plus grave. Prévenir Lea de sa ruine, c'élait la tuer, la poignarder au milieu de toutes ses joies. L* adroite vieille se contenta d'user jusqu'à la fibre le galon d'or qui servait de rampe à cet abîme. Son infernale prévoyance essayait seulement parfois surLearamerlumc d'une épigrammeou la supposition d'un désastre. Une fois que la comtesse sortait radieuse du bal :
— Il me vient une pensée, Lea; si dans trois mois vous ne pouviez porter que des fazzioli et des peignes de cuivre au lieu d'aigrettes, et des perles de cristal au lieu de colliers... en un mot, Lea, si vous étiez ruinée.. .
— Ruinée ! répondit Lea ; allons, vous riez, ma tante !
Mais la voyant sérieuse '^
— Ruinée, ruinée I je me tuerais, reprit madame Marini, mesurant froidement la distance de sa fenêtre au canal.
— On ne se tue plus pour des diamants, reprit la marquise ; mais on en gagne, Lea.
Vois plutôt celte émer'aude que m'a apportée, ce maliD, mon ami Natbaniel.
— Il a raison d'être riche, voire Nathaniel, car il est laid...
— Du moins esl-il généreux, puisqu'il ma chargée, Lea, de vous présenter ceci.
La marquise passa au bras de madame Marini un ^ admirable bracelet; puis, se voyant seules, les deux femmes causèrent longtemps à l'appui de cette fenêtre
Quelques jours après ceci, les escaliers de Venise étaient plus noirs ; l'ombre, comme une écluse, était descendue sur tous les ponts de la ville. Un seul homme, debout et le dos appuyé contre le dais en drap noir de sa gondole, contemplait d'un œil lourd cette merd'écaillesqui frémissait sous la brise. C'était une de ces nuits propices où Tâme se consume dans sa rêverie, où tout vous reporte en vous-imême, — que vous voulez peut-être éviter; — où pour l'esprit le moindre événement est un présage. Marini, muet au milieu de ce silence, repassait peut-être en cet instant toute sa vie. Orgueil de noble, folie d'amant, sacrifices ardents et enthousiastes pour Lea, ruine prochaine et inévitable, toutes ces pensées assiégeaient alors le comte ; mais aussi toutes ces pensées s'effaçaient devant Tamour de Lea! En dépit de ses revers, Marini se sentait plus homme en longeant cette draperie de palais, blanche à la lune comme un linceul ;
il songeait, lui, que, — seul de tous, — il avait eu le courage de sauver le sein. Qu'il dût le perdre un jour, il reculait cette question ; l'avoir conservé n'en faisait pas moins son orgueil. Quand il passa devant la maison Marini, sur le grand canal^ il l'eût engagée vingt fois pour une seule pierre de la C'a d'Oro : à la Ga' d'Oro était Lea I Tout à coup, au milieu de ce silence, il crut entendre des cris...
Puis une teinte véritablement étrange sur le ciel ; — mais la chaleur avait été grande tout ce jour. Lo comte lui-même ne tarda pas à s'assoupir.
Réveillé bientôt par la rame du gondolier, qui frappait aux vitres de la cabine, Marini, au milieu d'un flux de gens accourus sur le rebord du quai, n'eut pas de peine à distinguer une large flamme s'épandant sur l'eau comme une gerbe de phosphore; son effroi devint pressant. A quelques lignes de cet endroit s'élevait la Ca' d'Oro; tout à coup, il lui sembla que chaque bouche répétait ce nom connu, ce nom devenu sa vie, la Ca' d'Oro I
Et en effet, de la Ca' d'Oro s'élançait alors ce noir panache de fumée, — c'était la Ca' d^Oro que brûlait I...
— Leal Leall
Il n'avait fallu que trois secondes au comte pour s'élancer à la nage du milieu de l'onde, sur le refus formel de son batelier. Rien qu'à cette lézarde que vous découvrez encore, vous devez comprendre les progrès menaçants de l'incendie, Le feu avait pris nais-
sance aux stores de ce boadoir à fleur d'eau; les nattes et ! les draperies avaient activé sa violence : il se continuait en ligne droite vers l'appartement de la comtesse.
Harini, dans cettefoule glacée de crainte, cherchait vainement un homme. Le hasard voulut que^ seul alors, je revinsse de la Dogana (1) ; son bateau-plat venait d'entraîner devant moi une société qui se^diri- j geait vers Fusioe. J'eus le courage de suivre le comte j jusqu'à la porte embrasée du premier étage ; la fumée I m'étouffait presque.. .
— Lea I ma fortune à qui sauvera Lea I
D'un bond fougueux il était entré dans la chambre i de la comtesse : en dépit du jeu des pompes, la flamme s'y était exclusivement concentrée. (
— Lea I répétait le comte avec fureur en faisant grincer les anneaux du lit.
Apparemment, la chambre était restée vide...
Le^feu respecta d'abord ses vêtements trempés d'eau. Nous supposâmes , en le voyant d'en-bas lire une lettre à la lueur de la flamme, lettre préservée peutêtre à dessein par un grand flambeau de cuivre, que le comte cherchait alors lui-même dans ce billet la clef de l'énigme. Tout à coup il froissa la lettré avec fureur, et la rejeta dans cette fournaise; la flamme la revomit en mille étincelles.
Alors I oh I je n'oublierai jamais la main du comte Marini crispée et tremblante encore après cette lec-
'^1) Douane de mer.
ture, — chacun fuyait, guand il donna de son front sur la cage de fer de cette terrasse, en s'écriant : — Enlevée! enlevée I
Et alors, défiguré, noirci, il tomba, — et on ne le revit plus...
En peu d'instants, toutefois, le feu de l'intérieur avait cessé. Le dommage fut Irès-peu réel à sa façade; une partie de la maison seule avait croulé. '
Le lendemain, on lut dans les gazettes, au café du Genio :
« Un incendie, dont on ne peut s'expliquer l'ori- « gine, a menacé hier, 4 7 juin, la Ga' d'Oro. Le comte a Marini est mort dans cet incendie... » Et à quelques lignes plus bas que cette nouvelle : «'Douane de Venise, même date, 17 juin, pas- « sagers pour Fusine : M. Nathanie^ Jubal et la coma tesse Marini... »