‹ Le pauvre diable;Chapitre 4 sur 40 · V. — DERNIER COUP · texte numérisé non relu

V. — DERNIER COUP

Grâce aux conserves^ au beau temps et à la volonté exfxesse du roi Casimir, Tavocat Georgeot, remis de ses fractures, galoppaità dos de mulet, un mois après, sur une grande route, cète à côte avec sa majesté béfiédiciiue, qui venait de visiter son autre abbaye de Saint-Martin de Nevers. Plus les relais voisins de la capitale disposaient le bon prince à la bonne humeur, plus l'embarras de Georgeot devenait visible. Il froissait timidement dans son gant une lettre timbrée de France qu'il venait de recevoir. De cette lettre naissait évidemment le silence inquiet et la contenance gênée de Tavocat. Le carrosse de madame de THospital suivait les deux mules, et maître Georgeot n'avait que cet iostant pour demander une grâce au roi.

— Majesté rectissime, dit-t-il en voyant Casimir mettre sa monture au pas

— Majesté rectissime, maître Georgeot ! je ne savais pas vous trouver si appris sur l'ancien protocole des Jagellons?... ne voulez-vous point me demander qpielque chose?...

— E3i bien. Révérence royale, ou, si vous Taimez mieux. Majestueuse Abbatialîté, vous l'avez dit; j'apprends à cette heure, par un courrier, que ma femme est accouchée ; ref userez-vous d'être le parrain de mon premier-né?

— D'autant moins que je veux en être marraine,

reprit la maréchale, qui avait tiré son rideau de portière, et qui se pâmait d'aise aux salutations de maître Georgedt, lesquelles compromettaient son équilibre sur la selle...

Pour son débotté, Tavocat courutdouc chez sa digne épouse, mademoiselle Georgeot, laquelle était dans soa lit à baldaquin, les joues roses comme le front de la pudeur, la pèlerine Manchette, des draps gauffrés en damier, la courte-pointe semée d'amours de Fladdre. Une sage-femme, aussi musculeuse qu'un soldat des gardes-suisses, donnait le branle à la barcelonnette du nouveau-né.

— De par Dieu, je ne me trompe point, s'écria maître Georgeot, et vous voilà redevenue sage-femme, madame Voisin !

— Ce fut mon premier commerce, mon frère. Il faut faire un peu de tout : et puis, le petit gars est si beau poupon !

— Un enfant blond, avec des yeux bleus! Mais c'est un amour, mademoiselle Georgeot. Hol hé! quand madame de l'Hospital va le voir !.,. dit Georgeot émerveillé. Ah çal ma mie, mais que porte-t-il donc autour de son col? reprit-il après un moment d'hésitation. Un collier d'émail, avec les armes du marquis de Gor des ! le même blason que ce damné marquis appliquait sur ses procédures î En voilà de belles, et voici qui ne peut s'endurer, par ma foi!

— Que dites-vous là, mon frère ? Si le roi Casimir et madame de l'Hospital vous entendaient I

— Peu m'importe ! reprit Georgeot, brisant de rage son fouet de poste, en entrechoquant ses bottes à chaudron. M'expliquerez -vous point ceci, madame Voisin?

— Voulez-vous donc savoir tout, monsieur mon frère? Eh bien, je vous dirai que ce poupon-ci n'est point de votre fait. Celui qu'a génisé votre pauvre femme était au monde arrivé, par conséquence de sa frayeur à la vue de votre apparition, avec une queue et des cornes, d'où vient que nous l'avons mis à l'hôpital de l'Enfant-Jésus, oii vous le trouverez enregistré sous le nom du Pauvre Diable ; allez-y voir, et laisseznous tranquillement couper le sifflet à celui-ci.

Au mois de septembre 1724» par une de ces nuits tiôdes dont Paris s'étonne lui-même^ tant la pureté de son ciel est grande et sa température digne d'un climat plus favorisé, un jeune homme de seize ans environ rentrait chez lui en longeant les Tuileries jusqu'au Louvre. Deux heures du matin venaient de sonner à Tôglise Saint-Germain-l'Auxerrois ; aucun passant^ aucune ombre ne se dessinait sur cette blanche draperie de murailles royales que la lune inondait de sa clarté.

Le jeune homme pressait le pas, comme s'il eût eu à se reprocher d'être en retard. 11 avait ramené sur son visage les plis d'un ample manteau couleur de mu*«

àO L'INFANTE.

raille, bordé de laides galons d^argent; pour son tricorne et pour ses cheveux, on n'aurait su dire qui des deux était le plus en ordre; et quant à ses manchettes de fine dentelle^ ce fils de famille les avait en assez mauvais état. A l'irrégularité de sa marche, on pouvait même voir qu'il sortait sans doute de quelque joyeux souper.

Quand il eut atteint la petite place de l'église paroissiale des rois de France, sur laquelle s'épandaient alors de larges traînées de lumière, il s'arrêta tout d'un coup vers le coin de la rue des Prêtres, où brillait alors une seule lanterne éclairant une maison située à l'angle de Saint-Germain-l'Auxerrois, et sur laquelle était écrit : Hôtel de Lisbonne, à P image du grand saint Jacques.

Cet hôtel assez modeste, détruit postérieurement, à l'époque des troubles de 93, n'offrait pour toute entrée qu'une petite porte bâtarde. Le jeune homme en avait la clé sur lui, et il franchit rapidement le premier étage.

— Est-ce vous, Manoël? murmura une voix faible sur le palier.

Cette voix «ortait d'un corps maigre et long, enveloppé comme une momie dans une ample robe de chambre. •

— C'est moi, don Inigo, se hâta de répondre Manoël, c'est moi... Désolé que vous ayez pris sur votre sommeil pour m'attendre!... Le sommeil d'un écuyer qui a la gçutte est chose sacrée... Aussi n'est-ce point

L'INFANTE. hi

ma faute si je vous arrive si tard. La faute en est à MM. de Charolois et de Clermont, qui m'ont retenu à souper après TOpéra... avec un abbé fort joyeux, ma foi^ et qui se nomme, je crois, Yoisenon... 11 nous a chanté des airs si drôles !... Vous ne m'en voudrez pas, mon honorable professeur !

— A quoi bon vous en vouloir? vous voici devenu conmie dans Quevedo le romancier, le chevalier errant des ténèbres, le prince des rues, l'ennemi irréconciliable du soleil ; vous faites de la nuit le jour, et il faut bien que j'approuve. Votre père ne m'a-t-il pas payé pour cela?

£t don Inigode Cardenas laissa échapper un soupir, en examinant la toilette de son élève. Ainsi que nous l'avons dit, elle était accusatrice.

— L'infernal pays que cette France ! murmura le vieillard en allumant lui-même les bras de flambeau fichés à sa glace; qui m'eiit dit que lorsque vous étiez si doux et si sage en Portugal, quatre mois de Paris feraient de vous un démon I Vous voilà, sans autre escorte que votre épée, sans autre guide que votre cervelle, lâché bride abattue par cette grande ville ! Où donc votre très-honoré père a-t-il pris Tidée de vous écarter de Lisbonne et de vous faire perfectionner votre éducation par les voyages? Par saint Antoine de Padoue ! vous ne vous tenez plus même sur vos jambes, et peu s'en faut que vous ne vidiez les arçons I

Cette phrase du vieil écuyçr n'était que trop motivée par la contenance peu affermie de Manoêl. Le jeune

homme, adossé contre la fenêtre, avait détacbé de la tapisserie à personnages de cette chambre une guitare dont il avait peine & faire concorder les sons entre eu:s. Au milieu de cette fièvre d'exaltation qui suit presque toujours un souper^ il essayait un air portugais qu'on ejit pu traduire ainsi :

« penser fidel aaohttt un Jour Si je puis m*assurer de posséder la gloire De tenir une place en Tillustre mémoire

De Tobjet qui fait mon amour ? »

— Voilà une détestable guitare ! fit-il tout d'un coup en la jetant sur le lit de don Inigo. Si c'est la seule que vous possédiez^ mon maître^ je ne vous en fais pas mon compliment !

-«- Tout le monde ne pensait pas comme vous en 1698i à Lisbonne, reprit don Inigo, piqué du dédain de son élève. Cette guitare a fait le charme de bien des femmes et le désespoir de plus d'un mari; c'est une re* liqucj et vous lui devez plus de respect, ajouta l'écuyer en la remettant à sa place, La jeimesse d'aujourd'hui n'a d'égards pour rien, parole d'honneur I

'i— Vous faisiez votre courrier quand je suis venu^ mon cher professeur. Que dites-vous de moi à mon père, puis-je le savoir? demanda Manoël à Inigo d'un ton caressant.

— J'étais en train de mentir, lorsque vous êtes ar* rivé juste à point pour m'interrompre, dit le vieillard en faisant mine de déchirer une lettre commencée,

L'INPANTR. é8

-* Monlsher Inigo^ dit le jeune homme^ mon nniqne ami... mentez toujours, les pères ne sont pas obligés de' savoir la vérité. Ne sont*ils pas souvent comme les maris^ les derniers à apprendre leur histoire?

— La vôtre est édifiante, je vous conseille de vous en vanter. N'ave2»-vous pas de honte à quinze ans d'aller déjà de pair avec les jeunes roués de cette ville, vous dont le nom, dont le rang...

— Beau privilège, ma foi, si ce nom et ce rang je suis forcé de les cacher!... Encore ce soir, tenez, je tremblais de rompre la loi sévère de Tincognito à laquelle vous m^avez assujetti, mon père et vous. Et pourtant, ajouta Manoël avec un dépit croissant par degrés, que suis-je aux yeux de ces nobles seigneurs de France? un simple gentilhomme portugais dont Tepée n'est jamais sortie du fourreau, un officier de fortune, un aventurier peut-être î Ah'l cette pensée fait bouillir le sang dans mes veines !

— Patience, patience, vous n'êtes encore qu'un aiglon, mon cher élève. Laissez croître vos ailes, vous planerez ensuite d'ici jusqu'au palais de Villa-Yiciosa.

— Où je devrais être à l'heure qu'il est, je le sais. N'est-ce donc pas Tancienne résidence patrimoniale de ma famille?

— C'est vrai, mais pour l'instant nous sommes ici par ordre à la cour de France. Le conseil a eu, je Fespère, ses raisons pour nous transporter des rives du Tage sur celles de la Seine, pays fort malsain, poursuivit douloureusement don Inigo, j'en conviens, mau-

vais dimat pour les rhumatismes et les professeurs. J'y ai vu se renouveler ma goutte. Enfin il faut vouloir ce que veut Lisbonne, il faut...

Le digne écuyer fut interrompu dans sa phrase de résignation par un aigre tintement de la sonnette placée en dehors auprès de la porte. Un lourd piafiement de cheval ébranlait en ce moment le pavé de la rue. Inigo ouvrit la fenêtre et reconnut à la clarté de la lune le courrier ordinaire de l'ambassadeur de Portugal, qui ne se faisait faute d'agiter le pied de biche suspendu à la muraille, de façon à réveiller en sursaut tous les habitants paisibles de l'hôtel.

— C'est vous, Bernardino, dit le professeur en lui imposant silence de la main. Vous sonnez, mou cher, d'un air à faire croire que vous venez de la part du cardinal de Fleury I Ce n'est qu'à trois heures que partent mes dépêches, et je n'ai pas encore fini mon courrier. Par saint Antoine de Padoue, courez chez le comte de Tarlo, qui loge au faubourg Saint-Honoré; cela me donnera le temps de finir ma correspondance. Voilà deux écus de six livres pour graisser le pas de votre monture et lui apprendre l'allure convenable à un cheval diplomate ! Bonsoir, vous me trouverez exact dans trois quarts d'heure, Bernardino !

Le courrier suivit de point en point les ordres du vieil écuyer, qui venait de refermer sa fenêtre avec la satisfaction que donne aux maître l'obéissance passive d'un subalterne. Deux ou trois lettres commencées se trouvaient alors éparses sur sa table, au milieu de

laquelle se pavanait sur uûe pelotte Tordre de la Conception et de Saint-Jacques , dont loigo étai^ décoré.

— Vous le voyez, reprit-il en s'adressant au jeune homme, nous n'avons pas de temps à perdre. Ecoutez ma lettre à votre père, si toutefois vous pouvez écouter.

£t don Inigo assura ses lunettes sur son nez. Manoêl s'était assis vis-à«vis de lui dans un silence profond; les nuages bachiques du souper ne pesaient plus sur lui; il semblait hvré au contraire à un flux et à un reflux de pensées qui par intervalles plissaient son front. La grâce et Télégance, caractère distinctif de sa personne, se relevaient encore chez lui du charme de sa couleur, aussi brune que celle d'un Maure. En le regardant, on se rappelait involontairement que les rives du Portugal sont très-rapprochées de celle d'Afrique, et que leurs climats sont semblables. Il avait la taille assez belle, le regard expressif et les plus admirables dents qui se puissent voir. Cependant, sous l'éclat velouté de cette jeunesse, il était facile d'entrevoir une tristesse précoce; le ver avait déjà piqué le fruit au cœur. A seize ans, et grâce à la seule influence de soncUmat, un Portugais est aussi fougueux en amour qu'un homme de vingt-cinq, et la passion imprime souvent sur lui d'étranges ravages. Celui qui se faisait appeler à Paris don Manoël avait peut-être lutté, malgré son extrême jeunesse, contre des courants aussi rapides; peut-être avait-il aimé de toute la puissance

de aoa orgeaiisBtàim^ car 'h certains plis dédaigneux de aa lèvre, à sa maigreur excessive, aux lueurs faeliees de sa gaîté, il semblait plutôt qu'il prît à tâche de s*étourdir que de s'amuser.

Arrivé conune lui en France depuis qnatré mois, â la suite de plusieurs excursions en Angleterre et en Italie^ don Inigo cumulait auprès de Manoël la doiiMe fonction d'éeuyer et de gouverneur. Il les remplissait tontes deux fort mal : la première, parce que la gOHtte Tempèchait de se tenir convenaUement à cheval et de suivre les chasses du roi; la secoaàe^ parce qu^on ne pouvait faire choix d'un plus singulier mentor po«r enseigner la morale à un jeune homme. Son extrême indulgence en faisait un véritable onde de comédie. Portugais dans Tàme, il regrettait Lisbonne comme un amoureux regrette une maîtresse, Lisbonne, le théâtre de ses aventures galantes et de ses beaux jours. A Parris, il lui fallait porter la poudre, accrocher sa guitare à un elou, et se confiner dans une hôtellerie maussade pour mieux assurer Tmcognito de son élève. Ce sont là de ces misères de professeur que les professeurs seuls sont appelés à définir et à <^omprendre.

— La lettre a trois grandes pages, dit-il à Manoêl, mais je vous fsâs grâce des deux prenadères j elles sont relatives à des affaires d'Etat. Pour ce qui vous concerne, voici ce que j'écris à votre père. Je passe tepwK tocole :

a Votre fils, mon cher, élève, a trouvé plaisant de visiter la cour de France sous le nom de ManoëL Vous

le savez, c^e»t fin moiiâe léger qall étonne patr rexeob pie de sa réserve. »

— Bien débuté? bravo f s'écria M anoél, enchanté de cet exorde.

Inigo eofitinna t

€ Il n'a rien de la frivolité de» petils-maltres, qni parleirt toat à )a fois êe Fempûre de la Chine, d'un épagneul^ du firmament et d'une fontange^ m de la ridicrfe importance des jennes scîgnreurs, qui se croient tous ici sortis de la côte d'Adam. Il ne joue pas, ne beat pa»^ ne soupe pas^ sort à peine, et dort toujours d'un sommeil royal dés les dix heures du soir. . . o

-*- A merveille, cher professeur F

« Il n'est point comme ces automates de cour, qui n'agissent que par ressorts, qui ne connaissent d'âme que leurs yeux, leur langue et leurs doigts; il n'étale pa» un smpke mouchoir baigné d'eaux de senteur, dan» lequel il se moucbe avec grâce et force en même temps, ccHume cela se pratique encore chez eux, après avoir prcnnené successivement entre ses mains deux ou trois tabatières plus ou moins belles. Je lui ai donné à lire LoekCy les Pensées de Pascai, la Reeherehe de la Vérité, la Physique de Deseartes et celle de Newtorty le tout pour le former dans la langue française, qui, entre nous, est loin de valoir notre langue du Camoëns. Il fréquente Içs églises, observe les jours de jeûne aussi scrupuleusement que vos religieux de Mafra; il est plein d'attentions délicates et ingénieuses pour moi, fait ses académies régulièrement et devient de pre-

A8 L'INFANÏE.

mière force sur la guitare... Modèle de toutes les perfections... »

— Assez, asseZ; don Inigo ! c'est mon oraison funèbre que vous prononcez* là. Attendez.

— Ce n'est pas assez mentir, reprit Vécuyer d'un ton plus grave, voici qui va vous prouver combien j'aurais à cœur de vous voir tel que je vous dépeins.

Et don Inigo poursuivit :

(X Enfin, il est parfaitement guéri du fol amour que la jeune infante d'Espagne... »

— Il suffit, don Inigo, il suffit, vous rayerez cela j je ne soufire pas le mensonge sur un pareil sujet I s'écria Manoêl. Vous avez eu tort cette fois, et vous devez savoir mieux que tout autre...

— Que vous êtes un fou, un écervelé, cela est vrai. Vous connaissez la sévérité de votre père... sa répugnance pour une telle union que vous n'avez pas craint de lui proposer à votre âge !..; Voulez-vous jouer un jeu d'enfant, encourir ses justes reproches, voulez vous compromettre encore par une extravagance, comme à Madrid?...

— Je ne veux rien, rien au monde, interrompit Manoêl d'une voix brève, rien que votre silence, don Inigo. Promettez-moi d'efiacer cette ligne...

— Pourtant. ..

— J'exigeais tout à l'heure; maintenant je vous en prie... Pas un mot de cet affaire, qui n'intéresse, grâce au ciel, que votre élève.

— Une rature! y songez-vous V après deux pages

oflacielles sur l'état du cabinet en France ? Voyez avec quel soin cela est écrite comme cette majuscule B du duc de Bourbon se détache^ et comme cet F qui commence le nom du cardinal de Fleury fait bon efifet ! D'ailleurs, dit en se levant don Inigo^ votre père m'a cbargé de vous surveiller à cet égard. Il connaît Tamoiu' aussi bien que moi, votre père, et je lui dois compte des moindres pulsations de votre cœur...

— Eh bien I reprit impétueusement le jeune homme, je vous en déroberai jusqu'aux plus secrètes blessures I Oui, don Inigo, malgré votre science, vous trouverez en moi une impénétrable énigme. Et pour commencer, continua-t-il , tenez, je suis invité demain à Rambouillet à chasser avec le roi : eh bien! j'irai et j'y coucherai, ne m'attendez pas. Je vous avais cru bon, sensible, jaloux sur toutes choses de ne point aviver en moi d'anciennes douleurs; je vois maintenant que vous êtes comme tous les autrei* vieillards que j'ai rencontrés, dur, inexorable, soupçonneux ! Faites donc votre rapport à mon père. Monsieur ; faites-le complet, vous ne me devez rien, encore une fois! Puisque la rature que je vous demandais, vous coûte tant, achevez votre lettre, et n'oubliez pas seulement de demander la première place d'inquisiteur qui sera vacante à Lisbonne, vous la remplirez à merveille !

Et le jeune homme sortit de la chambre de l'écuyer dans un état d'exaltation difficile à décrire. Interdit, stupéfait, don Inigo allait répUquer; mais traversant à

la hâte une pièce d'attente commune à tous deux, Manoêl regagna sa chambre à coucher, placée à peu de distance de celle de son gouverneur. Le vieillard était retombé sur son siège, Tœil fîxe^ la bouche béante... Deux grosses larmes se firent jour enfin à travers ses cils et roulèrent jusque sur la lettre quHl tenait. Le carillon monotone du cadran à réveil l'avertit alors qu'il était trois heures. Il se dirigea lentement et comme un coupable jusqu'à la porte de Manoël; mais ne voyant aucun jet de lumière s'échapper de la serrure^ il jugea que ^le jeune homme dormait.

Réfléchissant alors devant la lettre presque achevée qu'il parcourait des yeux rapidement :

— Je ne le croyais pas si despote t murmura-t-il.

Quelques secondes s'écoulèrent alors, pendant lesquelles don Inigo hésita, comme dut hésiter Vatel avant de se percer lui-même de son épée.

Le professeur, lui, prit une arme plus innocente, un grattoir, et mit tous ses soins à opérer la rature.

— C'est lui qui l'aura voulu, se dit-il, l'heure du courrier estinflexible, et je vais être déshonoré à la cour de Lisbonne, moi qui avais une si belle main ! Que ne puis-je rayer ainsi de son cœur cette image qui le poursuit !

Quelques secondes après, le pas du cheval de Bernardine, le courrier, retentissait dans la rue des Prêtres. Don Inigo lui jeta sa lettre.

Le vertueux professeur replaça ensuite sa sandaraquc

L^INFÂNTE. 51

et son grattoir dans son encrier de Boule^ puis il s'en* dormit du sommeil du juste, en regardant sa guitare, seul ornement de sa chambre qui intercédât alors en faveur des amours de son élève.

Ce jour-là mème^ et dès les premières blancheurs de Taube, ce n'était que joie et tumulte au château royal de Rambouillet. Les voitures de poste, les livrées, les équipages de toute sorte sUlonnaient la route, et les postillons claquaient leur fouet de façon à faire croire qu'ils étaient bien payés. Dans Tun de ces carrosses, qui se trouvaient déjà à portée du fusil du château, les stores étaient abaissés avec une méthodique circonspection^ les chevaux allaient au pas, tout, en un mot, semblait si cauteleux et si discret que les valets à broderies^ caracolant aux portières, auraient eu peine à saisir quelques mots de la conversation secrète qui se tenait à Tintérieur.

Cette conversation n'était rien moins qu'un conseil d'état.

Use composait de quatre personnages sérieux et raides comme doivent l'être des plénipotentaires en exercice. Le plus âgé d'entre eux, celui qui portait une soutane^ avait peine à réprimer un sourire ironique sur

St L-I5FA3ITE.

fa lèrre chaque fois que inn de ces srares inleiiocateats omrrait imaw.

— AmAaaa Êninence falàme le choix d'une princesse zn^sàse pour fianeée de notre moDaïqae? dit un penoonage qni portait le crayon ronge de Tordre dn Sami-Esprît sor sa poitrine. L'aînée des-petites filles de Georges l", la princesse Anne, semblait pourtant un parti...

— Extraordinaire^ à coup sûr^ monsienr ledoc^ répliqua le cardinal. Sans s'arrêter à la différence des religions, et ponr ne parler qae dn roi Georges W^ monsienr le dnc pense-t-il donc qae ce prince pût se dissimuler les inconvénients politiques d'une telle alliance? Si brillante qu'elle soit, le roi d'Angleteire n'ignore pas qu'elle irriterait et mécontenterait ceux qni tiennent à prolonger la succession dans la maison de Hanovre. Madame de Prie devait échouer dans cette tentative, Monseigneur, comme votre sœur, made^ moiselle de Sens, a fait échouer la vôtre !

— Aussi, n'y songeons-nous guère, se hâta de reprendre le duc de Bourbon, que ce souvenir piquait jusqu'au vif; nous avons d'autres pensées, monsieur le cardinal...

— Des pensées que je ne puis deviner sans doute, dit Fleury en jetant un regard rapide et perçant sur le premier ministre, car M. le duc ^s'entoure depuis quelques jours d'un mystère impénétrable. . . Il est fort heureux que ma voiture ait cassé en route et que M. le duc de Bourbon m'ait recueilli, ajouta-t-il d'un air

railleur ; me voilà du conseil^ où Ton m'a, du reste, gardé mes entrées

— Heureusement pour nous, Monseigneur, répliqua hypocritement le duc de Bourbon : c'est votre devoir de nous éclairer^ illuminare eos qui sunt in tenebris !

-^ Je ne demande pas mieux, répondit le cardinal. La grande aSaire , n'est-ce pas. Messieurs, c'est l'arrivée de l'infante d'Espagne , de la fiancée de notre jeune monarque, car elle est sa fiancée depuis deux ans?...

— Depuis 4722, Ëminence, reprit Tambassadeur d'Espagne; on attendait seulement qu'elle ne jouât plus au volant, et que le roi Louis XV eût delà barbe... Je vois encore d'ici le train somptueux du marquis de la Fare à ciette occasion quaad il s'en fut à Madrid de la part du régent pour complimenter sa majesté catholique. La cérémonie des fiançailles eut lieu ensuite en même temps que celles de mademoiselle de Montpensier accordée au prince des Asturies. J'étais à l'Ile des Faisans, il m'en souvient, auprès du marquis de Santa- Cnix, envoyé d'Espagne, et du prince de Rohan, qui représentait le roi de France. Un beau jour, ma foi ! si ce n'est que mon habit gris de lin fut perdu...

— Comment cela?

— Par ime pluie battante qui survint mal à propos. Nous allions en coche découvert, l'étiquette le voulait; et tenez, la duquèsa de Rocca Negra, la camereramayor de l'infante, en attrapa même un rhume qui fit pendant unmois l'entretien malin de tous les cercles.

Elles est fort méchante et fort revéche^ cette chère duquèsa, et comme elle ne pouvait parler à cause de son enrouement, c^était tout profit pour la pauvre petite infante; elle ne la grondait pas^ elle avait perdu aes moyens 1

•X* Âinsi^ continua le cardinal^ nous allons avoir à Paris la fille de Philippe Y l Son logement est prèt^ vous ne pouvez l'ignorer , et le Pavillon de Vln^ fawte.,.

— Recevra demain la jeune princesse, monsieur de Fleury. En ma qualité d'embassadeur d'Espagne^ c'est moi qui dois la complimenter et Ty installer. Pour une petite reine de huit ans, elle y sera logée en grande princesse, je vous jure. Rien de plus magnifique que ce boudoir, cette salle des gardes et cette galerie de portraits..* J'ai vu avec plaisir que le jeune roi n'y avait pas oublié ceux du roi Philippe V et d'ÉUsabeth de Parme. .. L'infante s'y retrouvera en famille!

• — Dieu veuille que la fiancée plaise au roi I objecta sèchement le duo de Bourbon en échangeant un coup'd'œil insidieux avec Tenvoyé de Pologne qui se tenait coi dans un angle du carrosse, en rognant ses ongles par contenance.

— Et que madame de Prie ou monseigneur ne se croient pas obligés à un autre choix pour le prince, dit le cardinal en promenant sur le duc un regard qui le déconcerta tout à fait.

— Et quel autre choix? se hâta de demander l'ambassadeur de Philippe V d'un air altier.

L*INPANTE. 5S

— Son éminence plaisante , répliqif a le premier ministre, qui cherchait lui«mème évidemment à ae rassurer.

^ Je sais ce que je sais, répondit Fleory^ nous jouerons cartes sur table.

•** Commeilvousplaira, monsieur le cardinal; quand on sert fidèlement son roi...

«- Et qu'on rampe aux pieds de sa maltresse, murmura Fleury à voix basse.

*^ La politique exige-t-elle que le roi épouse un enfant? insinua Tenvoyé de Pologpe d'un air humble et cauteleux.

•*^ La fiUe de Sa Majesté catholique le roi d'Espagne arrive demain, messieurs, répondit le cardinal, vous la jugerez ; omis prenez-y garde, elle pourrait vous juger aussi!

— A Dieu ne plaise que nous la gàniçns en rien, dit le duc; M. de Saint*Simon, nommé ambassadeur pour faire solennellement la demande de Tinfante , nous en a écrit dans le temps des choses trop flatteuses...

— Pour que vous les croyiez fausses, n'est-ce pas, monsieur le duc? Préféreriez-vousque notre jeune roi, à peine initié auxaâaires, réservé, modeste, jse défiant de Ini-mème, fût gouverné comme son oncle Phi* lippe V par une femme d'autorité et d'énergie ? £n FVance cependant nous avons la loi salique... Être mené par une maltresse, cela s'est vu et se voit encore j mais la femme d'un roi de France l...

Le duc de Bourbon se mordit les lèvres, il avait ao»

cueilli le diable en chemin sous les traits de son Éminence. L'ancien évèque de Fréjus^ gui signait évèque par rindignation divine^ avait cette fois rencontré juste; le trait qu'il venait de lancer au premier ministre prouvait assez à ce dernier qu'il n'ignorait aucune des démarches de madame de Prie, laquelle avait de tout temps désiré d'avoir le mérite de nommer la future reine. A la mort du régent^ Fleury eiit pu se mettre à la tête des affaires, il préféra en laisser le poids au duc de Bourbon^ en se réservant la feuille des bénéfices. Le ministère de M. de Bourbon, ou pour mieux dire de madame de Prie^ sa maîtresse^ l'inquiétait peu : il le jugeait avec cette supériorité de vue des gens habiles^ qui croient toujours triompher. Ce matin-là il avait fallu la rencontre du duc de Bourbon et l'accident survenu à son carrosse sur la route de Q.ambouillet pour forcer l'ancien évèque de Fréjus à rompre le silence. En voyant Teffet qu'il avait produit^ il éprouva un mouvement de vanité consciencieuse.

— Encore une invention de M. de Richelieu que cette chasse à courre de Rambouillet 7 dit l'envoyé de Pologne en levant un des stores du carrosse d'un air visiblement contrarié. Ce jeune^ seigneur ne pourra donc pas se tenir tranquille?

— C'est comme le prince du Brésil, le fils du roi de Portugal Jeai^ Y, ajouta l'ambassadeur d'Espagne; vous ne pouvez vous faire une idée de tout ce qu'on en raconte.

— Un jeune fou de quinze ans, je tÊcis, dit le due de Bourbon, une victime accidentelle de la raison d'état. Le roi son père ne le fait-il pas voyager par Routes les cours?... Où donc est-il maintenant. Attendez... oui; c'est cela, en Angleterre, à ce que me disait hier Tambassadeur de liabonne.

— Nous voici à la grille, messieurs, déjà la chasse, les fanfares!

Quelques sons de trompe retentissaient en efifet sur la lisière du bois. Le carrosse tourna le coin des Grands- Communs et s'arrêta bientôt devant le perron principal.

— Je n'apperçois point 8a Majesté, dit le cardinal avec inquiétude ; serait-elle plus malade qu'onne me l'a faite ? Pourtant le père Linière, son confesseur, que je vois là-bas. ..

L'ancien évêque de Fréjus fit arrêter le carrosse et mit pied à terre. Le confesseur du jeune prince était un jésuite : Dubois l'avait donné lui-même au roi. Le père Linière se promenait dan? une des plus sombres allées du parc en lisant son bréviaire. Le cardinal l'accosta bientôt, et lui frappant sur l'épaule familièrement :

— Nous ne chassons ni l'un ni l'autre, lui dit-il ; parlons donc un peu de Sa Majesté.

— Volontiers, répondit linière, d'autant que depuis le maréchal de Villeroy, qui s'applaudissait de sa charge auprès de lui, je n'ai qu'à me féliciter de la mienne. Impossible de voir un prince plus soumis.

plas r^pécttt^ux. Son 6miDienû6 le connaît^ du reste^ aussi bien que moi, puisque pour le punir ou plutôt pour le rendre plus parfaitement chrétien, elle lui fait écrire sa confession et la corrige même avant qu'il ne me la récite.

Le cardinal rottpt, car ce que venait de dire le père était vrai. Il s^informà bientôt avec anxiété de la santé du roi, qu'il n'avait pas vu depuis trois jours, retenu comme il Tavait été à sa maison d'Issy par un travail important. Le père Liniëre se hâta de le rassurer ; le jeune prince n'éprouvait qu'un peu de fatigue, et les médecins avaient seulement conseillé la diète. Le Spectacle d'une chasse à laquelle ils le faisaient assister devait le distraire ; aussi était-il depuis une heure entre les mains de son premier valet de chambre, qui Tacconunodait avec des soins tout particuUers.

Isolés de cette foule de brillants serviteurs qui allaient bientôt briguer un regard du maître, le cardinal et le jésuile causèrent quelque temps, jusqu'à ce qu'un petit nègre attaché aux écuries du château vînt prévenir son Éminence que sa voiture était parfaitement raccommodée et quil pouvait suivre à loisir la châsse du roi.

Presque au même instant, le premier gentilhomnie de la chambre avertit Fleury que Louis XV le faisait mander, impatient qu'il était de se montrer à son précepteur dans sa toilette de chasse.

S'il faut en croire les détracteurs du cardmal de Fleury, il avait ses raisons, en permettant ce divertis-

sèment à Louis XV ; il espérait le détotumer ainsi du soin des affaires^ et Texcitait même à la chasse aux dépens de sa santé. Ses ennemis (et il eu eut beaucoup, comme chacun le sait) insmuaient sourdement que cet exercice était devenu, grâce au précepteur royal; un véritable carnage pour le frêle monarque \ Fleury, roi de fait, ne lui accordait le chasse qu'avec des oiseaux de la fauconnerie dans une salle remplie de moineaux. 11 fallait voir le pauvre petit prince au milieu de cette volatile effarouchée, pouvant à peine armer le fusU que lui présentait le capitaine de ses chasses en l'exhortant à cette tuerie facile, comme si Ton eût pris à tâche d'étouffer en lui les semences de bonté que le duc de Bourgogne, ce père si promptement enlevé à son amour, avait déposées déjà dans rame de son fils. Le duc de Bourbon, prince aussi faible qu^altier, dominé lui-même par une maîtresse arrogante, entretenait cette sourde domination du cardinal, sans se douter qu'elle dût un jour amener son propre renvoi.

Ce jour^là, cependant, et par exception^ la chasse à courre entrait dans les récréations permises à Louis XV» Une indisposition du roi, sauvé déjà une fois mbraculeuscment par le médecin Helv^ius^ ne lui pei^ mettant pas de se tenir à cheval, il devait se contenter de suivre en voiture la chasse du cerf.

La voiture du jeune prince n'était qu'un minée cha** riot tiré par quatre chèvres favorites ; les harnais en étaient ouvragés fort joUment. Les panaches, les gre-

lots d'argent^ les housses de soie brodée, rien ne manquait à cet attelage enfantin dans lequel Latour^ qui commençait alors comme peintre^ fît de Louis XV un délicieux pastel. Quoiqu'il ne fût point monté à cheval pour aller aU laissez courre^ le grand veneur^ selon Tusage, ne lui avait pas moins présentéle bâton (i) pour parer et écarter les branches. Armé de ce sceptre inoffensif, rélève de Fleury et Villeroy apparut bientôt en habit de velours bleu céleste, son cordon suspendant la croix de Saint-Louis avec celle du Saint-Esprit, son jabot et ses manchettes de dentelle plissés coquette- misnt, sa poudre et son tricorne posés à merveille. Une légère ceinture à laquelle pendait un charmant couteau de chasse, et des bottes à entonnoir complétaient cet ajustement princier, dans lequel toutefois les mouvements de celui qui le portait semblaient contraints. On lui avait mis du rouge ce jour-là, ce qui faisait ressortir encore le délicieux ovale de sa figure. A côté du chariot, alors arrêté au pied môme du pjCrron principal du château de Rambouillet, se pressaient les quatre lieutenants de la vénerie, un écuyer et un sous-écuyer, derrière lesquels se tenaient plusieurs palefreniers de la petite écurie. Un page tenait la carabine de Louis XV. Tout auprès et dans un carrosse fort

(i) C'était un bâton de deux pieds dont la poignée devait être pelée, depuis la iéte de la Madeleine, sur la 6n du mois de juillet, jusqu'au mois de mars. La raison en était sans doute qu'en ce tempslà les cerfs touchent au bois. Le reste de Tannée ce bâton était couvert de son écorce. (Voir VÉtat de France^ t. IL )

bas, le regarà de Louis XV pouvait découyrir le duc de Bourbon, Mesdames de Prie, de Saint-Simon; la princesse de Rohan et la marquise de la Fare. Le soleil, qui était alors dans toute sa force, obligeait ces dames à se réfugier sous les parasols que plusieurs heyduques et nègres en livrée balançaient près des roues de leur voiture. Pour le jeune roi, il n'avait d'autre compagnie dans la sienne qu'une chienne de race anglaise au poil soyeux, aux oreilles pendantes^ que son oncle le régent lui avait donnée.

Le regret d'assister seulement comme spectateur à cette chasse royale ne se peignit que trop dans les regards enflammés de Louis dès que les fanfares sonnèrent. C'était, nous l'avons dit, sa première campagne de ce genre, et tous ces officiers en grand uniforme, tous ces jeunes seigneurs coquettement habillés et montés, ces chevaux, ces équipages qu'Oudry seul a reproduits fidèlement, devaient éblouir le prince luimême. Parmi les cavaliers que le jeune roi admirait le plus, le duc de Richelieu ne pouvait manquer de produire sur lui une vive impression; à peine sorti de la Bastille par le sacrifice d'une belle victime (-1 ) qui s'était volontairement immolée pour le rendre libre, ce Lovelace de vingt-cinq ans qui avait déjà franchi tous les obstacles, même celui de l'Académie, étonnait la cour par sa hardiesse et sa bonne grâce, même avant sa fameuse ambassade de Vienne. Le duc se rappelait

(i) Mademoiselle de Valois.

peut-être, en voyant Louis XV si jeune et si beau, l'heureux temps où la duchesse de Bourgogne le nommait lui-même sa jolie poupée; il fit son devoir de courtisan le mieux du monde en venant caresser de la main les jolies petites chèvres attelées au chariot. Bien que le roi eût alors quinze ans, il préférait cette voiture à tous les carrosses, peut-être parce qu'elle l'isolait, de son parent, qu'il aimait peu, et du cardinal> qu'il craignait.

L'endroit où se trouvait alors Louis XV faisait face à l'étang de Rambouillet j c'est là que tous les efforts combinés de la vénerie devaient amener le cerf pour prendre l'eau. Déjà les chasseurs, que le jeune monarque avait tous encouragés de la main, venaient de partir au laissez courre, et il ne restait guère en cet endroit que deux ou trois équipages groupés non loin du roi, quand M. le duc de Penthiève, grand-veneur, avec MM. de Bongars et de Sandricourt, gentilshommes en exercice, vinrent à passer couverts de poussière et dans un désordre qui n'indiquait que trop l'inquiétude où ils se trouvaient. En effet, le cerf, attaqué une première fois, mais mal entouré, venait de faire d'abord buisson creux. Il fallut bien alors se résoudre à en attaquer un autre, qtmtrième tête. En dépit des relais de chiens, des piqueurs bien ordonnés et placés, la chasse allait de mal en pis; le grand- veneur aiguillonnait en vain son cheval et suait à grosses gouttes. Les valets de hmiers se regardaient piteusement entre eux, écoutant à peine les ordres des piqueurs cavalçadoiurSj

lorsque tout à coup le cerf rembûcha et revint au tancer. Ce moment si décisif dans une chasse ramena l'espoir, les bien-aller résonnèrent sur la frange terdoyante de la forêt; la fanfare des chiens les soutenaient sans Te* lâche. En un clin-d'œil, la chasse désorganisée avait repris son assiette ; le jeune roi, enchanté, battait des mains. Sur un à vue sonné par un piqueur en tête de la chasse, le cerf ne tarde pas à prendre Teau, il s'y jette les narines ouvertes^ la langue pendante ; la meute le suit bravement. Dans son impatience, le prmce avait fait avancer le chariot jusque derrièi*e un fourré; il se trouvait ainsi à bon vent, quoiqu'â distance des gens de sa suite. A quelques toises de lui, il ne tarda pas à découvrir quelques rel^s de limiers confiés dand la première bagarre à de méchants petits valets de chiens désorientés au milieu de ce tumulte. A la vue du cerf s'élançant à la nage dans Fétang, soudain ces derniers échappent aux mains des valets et barrent le passage à l'animal. Cerné des deux côtés, désespéré, furieux, le cerf baissa alors la tête entre ses jambes et s'élance les bois en avant vers le fourré qui cachait Louis. Le péril était imminent. A défaut de son fusil, qife tenait alors le premier gentilhomme ordinaire de la vénerie, le jeune prince avait saisi une branche d'une main, son couteau de chasse de l'autre. . . Mais en ce moment aussi mille cris s'élèvent, un coup vient de retentir, c'est un coup de carabine qui a renversé le cerf sur la place; il a roulé sanglant au pied du chariot de Louis.

6à L'INFANTE.

— Tirer avant le roi 1 Qui donc a osé ? quel est le coupable?

A ces interpellations^ parties de Tautre bord de la pièce d'eau^ succède bientôt un silence de surprise ; tou3 demeurent convaincus du danger qu'a couru le roi ; sa pâleur est mortelle, il vient de sauter à bas de son chariot.

— Manoël I s*écrie-t-il en courant, les bras ouverts, au jeune Portugais qui vient de le sauver comme par miracle.

C'était bien en effet Manoël^ plus pâle, plus ému encore que le roi ; vingt cavaliers accourus sur le heu de Tévénement l'entouraient déjà, l'accablant de questions et d'élo|;es.

— Bien visé, dit le marquis de Saint-Bris, mais d'où, sortez-vous donc, mon gentilhomme ? Par la sambleu ! vous ne faites que d'arriver. .

— J'arrive en effet, répondit modestement Manoël ; devant le courage de Sa Majesté, n'est-il pas vrai, messieurs, le cœur et la main ne pouvaient me faire défaut?

— Vivat ! mon digne Manoël, ajouta le duc de Charolois survenant à toute bride ; vous faites honneur au roi de Portugal ; moucher, donnez donc votre carabiae et votre cheval à Gaspard, mon valet de chiens et revenons-nous-en bras dessus, bras dessous à pied au châ-

eau.

— Non pas, mon cousin, non pas, dans ma voiture, dit Louis. Je veux vous présenter officiellement moi-

mtoe au cardinal et à moiseigneur le duc de Bout*

bOQ.

— Si le roi est sauvé, messieurs, le cerf est pris^ dit le commandant de la vénerie, qui fit signe à un piqueur de couper le pied droit du cerf^ que le grand-veneur présenta à Sa Majesté.

— Merci , monsieur de Penthièvre , merci , dit Louis XY^ une autrefois vousconduirezmieuzla chasse. Pour le pied du cerf^ ajouta-t-il en le prenant des mains du grand-veneur, c'est à mon libérateur' qu'il appartient Prenez^ Manoël^ prenez.

— Le pied du cerf! fit derrière Manoel une voix qui ' étonna le jeune homme. Le pied du cerf I quel honneur

pour mon élève I

Manoel se retourna et il vit don Inigo. Le vieillard était en nage ; il s'essuyait avec son mouchoir comme après une lougue course.

— Vous m'avez suivi? reprit Manoel d'un ton sévère.

— C'est mon devoii', répondit Técuyer, seulement j'ai préféré vour suivre en carrosse... celui de M. l'envoyé de Portugal.

Manoel s'inclina devant le personnage qu'accompagnait Inigo : c'était le chevalier d'Araiijo, ministre de Jean V. L'honneur que le jeune Portugais recevait ainsi à la vue de toute la cour paraissait l'émouvoir singuhèrement et il échangeait avec don Inigo du Carci enas un long regard de satisfaction et d'orgueil.

Cependant Manoel avait pris place dans le chariot

du roi, et dans le cours de ce rapide trajet s*établis-. sait déjà entre le jeune prince et lui une douce familiarité. Les courtisant se montraient du doigt ces deux figures, l'une rose et frêle, celle de Louis XV; Tatitre basanée et déjà soujffîrante, celle du Portugais. Les dames de la cour le trouvaient charmant, et les hommes se demandaient à Toreille (pii était ce nouveau-venu.

Par un hasard dont il ne pouvait se consoler, le cardinal n*était arrivé avec Linière que bien après le coup de carabine, pour recevoir de la bouche même du roi, des paroles rassurantes sur le péril qu'il avait couru. Il partagea Tétonnement général en voyant un simple gentilhomme étranger admis ainsi tout d^tn coup dand le carrosse royal; il sourit pourtant en songeant que ce carrosse n'était qu'un simple chariot.

Pour le jeune monarque, il éprouvait 'alors un véritable bonheur à se montrer ainsi reconnaissant envers ce libérateur imprévu. NuUe fraternité de cœur ou de sens n'avait encore ému Louis, nulle image de femme ou d'ami n'avait passé dans ses rêves ; la retraite où il vivait, les rares plaisirs que lui permettait son sévère tuteur, un besoin d'épancher son âme de quinze ans et de parler à d'autres confidents qu'à ses maîtres, tout concourait à cet entraînement subit qu'éprouvait le jeune roi pourManoël. Au dîner qui suivit la chasse il le fit asseoir auprès de lui et le présenta bientôt au duc de Bourbon, à M. de Richelieu, aux seigneurs et aux dames de la cour. Entièrement remis de sa frayeur, il avait presque oublié le cardinal, quand celui-ci l'a-

vertit à Foreille quMl était temps de s'aller coucher, remplissant alors des fonctions aussi inexorablement sévères que le maréchal de Villeroy au feu de SainWean et à ce fameux souper de THôtel-de-Ville qui le précéda, souper dont Louis XV à huit ans se vit banni par Tordre austère de son gouverneur. La facilité extrême du régent^ sa bonne grâce, la manière dont il se mettait à la portée de Louis XV et l'apprivoisait^ suivant l'expression de Saint-Simon, toujours avec l'air du ministre sotùs le roi y contrastait tellement avec cette façon brève du cardinal à dire les choses, que le premier mouvement du prince fut un dépit marqué, un air de révolte évident contre Fleury. Le repas, qui s'était prolongé fort avant dans la soirée^ plaisait à Louis ; Téclat de la collation, le bourdonnement parfumé de tous ces seigneurs, la toilette et la beauté des dames, les œillades, les propos voilés, faisait germer en lui un monde nonveau de pensées.

Depuis le maintien froid et réservé de madame la duchesse de Ventadour jusqu'aux grâces aimables de mesdames de Guiche, de Mailly et de Noailles, tout donnait matière aux réflexions du jeune monarque, réflexions qu'il ne se faisait faute de communiquer à celui qu'il nommait déjà son confident ; de son côté, Manoël tout en considérant ce couvert royal, étincelant du feu de mille bougies, semblait se complaire dans une autre vision ; il se reportait en idée à Madrid, et sous le beau ciel doré de l'Espagne il retrouvait un rève^ une influence magique. Placé non loin de Inij

68 L'IKFARTE.

don Inigo ne perdait pas nn seol de ses monrements, loi seul avait le fil des pensées de son élèTe.'Et c'eût été vraiment nn spectade étrange ponr nn philosophe que celni de ces deux disciples et de ces denx précepteurs, l'nn, don Inigo, enfoncé jnsqn'an cou dans la vie réelle et n'ayant peut-être ouvert d'autre livre de sa vie que le manuel de l'équitation et les romans de Quevedo; l'autre, nn cardinal grave et sévère, ne donnant au roi qu'une éducation mesquine et rétrécie, comme si le pouvoir dât rester un jour à la pourpre et que l'enfant ne pût jamais devenir un homme.

Cependant Fleury attendait. Il s'était levé, et après avoir fait lui-même la révérepce au jeune roi, il se disposait à le reconduire à sa chambre, car l'heure du coucher avait sonné. Louis XY se détermina eniio à l'obéissance : les princes et princesses qui avaient mangé à la table du roi se levèrent et raccompagnèrent, suivant l'usage, jusqu'au seuil de l'appartement. Un huissier de la chambre marchait devant portant deux flambeaux de vermeil doré; à la porte il les donna aux pages de sa majesté. Le cardinal et le duc de Bourbon avaient seuls suivi le roi dans sa chambre.

Tout s'y trouvait prépara comme de coutume. Avant l'heure du coucher, uu valet de la chambre avait déjà roulé près de la toilette le fauteuil du roi, sur lequel il avait étalé sa robe de chambre à fleurs d'argent, les mules et la chemisette à dentelles. Le barbier du roi avait préparé sur une table la toilette et les peignes. Un autre valet accommodait encore en dedans l'alcôve

à la ruelle du Ut, après avoir mis deux coussins à terre sur le parquet devant un fauteuil. C'était là que Louis XV devait venir faire sa prière.

Après avoir congédié le maître de la garde-robe, qui se tenait à la porte de la chambre^ et entre les mains duquel il avait remis bien vite son chapeau, ses gants et sa canne^ le jeune roi avait pris Teau bénite au doigt même de son Éminence^ et s'agenouillait déjà comme le matin sur les coussins préparés^ quand toutes les approches d'un orage violent commencèrent à retentir au dehors. '

— QumsumuSj omnipotens Deus^ ut famultts tuus Ludovicus rex noster, . .

L'aumônier du roi achevait à peine cette oraison accoutumée du coucher, lorsque la fenêtre s'ouvrit avec fracas . Un vent fougueux éteignit le bougeoir qu'il tenait en main ainsi que les autres lumières de l'appartement. La frayeur subite du j eune prince lui fit chercher refuge dans les bras du cardinal, qui donna ordre aux garçons de la chambre d'allumer le mortier dans un coin de l'appartement ; cette lumière brûlait toute la nuit (1).

Suivant l'usage observé, le grand-maître delà garde-

(i) Le mortier était un petit vaisseau d'argent ou de cuivre ainsi nommé à cause de sa ressemblance à un mortier à piler; il était rempli d'eau, où surnageait un morceau de cire jaune, gros comme le poing, ayant un petit lumignon au milieu. Il brûlait la nuit durant, et l'eau où il surnageait faisait durcir ou geler la cire à l'entour. (Éiat de la France^ pag. 3d5, t. L )

70 LUNFANTE.

robe revint demander au roi lliabit qu'il voulait prendre pour le lendemain.

Le roi allait répondre quand le cardinal prit la parole :

•-«> Sa Majesté, dit-il, partira demain au couple huit heures. Le premier gentilhomme de la chambre en service est prévenu. A midi, tous les officiers de Sa Majesté Tattendront dans le pavillon du Louvre !

Le maître de la garde-robe sortit de nouveau ; la pluie qui tombait alors à torrents ruisselait sur les vitres de la chambre. Bientôt le cardinal demeura seul avec le jeune roi, à qui il montra un portrait de femme entouré de brillants, et sur lequel Louis XV tint ses regards attachés longtemps avec une indicible curiosité. Quand le cardinal fut parti après avoir éteint lui-même sa dernière bougie, Louis XV se leva^ et tirant la minîa*^ ture de dessous Toreiller, il s'approcha du mortier à deux genoux pour considérer encore cette image. En dépit de tous ses efforts pour dormir, le sommeil fuyait ses paupières; le souvenir du péril qu'il avait couru dans cette chasse, ramena bientôt au0si doucement devant lui l'image de Manoël. Quel était ce jeune homme, et qu*attendait41 de son séjour à la cour de France?

L'IRFANTE. 7i

La nuit da Portugais n'avait pas été meilleure que celle du roi, une agitation fiévreuse en avait occupé tons les instants. En traversant les galeries de Rambouillet pour se rendre à la chambre qu'il devait occuper avec Inigo, il n'avait pas remarqué sa^s frémir certains groupes de seigneurs causant d'une manière animée, l'inquiétude de son écuyeret les réponses évasives qu'il faisait à ses questions. Depuis son arrivée à Paris^ Manoêl avait à peine entrevu la cour, et dans ce tourbillon où chacun se précipite l'un sur l'autre avec fracas, où la circonspection^ l'intérêt et le plaisir se coudoient comme à l'envie, il n'avait guère eu le temps de s'enquérir des nouvelles sérieuses et graves.

Âpart l'excitation dé quelques soupers que don Inigo devait maudire parce qulls le faisaient coucher tard, et la dissipation naturelle qui attend toujours à Paris un nouveau venu, Manoêl menait une vie dont loi seul avait le secret, malgré cette Inquisition ordinaire de la police pour laquelle tout est de cristal* D^abord il ne parlait jamais ni de son pays ni de sa fa*mille, assuré comme il semblait l'être à tout hasard de la protection secrète de son ambassadeur, auquel il rendait de fort exactes visites. Errant à plaisir dans

n L'INFANTE,

cette vaste cité où tout se trouvait nouveau pour lui^ il en regardait les monuments avec une dédaigneuse insouciance comme si rien n'eût dû Tintéresser dans ces pierres^ ces portiques et ces colonnes; passant tout d'un coup des secousses d'une gaité folle à toute la langueur et la misère du chagrin. Ceux qui aiment sont faits ainsi : pour goûter Tair qu'ils respirent^ le ciel qu'ils regardent, les murs qu'ils habitent, il faut qu'ils y recueillent l'émanation secrète de l'objet aimé. . ,

Or, on a pu le voir déjà au début de ce récit, Manoêl avait au cœur une passion d'autant plus triste qu'elle saignait encore de tous les coups que porte l'absence. Altier, impérieux autant par éducation que par caractère, il s'était résolu avec peine à renfermer cet amour sous la triple clé de son cœur, à n'en rien laisser voir, même à don Inigo, qu'il regardait plutôt comme un espion naturel que comme un maître indulgent et bon. L'événement de la veille, les honneurs et l'étonnement dont il avait été l'objet auraient bien remis quelque baume dans son esprit si la contenance embarrassée de son écuyer ne lui eût point fait craindre quelque fâcheuse nouvelle. En effet, au lieu de vouloir revenir à Paris avec tous les acteurs de cette chasse brillante, dont les chevaux piaffaient déjà dans la cour de Rambouillet, don Inigo parlait de demeurer au château pour une huitaine, disant qu'il se faisait fort d'obtenir cette faveur de son Éminence à l'aide de l'ambassadeur du Portugal.

— Que se prépare-t-il donc à Paris î avait demandé Manoël d'une "voix tremblante.

— Rien qui nécessite votre présence et la mienne^ mon cher élève; une simple présentation d'étiquette au pavillon du Louvre, voilà tout.

— Une présentation, et de qui ?

— Je ne sais.

— Vous dites qu'elle a Heu à ce pavillon que vous ne m'avez jamais voulu laisser voir avant-hier? reprit le jeune homme.

— Les maçons, architectes et peintres, ne le quittent eux-mêmes que ce soir.

— Et qu'a donc le Louvre de si mystérieux que je ne puisse pénétrer ? reprit impatiemment Manoêl.

— Oh ! rien de curieux, je vous jure, répondit Inîgo en cherchant lui-même à donner à sa voix Finflexion la plus indifférente ; des peintures, des trumeaux, des meubles de laque... Ces Français auraient besoin de voir le palais de Villa-Viciosa pour comprendre Tart, les magnificences, le luxe !

— Ainsi, vous avez vu ce pavillon, don Inigo, vous qui me défendez de le voir 1 Eh bien !' je le verrai, ce soir-même.

— Cela serait difficile, puisque nous restons au château de Rambouillet. Tenez, ajouta récuyer en apercevant un coureur du cardinal, voici la permission que j'attendais. Puis se tournant vers le messager après avoir décacheté la lettre :

— Remerciez pour moi son Éminence, lui dit-il, je

B'ai pas le temps de lui répondre, puisqu'il court déjà la poste; mais qu'il sache par vous, combien mon élève et moi. . . nous sommes pénétrés, . . heureux, . .

'^ Arrêtez, s'écria Manoël en retenant le courrier par sa jaquette à livrée, ceci est une comédie dont je ne puis être dupe. Don Inigo , ne croyes: pas me claquemurer ici dans ce château royal qui pèserait sur ma tète comme la voûte d'une prison. Quoiqu'il arrive, je veux partir, je sens que vous me cachez un secret, mais je saurai bien le pénétrer sans le secours de per* sonne*

— Y pensez-vous, Manoël, mon cher élève? reprit Inigo, lorsque le cardinal vous cède ici droit de dmase, et à moi le droit de promenade et de la table pour re^ mettre ma santé, vous m'abandonneriez, ingrat l Encore un coup, il ne se passe rien à Paris que vous deviez connaître. Est-ce donc à nous à nous occuper des affai* res du roi de France? ajouta Técuyer en cherchant luimôme à dégager le coureur de l'étreinte de Manoël.

Ému, interdit quelques instants, ce familier du cardinal commençait à reprendre tout son sang-froid.

— Peste! s'écria-t-il bientôt, comme vous avez le sang vif, mou jeune gentilhomme ! Vous parlez d'aller à Paris, mais avez-vous seulement un bidet de poste ! Le cardinal a fait prendre ce matin pour le service du roi tous ceux qui se trouvaient sur la route et çiux alentours ! Dam I quand il s'agit de la réception de la fiancée du roi, de l'iufante d'Espagne , qui sera au touvre à midi I

— La fiancée du roi^ rinfanta d'Espagne I s'écria Manoêl^ dont les joues se couvrirent tout-à*coup d'un^ mortelle pâleur.

n s'appuya d'une main sur le marbre de la cheminée^ et parut un instant si près de défailUri que don InigOj eut peur et sonna.

— Cet homme ne sait ce qu'il dit, reprit le malbeu* reux écuyerj qui voyait échapper ainsi d'un coup sa planche de salut : l'infante d'Espagne ne peut arriver encore^ c'est ime présentation de princesse étrangère, un cérémonial sans éclat auquel ni vous ni moi n'avons besoin de nous mêler.

Et don Inigo s'épuisait en signes que le coureur ne comprenait pas. Cependant les gens de service étaient accourus au coup de sonnette de l'écuyer; en voyant Manoël dans un si misérable état, ils voulurent lui porter secours, mais il les repoussa, et tirant de sa basque une bourse qu'il jeta sur le parquet :

-— Je pars, leur dit-il, mais prenez-y garde et que nul ne cherche à me suivre ! -^Ta veste, dit-il au cou reur, tes bottes et ton fouet I

Et en un clin-d'œil Manoël s'était dépouillé de son habit, il avait saisi le fouet du coureur, et le brandissait comme une arme entre ses mains. Il ne vint pas même aux valets du château Tidée de s'opposer à sa fuite, tant rémotion de la surprise et de la terreur les enchaînait. Pâle, abattu, foudroyé, don Inigo tendait vainement vers'le jeune homme dés mains glacées par l'angoisse.., Manoël se jeta sur le cheval du coureur qui

76 L'INFAXTE.

comptait encore avidement ses qoinze louis quand il franchit la grille de la eoor dlionnenr.

— A la bonne heure, dit-il en le montrant aux laquais^ voilà un seigneur qui n'est pas fier! Q me laisse un habit de chasse en remplacement de ma jaquette.

Puis en le voyant caracoler par l'avenue^ il ajouta en se retournant vers Inigo :

— Ha fine, monsieur récuyer, cet élève vous fait honneur. 11 monte à cheval aussi bien que le duc de Guiche et moil

Quand le cheval et celui qui le montait ne furent plus qu'un point à l'horizon, Inigo se trouva dans un tel état d'accablement qu^il hésitait à prendre luimême une résolution. Suivre son élève lui semblait le seul parti ; mais où trouver un moyen de transport ? Ceux qui l'entouraient n'en connaissaient vraiment d'autre que le coche public. Ce fut avec une vive répugnance qu' Inigo se résolut à cette dernière tentative ; il partit après avoir enveloppé soigneusement dans son mouchoir le pied du cerf, ce cadeau royal que Manoël avait oublié dans sa fureur. A la nuit tombante seulement le pauvre écuyer arriva dans ce Paris qu'il maudissait, brisé de fatigue^ écrasé entre deux énormes marchands de chevaux qui n'avaient pas cessé de se plaindre de lui dans le coche. 11 respira bientôt plus librement en apercevant l'image du grand saint Jacques dansant à la flèche de sgn hôtel, dont il lui tardait de franchir les marches. Arrivé dans l'appartement, il n'y trouva point Manoël, mais en revanche deux mots

écrits à la hâte» deux mots qui lui glacèreut le sang dans les veines et firent dresser sur 'son front les rares cheveux qui y végétaient.

« Ne me cherchez pas^ écrivait Manoêl; n'espérez plus me voir^ don Inigo ; je suis désormais perdu pour vous et le monde; le ciel qui vient de se déclarer contre moi m'indique assez lui-même le parti que je dois suivre. Dès ce soir^ les flots de la Seine....»

— Gourons, volons après lui, s'écria Féouyer sans songer que ses jambes lui refuseraient ce service, Manoël^ cher Manoal^ que dira son père, grand Dieu ? Et c'est moi, moi, qui ce matin^ en voulant l'abuser, lui mentir... Vite, vite, un carrosse, un carrosse, un cheval , le dos d'un laquais , tout ce qui pourra me porter enfin... Je veux aller chea^ l'ambassadeur de Portugal... Non... chez le lieutenant civil, cela est plus sûr. Quelqu'un, quelqu'un, par pitié !

Les cris du malheureux vieillard ne tardèrent pas à être entendus de l'hôteher: il monta avec quelquesuns de ses valets dans la chambre d'Iuigo , dont le désespoir tenait presque en ce moment de la folie. Il les regarda quelques secondes d'un air hébété, ne pouvant plus trouver une parole, sa langue demeurait collée à son palais , et il agitait vainement ses bras comme s'il fût demeuré sous le poids du cauchemar.

A la fin cependant il franchit le seuil de la chambre, soutenu par deux valets auxquels le patron de l'hôtel donna ordre de ne pomt le lâcher. C'était pitié de voir

78 L'IHPAHTB.

son désordre et son angoisse. Aimé devant les para* pets qni bordent la Semé, il promena qaelqae temps sa Toe snr le fleure dont rien ne troublait alors le silence. Les ombres TaTaîent enYahi peu i pen^ et comme 3 n'y avait pas de Inné, llma^nation de don Inigo n'eut pas de peine à le transformer en on vaste lincenl noir. Du sein de oes ondes tranquilles et som« bres^ il s'attendait à voir surgir d'un moment à l'autre la tète fatale qu'il cherchait^ et malgré la tânadté de son regard aucune forme ne se dessinait alors devant lui Les valets de l'bôtel surveillaient ses mouvements avec autant de circonspection que s'il eût du lui-même attenter à ses jours en se précipitant dans la rivière. Cette anxiété mortelle de don Inigo se vit à peine dissipée par le prompt retour de l'hôte, qui lui assura n'avoir trouvé à la lieutenance civile aucun rapport qui pût faire croire à l'événement qu'il redoutait. Ou avait même vu, ajouta l'hôte, Manoël s'éloigner d'un pas tranquille après avpir fait un léger repas à l'image du Grand-Saint-Jacques. Les jeunes gens, ajoutait l'hôte, ressemblent assez, en pareil cas, aux maîtresses; il suffit souvent qu'elles vous préviennent de leur absence pour qu'où les voie revenir.

 demi rassuré par la tranquillité de cet homme , Técuyer froissait entre ses doigts le billet de Manoël avec le tremblement de l'inquiétude et de la peur; il affecta cependant de la tranquillité et fit signe aux té« moins de cette scène de le laisser seul. L^hôteUer se retira non sans jeter sur le malheureux écuyer un re-

LMNFANTE. 79

gard de défiance eu ses forces. Inigo s^était assis sur un banc placé au-dessous de la grille qui longeait le jardin du pavillon du Louvre. Le parfum de ces parterres si récemment dessinés et encombrés des arbustes les plus rares^ communiqua bientôt à ses sens un calme auquel il était loin de s^attendre ; le son rapproché de plusieurs instruments le força même à se retourner peu à peu. Les fenêtres du pavillon lui parurent alors éclairées d'une multitude de girandoles et de bougies qu'on venait d'y allumer sans doute depuis peu de temps; derrière ces vitres se dessinaient plusieurs silhouettes agiles. Ce n'était point mi bal , mais plutôt un concert de voix argentines et frêles , car les exécutants semblaient être des femmes. En montant sur le banc pour mieux examiner ce spectacle, Técuyer ne tarda pas à voir s'éteindre peu à peu cette rayonnante fantasmagorie^ il ne resta guère que deux voix qui cherchaient vainement à se marier, Fune jeune et faible, pleine d'agilité et de souplesse, l'autre aussi criarde et aussi fêlée que la cloche d'un couvent.

L'attention d'Inigo fut vivement excitée par l'idiome même de la romance; c'était une de ces sirventes d'Espagne que l'on ne chante guère qu'en ce pays et dont le mode plus que les paroles constitue le mérite. La voix chevrotante qui avait roucoulé ces stancespendant qu'une main exercée les accompagnait sur une épinette^ était connue sans doute de don Inigo, car elle lui causa un trouble involontaire. Suspendu

aux barreaut de la grille du Louvre, il aspirait encore ces sons du pays, quand la fenêtre à laquelle se passait cette scène s'ouvrit et laissa voir à Técuyer une apparition qui eut le pouvoir de suspendre un instant ses douleurs. C'était, autant qu'Inîgo pût en juger de Tendroit où il se trouvait, une figure de dame espagnole qui tenait sans doute à prendre après le concert le frais du soir et des jardins en s'appuyant à cette fenêtre.

Gomme la nuit était fort obscure, cette forme humaine ne se trouvait éclairée que par les lumières de Tappartement, qui étaient devenues assez rares. La dame en question semblait entièrement vêtue de noir, et à Texception de quelques canetilles d'argent au bas de son corsage et dé ses manches, rien sur sa personne n'égayait la sévérité de ce costume. Son cou , maigre et sec, ressortait d'une longue fraise ou golilla , assez pareille à celle des veuves ou des religieuses d'Espagne, pour la découpure raide et les glands de velours noir (1). Elle tenait encore à la main le cahier de musique dont elle venait de chaater les airs d'unç si déplorable façon, malgré les avertissements de l'épinette qui lui conseillait la mesure. Don Inigo eut tout le loisir de l'observer se bourrant de toutes sortes de pâtisseries et de rafraîchissements à cette fenêtre, comme pour se récompenser elle-même d'avoir mal chanté.

(1) C68 fraises furent inventées pour cacher les goitres auxquels les Espagnols sont très-sujets.

 cette goinfrerie candide , plus encore qu'à sa voix fausse , récuyer n'eut pas de peine à reconnaître la camerera-mayor de Vinfante^ la duquèsa Barbara de Rocca Negra, noms merveilleusement doux et appropriés, comme on le verra plus tard, au caractère de cette agréable personne. L^onnète Inigo avait ses raisons pour se souvenir de cette du* quësa.

Quant à la dame^ qui était loin de soupçonner sa présence en cet endroit, après s'être livrée ainsi sans réserve au péché de gourmandise, elle ne tarda pas à s'appuyer au bras de deux senoras de honor qui laTecondiiisirent sans. doute en sou appartement après avoir fermé la fenêtre. C'était l'heure du coucher, et don Inigo remarqua que lorsque toutes les autres lumières furent éteintes, il en resta une qui continua de briller sons les combles du château, dans le corps de logis affecté à la suite de Tinfante. Cette étoile vacillante le fit souvenir de sa fenêtj'e à Lisbonne, alors qu'il avait vingt ans, et que, ne pouvant dormir, il composait des sonates pour sa belle ; car Inigo se piquait d'être aussi bon musicien qu'il était mauvais gouverneur. Tout à coup il fut témoin d'un manège fort curieux et qui Tètonua plus encore que l'apparition de la camereramayor. Sur une planclui étroite formant l'apjlui extérieur de cette fenêtre, les deux mains d'un homme habitué sans doute à ce jeu, essayaient les fils d'une poupée devant un unique spectateur qui se tenait les bras croisés dans le plus profond silence. La poupée,

82 LUNFANTE.

dont le mécanisme semblait très-ingénieusement combiné, exécutait les gestes et les pas qae lui prescrivait le fil conducteor; elle fut bientôt remplacée entre les doigts du personnage par denx on trois antres qu'il fit mouToir également devant celuià qui il donnait ainsi la comédie des marionnettes. Ce singulier passetemps dura encore quelques secondes, jusqu'à ce^que ITiorloge du Louvre ayantsonné minuit, l'obscurité la plus complète succédât dans la mansarde à cette rapide vision.

— Voilà un burlesque divertissement, pensa Inigo; le jeu de la poupée aurait-il donc gagné toute la cour et la maison de Marie-Anne-Victoire? Pour la princesse, rien de mieux; elle est dans Tâge des marionnettes et des cocottes ; le personnage qui faisait mouvoir les fils m'a paru vieux; ce doit être le poupetier de rinfante.

Inigo reprit tristement le chemin de son hôtel, faisant en lui-même vingt prières à Notre-Dame- d'Atocha pour qu'il lui plût de ramener au gîte son coupable élève. Le cœur lui battit en apercevant à sa porte une chaise avec deux laquais galonnés, lesquels dormaient d'ivresse ou de fatigue sur les bâtons. Il ne s'arrêta point à les réveiller, et franchissant avec efFott les quinze degrés qui le séparaient de sa chambre, il ne fut pas médiocrement surpris d'y trouver l'ambassadeur de Portugal qui s'y était établi, et cachetait plusieurs lettres à son bureau. Dès qu'il aperçut Inigo, l'ambassadeur se leva ; il était pâle, aussi alarmé que récuyer, et attendit que celui-ci l'interrogeât.

— Manoel, s'écria ce dernier, Manoêl^ où est-il? Avez-vous mis sur pied les limiers de votre police? Malheureux jour! fatale arrivée! Que dira la cour de Portoga^, monseigneur^ qu'allonsnous devenir? Ah 1 j'eusse mieux fait de me noyer tout à l'heure. Un jeune homme à qui je prêchais vainement chaque soir FoubU^ la patience et la sagesse! Tenez ^ voilà encore ses livres^ sa couchette et ses fleurets. Je puis dire que je Tavais formé avec autant de soin que j'en aurais eu de mon fils ! Où peut-il se cacher, bon Dieu!

L^amhassadeur sourit, il venait do prendre un des livres accoutumés de Manoël; c'était VArt d'aimer d'Ovide. Il le remit tout ouvert au professeur.

"— Que le diable emporte les poètes! murmura don Inîgo, ils semblent prendre à tâche de nous pervertir nos élèves ! Avez-vous du moins fait courir sur toutes les routes? L'affaire en vaut la peine, excellence, et il n'y a que nous deux qui sachions le prix du fugitif.

En voyant le calme de Tambassadeur devant toutes ces questions qui débordaient de ses lèvres, Técuyer finit par comprendre qu'il en savait peut-être plus sur ce sujet qu'il ne voulait lui eu dire. La contenance du chevalier d'Araujo le rassura.

— Pourvu du moins qu'il n'ait point fait quelque malheur avec son caractère romanesque ! Mais en vérité il y a des instants où, comme Jean-Baptiste l'apôtre, je suis tenté d'aller demeurer au désert!

Ayant terminé le chapelet de ses lamentations^ don

Inigo s'était assis sur sa chaise en tenant sa tête entre ses mains. Mille idées confuses passaient et repassaient devant lui comme autant de fantômes ligués contre son repos. Le chevalier en eut pitié, car il redoujait la faiblesse du vieillard, il craignait que le chagrin ne le portât à quelque violente extrémité.

— Rassm^ez-vous , reprit-il en prenant congé de récuyer, notre élève ne peut manquer de vous revenir, bon courage, don Inigo, je ne m'endors pas , croyez-le, et j'espère qu'avant peu...

Inigo releva le front en poussant toutefois un long soupir.

— Vous m'en répondez, reprit-il, vous m'en répondez? Je lis dans vos yeux qu'il y a encore de Tespoir.^ Mais pourquoi vous cacher de moi; pourquoi me craindre? Hélas! je ne suis plus qu^'un roseau fragile, et sans la promesse sacrée que j*ai faite au roi mon maître d'éteindre cet incendie dans l'âme de mon élève... Cette infante l'a ensorcelé, je le crains. Une petite fille dont le père d'Aubenton, confesseur du roi, m'écrit qu'elle n'aime que le volant et les confitures ! Mais j 'ai mon projet, s'il a le sien.

Le chevalier d'Araûjo entendit à peine ces dernières paroles, car il venait de remonter dans sa chaise. Inigo le suivit quelque temps des yeux ; puis, accablé de fatigue, il se jeta sur son lit et s'endormit, rêvant encore au grand projet qu'il se proposait d'exécuter dès le lendemain à son lever.

L'IN FIANTE. 85

Le projet d'Inigo était de profiter de ses anciennes relations avec la cainerera-mayor, dans la mémoire de laquelle il se flattait d^occuper encore une place. H Tavertirait de la fatale passion de Manoël pour l'infante, et prendrait avec cette duègne des mesures eflScaces pour empêcher son élève d'arriver jamais jusqu'à la fiancée actuelle du roi. Agrafé dès le matin dans son frac le plus superbe, brossé, poudré, rajeuni, don Inigo se présenta donc aux portes du Louvre. Les ordres du cardinal étaient absolus, et la surveillance la plus rigide était établie aux abords et dans l'intérieur du palais. Ce pavillon, construit exprès pour recevoir Tinfante, se trouvait cerné ce matin-là par une multitude t de curieux qu'écartait la hallebarde des suisses, quand la duchesse de Ventadour arriva bruyamment dans son vis-à-vis, toute orgueilleuse d'avoir été nommée gouvernante française de là jeune fille de Philippe \'. Don Inigo venait de son côté de franchir le grand escalier; il trouva dans le second salon l'introducteur des ambassadeurs qui lui demanda son nom et ses titres.

— Je veux parler, dit-il, à la duquèsa de Rocca- Negra, camerera-mayor.

Ces paroles prononcées d'un ton ferme, en portugais,

86 L'INFANTB.

firent bon effet sur le marquis de Santa-Cruz^ majordome major de Tinfante , seigneur astucieux et composé qui savait son monde. Il jugea, aux ordres que portait don Inigo de Cardenas,et particulièrement à celui de la Conception, que ce devait être quelque gentilhomme au fait des usages de Madrid, et qui avait sans doute de graveâ communications à faire à la camerera. Il donna ordre à un massier de conduire don Inigo jusqu^à l'appartement portant le cliifire C . Fleury avait enjoint à madame de Ventadour ce numérotage général des chambres pour éviter la confusion et ne pas faire du Louvre une véritable Babel, car Tinfante avait amené une partie de sa maison avec elle.

La camerera-mayor achevait en ce moment son chocolat. Elle se tenait raide, épinglée, la taille dans un étui de soie dont chaque pli semblait devoir craquer, le col renversé en arrière avec une incomparable fierté, sa serviette nouée avec soin sous un triple menton. La couleur rubiconde du nez de cette duqûèsa un peu mûre prouvait assez qu'elle faisait usage du vin de Xérès et de la Manche, comme sa lèvre velue indiquait qu'elle s^était vue forcée de renoncer pendant le voyage à Tusage conunode des Velleras (1). Un pied de rouge végétal était disposé sur ses joues, et le tintement désagréable de ses pendeloques d^argent rappelait les mules d'Andalousie. L'écuyer ne s'arrêta pas à Texamen de

(i) Femmes dont le métier est d'épiler.

L'ISFANTE. 87

sa personne, et en entrant il l'appela tout simplement du nom harmonieux de Barbara.

-** Barbara ! chère et incomparable amie I g'écria-t-il.

— Qu'est-ce à dire, Senor? répondit celle-ci avec hauteur; je vous trouve bien osé.

— D'être venu sans me faire annoncer, interrompit don hiigo. Ma chère Barbara, mon étoile, ma lune, ma planète, ce n'est pas la première fois que je suis entré de la sorte chez vous. Souvenez-vous de Madrid et de cette fameuse échelle de cordes...

-- Quoi I c'est le senor don Inigo! Q vit encore I s'éerla une voix flûtée, celle d'une petite Mor^ese, de Mariquita, première camériste de la duchesse. Elle venait de quitter un pliant près de la fenêtre, dont le rideau la cachait à demi.

— - Silence, Mariquita, reprit aigrement la duquèsa, vous êtes une sotte ! Emportez ce plateau, et prévenez» moi quand Son Altesse sera levée.

Mariquita sortit

— Que voulez-vous de moi ? dit alors la camerera» mayor à don Inigo d'une voix brève.

— Vous mettre à Tabri d'un séducteur pour votre infante, Senoral J'ai... c'est-à-dire j'avais un élève charmant, un jeune homme aussi épris de votre princesse que je l'étais de vous en 4700... Il est très pro-» bable que s'il n'est point mort, il lui écrira, lui fera parler ou lui parlera lui-même. Que sais-je ? Vous n'étiez pas avec elle, il y a trois ans, à la procession du

88 L'*NFANTE.

Corpus Domini , mais moi j'y étais. Eh bien î vous devez savoir en votre qualité d'Espagnole qu'à cette procession il est d^usage d'habiller uue multitude de jeunes garçons et de petites filles en ange-

— Certainement, et moi-même dans le temps... Mais où voulez-vous en venir?

— Que pour complaire à mon cher Manoël (il se nomme Manoêl, ce .cher ami!] j'avais moi-même présidé ce jour-là à sa toilette. C'était une idée de mon confesseur, que voulez-vous ! Il espérait peut-être le sanctifier. Je l'avais donc habillé très-richement avec tout Tattirail d'un séraphin : de longues boucles de cheveux^ beaucoup de panaches blancs et des ailes de carton recouvertes en satin. 11 était aussi gentil qu'un chérubin du bon Dieu I Par malheur je lui avais rempli ses poches de bonbons, et il en mangeait avec ferveur lorsque tout à coup... Mais aussi, pourquoi preniez-vous médecine ce jour-là et n'étiez-vous pas avec votre infante ? Sur le pont, voilà que le carrosse de la princesse reçoit un choc subit ; le bouquet de fleurs qu'elle tenait tombe dans Teau du Mançanarès.

— Une belle perte I

— Je le crois bien, c'était un bouquet bénit. Là-dessus, et sans que j'aie le temps de Tarrêter,

mon élève se jette dans le fleuve, ressaisit le bouquet, et revient les ailes toutes mouillées le présenter à la portière du carrosse.

— Infraction des plus graves à Tétiquette ! On m'a

coQtécela, don Inigo ; c'était à moi seule que revouait le droit...

— L'honneur de vous jeter à Teau, n'est-ce pasî Vous en parlez à votre aise ! Et d'ailleurs, vous preniez médecine ce jour-là. Pour en revenir à mon pauvre Manoël, vos soldats du régidor, qui sont bien les. plus grands butors que j'aie vus, se précipitent, malgré mes cris, sur mon élève, le maltaitent, le blessent même, tout cela pendant que Tinfante élève ses yeux au ciel, tord ses petites mains, et dit en lui envoyant un baiser : «Pauvre jeune homme! » C'est ce mot-là qui a tourné la tête à mon élève, d'autant mieux que votre infante le regardait en disant cela... comme je vous regardais, tenez, àce bal duducdelArco,ily a quelques vingt ans, lorsque vous dansiez le boléro. Je n'étais pas encore tombé pour vous du haut d'une échelladont votre mari trouva plaisant d'abréger les derniers échelons do corde, imagination de jaloux qui a singulièrement compromis ma santé.

— Votre élève m'inquiète fort peu, reprit la camerera, voulant couper court aux souvenirs amoiu'cux de son ancien cortejo. Ne m'avez- vous pas dit à Madrid que c'était le fils d'un gentilhomme portugais mort au Brésil?

— Cela est vrai, répondit l'écuyer avec un sourire contraint. Son père me Ta confié en se séparant de lui avec chagrin.

— Et qu'en avez-vous fait?

— Je l'ai perdu depuis hier; perdu, ma chère Bar»

bara! Or, vons comprenez qae si mon élève allait se faufiler au Louvre, pénétrer jusque chez Tinfante, cela ferait un horrible scandale, et qu'il ne resterait plus qu'à me laisser pendre en efl^e!

— Rassurez-vous, don Inigo : Toeil de la camereramayor veille ici ; l'appartement de rinfante,'celui de ses femmes et des oflSciers de service, tout se trouve sous ma juridiction. Les gens attachés à sa suite sont tous Espagnols, d'ailleurs à l'exception du vieux Suarez, le mécanicien de la princesse, un Portugais qu'elle a créé son bonecreirOy sou poupetier. Mais le digne homme est muet; il n'y a donc pas de danger...

La conversation de la camerera-mayor et d'Inigo fut interrompue ici par l'entrée subite de madame la duchesse de Ventadour qu'accompagnait madame de Souoise, toutes deux fort effarouchées de n'avoir pu encore être introduites chez l'infante. La duchesse de Rocca- Negra ne manqua pas d'objecter avec mordue que l'infante reposait encore sans doute, mais ces dames lui répondirent qu'elle était au contraire bien et dûment renfermée à clé, et qu'elle causait même familièrement avec quelqu'un.

— Que veut dire ceci? murmura' la camerera-mayor en se dirigeant vers la porte.

Mesdames de Ventadour et de Soubise la suivirent, et toutes trois parvinrent bientôt jusqu'à l'appartement de la princesse. La duquèsa se mit en devoir de gratter à la tapisserie; elle toussa, frappa du pied et n'obtint aucune réponse. Pour Inigo, il avait pris lo

L'INKANTE. 91

parti de courir de nouveau chez l'ambassadeur de Portugal à la recherche de son fugitif élève.

Après quelques instants toutefois , la Moresse vint ouvrir et introduisit ces dames. Elles trouvèrent l'infante assise sur une pile de carreaux à grosses houppes, entourée de plusieurs jouets d'enfants que Suarez rangeait dans le cabinet voisin. Marie- Anne- Victoire était en simple jupe noire, ses cheveux étaient frisés suivant la mode espagnole et nattés de vingt rubans, et ses petits pieds remplissaient à peine ses mules à paillettes. Sans de magnifiques bouQjies en diamants qui lui pendaient des deux côtés des oreilles , on n'eût pas cru que c'était une fille de prince. Un immense rosaire auquel étaient enfilées plusieurs images de saints, des jetons et de petites plaques d'argent, reposait au côté droit de sa ceinture. Sa physionomie portait la double empreinte de Tenfantillage et de la bonté. L'usage immodéré des dulces ou sucreries altérait légèrement l'émail de ses dents, mais elle avait les lèvres d'une fraîcheur telle qu'on eût pu les comparer à une grenade coupée.

A la vue de ces dames, l'infante se leva et s'excusa auprès d'elles.

— La présentation d'hier et surtout le concert qui l'a suivi m'ont fatiguée, dit-elle, et par forme de délasment, je faisais causer Mariquita , ma Moresse, avec mes poupées. Voulez-vous Jes voir, mesdames? elles vieonent de mon pays.

Madame de Ventadour sourit et regarda madame de

Soubise. Suarez, qui avait fini son office^ sortit en ce moment par une autre porte. La camerera-mayor de* manda à Tinfante pourquoi elle n'était pas encore habillée.

— Une fille de Charles-Quint, une princesse comme vous en simple jupe de toile 1 causant avec un vieux fou et sa Moresse ! Ne voilà-t-il pas une mâtinée bien l'églée ? Allons, Mariquita, réparez le désordre de cette chambre et sonnez les femmes de Son Altesse pour la toilette.

— Encore celle d'hier, dit tristement Marie-Anne- "Victoire en voyant ses femmes développer plusieurs étoffes, une toilette d'Espagne que le roi a vue déjà !

— Et dans laquelle il vous a trouvée ravissante, dit madame de Yentadour.

— Comme il est transporté de votre belle voix, ajouta * madame de Soubise. Par exemple, pour la personne que nous avons entendue de notre carrosse chanter après notre départ à la fenêtre de ce pavillon, elle est loin d'avoir la voix aussi juste que celle de Son Altesse.

— Cette personne, c'est moi, s'écria la camerera d'un ton piqué ; il parait que ma voix n'a pas le pouvoii* de plaire à ces dames. Vous venez annoncer à Son Altesse la visite de Sa Majesté, continua-t-elle. Je dois vous prévenir que Theure du rosaire abrégera peutêtre cette visite.

— Les usages de Son Altesse seront les nôtres, répondit madame de Yentadour en déguisant mal son

humeur^ mais vous nous permettrez bien de satisfaire un vœu de Sa Majesté : il désire voir Son Altesse habillée à lafrançaise...

— A la française I avec de la poudre comme vous, Madame ? Quel bonheur ! quelle joie ! Sa Majesté n'a fait que prévenir mon désir. Je trouvais vos duchesses et vos marquises si jolies hier comme cela 1

— A la française I s'écria la camerera-mayor, une fille de Charles-Quint à la française? le mariage est-il donc déjà consommé, Mesdames ? d'ailleurs Son Altesse ne trouverait aucun habit à sa taille.

— Que pense Son Altesse de celui-ci ? dit madame de Ventadour en donnant Tordre à un valet de sa livrée qui se tenait à la porte, d'avancer et de développer un paquet.

— Qu'il est charmant! s'écria l'infante. Voyez donc, duquèsa, cette robe à bouquets et ce corsage à colibris d'or I C'est une robe de fée. Oh ! que le roi de France est gentil !

— Elle est de mon choix, reprit en se rengorgeant madame de Ventadour, et de la bonne faiseuse, de la Duchapt. Maintenant, princesse, il vous faut des mouches et de la poudre.

— Des mouches, de la poudre ! que tout cela est donc amusant! Vite, vite, que Ton m'habille!

Mariquita étendit un ample paravent de laque autour de la toilette : l'infante, en un clin d^œil, fit voler loin d'elle sa basquine, sa jupe et ses mules. Dans sa pétulance enfantine, elle eût voulu se voir métamor

9i L'INFANTE.

phosée en Française d'un coup de baguette. Peu à peu entrèrent les coiffeuses et les pomponières de la cour ; les femmes de Tinfante ne les virent pas sans étonnement jaloux raccommoder à la mode du siècle enrubanné de Louis XV. Elle [était venue Castillane, et elles en faisaient une bergère. Cette transformation allait^ du reste, merveilleusement à ce jeune visage; les épaules de Tinfante, une fois dégagées de leur^noir et sévère corsage , développèrent librement leiu* galbe délicat. La vivacité de ses beaux yeux noirs reçut un nouvel éclat de la poudre, cette neige aérienne qui embellissait jusqu'aux douairières. Elle était peut-être un peu trop brune, mais il y avait dans tout le jeu de sa figure quelque chose de si neuf et de si piquant que mesdames de Soubisc et de Ventadour se regardèrent entre elles comme deux peintres consommés qui s'applaudiraient mutuellement de leur œuvre. Pour la camerera, lorsque l'infante s'approcha d'elle pour lui demander un compliment, elle détourna la tête en lui montrant la pendule.

Établie dans une duchesse de satin bleu, Tinfante ainsi parée, avec sa Moresse à ses pieds, sur un coussin, formait un déUcieux tableau. Sur la cheminée était une raquette et un volant, des castagnettes et un livre d'heures. L'appartement, spacieux et haut, était décoré d'une foule d'emblèmes; les chiffres L. et M., ceux du roi et de l'infante, entrelacés sur les portes et les voussures dii plafond, correspondaient à des colombes amoureusement posées et se becquetant dans les nues.

Un lustre en cristal de roche conservait encore les cent bougies de la veille. Plusieurs guéridons en bois de rose avec des tablettes en mosaïque ou en albâtre fleuri, des vases du Japon, des sujets de Clodion en terre cuite et des candélabres en rocaille complétaient Tameublement. Par une délicatesse princière, le cardiaal avait donné ordre à Klepstow, habile joaillier, de monter une couronne en pierreries fines belle et légère s'il en fût, qui se trouvait posée sur la toilette. Tout à coup un bruit de carrosse retentit sous la voûte, et bientôt après Louis entra dans l'appartement.

Le jeune roi était escorté de l'un de ses sous-gouverneurs et précédé de sou confesseur, le père Linièrc, Sur un signe de celui-ci, tout le monde sortit et se tint dans la pièce qui précédait la chambre à coucher ; la Moresse resta seule aux pieds de Tinfante. Cette brusque arrivée du roi de France, qui entra sans se faire annoncer, décontenança la camerera-mayor. Elle espérait être présente à Tentrevue, mais le père Linière l'avertit que madame de Prie lui faisait demander audience dans sa chambre. Ce mot d'audience la flatta, i etelles'y rendit aussitôt. . j

Le roi, dont le visage rayonnait de joie, ce jour-là, se confondit d'abord en compliments sur le concert '

improvisé de la veille ; puis il se rcoria en voyant la toilette de la jeune princesse :

— Déjà Française ! mademoiselle ; oh I vous n'avez pas perdu de temps I

Il là prit par la main et la conduisit jusqu'à son miroir.

— Voilà un visage qui eût mieux plaidé que moi en ma faveur auprès de monsieur le cardinal de Fleury. J^ai eu toutes les peines du monde à lui échapper. Il ma faisait répéter un sermon ; et jugez quel sermon ! Tun des siens. J^aime bien mieux ceux de Massillon.

— Vous avez donc bien peur du cardinal?

— Oh! pour cela, oui, et quand vous le connaîtrez.. .

— C'est comme moi de la camerera ; une méchante femme qui a des sourcils en peau de taupe, et n'a de repos qu'après m'avoir tourmentée. C'est ma bête noire !

— Et le cardinal ma bête rouge I II me fait dessiner par jour quatre à cinq arbres généalogiques et le cours des principaux fleuves de l'Europe ; comme c'est amusant I II ne voulait pas d'abord que je vous visse aujourd'hui. «Demain, disait-il, à la messe de Saint- Germain-l'Auxerrois I » Moi, je lui ai répondu que c'était le plus sûr moyen de me faire faire un péché, car j'aurais eu tant de distractions !. . . C'est surprenant, ajouta Louis après une pause, comme cette toilette vous sied !

— Je ne vous déplais donc pas ainsi ?

— Vous m'enchantez ! Je ne sais pas un mot d'espagnol, grâce à mon gouverneur; mais en vous écoutant chanter hier, je me suis bien promis de l'apprendre. Vous serez mon institutrice, n'est-ce pas ?

— A charge de revanche, si Votre Majesté veut le

permettre. Ciel ! que votre Louvre est coquet ! A l'Escariai il n'y a rien de ces belles porcelaines^ rien de ces glaces l Vous avez fait placer \e portrait du roi d'Espagne et celui de la reine dans mon alcôve ; je dormirai donc en famille, sous leurs yeux^ et je leur dirai bonjour tous les matins I

— Vous êtes plus heureuse que moi, reprit tristement Louis, vous avez encore vos parents.

— Mon père est sévère, mais il m'aime ; pour la reine, elle me parlait souvent de vous. J'avais vu de vos portraits, mais les peintres de France sont de bien mauvais courtisans; il ne flattent pas. Vous êtes bien mieux ! Ah cà, puisque nous voilà mari et femme, je vous demanderai une grâce pour mon avènement à la couronne... c'est de garder près de moi cette jolie petite Moresse, ma bonne Mariquita. Elle m'est dévouée, celle-là, et déteste la duquèsa de Rocca-Negra. C'est mon contre-poison. Et puis elle danse admirablement le fandango; elle joue au volant aussi bien que moi. Votre Majesté aime-elle le volant?

— Avec fureur, dit Louis en prenant une raquette.

— Oh! nous y jouerons ce soir au jardin, reprit l'infante. Ici j'aurais peur de casser quelques belles

. tasses. Que nous serons heureux, mon petit mari I reprit la capricieuse enfant en touchant de ses jolis doigts eflïïés l'ordre du Saint-Esprit que portait le jeune roi. Moi, d'abord, je mets la camerera à la retraite. En ferez-vous autant de votre cardinal?

— Cela vous regarde, reprit Louis, dont le carac-

tère faible se faisait jour déjà aux yeux de Tinfante. — A lions donc, vous êtes roî, roi de France ! Mon Dieu 1 que cela est beau ! Je n'ai retenu qu'un trait de votre histoire, celui de votre aïeul Louis XIV entrant éperonné au parlement.

— Louis XIV ! murmura Télève de Fleury, avec un soupir, il était roi de bonne heure, celui-là ?

— Qu'avez- vous donc. Sire? Vous aurais-je déplu? Tenez, pour vous distraire, il faut que vous fassiez connaissance avec mes poupées. C'est sur elles que je me venge des méchancetés de la camerera. D'abord^ je puis la mettre en pénitence à mon tour.

— Comment cela?

^ — C'est mon secret. Imaginez, reprit-elle mystérieusement et en plaçant sur sa bouche son joli petit doigt, imaginez que j'ai là... dans ce cabinet... une poupée... Oh I mais une poupée qui lui ressemble comme deux gouttes de lait ! c'est le vieux Suarez qui me Ta faite... Elle est laide, revêche !...

— Montrez-la-moi, s*écria le jeune prince. Vous la battez, je gage, avouez-le.

— Certainement! les jours où cette vilaine duchesse m'a fait souflfrir. Je la bats même très-souvent I Mariquita, ouvre la caisse des poupées dans le cabinet, et prends-moi le numéro 1, la camerera-mayor.

— La voici, dit Mariquita en apportant une marionnette de bois assez longue, le nez haut en couleur, les bras pendants ; elle était vêtue du même costume que la duchesse de Rocca^Negra et faisait honneur par

L4NFANTE. 09

ses moindres détails, au mécanicien qui Tavait faite. Après que l'infante Teût placée entre ses genoux : — Ne vous étonnez pas, dit-elle, de lui voir le menton un peu éraillé : ce sont les cahots de la voiture. Pendant le voyage, elle s'est encore assez bien comportée, mais depuis qu'elle est ici... Figurez- vous. Sire, poursuivit-elle en agitant successivement chaque fil de la poupée, figurez- vous que c'est un enfer pour elle que ce beau pays de France ! « On y fait très-mal le chocolat; on n'y a ni grenades ni ananas; on n'y respecte pas la camerera-mayor comme à Madrid ! » Que sais-je moi ? Et puis elle ne me laisse pas libre un seul instant, continua Tinfante en imitant la voix et le ton de la gouvernante. «Altesse, ne vous mettez pas à la fenêtre, c'est contre l'étiquette. Altesse, ne mangez pas de tel plat, il vous fera mal. Altesse, ne jouez pas au volant, aux cartes ! L'étiquette, Altesse, l'étiquette ! » Mais hier elle a fait bien pis ! Imaginez qu'en me déshabillant le soir, voilà Mariquita qui se met à pleurer. «Qu'as-tu donc, Mariquita? — Ohl rien, rien, ma bonne maîtresse ; seulement, je n'ai pas mangé de la journée ; c'est la camerera qui l'a voulu ; j'avais taché sa robe en lui présentant de l'orangeade. Tu n'as pas mangé ! repris-je alors ; attends , ma pauvre petite, je vais t'aller chercher moi-même quelque chose à l'ofiSce; ils sont tous couchés et personne ne me verra. » Et me voilà, mes pantoufles en main, descendant cet escalier ; j'enlève habilement une tourte aux pigeonneaux que Ton avait respectée et je deviens

doucement. Nous avons fait la dînette. Mariquita a reporté le pâté avec son couverde ; pour le dedans^ il était parti. Mais ce que vous ne savez pas^ c'est que nous avions mis madame sur une chaise, madame de Rocca-Negra, et nous la battions tout en mangeant. Pour moi Je Tai tant battue que j'en ai mal à Tépaule ; aussi, en revanche, voyez un peu, la sienne est démise, et il faudra que Suarez la raccommode. Ah I madame la duquèsa, vous faites jeûner mon amie ! C'est bon, madame de TÉtiquette, j'ai ma cour de justice, et je suis reine, sachez-le I

Pendant cette belle apostrophe à sa poupée, la pantomime de rinfante n'avait pas discontinué : c'étaient tantôt des chiquenaudes, tantôt des menaces de petite fille ; elle finit par un grand souSlet qui fit rire le roi jusqu'aux larmes.

— Vous n'en feriez pas autant à votre cardinal ? ditelle à Louis. ^

-^ Hélas ! non, répondit-il, quoiqu'au fond je n'en fusse point fâché. Mais dites, chère princesse, la camerera-mayor ne s'est point vue ainsi représentée. Rentrez vite cette poupée car si eUe venait I

— 11 n'y a pas de danger, dit Mariquita. Nous avons encore un bon quart d'heure devant nous.

— A quoi pourrions-nous bien remployer? reprit l'infante. Oh ! une idée I Voulez-vous voir danser Mariquita? Je danserai avec eUe si cela peut vous distraire...

— Je n'ose vous en prier, dit Louis timidement.

— Pourquoi donc? A la cour d'Espagne on m'a souvent regardé danser. Donnez-moi mes castagnettes, Mariquita.

LaMoresse obéit, et le fandango commença^ Mariquita faisait le danseur, et Tinfante la danseuse. Ils s'avancèrent tous deux Fun vers l'autre en s'élançant^ comme après s'être longtemps cherchés; le bruit des castagnettes animait ou ralentissait par degrés les* mouvements de cette danse inconnue à Louis , mais qui lui semblait tenir de l'ivresse et du vertige. Et c'étaient des enfants qui la dansaient, sans songer même à en rougir! Louis respirait à peine, comme ces deux filles d'Espagne, enlacées alors Tune à Tautre. L'infante regardait à la dérobée le jeune monarque avec une fierté nationale , car à la cour d'Espagne on l'avait souvent complimentée sur sa bonne grâce, et le père d'Âubenton lui-même, l'austère confesseur de Philippe V, l'avnit une fois applaudie.

Quand elle retomba sur les coussins d'un sopha, à demi-épuisée de fatigue, les cheveux en désordre, le teint enflammé, Louis XV ne put s'empêcher de songer à la jeune Bacchante de Clodion qui figurait dans l'un des appartements de Versailles, .

— Eh bien! lui dit-elle, vous n'embrassez pas votre danseuse?

Le roi obéit en rougissant.

— A votre tour, sire, reprit la jeune princesse. Votre aïeul le roi Louis XIV dansait.

— Et quelle danse pourrait succéder à la vôtre? ob-

m L'INFANTE.

jecta Louis, encore ébloui^ transporté. Â la cour de France nous n'arons que le menuei,

— Le menuet! s'écria-t-elle en frappant des mains; le mennet! Oh! cela doit être channant, Mariquita!

— C'est la danse en Togce^ se contenta de dire le prince ; mais je ne puis la danser seul; il faut que ▼ons m'aidiez. Votre main.

— De bien bon cœnr ! Mariqnitanons accompagnera sur cette épinette.

Us essayèrent alors tons deux cette danse ^ve et solennelle de nos pères^ dont la monotonie patriarcale semble contraster avec la vive allure du dix-huitième siècle. Le roi la dansait comme un ange, et c'eût été de lui certainement que Marcel eût dit alors le mot qni courut plus tard : Que de choses dans un menuet ! D

— Léger comme la plume! s'écria Tiiifantc émerveillée, mais surprise de la régulaiité de ces pas tranquilles. N'importe, je vous montrerai le fandango; cela est plus vif, plus joyeux ; votre menuet a l'air d'être une danse de cardinal.

Cette saillie fit à peine sourire le roi. La porte s'ouvrit subitement et ils virent entrer la camerera-mayor et le père Linière. La duquèsa venait rappeler à Tinfante que c'était l'heure du rosaire, et le révérend venait prévenir le roi que Tabbé Dulac, son maître de géographie, Tatteudait.

L'adieu fut pénible pour les deux enfants; louis baisa la main de la princesse, qui jeta ses cas-

L*INFANTE. lOS

tagnettes pour son livre d'heures et son rosaire. En prenant congé d'elle^ il lui glissa ces mots à voix

—À ce soir^ huit heures, au jardin, pour notre partie devolantl

L'office du rosaire étant terminé, la camerera-mayor sortit^ laissant Tinfante avec sa Moresse. Cette fille avait seize ans. Elle était coiffée d'un turban semé de perles, habillée d'une basquine en drap d'argent et d'une jupe de soie blanche ornée de dessins bizarres. Son occupation favorite, lorsqu'elle était seule avec l'infante, était de lui faire les cartes. Elle prit donc un jeu et le disposa sur des coussins qui étaient à terre. Contre sa coutume, l'infante tenait encore son livre d'heures et semblait absorbée dans l'examen de l'une des pages. La Moresse l'appela vainement deux fois pour lui montrer les cartes qui l'attendaient : elle ne reçut aucune réponse. A la fin, usant des privilèges de confidente intime que lui accordait la princesse, elle s* en fut à pas de loup se poser derrière l'infante et regarda la page où sa jeune maltresse avait fixé les yeux. Sur cette page il y avait un nom récemment écrit, car, en se fermant, le livre avait fait double empreinte.

— Manoêll s'écria involontairement la Moresse.

A ce cri, l'infante tressaillit et se retourna vivement.

— Qui donc a pu écrire ce nom de Manoël sur mon livre d'Heures? demanda l'infante à sa Moresse^ avec émotion. Nul n'est entré dans cette chambre^ si ce n'est vous et Suarez, ajouta-t-elle d'un ton sévère. A moins que cette méchante camerera...

— C'est une écriture d'homme, ma chère maîtresse, interrompit Mariquita. C'est peut-être le diable qui a voulu nous jouer un tour. On dit que Torsqu'il s'en mêle il écrit tout aussi bien qu'un alcade. Pauvre Manoël? ce n'est pas lui à coup sûr : il est mort sans aucim doute : nous n'en avons plus eu de nouvelles I

— Tu dis vrai; depuis trois ans, depuis cette procession de Madrid... C'est une chose étonnante, Mariquita, mais je crois le voir encore î II était si beau et si triste à la fois ! Et puis quand il me rendit mon bouquet à cette portière du carrosse royal, comme ses regards semblaient me dire : a Altesse, je vous aimei»

I C'est peut-être un péché, mais j'en ai rêvé deux mois,

!^ Je le voyais toujours avec ses ailes d'ange et sa bles-

h sure ; car il fut blessé, Mariquita, et il doit encore en

f porter la marque. Pauvre jeune homme 1 je n'ai jamais

^ su qui il était, mais il y a des instants où je regrette

de n'avoir pas de ses nouvelles. S'il vit encore, il souffre peut-être à Theore qu'il est^ il languit peutêtre dans Tobscurité et la misère...

— Chassez de telles idées, Altesse^ et parlons plutôt du jeune roi. Savez-vous qu'il est galant I Moi qui n'ai jamais vu d'autre roi que votre père, je me le figurais avec une grande perruque^ une barbe grise et de longues moustaches I eh bien ! pas du tout. C'est un roi charmant^ un petit cœur, un amour de roi. Que vous allez être heureuse avec lui I

— Tu crois, Mariquita 1 dit négligemment l'infante en allant chercher sous un rideau la poupée qu'elle avait cachée, cette camerera-mayor en bois peint, dont Tépaule était démise. Voilà une poupée qu'il faut rendre à Suarez tout à l'heure. EDe n'est plus présentable. Tu dis donc que le roi m'aime?

—Pendant la danse il vous regardait avec des yeux I ah! de bien beaux yeux !

— C'est vrai : il est fort bien de tout point; et puis on l'a tourmenté de cent manières comme moi; nous avons bien vite sympathisé. Mais qui donc a pu écrire ce nom de Manoêl sur mon livre d'Heures? murmiu*at-elle encore.

— Que Paris est une admirable ville ! Altesse, poursuivit Mariquita, vous ne sauriez croire à combien de rencontres inattendues on s'y trouve exposé! celle de ce matin, par exemple, vraiment, j'en ris encore !

— Folle que tu es f Qu'est-ce donc?

— Vous savez qu'avant d'être à vous, il y a de cela

quelques années, j^appartenais, enfant^ à la camereramayor et au duc de Rocca-Negra son époux. Il venait alors dans notre palais de Madrid^ calle de ToUedo, un galant écuyer qui ne rendait pas toujours visite à ma vénérable maîtresse par la grande porte du palais. Il lui arriva alors un grave accident : il tomba d'une échelle dans notre cour, et se releva fort endommagé. Ce digne homme se nommait don Iiiigo de Cardenas. Eh bien ! ce matin même je Tai vu accourir chez la duquèsa, bien pomponné, paré de la tête aux pieds. Je les ai laissé causer ensemble après son chocolat^ qu'elle m'a fait desservir. Et, tenez, les voilà qui se promènent dans le jardin. Vive Paris pour les aventures!

L'infante se pencha à la fenêtre et put voir en efiet don Inigo parlant d'un air animé à la duquèsa.

— Us se querellent, sans doute, dit la Moresse.

— Voilà qui est surprenant ! s'écria l'infante ; c'est bien là l'homme qui accompagnait Manoël à la procession le jour de notre rencontre ! Il n'est pas si changé que je ne puisse le reconnaître. Si nous pouvions par lui obtenir quelqi»es renseignements.

— Gardez- vous en bien I c'est l'amoureux de la camerera, son cortejo de Madrid. Il lui rapporterait tout, et elle ne manquerait pas de vous gronder. Ce Manoël, après tout, ne saurait être qu'un homme obscur. Manoël! Que veut dire ce nom? Si c'était seulement un gentilhomme !

—Mes informations sur lui ne m'ont rien appris, Ma-

riqoita; j^ai su seulement que c'élait un Portugais. —Fi donc! un Portugais I Nous avons été longtemps en guerre avec eux. Cependant il y en a de gentils. J'en connaissais un qui me vendait des oranges et me chantait de si jolies romances à Madrid, que j'ai presque été sur le point de Tépouser. Mais j'y pense, le vieux Suarez est de ce pays ; il connaît peut-être votre Manoel. Que ne l'interrogez -vous?

— Un muet! un mécanicien auquel je me contente de donner des ordres par sigues! Ce n'est qu'avec toi que je cause, Mariquita!

— N'importe 1 voilà une poupée qui réclame les soins et le pansage de votre docteur Suûrez; je vais le sonner, et je lui recommanderai de tenir vos raquettes en état pour ce soir. N'avez-vous pas votre partie de volant sous le berceau du jardin de Sa Majesté?

— Oui; moi, pendant ce temps, j'écrirai à la reine ma bonne mère. 11 me tarde de lui raconter mon arrivée, l'accueil que je viens de recevoir à cette cour. Toi, interroge Suarez si tu le veux en faisant avec lui la revue de mes jouets. Quand je me marierai ils te reviendront de droit, Mariquita.

La porte du cabinet tourna bientôt sur ses gonds et donna passage à Suarez auquel la Moresse remit la marionnette cassée. Un sourire imperceptible courut sur les lèvres de l'ouvrier à la vue de ce dégât; il prit une pince qu'il avait sur lui et se mit eu devoir de raccommoder la camerera-mayor dans l'embrasure de l'une des croisées.

108 L'INFAIVTE.

— Ne pouvez-vous faire cette opération ailleurs? reprit Mattquita, vous gônézSon Altesse ; venez, suivezmoi.

Suarez ne bougea pas et continua son travail tranquillement.

— Êtes-vous sourd comme vous êtes muetî poursuivit la Moresse en le prenant par le bras, vous ne pouvez demeurer ici, seigneur Suarez. Sortons.

— Il ne me gêne en rien, interrompit Marie-Anne- Victoire dont la plume enfantine courait alors en long jambages sur le papier ; ne sois pas méchante pour lui, Mariquita, et demande-lui plutôt des nouvelles de Manoêl.

A ce nom, Suarez parut éprouver un léger trouble. Il se remit pourtant et répondit par un signe négatif aux questions de la Moresse. Le mécanicien avait la tête couverte d'une immense perruque grise à la Louis XIV dont les boucles descendaient assez avant sur ses yeux pour les couvrir en partie ; la couleur olivâtre de son teint était sillonnée de rides aussi déliées que des fils, et d'amples lunettes lui pinçaient le nez comme à un juif. Le tabac d'Espagne dont son nez était barbouillé, le fard amoncelé sur les ponunettes de ses joues, et sou habit de couleur fanée, tout cet ensemble vieux, usé et fripé, le faisait ressembler à une véritable caricature. Nul n'eût pu reconnaître son meilleur ami sous un tel costume. Mariquita s'était mise à broder près de lui au tambour, en fredonnant un air moresque qui donnait à l'infante mille distractions

pendant sa correspondance. Quand elle Teut achevée,' elle la communiqua à sa favorite, qui laissa échapper un cri d'admiration : la lettre n'avait pas un seul pâté I

— C'est égal, reprit-elle^ vous aimez déjà le roi Louis XY ; il est si mignon^ et vous ferez un si joli couple à vous deux I

Suarez en ce.moment s'agita sur sa chaise comme s'il se fût piqué au doigt avec son aiguille. Mariquita en prit texte pour le molester gaiment selon son ha« bitude.

C'est donc une œuvre bien diificile que de raccommoder une marionnette 7 il est vrai que celle-ci a été cruellement battue hier. Pauvre duquèsa I Qu'eût dit son vieil amoureux, don Inigo^ en voyant ainsi martyriser sa belle!

Comme elle achevait cette phrase^ la tapisserie de la porte grinça sur ses anneaux; une main impatiente la grattait; la Moresse l'écarta.

— Quoi! c'est vous, seigneur, dit-elle à l'écuyer, qui se confondait en salutations obséquieuses devant l'infante. Altesse, poursuivit l'espiègle soubrette , je vous présente le senor don Inigo de Cardenas, décoré de tous ses ordres, l'aimable cortejo de la duquèsa Barbara de Rocca-Negra. Quels sont vos autres titres ? ajouta-t-elle plus bas en s'approchant de l'écuyer.

— Gouverneur de don Manoël , reprit Inigo. Je cherche mon élève depuis ce matin ; on l'a vu rôder autour de ce palais^ et.. .

— En vérité I il est donc vivant ! s'écria l'infante en

no L'INFANTE.

déguisant mal sa joie. Mais au surplus que m'importe ! reprit-elle avec une dignité froide qui confondit le pauvre homme.

— Pardon, Altesse, répondit-il, peut-être excuserezvous ma démarche quand vous saurez... Mais je ne puis parler de ceci qu'à Votre Altesse, en montrant du doigt Suarez, qui lui tournait le dos.

Uinfante fit un signe à Suarez. Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois, car la présence de ce visiteur inattendu semblait le gêner étrangement. Il mit sous son bras la poupée dont il n'avait guère avancé le raccommodage, ce qui lui attira de nouveau quelques gais reproches de Mariquita.

— Ces mécaniciens, s*écria-t-elle, sont eux-mêmes de singulières machines ! En voici un qui pendant la route semblait lliomme le plus intelligent du monde. Hé bien, à cette heure, il semble avoir désappris son office, il est tout désorienté et pense à toute ant^'e chose qu'à sa besogne. Prenez ces raquettes et ces volants, Suarez, ajouta la jeune fille, et tenez-vous prêt à les présenter ce soir à Sa Majesté et à Son Altesse, sous le berceau du jardin I

Suarez obéit et se retira sans qulnigo eût pu voir de lui autre chose que le derrière de sa perruque. L'écuyer raconta alors à Tinfante les moindres détails de la passion aveugle de Manoêl. L'absence et les voyages avaient été impuissants à l'en distraire. 11 est fou, ajouta-t-il, et je ne fais nul doute que si, à la nouvelle de l'arrivée de Votre Altesse, il ne s'est pas jeté à la

L'INFANTE. lil

rivière, il ne cherche à pénétrer ici et à vous voir. Or, il y va de ma vie et de la sienne. S'il a cette témérité, daignez, Altesse, avoir pitié de nous, et contentez-vous de le faire mettre à la porte.

La jeune fille était émue à ce récit et ne savait que répondre. Mariquita crut devoir intervenir, pour cacher rembarras de sa maîtresse.

— Fiez-vous à moi, dit-elle, pour le bien recevoir si jamais il se présente. Un simple Portugais devenir le rival du roi de France! Je vous conseille, seigneur écuyer, de l'aller chercher aux Petites-Maisons, c'est là qu'on Taura mis sans nul doute. Dieu veuille qu'il n'en sorte pas pour votre repos! autrement, s'il se met à suivre par les rues le carrosse de l'infante, vous courez grand risque Tun et l'autre. Son Altesse est la fiancée du roi, et le cardinal ne plaisante pas sur de pareilles incartades. Croyez-moi donc, et surveillez mieux à l'avenir votje don Quichottte amoureux.

Les paroles de Mariquita cadraient trop avec les idées derécuyerpour qu'il ne les approuvât point; aussi n^y opposa-t-il aucune réplique. Quant à la jeune princesse, elle était toute pensive et n'en paraissait que plus charmante, car il y a dans la tristesse d'une jeune iille une grâce que rien ne peut rendre.

Inigo salua et sortit. L'heure du volant étant sonnée, Suarez revint avec les raquettes et suivit avec la Moresse rinfante qui descendit au jardin ; le roi Ty attendait déjà. Les gracieusetés du jeune monarque et l'animation du jeu la remirent bientôt en bonne humeur. Louis

avait jeté bas son hal)it, et dans sa chemisette à den* telles il avait une bonne grâce toute charmante.

La camerera-mayor et madame de Ventadour causaient sur un banc du berceau embaumé de la douce senteur des chèvrefeuilles. Suarez et Mariquita se tenaient debout, Tun derrière le roi, Tautre près de sa jeune maîtresse. Poussé et repoussé tour-à-tour par les deux joueurs, le vêlant vint tomber enfin par hasard sur les genoux de la camerera-mayor qui l'ayant pris, ne fut pas peu étonnée en trouvant un petit billet fort habilement placé au centre des plumes; elle Ten retira adroitement, le garda dans sa main, rendît le volant, et le jeu continua encore quelques instants, après quoi la camerera-mayor se hâta d'y mettre un terme en déclarant que Theure du coucher de Son Altesse était venue.

L'infante était à peine remontée dans sa chambre, que lacamerera lui apparut le billet à la main.

— Altesse, lui dit-elle, un mauvais génie conspire ici contre nous; je viens d'interroger Suarez, qui m'a affirmé que nul n'avait touché à ce volant. Cependant voici le billet coupable qu'il contenait. Si je vous le donne à hre, c'est moins pour satisfaire ici aux devoirs de la confiance et de la franchise qui m'ont toujours paru les premiers que m'imposait ma charge auprès de Votre Altesse, que pour vous montrer la sottise de ce Manoêl, qui n'a pas craint de vous faire savoir par écrit qu'il était vivant. Vous le voyez, Altesse, continua-t-ellô ironiquement, les amoureux ne meurent que dans les

romans de chevalerie^ et cet insensé dont vous avez

souvent plaint le sort devant moi...

— - Quel mal y aurait-il donc à plaindre ce pauvre jeune homme qui s'est fait blesser pour moi, qui m'a écrit, qui m'aime I Puisqu'il vit, ma protection, ma reconnaissance ne sauraient Tabandonner, et s'il a Jbesoin de quelque emploi, j'en ferai un page, qu'en pensez-vous ?

— Qu'il y aurait simplement peine capitale contre lui, s'il osait franchir ]fis grilles du Louvre. Vous êtes sous ma protection immédiate, Altesse, et une petite fille de Charles-Quint...

— Toujours la même phrase ! répondit l'infante avec dépit. Je ne puis avoir à côté de moi aucun visage ami ! c'est tout au plus si vous permettez que ma pauvre Mariquita...

— Mariquita, votre Moresse, je suis très-fâchée de vous l'apprendre, ne doit plus être dès ce soir à votre service. Je sais, à n'en pas douter, qu'elle s'est rendue coupable d'un grave délit cette nuit même. Un p'at de service détourné de l'office royal.

— Ce n'est pas elle qui l'a détourné, c'est moi I

— Vous ?

— Moi-même L Et puis je vous conseille de le lui reprocher, ce délit, vous l'aviez mise au pain sec !

— C'est mon affaire, je dois punir et récompenser ici. Le roi votre père. ..

— Ne vous a pas dit de me tenir en prison, de me surveiller, de m'obséder ! C'est-à-dire que vous me

IIA L'INFANTE.

privez de la seule personne pour laquelle j'éprouve ici de la sympathie ! Ma pauvre Moresse ! Laissez-moi seule, Madame I La figure d'une gouvernante telle que vous m'est odieuse. Commandez dans ce palais, puisque tel est votre bon plaisir ; mais demain, sachez-le, demain je m'en plaindrai à quelqu'un qui a aussi du pouvoir ; ce quelqu'un, c'est le roi de France I oui, le roi de France, mon fiancé, mon mari !

A ces mots, elle se jeta sur le sopha, dans une sorte de désespoir enfantin. La camerera sortit étonnée de cette explosion, mais fière de son triomphe. L'orgueil de la domination perçait dans ses moindres actions. En se voyant menacée de l'intervention impuissante de Louis XV, elle ne put' s'empêcher de sourire avec dédain.

Cependant l'arrivée de l'infante, de la jeune fiancée du roi, avait ravivé toutes les intrigues de la cour. Les ambitions s'étaient comme toujours divisées en deux camps. Le duc de Bourbon était à la tète des unes, et le cardinal servait de chef aux autres. Cette alliance projetée, et presque conclue déjà avec TEspagne, était chaudement attaquée par celles-ci, tandis qu'elle n'était que mollement appuyée par celles-là. En atten-

L'INFAATE. 115

dant que les sourdes menées de cette lutte aboutissent à quelque chose de décisif, leur premier résultat fut de changer complètement Taspect du Louvre. Le système d'isolement adopté par Fleury pour la fiancée du monarque fit à peu près du palais une retraite austère et sombre. Ce pavillon, créé pour les fêtes, pour tout ce qui peutcharmer une j eune princesse, était devenu une sorte de prison où se mouvait à peine Tombre d'un majordome ennuyé. Tous ces Espagnols transplantés à Paris, tous ces ricos-hombres si graves, commis à la garde d'une enfant, regrettaient leurs tertullias, leurs vins parfumés, leurs hôtels et leurs égaux ; la légèreté railleuse de PariSj ses grimaces et sou opéra les fatiguaient. La maison de Tinfante, qui avait été d'abord un objet de curiosité, subissait déjà le sort de la vogue; son étrangeté avait fini par se confondre dans la foule des choses passées de mode. Quelques jours avaient suffi pour blaser Toisif courtisan; T infante n'était plus guère à ses yeux qu'une pauvre petite pensionnaire de couvent.

Du reste, Tordre établi par la camerera-mayor dès les premiers temps de son arrivée n'avait pas varié à l'intérieur du palais; seulement la jeune princesse, privée de Mariquita, semblait avoir reporté sur le Portugais Suarez une partie de cette affection enfantine qu'elle avait pour la Moresse. Confiante plus que jamais en ses hautes prérogatives, la camerera-mayor assistait maintenant à toutes les entrevues du roi de France et de l'infante; sa morne figure remplaçait pour la jeune

fille Tattrayant visage de Mariquita, réléguée loin de Tappartement des femmes, dans l'aile opposée du château où logeait aussi Suarez. On Vj avait chargée du soin du linge et des collerettes. Cette séparation avait causé à Tintante un véritable chagrin. Que Ton se représente la situation de cette jjBune fille arrachée tout à coup à TEspagne, sa douce patrie! Si la cour de Philippe V était austère et grave, Tinfante y vivait du moins auprès d'Elisabeth Farnèse, sa mère, de la vie heureuse et paisible des infantes. A part quelques exercices de pièlé dont là contrainte était partagée par toute la cour d'Espagne , elle pouvait du moins descendre, le soir, aux jardins en toute liberté; une brise tiède, embaumée, lui apportait, ces soirs-là, mille rêves charmants à travers la verdure azurée des oliviers. Tout était gai autour d'elle, dans ce paysage où elle était libre ; tout, depuis la mule chargée de pompons et de médailles sonnantes qui passait au loin, jusqu'au petit Egyptien qui balançait sur elle son parasol orné de perles. Alors la pauvre petite écoutait, toute émue et toute contente, ce qu'on lui disait du roi de France, son futur époux ; et, comme on lui avait traduit le conte de Y Oiseau Bleu, son cœur battait d'avance à l'idée du prince charmant dont le carrosse nuptial, d'acier poli, serait sans doute attelé de six souris vertes conduites par un raton couleur de rose.

Or, toutes ces charmantes illusions avaient disparu devant ime triste et lugubre réalité. Le jeune monarque, le seul consolateur, le seul confident de ses

peines lui manqua bientôt lui-même. Ses .visites devinrent de plus en plus rares et finirent par cesser tout à fait, sans qu'elle pût soupçonner la cause de cet abandon. Une fois elle avait cru reconnaître au loin la voix de Louis ; mais sa joie avait été courte : ce n'était pas le jeune roi, et aussitôt elle avait donné devant la . camerera-mayor la volée à tous ses oiseaux.

— En France, avait-elle dit avec un dépit enfantin, il n'y a que les rois de captifs, vous pouvez prendre votre volée, me? oiseaux chéris !

Et en faisant un retour sur elle-même, la pauvre jeune fille avait pleuré , car elle aussi elle était captive.

Cette coquetterie innée chez les femmes, ce désir de plaire et den^être pas dédaignée, la soutenaient seule dans cette lutte contre Tennui , car le souvenir de Manoêl ne pouvait guère, en de telles circonstances, tenir qu'une place secondaire dans ses rêves de jeune fille, celle, par exemple, du bel écuyer, rival de sire oiseau bleu.

— Mariquita est une sotte avec ses cartes I se disaitelle quelquefois* Ce qu'il y a de certain, c'est que le roi me délaisse, ou bien Ton prend à tâche de l'éloigner de moi; on veut.*. Par ma mère! continuait-elle en se redressant fièrement, l'œil encore humide de larmes, j'aurai du caractère, moi aussi, et si le roi ne veut pas, s'il est faible, moi, je voudrai!

Un soir, à la nuit, la camerera-mayor ayant pris congé d'elle, la jeune princesse se livra seule à ses

il8 L'INFANTE.

tristes pensées. Elle regardait , appuyée derrière les vitres de la haute fenêtre, les jardins %de ce Louvre qu'on lui avait promis si joyeux et qu'on lui avait fait si triste. La lune était voilée d'ombre par intervalle, le ciel tacheté de gros nuages. Elle entendit tirer le verroux de sa chambre et le pas des sentinelles ébranler le pavé des guichets Tout paraissait calme et silencieux dans ce vaste palais, qui avait vu déjà tant de fêtes et tant de règnes. A l'un de ses bas côtés pendaient encore d'énormes échelles de peintres et de sculpteurs, car le pavillon créé tout exprès pour l'infante , était loin d'être achevé dans ses dessins et ses frises extérieures . Tout à coup, il lui sembla que l'une de ces échelles, apposée depuis troisjours prèsde ces vitres, s'agitait contre le mur. Elle poussa un cri en apercevant bientôt une forme humaine enveloppée d'un large manteau, qui, dans l'obscurité, semblait tenter une escalade. Une éclaircie de lune survenant au moment où cette forme arrivait devant la fenêtre, elle recula éperdue, tremblante. Elle avait reconnu le roi.

— Silence, Mariannal lui dit à voix basse le jeune prince; et il s'élança légèrement dans la chambre.

— Vous à cette heure de nuit. Sire ? s'écria l'infante, et par ce chemin 1 Vous le roi de France? Y songezvous! Quelle imprudence l

— Je n'avais le choix ni de l'heure ni du chemin, répondit-il, et le roi de France est obligé de s'échapper de son palais comme d'une prison. Ce que j'avais à vous dire ne pouvait soujQfrir de retard. J'ai trompé la surveillance de mes geôliers. Tout le monde me croit couché aux Tuileries. J'ai endossé ces habits de page je suis sorti sans que personne ne me remarquât ; mon fidèle Niert m'attendait au dehors. Nous nous sommes dirigé vers ce pavillon ; tout était préparé par ses soins. Il est resté au bas de vos fenêtres, et me voici auprès de vous.

— Mais les sentinelles ! si elles eussent tiré sur vous ! Tenez, monsieur, donnez votre main et voyez si mon cœur bat I

L'infante était si troublée en effet qu'elle pouvait à peine se tenir debout. Elle envisagea le jeune roi quelques secondes et crut s'apercevoir qu'il avait encore les yeux rouges.

— Vous avez pleuré ? dit-elle avec une compassion charmante. Qui donc a pu faire pleurer mon petit roi?

— Oui, cela est vrai, reprit-il avec amertume, oui, Marianna, il m'ont fait pleurer I voyez cette lettre, voyez ce qu'ils osent m'écrire 1 II fallait une pareille tyrannie pour que je me déterminasse à venir. 11 se trame contre nous, j'en suis siir, quelque secrète maclûnation. Madame de Prie doit être mêlée à tout cela.

Louis XV présenta à l'infante im billet qu'il avait trouvé le soir même sur sa toilette. Marianna y lut ce qui suit :

a Ne VOUS aflfectez pas de ne plus voir une poupée qui ne peut être bonne qu'à égayer notre cour. La fille du roi catholique Philippe V vous traiterait comme ses joujoux ; attendez que nous vous fassions roi autrement que ne Ta fait votre cardinal. Silence etdiscrétion. Vous ne sauriez vous résigner à devenir l'époux d'une enfant bonne au plus à faire votre partie de quilles, de volant ou de promenade. Une alliance plus digne de vous et de la France se prépare. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être, vous saurez tout ; le voile transparent qui recouvre cet avis tombera de lui-même ; nous sommestropdévouésà votre personne, Sire, pour ne vous parler qu'avec des masques. Que Dieu et votre propre prudence vous protègent ! »

En remettant l'écrit aux mains du roi, Finfante ne put s'empêcher de jeter sur lui un regard de pitié:

— A la cour d'Espagne, murmura-t-elle, on châtierait du fouet l'auteur d'une pareille lettre I Le coupable est donc bien sûr de l'impunité ?

— Mon mépris en fait justice, reprit Louis en déchirant le papier. Vous êtes, vous serez toujours mon infante bien-aimée, celle que je veux voir à mes côtés, comme ma maîtresse et comme ma reine! Croirezvous, Marianpa, que depuis huit jours je n'ai pas vu le cardinal ? Il se tient à Issy et se dit malade ;niais demain il faudra bien qu'il me réponde, car je lui ai écrit ; je lui demande absolument de presser ce mariage, en faveur duquel il m'a paru toujours bien disposé, tandis que mon cher parent le duc de Bourbon..*

— Qa'a-t-il donc contremm? deiiiaiida4-elle aTecam chagrin naif ; qae loi aî-jeEnt, pour qall poisse doute de mon amour pour tous? Car c^est-là^j^en suissùrè, ce (ju'ils vous disent, les méchants! et voilà pourquoi, Sire, nous n'avons pas joué an volant depnis si long* temps 1

Le roi sourit, mais il y avait delà tristes^ dans soa sourire ; Marianna en fut émue.

— Ou vous êtes roi ou vous ne Fêtes pas, roprit-^^Ic avec un dépit naïf en débouclant les beaux cheveui de Louis XV pour avoir le plaisir de les reboucler ensuite. Mettez à la porte tous ces contradicteurs ; la cour assiste demain à la messe de Saint-Germain-l'Auxcrrois ; eh bien I voyons. Sire, épousez-moi sans pins de retard vis-à-vis de toute la cour !

— Oh! Marianna, Marianna, tu dis bien vrai ; voilà ce que je voudrais, moi ! Voilà deux ans que nous sommes fiancés , deux ans ma princesse, que cette couronne posée là sur votre toilette irait à merveille sm* votre joli front! Mais ils vous jugent encore trop enfant, Marianna!

— Trop enfant! J*ai plus de raison et de caractère que vous, reprit-elle en se redressant sur ses mules. Votre duc de Bourbon, le jour où ilm'ennuira, je l'envoie à la tour de Ségovie, et quant à votre cardinal, j'en fais un moine de Mafral Quelles drôles de figures ils feraient tous deux à Madrid !

— Tu crois ?

— Là du moins ils ne vous tourmenteraient plus.

122 riNFANTE.

Une idée encore... Si je les faisais faire en poupées par Suarez, vous pourriez vous vengersur eux de ce qu'ils vous font, souffrir! Savez-vous que cet habit de page vous va à merveille ! quel dommage que Mariquita ne vous voie pas ainsi! Mais il se fait tard, comment allezvous faire ? Il pleut et vous ne pouvez partir.

En effet, la pluie commençait à tomber à larges gouttes. C'eût été chose ravissante que de voir ces deux enfants, doux et frêles comme deux enfants de Greuze, interroger du regard cette vaste cour du Louvre où luisait seulement le fusil des sentinelles. Serrés en ce moment Tun près de Tautre^dans Tembrasurede la fenêtre, ils étaient tout à la fois inquiets et heureux de leur inquiétude. *

— Impossible de partir d'un pareil temps, dit le jeune monarque : il faut attendre,, et d'ailleurs nous avons à causer de choses extrêmement graves et qui intéressent notre bonheur.

— Je suis la servante de Sa Majesté , dit la jeune princesse, avec une candeur et une humilité charmantes, en montrant le lit magnifique en pentes de Damas et en dentelles qui occupait le miheu de Tappartement. Si le roi ne peut retourner aux Tuileries, je dormirai à ses pieds sur cette peau de tigre, conunc faisait Mariquita.

— Ohl non, Mariana, je ne puis m'absenter toute la nuit des Tuileries. Que dirait le cardinal? Causons de notre bonheur, en attendant qu'il fasse moins mauvais temps. Oui, ma chère Mariana, il se trame contre

nous quelque complot diplomatique que je ne puis compreudre. Toute la cour eu est instruite, excepté moi. Mais qu^importe ! Oh I Si Ton me pousse à bout... En ce moment on frappa fortement à la porte.

— Ouvrez, Altesse, dit une voix que Marîana n'eut pas de peine à reconnaître pour celle de la camereramayor.

— Nous sommes perdus! s'écria Louis; c'est la duchesse!

— Fuyez! fuyez! s'écria la jeune princesse.

— Impossible par cette fenêtre!... Regardez... voici la garde du château qui fait sa ronde. Niert lui-môme s'est éloigné pour n'être pas vu.

— M'entendez-vous, Altesse? Ouvrez, je vous prie, répéta la voix de la duquèsa.

— Eh bien! entrez vite dans ce cabinet. Pardonnezmoi, sire ; c'est celui de mes poupées, mais il n'y a pas d'autre cachette.

— A la grâce de Dieu ! reprit Louis, qui entra dans cette pièce, non sans avoir baisé la main de sa chère Mariana.

La camerera apparut sur le seuil de la chambre en coiffe de nuit, son bougeoir à la main.

— Altesse, dit sévèrement la camerera-mayor, après avoir visité de l'œil l'appartement , vous n'étiez pas seule ici?

— Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, répondit l'infante.

— Ce manteau de page que j'aperçois sur ce sofa

pourra sans doute aider Tintelligence de Votre Altesse.

— Ce manteau?... C'est sans doute Mariquita qui

Taura laissé là Elle le mettait autrefois dans nos

moments de récréation...

— A merveille, voilà une comédienne de premier ordre que cette Mariquita I Mais ce n'est pas d'elle qu'il s'agit, Altesse. 11 s'agit d'un jeune homme qui s'est introduit de nuit dans cet appartement royal; je sais tout, grâce à cet avis écrit à la hâte, au crayon, et glissé tout à l'heure sous notre porte, par une personne qui appartient sans doute au palais. « Courez vite chez « Son Altesse ; on a vu quelqu'un se ghsser chez elle, a à l'aide d'une des échelles qui servent encore aux ou- « vriers du pavillon. » Vous pouvez juger de ma diligence ! 11 est inutile de feindre, vous le voyez. J'attends de vous la vérité. C'est le seul moyen d'éviter un éclat fâcheux. Je suis venue seule. Parlez : où est ce jeune homme?

— Madame la duchesse, reprit avec fermeté la jeune princesse, je vous engage à vous recoucher promptement. Je n'ai personne à vous livrer, personne , entendez-vous , senora ! Quant à ce hillet, j'ignore qui a pu vous l'écrire, mais c'est à coup sûr quelque mauvais plaisant qui aura voulu troubler votre sommeil. Qui sait ? vous rêviez peut-être de don Inigo de Cardenas qui, lui aussi, savait monter à l'échelle!...

Ces derniers mots furent lancés à la duquèsa avec un malicieux sourire ; ils ravivèrent sa fureur, mais elle se

contint, et, sans avoir l'air de les comprendre, elle • ajouta froidement, après un coup-d'œil de lynx jeté de nouveau autour d'elle :

— Altesse la clé de ce cabinet?

— C'est le cabinet de mes poupées, madame. Suarez l'aura emportée, sans doute.

— Eh bien ! qu'on fasse venir cet homme I

Et en disant cela elle fit quelques pas vers la porte où elle donna un ordre à Tune de ses femmes qu'elle avait laissée en dehors de l'appartement.

Le muet mécanicien ne se fit pas attendre. Elle lui demanda la clé du cabinet. Suarez hésita un instant, comme s'il eût cherché vainement à comprendre le sens de cette scène ; puis il répondit par un sigae négatif.

— Ainsi, pas de clé I reprit la duchesse avec ironie en regardant l'infante. N'importe je saurai bien...

Et elle fit un pas du côté de la porte. Tout à coup l'infante se plaça résolument devant elle.

— Vous n'irez pas plus loin, duchesse ! Il n'y a rien ici que vous ne puissiez voir, rien qui n'ait le droit de s'y trouver. Mais ma parole doit vous suffire, et le fait seul de vouloir vous en assurer est un outrage que je ne saurais tolérer ! .

— De gré ou de force, je le ferai !

— Vous ne le ferez pas !

— Qui m'en empêchera?

— Moi, vous dis-je, moi, la fille du roi d'Espagne, moi, reine de France dans quelques jours ! Dunhesse, songez-y !

— Altesse, songez vous-même que vous me devez obéissance !

— C'est à vous de m'obéir ! Je descends de Charles- Quint, vous me l'avez dit assez souvent.

^ Je réponds de vous à votre père, fl faut que vous me laissiez voir par mes yeux. . .

— Non, absolument non, duchesse, je vous le défends \

— Me défendre ! à moi ? Oubliez-vous, Altesse, que vous parlez à la camerera-mayor !

Je n'ai point oublié que la reine ma mère a traité |

de vieille folle, elle aussi, sa camerera-mayor, la prin- | cesse des Ursins, qui l'ennuyait.

—Altesse, vous m'y forcez : ne vous en prenez qu'à votre obstination des conséquences que tout cela peut

avoir.

Et la camerera-mayor, transportée de colère et voulant écarter l'infante, la prit légèrement par le

bras..

Malheur sur vous, duchesse ! vous avez touché

à la reine 1 Chacun son tour I

Et se haussant sur ses mules, elle appUqua de sa petite main un souflet sur la joue ridée de la camereramayor. Celle-ci chancela et retomba sur un fauteuil en poussant un cri de rage.

— Un soufflet! reprit-elle bientôt, pâle de fureur; un affront pareil à la première dame de la coar d'Espagne 1

L'infante en eut pitié ; elle se rapproche^ d'elle avec

des caresses et des mots de repentir. Mais la duchesse se releva vivement.

— Altesse, lui dit-elle, adieu I Adieu pour toujours ! Je ne suis plus de votre maison. Le roi votre père saura de quelle récompense vous avez payé mon dé« vouement ! Puisse le ciel ne pas vous en punir bientôt comme j'ai lieu de le craindre !

Elle partit, laissant à Tinfante un dernier regard qui la fit trembler. Mais elle se rassura aussitôt :

— Qu*ai-je à craindre ? pensa-t-elle ; Louis me protégera ! N'est-il donc pas le roi? Ne suis-je donc pas sa fiancée ?

Toutefois, elle ne put s'empêcher de pousser un soupir de tristesse en songeant que le jeune monarque^ sur Tappui duquel elle comptait, n'avait pas môme osé se montrer pour la défendre pendant la scène ra* pide qui venait d'avoir lieu.

Quand la camerera-mayor eût disparu, le premier mouvement de l'infante fut de délivrer son royal captif ; mais il fallait d'abord éloigner Suarez, qui était resté immobile dans un coin de l'appartement. Ellç s'approcha de lui avec une grâce charmante.

-— Suarez, lui dit-elle, je désire être seule.

Puis , coomieelle vit qu'une expression douloureuse se peignait sur ses traits, elle ajouta :

-^ Je vais être reine, Suarez, reine d'un grand royaume ; si tu as quelque demande à m'adresser, parle sans crainte, je puis tout faire pour toi.

Suarez porta la main k sa poitrine et tira de dessous

ses vêtements une rose desséchée à laquelle pendait un petit fil d'or, et il la lui présenta tristement.

La princesse tressaillit. Cette fleur avait fait partie du bouquet que Manoêl avait retiré du Mançanarez le Jour de la procession où elle Pavait vu pour la première fois.

— Cette fleuri... dit-elle, cette fleur entre vos mains, Suarez !

Pour toute réponse, celui qu'elle appelait ainsi, après avoir jeté loin de lui la large perruque à la Louis XIV qui recouvrait sa belle chevelure brune et lui cachait une partie du visage, tomba aux pieds de la jeune fille éperdue.

— Vous icil s'écria-t-ell^ ; vous que je croyais mort!...

— Mort pour vous. Altesse, vous dites vrai, car maintenant, je n'ai plus même le droit d'espérer.

— Que voulez- vous dire?

— Que le roi de France vous aime, que vous l'aimez sans doute, et qu'il s'est introduit chez vous ce soir.

— Comment savez-vous?... qui a pu vous dire?...

— C'est moi qui l'ai vu de mes yeux monter à cette échelle, se gUsser dans votre chambre, d'où sans doute il est sorti par le même chemin , comme un larron de nuit , lui , le roi de France , le neveu de Philippe V! Et ce billet à la camcrera, c'est moi qui l'ai tracé.

En ce moment un léger bruit se fit entendre dans le

cabinet. Marianna seule , ou le remarqua ou en comprit la cause.

— Taisez -vous! taisez-vous! dit la jeune fille à Manoel en portant des regards inquiets de ce côté.

'—Oh! je sais que vous allez le défendre, car vous Taimez^ je sais que je ne puis lutter avec un si grand prince, et que mon souvenir. . .

— Votre souvenir, reprit Marianna, vivra dans ma pensée comme celui d'un ami sincère; mon afiection pour vous ne se démentira jamais; mais partez! partez! ajouta-t-elle en baissant la voix. Si Ton venait, si Ton vous surprenait ici, je n'aurais pas même le pouvoir de vous sauver.

— Et que me fait la mort! reprit Manoël avec un véritable désespoir. A quoi peut désormais me servir la vie, quand je ne puis plus vous la consacrer, quand vous allez appartenir à un autre, quand je n'ai pas même le droit de vous dire mon nom, quand mon père m'a fait jurer sur le Christ de ne jamais vous l'apprendre et de renoncer à vous; quand enfin, pour vous revoir, pour pénétrer ici, le pauvre aventurier, sans titre à vos yeux, a été obligé d'acheter à prix d'or la complaisance de votre vieux poupetier, de remplir son oflSce, tandis qu'il regagnait les frontières du Portugal, et de ne paraître devant vous que sous l'indigne livrée d'un valet!

Manoël s'arrêta : les pleurs étouffaient sa voix. Il était resté aux pieds de l'infante, qu'avaient profondément émue, et le langage du jeune homme, et le danger

OÙ il courait ainsi à son insu^ et la position terrible où il la plaçait elle-même par Taveu de son amour.

*— Pauvre Manoëlî pensa la jeune fille; comme il m'aime!

Et elle était là, immobile, pâle, tremblante, ne pouvant trouver une réponse, et ne sachant quel parti prendre. A la fin, elle recueillit toutes ses forces et lui dit d^une voix défaillante, en lui tendant la main, qu'il baisa avec respect :

Au nom du ciel! pas un mot de plus ! Partez! partez! Je vous l'ordonne! je vous en conjure I

Mais il n'était plus temps. Un bruit de pas retentit dans le corridor. Manoël se jeta vivement derrière le rideau de la fenêtre. La porte s'ouvrit presque aussitôt et donna passage à la camerera-mayor, suivie de madame de Prie, et de l'une des dames françaises attachées au service de l'infante.

— Je demande humblement pardon à Son Altesse de troubler de nouveau la soUtude de son appartement, ditla duquèsad'un ton d'ironie amère qui fit succéder la rougeur de la colère à la pâleur de la crainte sur le front delà jeune fille. J'avais résolu, en eflfet, de ne reparaître jamais devant la fiancée du roi, devant la reine de France. Mais les circonstances ne sont plus les mêmes , et je n'ai pas cru pouvoir abdiquer mon service auprès de l'infante, auprès de la jeune princesse que ses augustes parents ont confiée à mes soins, et que, selon les devoirs de ma charge, j'aurai bientôt à ramener auprès d'eux. Que Son Altesse me permette

LMNFANTË. 131

donc de lui présenter madame^ qui vient ici chargée d'un message important^ dont raccomplissement ne pouvait soufErir auctm délai.

Madame de Prie s'avança alors, et d'un ton qu'elle s'efforça de rendre affectueux, mais où perçait la joie du triomphe. :

— Altesse, dit-elle, dans la haute position où il a plu à la Providence de vous faire naître, la politique seule commande aux affections, et parfois même elle ordonne de renoncera celles qu'elle avait d'abord inspirées. Le bonheur des peuples, voilà le seul bonheur qui soit periçis à ceux que Dieu a placés à leur tête. Le conseil des ministres s'est assemblé ce soir même, à l'effet de prendre une décision immédiate sur des dépèches arrivées d'Espagne. La décision du conseil est que l'alliance projetée entre ce pays et la France, et qui eût fait notre joie à tous, ne peut plus avoir lieu. L'intérêt bien entendu des deux pays s'y oppose. La Providence vous appelle. Altesse, à faire le bonheur d'un autre peuple, et cette couronne de France, que votre front eût embeUie, doit se poser sur une autre tête. Ainsi le veut la raison d'État.

Tandis que madame de Prie parlait, l'infante était sans mouvement et pâle comme une statue. A la fin, cependant, le dépit lui rendant sa présence d'esprit, elle l'mterrompit avec une fierté dédaigneuse :

— Peut-on savoir le nom de cette rivale que la raîron d'État me préfère?

—• C'est Marie Leczinska, fille de Stanislas, roi de

Pologne, répondit madame de Prie. Elle est attendue cette nuit-même.

— Et vous venez sans doute me signifier d'avoir à lui céder la place ? Vous venez me chasser de ce palais^ moi la fille de Philippe V, moi la petite-fill^ de votre Louis XIV ! Je ne doute pas que TEspagne ne soit très-sensible à cette nouvelle marque de sympathie pour la fille de ses rois.

— Non, Altesse, tel n'est pas le but de ma mission, reprit madame de Prie. Vous pouvez rester à la cour de France aussi longtemps qu'il vous plaira ; vous y serez toujours traitée avec les égards qui sont dûs à une personne de votre rang. Mais s'il vous plaisait au contraire, de la priver de votre présence, vos ordres de départ seraient obéis avec autant d'empressement que de regret. C'est là ce que j'étais chargée d'annoncer à Votre Altesse.

— Je vous remercie, madame, de cette assurance, répondit Marianna en tâchant de sourire. Et vous aussi, duquèsa. Votre empressement en cette circonstance prouve que vous êtes aussi jalouse de Thonneurde l'Espagne que de celui de ses princes. Quanta mon départ, mesdames, vous me permettrez sans doute d'attendre que l'ordre m'en vienne du roi lui-même. Le conseil des ministres, continua-t-elle en appuyant à dessein sur chaque mot et en jetant des regards furtifs vers la porte du cabinet où était caché le jeune monarque ; le conseil des ministres s*est peut-être unpeu hâté de prendre une décision sans consulter Sa Majesté.

— Sa Majesté, répliqua madame de Prie, n'a?ait point encore à être consultée en pareille matière. Ses sentiments seront sans doute d'accord ici avec les plans que la diplomatie de son gouvernement médite et prépare depuis longtemps. Mais, à supposer qu'il en fût autrement, le jeune roi est trop jaloux de la grandeur de son peuple pour refuser une alliance qui, si elle froisse ses affections particulières, enrichira en revanche la France d'une belle province de plus.

— Et moi, madame, j'ai quelque sujet de déclarer que le roi ne saurait y consentir. Non, poursuivit-elle en donnant à sa voix un accent tout à la fois impérieux et suppliant, non, le roi ne saurait y consentir, et je ne doute pas que lui-même ne tienne à honneur de proclamer hautement sa volonté souveraine I

La porte du cabinet ne s'ouvrit pas.

— Il serait trop Jard, Altesse, répliqua madame de Prie. Le conseil a prononcé, l'intérêt delà France Pexige, et depuis plusieurs jours déjà, un ambassadeur fondé de procuration du roi a épousé Marie Leczinska dans la cathédrale de Strasbourg.

A ces mots, qui furent pour la jeune princesse une révélation foudroyante, la camerera-mayor et la marquise de Prie s'inclinèrent profondément et se retirèrent, tandis que l'infante se sentant défaillir, se laissait tomber sur le sofa.

— Eh quoi, murmura-t-elle, il était là, il a tout entendu, et il n'a pas même osé me venir en aide ! Oh I mon Dieu ! Et on l'appelle le roi I

Aux bniits que firent les deux dames en se retirant, la porte du cabinet s'entr'ouvrit enfin, mais se referma aussitôt, car un homme ayant repoussé le rideau qui le cachait, s^était précipité aux pieds de Tinfante, et mouillait de larmes de joie une main qu'elle n*avait ni la force ni la volonté peut-être de retirer d'entre les siennes. C'était Manoël.

— Marianna, s'écriait-il, chère Marianna ! L'ai-je bien entendu ? Cet odieux mariage ne s'accomplira pas!

— Non, jamais, dit la jeune fille, comme si elle se tût répondu à elle-même.

— Mais promettez-moi que toute autre alliance ne s'accomplira pas non plus. Un serment solennel m'impose encore le silence, mais un jour, bientôt peut-être, croyez-moi, je serai digne de vous. Oh I parlez, je vous en conjure !

La jeune fille hésita quelques instants, portant tour à tour ses yeux, de Manoël qui se tenait devant elle les mains jointes, à la porte du cabinet qui continuait de rester close; puis tout à coup, prenant une de ces résolutions soudaines qui étaient dans son caractère, et où, dans le cas présent, il entrait autant de dépit que d'amour :

— Hé bien f oui, Manoël, je vous en fais la promesse. J'aurai, moi qui ne suis qu'une faible femme, assez de force pour résister à cette raison d'État, que certains rois subissent avec tant de résignation. Mon père ne sera point insensible à ma prière. Nous pour-

L*INFANTt:. 135

rons être séparés toujours, mais si la l-rovidence, en plaçant entre nous une barrière insurmontable, ne permet pas que nous soyons unis, je vous jure que du moins je ne serai jamais à un autre I Manoèl, je me Tayoue à moi-même en ce moment, comme je vous l'avoue : je vous aime !

A ce dernier mot la porte du cabinet s'ouvrit violemment, et le jeune roi, pâle de colère, la menace à la bouche et Tépée à la main, se précipita vers son heureux rival, qui, de son côté, se mit vivement en garde.

— Manoël ! s'écria le roi en laissant tomber son épée sur le parquet, et en s'arrètant déconcerté à Taspect du jeune homme qu'il reconnut poiu: celui qui lui avait sauvé la vie, à la chasse, quelque temps auparavant.

— Non, plus Manoël, Sire ! s'écria une voix, celle dlnigo, à la porte du fond, qui s'ouvrit en ce moment pour donner passage à un groupe de personnages, parmi lesquels on remarquait le cardinal Fleury , l'ambassadeur d'Espagne et celui de Portugal ; non, plus Manoël, mais bien désormais don Joseph de Bragance, fils de Jean V, et héritier présomptif des trônes de Portugal et du Brésil!

— Joseph de Bragance! s'écrièrent à la fois le jeune roi et rinfante en qui cette révélation si imprévue fit naître des sentiments bien opposés.

— Voici, reprit Inigo, les ambassadeurs d'Espagne et de Portugal qui pourront confirmer à Votive Majesté les titres de mon glorieux clèvo. Les raisons pour les-

quelles Jean V, notre gracieux souverain, avait cru devoir imposer silence à son fils sur le rang qui lui appartient^ ces raisons ont disparu finfin, grâce à la politique française. Tandis que cette politique cherchait secrètement à rompre ses engagements avec TEspagne, l'Espagne çt le Portugal, avertis des intentions de la France, cherchaient de leur côté à resserrer plus étroitement leur alliance. Don Joseph de Bragance épduse Vinfante d'Espagne.

A ces paroles auxquelles les ambassadeurs ajoutèrent en les confirmant, de nouvelles explications, don Joseph laissa éclater sa joie; Tinfante triompha d'être vengée si promptement (1); et quant au jeune roi, il ne

(1) Le mariage de Marie- Anne-Victoire avec Joseph I»*" ou Joseph Emmanuel, roi de Portugal, n^eut Ueu qu'en 1 729 ; mais le romancier a cru devoir en faire le dénouement de cet épisode. L'histoire en donne un autre plus triste à ce voyage de l'infante à Paris : et pour ne point rappeler Du clos et Saint-Simon, voilà de quelle façoif Voltaire ( Précis du Siècle de Jj)ms XV) raconte le renvoi de Marie-Anne-Victoire.

« On la fit partir pour l'Espagne, sans pressentir son père et sa « mère, sans adoucir la dureté d'une telle démarche par la plus « légère excuse. On chargea seulement l'abbé de Livry Sanguin, « fils d'un premier maître d'hôtel du roi, ministre alors en Portugal, « de passer en Espagne pour en instruire le roi et la reine, pendant « que leur enfant était en chemin reconduite à petites journées. Cet « oubli do toute bienséance n'était l'effet d'aucune querelle entre tt les cours de France et d'Espagne. 11 semblait qu'une telle démar- « che ne pouvait être imputée qu'au caractère de du Vernay (*), tt qui ayant été garçon cabaretier dans son enfance, chez sa mère en

(*) On lit la page d'avant dans Voltaire :

« Paris du Vernay, étroitement lié avec cette marquise de Prie (la fille « du traitant Pléneuf), résolut avec elle de mettre le roi entièrement dans « la dépendance du Prince (M. le duc). »

fut tiré de sa stupeur que par un grand bruit de carrosses ei de chevaux qui se fit à Tcxtérieur.

— Qu'est-ce ceci ? demanda-t-il.

— Sire, répondit le cardinal Fleury qui jusqu'alors avait gardé le silence, c'est Marie Leczinska qui arrive. Je suis venu pour en prévenir Votre Majesté ; venez. Sire, recevoir votre royale fiancée.

Cette invitation adressée par le cardinal, à qui le jeune roi était habitué à obéir sans murmure, fit cesser toute hésitation dans son esprit. Rappelant même toute sa dignité, il se tourna vers l'infante qu'il salua avec tristesse, mais avec grâce ; puis, s'adressant à don Joseph de Bragance :

— Adieu, mon cousm, lui dit-il. Soyez heureux. Moi, je vais être roi!

« Dauphiné ; soldat aux gardes dans sa jeunesse, et plongé depuis < dans la iînance, retint toute sa vie un peu de la dureté de ces « trois professions. La marquise de Prie ne songea jamais aux con- « séquences, et M. le duc n'était pas politique. »

Voltaire commet une erreur incompréhensible en donnant à Joseph !•' le nom de Joseph II.

« Le renvoi de l'infante destinée à Louis XV excita à la cour « d'Espagne un dépit qui tenait de la fureur. A la première nouvelle « qu'elle en reçut, la reine Elisabeth plus irritéelque personne éclata «« en injures contre les Français, et obtint de son facile époux qu'ils « seraient tous, 6ans exception, chasséâ d'Espagne. L'ordre venait « d'être signé. Philippe V appelle ses valets de chambre, fait ouvrir « SCS armoires et préparer ses malles. La reine survient et demande « ce que signifient ces apprêts. — Ne voulet-voiis pas^ reprend ingé- « nuement Philippe V, que tous les Français sortent d'Espagne ? Je ■ suis Fr(tnçais^ je prépare mon voyage. La reine sourit et l'ordre « fut révoqué. »

( Tableau de VEspagne moderne^ par Bourgoing, tom. i*'.}

Cinquante ans plus tard, et tandis que Louis se mourait à Versailles, la fille de Philippe V d^Espagne, devenue, nous venons de le voir, Tépouse de Joseph l^^ de Portugal; se mourait à Lisbonne. Ainsi ces deux existences royales, que dans ses décrets la Providence n'avait pas voulu réunir, se dénouèrent au même jour et à la même heure.

C'est en Picardie que j'ai vu l^un des plus beaux châteaux de France, un château dont je dois vous taire le nom; car, à cette heure, son nom de château lui reste à peine; à cette heure la Bande-Noire en a fait du zinc; ses écuries,'ornées de soleils et de devises à la Louis XIV, ont croulé sous le marteau comme ses boudoirs. Un gros homme bien lourd et bien constitutionnel, au nom de l'industrie et du progrès, sera venu en août 1829, flanqué d*un architecte et d'un maçon, gens aussi habiles à renverser qu'à construire; Tarchitecte n'aura pas été fâché dç se venger de Mansard, et le maçon, de la féodalité des anciens jours. Le mémoire réglé, le plomb des toits et le fer doré des espagno-

lAO LES ÉPREUVES DE MARÂT. >

lettesvendus^ lacour^ devenue un bazar de briques^ de i marbres et de moellons, le démolisseur se sera frotté | les mains avec autant de joie que le premier acqué- I reur et le, constructeur de ce beau domaine , domaine , seigneurial et qui appartient pourtant à la noble mai- i son des Ghoiseul. '

J'avais bien seize ans quand on me fit voir ce chàteau; ses terrasses, ses orangeries, son beau parc, de- i meurent gravés dans mon souvenir. Il y avait un magni- i fîque bassin avec des figures, un bassin presque aussi I vaste que ceux.de Versailles; les gazons du parc l'en- , cadraient avec amour. Le château, bas et carré ainsi que tous ceux de Louis XIV, ouvrait ses deux ailes au midi, comme un digne faisan épanoui au soleil. II avait dans son avant-cour deux beaux pavillons de dégagement, lesquels servaient de communs, et se trouvaient fermés par une grille massive, grille ornée de soleils et de gros boulets de fer, des boulets dignes d'aller au cœur d'un Condé ! Le concierge avait un trousseau de clés égal au moins à celui d'un geôlier constitutionnel; c'était une espèce de majordome âgé. Picard et Flamand tout à la fois. Flamand par sa dignité comique, et Picard en raison de ses proverbes. Je dois vous dire qu'il marebait méthodiquement et ne manquait pas de m'oflfrir un siège à chaque chambre, ayant soin de le replacer ensuite en toute hâte, comme si le propriétaire seigneurial eût dfi venir le soir même y faire son installation. Château désert, lamentable, abandonné! Rien qu'aux étemels gazons du parc» gazons brûlés et

jaunes, comme la robe d'ane chanoinesse, on devinait bien qu'il ne devait plus avoir de maitre ; on comprenait sa ruine et son abandon I Je ne saurais dire comme mes pensées toutes enfantines alors se voilaient de tristesse et de réflexion à la vue de cette grave solitude. A chaque volet de fenêtre que faisait claquer le concierge, un rayon de soleil, tranchant comme le rayon d'un sabre, venait brusquement envahir l'appartement et mettre à nu ces poudreuses magnificences. Ce qui m^étonnait encore, c!est que les parquets de plusieurs salles étaient cirés, frottés et lustrés comme de la veille, n'attendant que le talon rouge d'un Mortemart ou la robe à queue d'une NoaiUes. Les sièges de Landrecy et de Mouzon, sous Louis XIV, donnaient un aspect guerroyant à la galerie ; ces tableaux en tapisseries étaient fraîchement brossés, et les baguettes d'or de leurs grands cadres étincelaient. Tristesse plus étrange! les girandoles en cristal de chaque chambre et les pendules étaient recouvertes de crêpes noirs. Sur une table à pieds de biches se trouvait encore le Télémaque de M. de Fénelon avec estampes; un médaillon de la princesse Palatine (1), des colifichets en lave romaine et des nœuds d'épée en diamans filés d'or.

Bourguignon, le vénérable concierge, apportait à la conservation de ce désordre la dévotion d'un rigoureux catholique : il laissait à sa place le moindre oubli

fl) Celle des lettres de madame de Sévigné.

iài LBS ÉPREUVES DE ttÂRAT.

et 86 gardait des remue-ménages. Par exemple le meuble dispersé dans telle chambre était rangé dans telle autre de façon que ce conte de La belle cm bois dormant et de son immobile palais vous fut revenu dèâ l'heure même à la mémoire; la salle à manger du château conservant, entre autres bizarreries, les traces d^un grand et magnifique souper.

— Voici, mon cher Monsieur, la cJiaise de M, h comte! Mesdemoiselles Hus et Louison Rey de l'Opéra avaient fait quarante lieues pour être de ce souper. La petite Rey fut servie dans ce pâté, dont il ne reste que le plat. Le chevalier Bonnard et M. Dorât y chantèrent, etc., etc. Puis mille autres souvenirs évoqués par Bourguignon, souvenirs de sa jeunesse ou de celle de son aïeul, car c'était de père en fils que les Bourguignon continuaient leur charge d'intendant. En vérité, ce repas et cette table sans convives serrait le cœur; les serviettes étaient encore à leur place, les verres encore odorants de la liqueur brune de madame Amphoux. Seulement la poussière avait décrit d'immenses losanges sur la nappe : cette nappe et ce banquet abandonnés avaient près d'un siècle (1).

Comme la juridiction de ce brave concierge avait toujours été grande et son intelligence très-précieuse à ses maîtres, ils s'en reposaient sur lui de la conservation de leurs domaines qu'ils fuyaient, disaient-ils,

(1) Historique. Ceci est un caprice dont Tauteur a été témoin à quelques lieues d* Amiens, au château d'H.

en raison des marécages , ils Tavaient conservé dans ses chartes et privilèges. Bourguignon pouvait donc revivre sans nulle crainte au milieu de son époque , soigner sa poussière et ses souvenirs à lui; il pouvait^ encore en idée, mettre au château le couvert de M. de Vergennes, le ministre, ou faire pécher des tanches dans le grand étang pour l'arrivée de M. de Malesherbes. Les nouveaux maîtres venaient à peine chasser une fois Tan dans ce château.

L'autre été, cependant, M. Gustave y avait passé trois semaines à Tépoque des élections; M. Gustave voulait que son oncle fût député... aussi, monsieur, vais-je vous montrer sa chambre, car je lui avais donné la chambre d^ honneur , disait Bourguignon, la chambre d'honneur, et il faut que ce soit vous pour que je vous la montre après lui, ajouta mon cicérone en remuant les clés de son trousseau.

Hélas I depuis un quart d'heure, je n'écoutais plus ce digne homme. Ces beaux lieux, si vides et si tranquilles, m'absorbaient! Ne vous semble-t-il pas! qu'un château sans maître est un roi sans courtisans? Adieu la vie et le mouvement de ses grandes salles ; adieu le soleil qui dore au matin ses fenêtres et les rayons de son lustre émaillant au soir à la lune son grand bassin! Encore une fois adieu le chant matinal de ses horloges, ses joies et ses trépignements de chasse; adieu la meute , le cor et les salves d'artiUerie champêtres du jardinier! Monseigneur le comte Almaviva est parti , il s'en est allé emmenant tout , la comtesse,

iàà LES ÉPREUVES DE MARÂT.

Suzaune^ et le petit page lui-même; il ne reste ici qae Grippe-Soleil et Bazile, lequel est au village pour conserver les traditions du lutrin I Almaviva, Tingrat seigneur, a passé sans une larme sous sa grande allée des maronniers; il allait jouer à la Bourse^ gagner sur les Naples et faire un agioteur de Figaro !

Pourquoi donc ceux-ci, me disais-je, habiteraient-ils leur domaine? A quoi bon ces propriétés royales, si c'est ici que viendront loger les idées mesquines, Tavarice et Tambition bourgeoise? Est-ce encore le temps des folies folles; et notre siècle d'industrie n'a-t-ilpas inventé la /b/ie raison? On ne s'amuse plus à Theure qu'il est qu'entre une équerre et un compas. Voilà sans doute pourquoi M. le comte se bâtit un hôtel rue Ghantereine et a sa loge au Gymnase; M. le duc ne vient plus ici qu'une fois l'an !

Je marchais ainsi, perdu tellement dans mes pensées, que je ne remarquais pas Bourguignon debout et presque essoufflé sur le seuil d'une nouvelle pièce.. . Grâce à lui et à la poussière qui survint, je m'aperçus que je me trouvais enfin dans cette chambre par laquelle il avait voulu finir ses fonctions de cicérone.

— Pardieu, m'écriai -je, voilà du gothique au moins!

Pour comprendre cette exclamation,ilfaut être aufait de ce que je n'avais pas pris soin moi-même de constater, distrait et ami du monologue comme je l'étais, en suivant le digne concierge, à savoir que cette partie

de l'édifice dans laquelle il venait de me conduire constituait Fun des pavillons de ravant-cour, pavillon qui, pour garder comme Tautre au dehors la forme carrée, n'en avait pas moins à l'intérieur celle d'un véritable donjon. La dernière marche de l'escalier à vis que je quittais en était la preuve.

Cela me parut une grande bizarrerie. Ce caprice irrégulier d'architecture au sein de cette régularité si méthodique! Car le château était à coup sûr des plus Louis XIV; il n'y avait pas jusqu'à sa grille, je vous Tai dit, qui ne témoignât de cette authenticité.

L'intérieur de ce pavillon^ au contraire, rappelait par sa solidité ces donjons robustes du quatorzième siècle dont l'on peut voir encore des vestiges dans notre Bretagne , illustres ruines où chaque pierre sue le nom d'OUvier Clisson ou de Jean Chandos !...

Pour un antiquaire , ami des dates et des hypothèses scientifiques, un bibliophile comme notre ami Jacob, rien ne s'opposait à ce qu'un Tanneguy ou un Duguesclin picard y eussent pris en 1540 leur collation. Cette chambre^ à laquelle Bourguignon conservait le titre somptueux de Chambre-d' Honneur y avait au milieu de son parquet carrelé un lit à quenouilles d'or surmonté de mauvaises draperies rouges^ espèce de tapisseries à damas, comme les portières de Gênes. Ce lit et un grand bureau, de cuir noir formaient les seulsmeublesde ce vieil appartement. J'oubliais encore un large coffre posé comme un marche-pied à ce lit sombre...

146 LBS ÊPREOVES DE MARAT.

Ce fut peut-être la triste impression de cette salle qui rembrunit tout à coup la physionomie de Bourguignon, car il avait Tair de se repentir, tout en m'y , faisant entrer. Le jour terne et gris n'éclairait cette chambre ronde que par une seule fenêtre; la fenêtre donnait sur un fossé très-profond. En vérité, je m'étonnais fort que cette chambre pût s'être nommée dans le temps Chambre^'HofUMur. Elle était sévère et triste. Bourguignon me fit voir, en poussant du pied le large coffre, entre les jointures même du parquet, un cercle assez large ressemblant à celui d'une oubliette... Il marmottait tout bas des mots inintelligibles^ pour moi.

En même temps, et comme je soulevais en curieux le couvercle du cofi[re, je trouvai dans ce coffre vide un gros livret recouvert en papier gris, livret à peine cousu, taché d'huile et de notes marginales à l'encre rouge et qui avait pour titre :

Les Chaînes de l'Esclavage, par Jean-Paul Marat.

A Paris y de l'imprimerie de Marat y rue des Corde^ lierSf vis-àrvis celle Hautefeuille,

-- Ne touchez pas à ceci, monsieur, cria subitement Bourguignon, en m'entendant lire ce titre à voix basse : c'est ce Uvre4à qui a fait saisir M. le duc.

Bourguignon ajouta avec un effort pénible :

— Et c'est moi!...

Puis, sans parole, il tomba évanoui,..

 la suite de cet incident^ ma première pensée fut que je m'étais mépris sur ce vieillard. J'ai cru, me dis-je, voir un concierge ordinaire dans cet homme à parole 1: rêve, vieux simulacre d'intendant cassé et parleur comme tous les autres, et maintenant voilà qu'il se fait acteur dans ce drame, voilà qu'il gémit amère^ ment et de bonne foi^ comme si les malheurs de ce château et la mort même de son maître était son ouvrage I Non, ce brave homme n'a pas joué la comédie devant moi ; ce n'est pas pour me tromper qu'il a pâli, et pourm'intéresser qu'il vient de tomber en défaillance. . . Ce pauvre vieillard chauve et délaissé, Tunique propriétaire du château, à Theure qu'il est, se sera heurté le front à quelque souvenir , à quelque hasard, je le crains ; oui, ne fût-ce qu'àcelivre oublié quejetouchais I

Ces réflexions seules m'auraient conduit à un examen plus sérieux de Bourguignon, si la convalescence, qui suivit cette espèce de crise arrivée sous mes yeux même à ce vieillard maladif, ne m'eiit pleinement dédommagé de mes soins en m'instruisant de mille détailscurieux pendant ses heures de souffrance. Transporté dans la logette du garde, h l'autre extrémité du parc, et comme plus à Taise loin de ce triste château, le digne homme se montrait à raoi sous un aspect UQnt

iàS LES ÉPREUVES DE MARAT.

veau d'intérêt et de récits. Avec une figure sereine et calme comme celle d^un patriarche, il semblait porter le poids d'un crime dont il était innocent...

Ce fut là enfin^ et quelques semaines avant sa mort, qu'il me raconta en partie l'histoire suivante que je mis en ordre quatre ans après sur les débris de ce domaine vendu.

Dès le mois d'août 4789, le duc de C manifesta

l'intention de revoir le château. Le duc revenait alors d'Angleterre et en avait écrit secrètement à Bourguignon. Si vive que fût déjà la tourmente révolutionnaire, le duc, au lieu de fuir et d'émigrer, revint en Picardie accompagné de sa fille qui avait alors seize ans. Les communes environnantes présentaient, à cette époque même, l'image d'un territoire conquis et opprimé. Des clubs et des comités de surveillance s'y trouvaient organisés, et les passeports exigés par les clubistes qui singeaient en véritables énergumènes leurs confrères de Paris. Des placards injurieux contre les nobles se trouvaient affichés ou glissés sous le treillage même des annonces de mariage dans les églises. Le petit village d'Hei... y n'avait pas été préservé de la contagion. Le comte put fort bien lire sur les murs de la mairie l'annonce de l'horrible conspiration découverte en 1758, avec celle à^s papiers de la Bastille y papiers fameux dont le journal de Prudhomme entretint si prolixement ses lecteurs. Il se publiait aussi dans les provinces et par anticipation de la guillotine des livres du hbraire Garnery : livres semblables à l'échan-

tillon qui suit : Liste des ci-devant nobles y nobles de racej robins, financiers^ intrigans et autres aspirans à la noblesse ou escrocs d'icelîe, avec des notes secrètes sur leurs familles y etc. (1)

Harcelée d'ailleurs par Fréron, rassemblée législative était journellement décriée aux yeux du peuple ; les aboyeurs se Tenlevaient toute par morceau. Pour un esprit curieux de prévisions politiques, la France ne pouvait lutter, et l'insurrection, depuis longtemps assoupie, devait grandir. Comme à toutes les époques malheureuses de l'histoire, les avertissements les plus sinistres ne manquèrent pas à celle-ci ; cependant elle fut aveugle, Tépoque d'alors, aveugle par son impuissance à croire au mal, belle et sereine époque dont les cheveux blanchirent avant Tâge, toute réalisée dans la tête auguste et sanglante de la princesse de Lambalie!

Avant d'en venir aux craintes, la noblesse de France douta longtemps ; elle se réfugiait dans son passé comme pour en obtenir une défense. Rien qu'à voiries vieilles tourelles de son sol, elle se croyait imprenable. Comment déchaîner contre son écu sa vaste population de vassaux et de villageois î Comment la traîner presque à la barre de ses bienfaits? Car elle avait défriché ce sol et arrosé ces provinces ; elle avait habillé son peuple à elle et baptisé ses enfants ; elle était forte comme un grand fleuve épanché qui, sans

(1) Gîirnery, libraire. Paris, rue Serpente. (92 à 93. )

être océan, peut remuer des navires. Il ne lui manquait ni amour ni douce popularité ; c'était eacore le temps des chapeaux ôtés devant son seigneur, et des flambeaux de résine allumés joyeusement pour sa venue. Voltaire lui-même, M, de Voltaire, le gentilhomme, chambellan titré du roi de Prusse, s'était bien gardé de Tattaquer, cette noblesse l II avait eu son couvert mis à toutes ses fêtes, ainsi que le peuple ; il Tavait vue, cette noblesse, se faire bourgeoise sous Louis XV, de guindée qu'elle était sous Louis XIV I hs^ noblesse de France était devenue 4 la lettre le qontre* pied de M, Jourdain. Ennuyée de sa broderie degeu-» tilhomme, elle en était venue à paraître en robe de chambre, affable et paisible sur la fin de ce règne du plus paisible et du plus bourgeois des princes. Ce lui fut donc une cruelle chose à prévoir que ces représailles et cette issue; elle dut détourner d'abord la tête à ces présages pour ne point accuser la nation d'ingratitude ! Triste noblesse, qui ne croyait pas à ce mot ! • Ce qui ne doit pas sembler moins étrange, c'est que la pensée du duc pût aller, dès cet instant même, au* delà de ces prévisons ordinaires. Con&ant jusqu'à l'imprudence pour lui, le duc de G... , rejeton courbé d'une vieille tige, était devenu défiant pour sa mie unique; seulemeut il ne lui faisait part d'aucune de ses craintes. Il la rassurait au contraire et l'encourageait à la gatté. Heureux sans doute de racheter par cet amour les dissipations étourdies de sa jeunesse, il avait concentré dans cet enfant son avenir et ses joies. Dans nn âge

OÙ les premiers et les plus simples progrès sont à peine sensibles^ Eugénie^ sans autre maître que son përe, avait devancé déjà les éducations de couvent les plus brillantes; elle savait l'anglais^ l'italien et chantait Campra et Gluck à livre ouvert; elle brodait les fleurs presque aussi bien que Boufflers ou un colonel de Poinsinet. C'était une belle jeune fille, bonde et presque blanche avec fadeur, de cette blancheur pâle et transparente qui caractérise les molles statues de Ry^sbrak. En la regardant parfois dans ce grand salon^ occupée et recueillie en ses études, le duc essuyait une larme furtive, comme si la fleur de cette jeunesse dût souffrir; comme si quelque jour les embrassements paternels dussent manquer à celte tête chérie ! Il arrive souvent que la jeunesse la plus dissipée et la plus folle devient la plus douce et la plus indulgente des vieillesses. Les moindres caprices d'Eugénie étaient respectés par son père ; pour un des oiseaux égarés de sa volière^ il eût couru tout le parc! Il ne lui parlait jamais mariage ni mari. Cependant et devant les orages désastreux qui s^amoncelaient^ on concevait aisément l'anxiété qui venait saisir son âme. Il se voyait presque à la veille de fuir et de laisser Eugénie aux soins d'une vieille tante paralytique. A moins, se disait-il, que je ne la confie à Bourguignon ! Mais il repoussait ces idées, il les évitait et s'encourageait lui-même ; il était trop père pour délaissr son enfant !

Cependant son voyage récent en Angleterre avait

eu son but caché. En effet, ce n'était guère pour observer de près l'exemple tant de fols invoqué de cette constitution anglaise, constitution qui trouvait partout des commentateurs et des apôtres de tribune, que le duc avait traversé le détroit. Des amitiés de famille et des souvenirs d'enfance Tunissaient étroitement à sirErkston, intendant en chef de la maison du prince de Galles. Sir Erkstoh, dont la fortune était médiocre d'ailleurs, n'avait qu'un fils assez jeune, Williams Erkston, qu'il destinait au barreau. Eugénie et le duc avaient passé quinze jours dans cette famille paisible et simple comme une famille de la Bible. Le puritanisme de manières, imposé au jeune homme, seul trésor de cette famille, faisait peut-être encore mieux ressortir la charmante jeunesse de sa figure. Williams Erkston pouvait avoir dix-neuf ans.

Le motif du duc, en visitant de nouveau sir Erkston et en faisant appel à ses souvenirs, avait-il été de se ménager une retraite en Angleterre ? son retour démentait cette opinion. Était-ce un mariage projeté entre les deux familles? mais la fortune du jeune Williams était bien précaire ; son père d'ailleurs était déjà soupçonné de se livrer à des spéculations d'agiotage au moins dangereuses. Le duc seul avait donc à lui le secret de ce voyage entrepris avec Eugénie.

De retour au château, il s'entretenait souvent avec elle de l'hospitalité toute cordiale des Erkston. On doit penser aussi que ce n'était peut-être pas sans intention qu'il l'entretenait parfois de sir Williams ; car,

à ce nom, elle quittait vite ses pinceaux et s'empressait de parler de Cambridge où le pauvre jeune homme, disait-elle en riant, devait s'enrouer comme avocat. —Et le voyez-vous, mon père, s'écriait la folle etafant, avec figure longue, . sa houppe et sa simarre noire ?

Cependant 92 avait sonné. Cet intérieur de château triste et resserré, défendu jusque-là par sa solitude et les respects du village^ allait peut-être se voir bientôt envahi. Les gazettes du soir, envoyées au duc par des amis sûrs, glaçaient d'eJBfroi la tante d'Eugénie. Le comité de salut public pourprait enfin Thorizon, comme un sanglant coucher.de soleil, après les massacres et les assassinats de septembre. Nos armées battues par les Autrichiens, forcées d'évacuer la Belgique, amenaient la terreur au sein de la Convention. En un mot, du sein de cette Convention même s'élançait la fatale déclaration du mot suspect.

Ce mot de sang, une fois créé, faisait comprendre enfin aux plus aveugles la révolution française. Elle s'affermissait comme une lave refroidie, n'avançant plus guère hors de son cercle, bouillonnante encore et retenan ses forces dans son lit. De sanglants pourvoyeurs amenaient au jour le jour sa pâture, à cette Convention : avec ce mot de suspect y les entrailles de la France étaient à jour.

Un soir, et sous Tenvëloppe de VAmi du Peuple^ le duc reçut ce billet :

a Vous devez être arrêté le 31. »

C^étaît le 3^ mai, ce mois aux approches duquel Marat venait de signer, comme président du club des Jacobins, une adresse dans laquelle le peuple était invité en termes formels à massacrer tous les traîtres. Marat faisait courir alors une circulaire qui invitait les départements à répéter chez eux les massacres qui avaient eu lieu dans Paris; il annonçait aussi aux nombreux comités de surveillance établis dans la province qu'il les visiterait lui-même bientôt, dans un rayon de trente à quarante Ueues.

Ce fut peut-être moins Témotion produite par un tel avis que son empressement à le cacher à sa fille qui amena sur le front du duc, au milieu même du salon, une décomposition presque subite... En vain le billet lui annonçait-il huit jours de répit; il se voyait déjà livré à un tribunal de sang, il voyait son deuil porté par Eugénie. Cachant dans sa manche le fatal écrit, il regarda sa fille et tomba dans son fauteuil... Transporté bientôt dans sa chambre par Bourguignon, il s'y renferma, disant qu'il voulait écrire et être seul. Dans cette nuit même, nuit où son état parut empirer, on alla par son ordre chercher à la ville deux médecins» Le duc fit ensuite venir Eugénie, Tembrassa et lui parla seul xme grande heure.

Le lendemain, et comme elle se présentait de nouveau timidement à la porte avec sa tante, Bourguignon, pâle et debout sur TescaUer, annonça qu'il était mort!

LKS liiPhEUVES bE HARAT. 155

Ces mêmes girandoles que j'avais vues recouvertes d'un crêpe noir, au grand salon du château, dataient de ce jour sinistre. En un instant les signes les plus apparents du deuil avaient brusquement assombri cette demeure. A Tintérieur^ tous les gens du duc en habit de voyage, se disposaient à partir : telle avait été à leur égard sa dernière et sa plu» expresse volonté : Bourguignon en' avait été Torgane. Ce grave serviteur, vêtu d'un long habit noir, avait suivi seul au cimetière le corps de son maître^ Tarrivée d'un représentant républicain^ qui devait coucher au château^ lui fournissant un motif pour hâter Theure de Tenterrement. Malgré ses efforts pour cacher aux deux femmes cette triste cérémonie, Tune d'elles avait poussé u grand cri en s'approchant à la lune de sa fenêtre : c'était la triste Eugénie ! Madame de Sivrac, sa tante, trouvait à peine assez de forces pour la consoler^ tant cette mort avait été rapide. Retirées toutes deux dans l'autre pavillon du château, elles abandonnaient ce grand corps de murailles à sa triste viduité. Véritablement on ne pouvait trop dire qui du château on du seigneur était mort 1

Une lettre, écrite d'une main tremblante^ était le dernier gage de tendresse et d'effusion laissé par le

duc à sa malheureuse Eugénie; il y avait joint sa croix de Malte dont il était commandeur^ un drageoir en or et quelques cheveux. Quant à madame de Sivrac, c^était à elle aussi bien qu^à Bourguignon que le duc, au lit de mort, avait confié sa fille ; pauvre jeune fille placée entre ces deux existences chancelantes , impuissantes à se défendre elles-mêmes I Cette lettre du duc, à Tétudier avec réflexion, était vraiment admirable.... On eût dit quelque chose des suaves adieux d'une âme qui donne rendez-vous à sa sœur dans un meilleur monde ) elle portait en elle les parfums 4e Tespérance et les joies de l'avenir. Il y était question de retour et de doux embrassemens. . . Eugénie, hélas ! n'en comprit que le cachet noir... Ce noir cachet, scellé des armes renversées de sa famille, semblait clore pour elle tout horizon de bonheur; il rembrunissait encore la teinte déjà sombre de ce ciel d'orage. Le couvent, à toute autre époque, fût devenu Tasile d'une telle douleur ; la prière aux saintes ailes Peut bercée; mais, en ce temps d'effroi, une ciitiosité insurmontable et presque fatale rivait au contraire au monde ces découragements profonds : les femmes elles-mêmes sentaient le besoin de voir et de s'exposer. Eugénie demeura donc dans le château avec sa vieille tante. Nuit et jour, Bourguignon redoublait pour elle de soUicitude ; il évitait de lui parler des événements ; il eût craint sans doute de la perdre en provoquant ime fuite. Eugénie vivait ainsi, paisible et triste, sous ce toit où elle était jadis si paternellement aimée;

triste château où elle croyait parfois entendre des pas à la porte même de sa chambre I Ces visions glacées la tourmentaient au point qu^elle priait sa tante de ne plus Tabandouner.

Cependant, huit jours après cet événement^ Bour* guignon ouvrit la grille à deux cavaliers montés sur de sales bidets de poste. Lapluie^ qui n'avait cessé de laver les routes^ laissait sur les bottes et les manteaux de ces voyageurs des sillages récents: Técharpe même qui les ceignait en dessous avait déteint ; mélange dégoûtant de bleu, de blanc et de rouge. De mauvais pistolets vieux et ternis ressortaient de cette écharpe; un bonnet d'ours couvrait le front de l'un deux. Ils mirent pied à terre près du perron.

— Le citoyen C ..? cria l'homme au bonnet d'ours.

Bourguignon, touchant, d'un air triste, le crêpe de de son bras droit, répondit que son maître^ le duc de C..., était mort.

Celui qui accompagnait le bonnet d'ours et qui semblait un jeune homme de vingt-trois ans au plus, fit répéter cette réponse au vieux concierge.

Bourguignon l'examina. Jamais peut-être, sous l'habit républicain de l'époque, il n'avait entrevu plus belle ligure. L'étranger était vêtu de noir, les cheveux longs et bouclés, d'après la mode d'alors ; il portait sous le bras un dossier de parchemin. Il semblait consterné de la réponse du concierge : celui-ci pensa que c'était peut-être le dépit d'un voyage inutile qui le tourmentait.

— Allons, ne viend-tu pas, citoyôû Barbeau î lui cria son camarade.

Le jeune homme le suivit sans trop savoir où il allait. Bourguignon leur proposa lui-même de leur mon* trer le ehâteau.

•— Suffit, citoyen concierge ; la première chambre venue... nous nous dispensons d'une visite domici^ liaire, dit le bonnet d'ours. Ce n'est pas après trente lieues de poste qu'on fait de ces choses-là ; et quelles routes encore I

— 11 est vrai que la partie des routes est légèrement entamée pour le quart d'heure, citoyen, reprit Bourguignon. Ces damnés fourgons qui nous reviennent chaque jour d'Autriche . . •

»**• AUume*nous du feu dans cette pièce-ci et va-t*en. Sarpedieu ! ta cheminée fait des siennes ; elle flime comme l'enfer l Ouvre-moi ce panneau-ci.

— La clé de ce panneau, citoyen?

•— Eh bien oui, la clé de ce panneau?

— C'est que, voyez-vous, reprit Bourguignon avec embarras, c'est un donjon où vous gèleriez, citoyen : on s'y meurt de froid, même en août.

— C'est bon; nous avons des fagots et le journal de Tabbé Royou pour faire du feu. Peste I une fenêtre à barreaux et des murs en pierre de taille! voilà qui sent la Bastille, mon petit Barbeau.

Pourtant le bonnet d'ours et le jeune homme étendaient déjà leurs manteaux devant le feu allumé par le concierge. La répugnance de Bourguignon à loger

ces nouveaux hôtes daus cette partie du Mtiment devenait déplus en plus visible. Heureusement pour lui qu'eue ne fut point remarquée. La Chambre-d' Sonneur (c'était bien elle) s'éclairait alors des flammes chaudes et pétillantes du sarment; la pluie battait la fenêtre.

— Puis-je me retirer, citoyens? babultîa le concierge,

— Après deux questions que nous allons te poser, dit le bonnet d'ours. Premièrement^ qui diable habite ton château?

— Deux pauvres femmes, citoyens; une mère avec sa fille ; cette femme ejst Tancienne lingère de M. le duc,

— Tu mens.

— Aussi vrai, citoyens, que j'ai en horreur les honnêtes gens et les modérés.

— Bien. Tu me jetteras un matelas dans la chambre à gauche; mon secrétaire occupera celle-ci : c'est un jeune homme , il faut qu'il ait le beau Ut

— Si pourtant ces messieurs désiraient le grand

— Des salons! imbécile! cela est bon pour des Girondins, Du fromage et du vin du crû, marche 1

Bourguignon redescendit; le bonnet d'ours s'approcha de la fenêtre. L'orage s'apaisait, et le marbre des bassins luisait au soleil ; quelques piverts se nu)ntraient sur les grands sapins du parc.

— Les belles pwiries ! soupira le jeune bomn^e,

— Tu as les goûts purs; tu aimes la campagne^ Barbeau.

— La république une et indivisible ne le défend pas, citoyen.

— Range un peu ces médecines et ces papiers. Pardieu ma valise est légère pour un président! Tu as mes épreuves, n'est-il pas vrai? J'ai quelque envie de les mettre en ordre ici. A Paris, tu le sais, il m'est impossible de travailler. Si je passais huit jours en ce château, qu'en dis-tu?

— J'admire ton activité, citoyen. Hier au soir tu assistais à la Mort d'Abel par le citoyen Legouvé; il y a trois jours tu foudroyais Lacroix à la tribune, et maintenant, après une journée de poste , te voilà seigneur d'un donjon de Picardie !

— Peste soit de Paris! on n'en finit pas avec les ovations et la boue! Le Ciel les écrase tous, excepté Fouquct-Tinville; ils m'useront à la peine comme ils feraient d'un cheval de forge! J'ai bien besoin, en vérité, des couronnes de Rochet 1 Un guichetier du Temple couronner l'auteur des Découvertes sur le feu^ Vélectriciié et là lumière! Vois-tu bien. Barbeau, il y a des instants où je me prends à regretter mon habit violet de médecin des gardes d'Artois. Dans ce temps, le premier goujat ne m'enlevait pas en l'air.

— Aussi, n'étais-tu pas alors l'ami du peuple i tu faisais de la physique, citoyen.

— Je le crois bien; demande à l'abbé Saas. Je traitais Newton d'imbécile et de girondin, va ! L'académie

de Lyon possède encore des discours de mon écritnre. Il faudra que je la déclare suspecte, cette académie de Lyon; elle ne m'a donné autrefois qu'un accesHt.

Bourguignon revint alors avec du f romage^ un reste de lièvre et une bouteille de vin du Elhin*

— Tudieu, Tamii voilà de belles armes sur le car chet I U parait que la cave est noble T Est-il bête d'être mort, cet aristocrate de G..« ! dis-»nous un peu 4'il t'a laissé par testament toutes ses futaillesf Par le papa Guillotin! voilà une bûnne prise que manque la Con-* vention I II entretenait^ Je le sais^ des liaisons secrètes avec i^usieurs émigrés; ami des Mouchy, des La Rochefoucaultl Au surplus^ c'est Danton qui tenait à cette I affaire : je m'en lave les mains exactement...

n s'essuya les mains à la serviette même du concierge. Bourguignon recula en voyant la marque qu'avaient laissée ses cinq doigts : c'était presque une poignée de main de Marat I I' Débarrassé de son épais bonnet d'ours, Marat se mH 1 à table avec une activité grotesque. En quatre minutes il expédia son repas. Ce repas fiai, il dit à Barbeau de lui faire son café.

Le jeune bomme tira d^ine petite boite de ferblanc ' quelques pincées de moka, les jeta dans l'eau chaude et mit sa cafetière au feu en fredonnant l'air :

Allons, enfants de la patrie....

Marat ^ pendant ce temps, essayait une promenade

de long en large^ s'approcbant de temps à autre pour lire près de la fenêtre les nombreux papiers qu'il tirait de sa valise.

— Pétition de quinze cents femmes à la Convention en faveur des détenus. Nous avons le temps. — N© 37 du Journal de Prudhomme. Tu liras ceci. Barbeau. — Costumes républicains, par le citoyen David. Ah ! cela est mieux; mais qui diable les portera? ce n'est pas moi d'abord qui tiens à mon habit brun depuis le coàp de pistolet de la Butte-des-Moulins. Ce bon David I que ne recommence t-il des Brutus? — Les Chaînes de l'Esclavage! voilà mes épreuves, petit Barbeau. Ah ! à la bonne heure, les Chaînes de V Esclavage!

Il reprit avec une sérénité paterne et de l'air affectueux d'un professeur :

— Corrige et mets au net, mon cher Barbeau. Tu as - de Fesprit et tu écris bien l'anglais ; tu reverras pour

moi l'abrégé de Cotton et l'histoire de Hume, qui est dans ta malle. Prends bien garde surtout aux inutilités elaux redites. Je vais faire un tour dans la commune. Adieu.

11 but coup sur coup trois tasses de café, renfonça de nouveau son bonnet d'ours et sortit.

£elui qui demeura seul alors dans la chambre regarda par la fenêtre, Tespace de cinq minutes. Quand il se fut bien assuré de ce départ, il tira à son tour d'un sac de voyage du linge fort propre , des rasoirs et de petits ciseaux anglais d'une élégance et d'une perfection incontestable. Ce fut de son mieux

qu'il ajusta devant la glace la pyramidale cravate blanche que portaient les représentants ; de son mieux encore qu'il brossa la vétusté de son frac à boutons d'aiv gent^ et qu'il lustra d/huile sa brune chevelure. Sa toilette ainsi terminée avec tout le soin d'un gentleman, il écrivit. .

Ce qu'il écrivait, quinze générations d'experts auraient eu peine à le déchifl^r alors ; vous eussiez dit le Talmud. Des mots sans figure, sans ordre, jetés à la hâte sur de petits papiers épars, et chiffrés avec des signes plus embarrassants encore, formaient les pages que devait traduire sa plume. C'était une série de chapitres moitié français et anglais, les unà manuscrits, d'autres imprimés, épreuves fautives et mal formulées pour la plupart, tout cela sortant pai* morceaux d'un immense dossier, comme les cent têtes de l'hydre de Lerne. €e périUeux atlas n'avait cependant pas Tair d'effrayer le secrétaire ; il s'orientait et suivait du doigt chaque indication, de manière à remplacer les pages qui manquaient à ces épreuves par des pages aussi nettes que les épreuves elles-mêmes. De quart d'heure en quart d'heure, il se levait et se rasseyait presque aussitôt. Évidemment ce fastidieux combat devait en faire un martyr : il bâillait et se tordait comme l'esclave de Néron empoisonné par Narcisse. S'il vous eût fallu lire ce que copiait ce jeune homme, à l'air patient et résigné, je crois que votre courage aurait fléchi. A cette heure même, et bien que le livre en question datât de 74, le paradoxe et l'enflure en faisaient les frais.

La déolamation tribanitienne de Marat perçait déjà hautement dans cet ouvrage ; oih y trouvait des maximes en latin telles que celles-ci : Expedit wmm hominem mari pro populo ; plus loin^ il y avait des exemples tirés de Thistoire de Hume avec des réflexions dans le style du père Duc^esne. On devient sacrilège alors qu'on délibère avait paru à ce bon Marat xme règle excellente de critique; aussi se gardait-il bien de délibérer en jugeant Henri IV, Louis XIV, Auguste, Marie, Charles I«r et Jacques H. Empreintes d'une irrécusable naïveté et d'une sanglante bonne foi, ses appréciations historiques ne tendaient à rien moins qu'à déclarer justiciables de la guillotine Marie Stuart, Louis 1X| lesStuarts et Caracalla. Ce bizarre accouple* ment de noms français et de noms romains était, comme on sait, Tune des rages de Tépoquej Marat, véritable novateur, avait renchéri sur la rhétorique des clubs en y ajoutant des noms anglais. C^est à Edimbourg et en anglais qu'avait eu lieu la première publication de ce livre. Marat donnait alors> dit«on, des leçons de français dans cette ville; Marat, mauvais médecin, faisait de la syntaxe pour subsister. Dans sa préface, il se plaint beaucoup du cabinet de Saint- James, il cite l'exemple de Wilkes et parle des attentats auxquels le ministère se serait porté envers lui au premier vent de cette audacieuse publication s'il n'eût émigré à Carlisv^e,à Bellick et à Newcastle. Il s'y donne comme un citoyen du monde porté en lettres rouges . sur les tablettes de Georges III. Si du moins la Franee

était libre et heureuse! Mais tes princes ^ tes magnais sont par leurs vices l'écume du genre humain! Quels maux ne t'ont pas faits tes mandataires, lâches esclaves du plus vil des mortels? C^est ainsi que se tennine cette préface nommée nxitice (1)

n y a loin de là, vous le voyez^ aux énergumènes fiireurg de sa dictature ; Marat le professeur est un pamphlétaire bien humble qui écrite en 74, à Edimbourg; des injures anglaises eontre un roi français. Ce n'est qu'en 92 qu'il réimprima ce livre ! Entre ces deux dates s'agite la vie de cet homme. L'auteur des Mémoires académiques et des Recherches sur ^électricité médicale jette dans le ruisseau de la rue Saint-Andrédes-Arcs tous ses livres d'expériences imprimés à Londres, à Leipzig, à Rouen; il comprend qu'il n'a que cinq pieds de haut et que ses traits sont hideux; il voit le peuple, il crie pour le peuple, il est plus peuple que ce peuple! Bafoué d'abord pour sa taille comme Démosthènes, il n'esssaie pas des cailloux de l'orateur

(1 J Lisez^si le courage ne tous défaut, les propontions énoncées dans ce livre de Marat : c*est une boursoufilure de style et une affectation de période qui rappelle à la lettre les numéros du Constitutionnel, L'amplification et Temphase étaient, comme on sait, le type de l'éloquence tribunitienne ; tout le monde peut donc comparer cette éloquence avec celle du journal ministériel qui contenait des phrases pareilles à celles-ci, dans ses feuilles de 1830 1 Soieil de juillet, est-ce là une conséquence de tes rayons 7 O intolérance religieuse,'voilà de tes coups!,,, et autres déclamations au sujet de la nie Bourbon qui osait encore s'appeler ainsi. Ce même journal, qui appelait en outre, en 1829, Albion perfide et vorace^ lui décerne aujourd'hui le titre fastueux de reine des mers et de fnaitresse du trident!

grec, il se laisse pousser, heurter, marcher sur les pieds, et s'en va rouler sous la chaise même de Danton. N'ayez pas peur que, pendant ce temps, il lui revienne en idée de revoir 5a littérature; il n'a qae le temps de pétrir avec un peu de sang et de boue VAmi du Eeuple^ de conseiller de pendre huit cents députés à huit cents arbres du jardin des TuUeries, et à leur tête Mirabeau qui fait fi de lui! Ce n'est pas que ces pamphlets soient sans valeur : le ministre Roland les paie; mais il sait comment se font les pamphlets, le docteur Marat! Il les fait si vite, qu'il a senti luimême le besoin de se faire presse. Il imprime chez lui, dans sa rue, à poste fixe; il imprime contre Necker, Louis XVI, Mirabeau, la municipalité et le châtelet de Paris; mais tout cela se perd, se broie, se déchire sous la meule de l'échafaud : on lit si vite ! Tout cela d'ailleurs est cruellement palf)able , nullement sophistique ; tout cela va droit au but. Il traite ses collègues de gueux, de chiens, de cochons , dans un style qui n^est rien moins qu'elliptique. Il n'a pas le temps d'écrire à Paris, comme il le dit; il écrit tant, si souvent, à chaque minute, à chaque heure ! Il faut doi^c bien , si le Ciel est juste, que tout cela ait un terme, que Marat se repose f qu'il ait du temps! Pour se revoir et se mettre au net, il aura 92. En 92, après la hache levée sur Louis XVI et sa justification à lui, Marat, devant son propre tribunal de la Convention, Marat, l'homme rouge des clubs, le plus grand scandale de cette as- . semblée qui fut elle-même un si long scandale aux

yeux de TËorope , Marat, le publiciste et le pamphlétaire, s'eflface; il rêve par avance les honneurs du Panthéon et même de rAcadémie; il châtie son style et réimprime les Chaînes de l'Esclavage/

Ne vous y trompez pas^ ce livre inquiète Marat!

La lassitude seule obligea le secrétaire Barbeau à s'endormir. „ i-:Ai

Quand il s'éveilla, tout le site était changé; il lui sembla que le soleil jaunissait le sable du parc, que les gazons et les maronniers étaient plus verts. En ouvrant la fenêtre, il trouva Tair chargé de parfums; la pluie de la veille filtrait encore goutte à goutte par la gueule des crocodiles en pierre de Tétang.

Le jeune homme descendit avec précipitation. Il y avait longtemps qu'il n'avait respiré l'air du matin, plus longtemps encore qu'il n'avait couru libre et gai comme un enfant. Cette promenade rafraîchit son sang et ses idées.

Williams interrogeait chaque plante et chaque fleur avec un sentiment de fraternité joyeuse ; il les nommait toutes comme eût fait un patriarche de ses filles ; il ressemblait à Adam dans la belle vallée d'Éden. Ce pauvre jeune homme passait donc une fois le front

d6« LEB ÉPREUVES DE MARAT.

levé I II n'avait plus à rougir en se promenant ou à trembler à la voix du maître ; il pouvait reprendre le fil de ses félicités d'enfance et se croire encore Anglais ! Ce parc tout anglais lui rappelait presque Windsor, Windsor, vieux château aux portraits de reines ; véritable château de Stuarts! Windsor, où Williams avait fait de délicieuses promenades i} y a quatre ans ! Serait-ce une reine que vous cherchez, Williams? Pourquoi regarder, citoyen, les fenêtres de ce château comme ferait un espion ? Pourquoi ces demandes à Bourguignon, ces promenades et ces descentes fréquentes dans le parc ? Williams, le moindre être vivant doit se cacher, trembler ou fuir devant toi : tu n'es plus Williams, tu es Barbeau, lelsecrétaire de Marat ! Avant d'accuser une pareille transformation, il faut savoir ce que ce jeune homme avait souffert; c'était un secret entre sa mémoire et son courage. Williams Erkston, l'Anglais Williams, le jeune avocat de Cambridge, avait un jour quitté brusquement la maison du vieil Erkston; il avait passé en France. Bien que ce déplacement pût se traduire alors par une envie naturelle de voir les choses, il semblait étrange que Williams, cité par ses talents dans cette université, allât se mêler en acteur obscur à ce drame ; qu'il préférât Texpatriation au repos. Telle avait été cependant sa résolution. En 89, il vint habiter le quartier Saint- Jacques ; dès 89, il pérorait dans les clubs avec la ferveur d'un néophite montagnard. Malgré son accent très-légèrement anglais, il forçait le peuple à l'écouter

et les seetions à le laisser vivre. Il était même cité comme un ami de Courtois et de Danton.

81 quelque démagogue incrédule eût pu mettre en doute à cette époque la pureté d'intentions qui asimait ce jeune homme , son indécision se fût peut-être accrue par l'observation de la vie naïve et solitaire de Williams. Le jour^ il sortait à peine et se montrait rarement : ce n'était guère qu'aux assem* blées du soir qu'il se 'rendait. Il n'abusait pas de la parole comme les autres, avec force, emportement ; sa parole^ à lui Williams^ était douce, onctueuse, et cadencée. Il parlait de la république en style d'églogue; a la revêtait des couleurs bibliques de l'Écriture. Orateur de paix dans un siècle de soulèvements, il appliquait sa poésie neuve et candide à toutes les conséquences furibondes du raisonnement ; c'était un diacre, jeune et beau; prêchant l'hérésie. Poursuivant la perfectibDité avec amour, il fermait les yeux pour ne point voir toutes les hideuses perfections qui s'inventaient, à commencer par celle de la guillotine, la ^hxs par faite des souffrances humaines. Eu un mot, peu lui impor* tait l'arène brutale et sanglante des passions d'alors; un mysticisme ardent, reste de son puritanisme anglais, dirigeait toute sa conduite. D'Herbois l'eût appelé mnt et Robespierre demoiselle.

La révolution française^ plus que toute autre, était féconde en transformations de cette nature. Il était facile à tout le monde de se faire les bras rouges et de crier, de dénoncer hautement son voisin au risque de

i70 LES ÉPREUVES DE MARAT.

n'avoir plus sa propre estime, de soapconner enfin tous ceux qu'on voyait^ afin d^éviter soi-même le nom de suspect. Cette acrimonie vraie ou feinte devenait im passeport. Mais traverser à pied et dans ses mille circuits cette période sanglante^ se faire^ ou milieu de ses colères^ un bouclier de sa parole heureuse et limpide^ marcher au milieu d^elle le front serein et le regard froid, assister, bien qu'étranger, à ce spectacle et y assister à la vue de tous et au premier banc; soufiOier au besoin toutes les fureurs et déchaîner toutes les rages^ sans que Ton ait soi-même en son âme rage ou fureur, sans que Ton soit autre chose que Thôte et non le sujet de ce pays^ sans qu'on slntéresse, qu'on palpite et qu'on avance à mesure que palpite le peuple et que monte le flot^ n'y a-t-il pas dans ce déguisement la plus sublime et la plus amère ironie ? Pomrquoi Williams allait-il donc à ce grand tournoi d'idées réyolutionnaires ? Pourquoi ce jeune homme touchait-il de si près à l'éçhaf aud ?

Le secret de Williams était à lui; il lui appartenait, il l'avait bien acheté ! Lui seul savait pourquoi, pouvant se faire juge de cette révolution de France, révolution toujours incessante et malheureuse, il' s'en était fait le complaisant; lui seul avait le secret de ce dévoûment factice à des idées que sa raison froide et juste^ sa raison d'Anglais, n'avait condamnées que trop I Le secrétaire Barbeau avait seul la clé de Williams.

Avant de descendre au jardin, il avait eu soin de

Les épreuves de MARâT. 171

demander à Bourguignon Bisoncamarades'étBLit lové. Le concierge répondit que, la veille ausoir^ le citoyen Marat avait pris médecine et qu'il dormait. En remontant le perron, Williams crut entendre un léger i)ruit près de la salle à manger; il distingua même la voix cassée d'une vieille femme : c'était sans doute la lia* gère dont Bourguignon leur avait parlé. En c^e moment retentit au sommet de Tescalier la voix de Marat.

•^ Barbeau, citoyen Barbeau I

Williams connaissait deux voix à Marat, sa voix or* dinaire, malade et couverte par Tenroùmeut ; sa voix de club, gonflée, foudroyante : -c'était cotte dernière qui venait de Tappeler.

Le secrétaire monta vite et trouva le président des Jacobins qui Tattendait. Marat demeurait au lit, le front recouvert d'un mauvais mouchoir. A ce propos, / on ne saurait trop remarquer la rudesse véritable et la pauvreté vraiment étrange de ces temps. L'égoïsmc d'argent , caractère infamant de ce siècle-ci , x cet égoïsme pillard qui remonte à l'époque même de l'empire, égoïsme d'or, de richesse, d'habits et de tableaux, ne fut pas le vice des hommes influents d'alors : la dictature répubhcaine avait à peine des bottes. L'habit fastueux et couturé d'or d'un général de l'empire eût fait lever alors les épaules à ces tribuns ; ils pouvaient bien copier Rome et cacher au besoin le sang de leurs mains sous la toge, mais ce ne fut point à eux que la guillotine profita.

Marat se leva donc à demi sur son matcla.c» Il tenait

172 LES [ÉPREUVES DE MÂnAt.

à la main le cahier d'épreuves qu'il venait de chercher lui-même dans la chambre du secrétaire où elles étaient restées sur le bureau de cuir toute la nuit.

— Dites-moi, Barbeau, vous arrive-t-il quelquefois d'être ivre ?

— Jamais, Citoyen.

— De confier ces épreuves à qui que ce fût? -— Jamais.

— Soupçonneriez-vous quelque homme assez hardi pour vous les avoir soustraites?

— Je ne vois personne, citoyen.

— Comment donc alors se trouvent-elles annotées en marge à rencre rouge? Qui a fait ces lignes? Voyez î

La stupeur et la rage entrechoquaient les dents de Marat pendant qu'il prenonçait ces paroles : il venait de jeter le cahier à la tête de Williams...

Le jeune homme mordit ses lèvres déjà blanches : c'était un outrage de plus à ajouter à tous ceux de son martyre. Lui, Anglais, fils de gentilhomme, se voir nsulter par Marat!

— Tu ne réponds pas. Barbeau? tu ne réponds pas. Tu sais pourtant que c'est moi qui fais tout à l'heure qu'il est. Qu'as-tu à me dire? Parle.

— Citoyen, ce que je puis afiftrmer, c'est que le cahier n'a jamais quitté mon pupitre ; c'est à Paris et rue Hautefeuille que de pareilles annotations ont dû avoir lieu. Elles sont, j'en conviens, dit le secrétaire en les parcourant d'un œil teiyifié^ elles sont blasphéma-

toires et 'attentatoires à la dignité comme au maintien de la république. J'ose présumer que tous ne m'en croyez pas Tauteur î

— Je crois tout^ je veux tout croire, dit-il en se renfonçant sous la couverture; tout croire, Barbeau, des aristocrates et des traîtres. Je voudrais en tenir un^ oe duc d^ C...^ par exemple, que tient la tombe à cette heure! Ce sont eux qui sont cause que îe souffire... Je sotiffire cruellement, Barbeau. Cette nuit^ j'ai cru que j'allais mourir. Les médecins me feront crever comme un cbien à force de drogues 1 C'est la lèpre^ la lèpre des JuiC9, Barbeau 1 Et cette Convention qui me fouette toujours le sang! Verse-moi un peu de café^ Barbeau!

Williams, d'une main tremblante, remplit jusqu'au bord la tasse de M^^t; il chercha ensuite à s'approcher de la fenêtre, la fétidité de cette chambre l'étouffaît.

— Eh bien, tu t'es promené ce matin, enfant; tu as vu le parc : je t'ai entendu chanter. Tu chantés, toi ! Pardieu, il devait être assez plaisant, ce château; j'en juge d'après sa bibliothèque. Voilà un Massillon qui porte nn bien joli nom sur la première feuille : Eugéme/' La comédienne Fleury, qui m'a caché dans le temps, portait ce nom-là.

Williams pâlit.*

— Es-tu bien certain, citoyen Barbeau, qu'il n'y ait que ces deux femmes ici? Dans tous les cas, ce seraient de bonnes tricqtemes. Je ne sais si j'ai rêvé ; mais cette

ilà LES ÉPREUVES DE MARAT.

nuit^ ne dormant pas, j'ai cm entendre par le diable ! les sons d'une harpe auprès de ma chambre...

— Le concierge nous a dit qu'il ne restait qu'une lingère.

— Une lingère qui sait la harpe I dit Marat avec un ricanement sourd. '

— Poiu'quoi pas? ta blanchisseuse a bien fait la déesse Raison.

Les yeux de Marat se tournèrent alors vers le cahier qu'il venait de jeter sur ses draps. Il le prit des mains de Williams et lui en montra les additions. C'était un système de réfutation, à l'encre rouge. L'écriture en était nette, concise, quelque peu hâtée, moqueuse surtout. On eût dit le doigt de Dieu sur la muraille de Baltha^ar.

— Et tu n'as pas vu cela. Barbeau ; non, tu n'as pas vu cela? Tu manges, tu dors chez moi depuis cinq mois, et tu n'as pas vu cela ? La veille du décret contre ce duc de C..., tu es venu, suppliant, me prier de te prendre pour copiste, et tu n'as pas vu cela! Barbeau, Barbeau, il y a un homme à Paris auquel je t'enverrai porter ces feuilles : il n'y a que lui, vois-tu bien, qui écrive à l'encre rouge. Cet homme, c'est mon ami, mon correspondant, le bourreau !

Le café et la médecine du matin soutenaient alors sa fièvre. Le café, la fièvre, se disputaient jour par jour le cadavre de Marat II retomba assoupi sur son oreiller.

Williams s'était hâté de sortir. Voir dormir Marat était peut-être plus hideux que le voir veiller!

Hébété de peur^ le secrétaire rentra dam sa chambre : sa stupeur égalait au moins son efiroi. Comment s'ttpliquer les audacieux changements du manuscrit, et quel était le mystérieux correcteur de ces épreuves? L'ironie des notes que Williams parcourait^ notesà demi effacées déjà par le crayon de Marat, aurait suffit pour faire décréter de mort quatre-vingt tètes. Ce n'était pas seulement les propositions de Marat, mais jusqu'à son style boursoufflé qu'on inculpait. D'autres fois, I toujours à la marge^ on l'accusait de crime et de lâcheté. La bave irritée du monstre semblait avoir coulé sur ces notes même ; l'empreinte terrible de son pouce montrait qu'il avait passé déjà plus d'une heure à retourner ces feuillets coupables, feuillets heureusement écrits d'une autre main que celle de son secrétaire Barbeau.

Mieux que tout autre, sans connaître l'auteur de ce délit, Williams savait pourtant que nulle de ces lignes n'avait été écrite à Paris ou dans le voyage : c'était la veille même qu'il avait collationné les épreuves. Il fallait donc que quelque main invisible eût fait le coup.

Bien que Williams ne fût pas superstitieux, il éprouvait cependant une certaine frayeur de ces choses. D'ailleurs, il y allait de sa tête et de sa place de secrétaire près Marat ; sa place de secrétaire, à laquelle il tenait tant I Sur les neuf heures, il alla donner le bonsoir à Marat ; il eut bien soin, avant d'y aller, par nne de ces frayeurs que l'on ne s'avoue jauïais, d'em-

porter la clé de sa chambre. Marat se tenait debout et habiUé.

— Citoyen Barbeau, lui dît-il, nous partons demain. Voici de« dépêches à lire ; je me charge de celles du comité qui m'en écrit long et est fort penaud de la mort de ce duc de G... Il parait qu'ils y tenaient à ce brave duc I Tu vas f occuper, toi, de mes épreuves ; les protes attendent : c'est Fréron qui me l'écrit.

En se couchant, Williams plaça, comme la veille, sur le bureau le livret d'épreuves. Pour se tenir prêt au moindre caprice du maître, il s'étendit, botté et demi-vêtu, sur son lit.

n n'avait pas eu de peine à remettre en ordre le manuscrit; il couvrit de lignes noires, les implacables lignes rouges. Il ne pouvait s'empêcher en les relisant de frémir à la seule idëe qu'un être humain avait osé écrire côte à côte de Marat ! Et cela pour le censurer, pour raturer Marat et le bafouer insolemment! Williams interrogeait vainement ses souvenirs de Paris : Une voyait que le concierge de Marat, et Williams, qui eussent le droit d'entrer dans sa chambre, le bouleversement de ses idées était inouï.. .

Ne pouvant dormir, le secrétaire repassait alors en lui-même toute sa vie. Elle était déjà bien pleine, cette vie de jeime homme; déjà semée de luttes courageuses, de bienfaits obscurs, d'ardents sacrifices... celui de son abjection et de sa misère surtout I

Il en était donc à ce demi-sommeil qui est le repos sans être pour cela l'oubli ; il distinguait le froisse-

tnont de ses oreillers et le bruit de ses rideaux qu'agitait le yent; il voyait aussi le cercle agité que décrivait an plafond la petite lampe qui brûlait sur le bureau.

Cette nait^ la chaleur était étouffante, malgré le mois de mai et Tépaisseur même des pierres de cette chambre gothique. Tout à coup Williams, se frottant les yeux blessés par une lumière plus vive, et prêtant Toreille comme si elle venait d'être frappée par un pas soudain^ vit un personnage singulier à son bureau.

Cet honune s'asseyait à^la place même de Williams^ il touchait le carton et les épreuves de Williams. A le voir ainsi, bien qu'il ne fût alors qu'accoudé, on pressentait qu'il devait être de haute stature ; il avait le teint pâle et les joues fort amaigries. De longs cheveux blancs pleuvaient sur ses tempes; son habit brodé de perles conservait un vieux nœud d*épaule et de larges basques à la Louis XY. Williams, stupéfait, n'osait bouger...

Et cela^ parce qu'en môme temps que l'homme écrivait, en même temps que sa plume allait et raturait de nouveau le manuscrit, Williams entendait fort distinctement à gauche le sifflement aigu d'une autre plume dont le bec fatal sillonnait aussi des pages. Cette plume était celle de Marat qui écrivait à côté I

Ayant enfin jeté un regard de mépris sur les feuillets, l'honune se leva et fit mine d'approcher le livre de la lampe... N'hésitant plus, Williams sauta du lit.

— Qui que vous soyez, je vous arrête au nom de la loi, dit le secrétaire d'une voix glacée ; car sa voix

tremblait et le jeune homme ne pouvait s'expliquer à lui-même sa torpeur magique^ il ne pouvait s'expliquer par quel prestige, les portes étant fermées, cet homme arrivait à lui.

— Williams! dit l'homme.

— Le duc ! dit à genoux Williams. .

Le duc et le jeune homme venaient en effet de se reconnaître... Williams croyait voir une apparition ; le duc conservait un air à la lois paisible et dédaigneux.

— Sir Williams arrête donc les morts à l'heure qu'il est? dit le duc; il est de la secte des résurrectionistes?

Le secrétaire était pâle et n'osait lever les yeux. Il .y avait quatre ans qu'il n'avait vu ce vieillard. Le duc lui tendit affectueusement la main.

— Et l'étudiant de Cambridge, reprit-il lentement est devenu le secrétaire de Marat !

— Son secrétaire, dit le jeune homme froidement. Il ajouta : \'ous êtes, monsieur, sous le poids d'un mandat d'amener.

Le vieillard baissa la tête.

— Vous paraissez, de plus, ignorer qui vous logez?

— Je le sais, jeune homme ; je sais que ce n'est pas sir Erkston, votre père, ni le fils dç sir Erkston : c'est le citoyen Barbeau et le citoyen Marat.

— Les moments sont chers, M. le duc ; ajournez donc vos mépris. Ce n'est pas le temps de me justifier, mais de sauver votre tète. Dieu m'est témoin que je bénis le ciel de vous voir vivant» Mais entendez-

LES ËPREUVfiS DE MARAT. 170

VOUS ces pas dans la chambre à gauche? c'est Marat qui veille, M. le duc, c'est Marat I

— Et c'est moi aussi, Williams, c'est moi qui yeille pour vous, continua le vieillard à voix plus basse ; moi • qui viens vous dire du fond de la tombe : Quittez cette voie, enfant ; quittez ce jongleur de mots et de pbrases, ce professeur de mensonge et d'échafaud. Brûlez son livre, Williams, brillez son livre! Songez à votre père... Goounent et pourquoi Tavoir quitté? Pourquoi cet habit de sang, cette plume de sang, ces lignes de sang? Savez-vous, monsieur, que j'ai le droit de vous demander compte d'une telle conduite 7 Je vous aimais, Williams, comme jamais père n'aima son ei^ant unique, comme à cette heure j'adore et regrette ma fille. Ma fîlle I Mais par quel coup du sort nous rêve* nez-vous ainsi?

— Ohl dit Williams avec un sourire amer; ohl M. le duc, vous ne le saurez jamais. Vous seriez, voyez-vous, le dernier à le savoir. Demain, cependant,* nos mains nouées, à tous les deux dans la fatale charrette, je vous le dirais peut-être. Ce n'est pas pour rien que j'ai bu tant de mépris ! Le mépris, sachez-le, est bon quand il sauve, et l'idée . de la sauver, elle, m'a tout fait braver. La faiUite de mon père venait de renverser mes espérances ; il était mort vieux et déconsidéré; c'est une tache affreuse, n'est-ce pas ? Or vous qui m'aimiez^ pourtant, vous ne m'auriez jamais donné votre fille! Je me savais donc séparé de cet amour par d'insurmontables barrières ; il me semblait.

i80 LES ÉPREUVES DE MARÂT.

à moi; perdu dans la foule^ que je ne pourrais jamais que suivre la vague sans remonter au dessus. La révolution fauchait tout dans ce pays. Qu'étaient mes succès de barreau ? Stériles, impuissants^ près de ces luttes et de ces victoires turbulentes. Je me jetai donc au milieu de ces tempêtes; je pensai qu'il viendrait peut-être un jour qui ferait tomber entre mes . mains une puissance, un hasard qui me soumettrait des têtes. Entre ces têtes, me disai-je, belles et nobles tètes esclaves nées de la hache républicaine, il s'en élèvera peut-être une jeune, une adorée.., elle priera comme Fange et lèvera sur moi ses belles paupières. Ce jour venu, il sera temps: j'apparaîtrai! Cette seule pensée, M. le duc, a fait, quatre ans, mon courage ; pour elle, j'ai rampé jusqu'à cet homme, je me suis fait le domestique de cet homme ! C'était mon élu entre eux tous; car il est roi, à cette heure, en fait d'échafauds ! Dès que je vous ai su poursuivi, j'ai sali mes mains de toute Sfi^correspondance... vingt fois votre nom a passé sous ses yeux, inaperçu, rayé qu'ilétait par moi de ces listes de proscription. Pour épier une seule de ses pensées, à cet homme, pensées de mort qui pouvaient planer jusqu'à votre fiUe, j'ai flatté, rampé, monsieur le duc, j'ai souri. Cet avis enfin, l'avis du 31, donné sous le nom d'un ami, était de moi.

— Williams f

Ils s'embrassèrent. En ce temps, des lèvres de jeune homme touchaient souvent les froides lèvres d'un vieillard.

LES ÉPREUVES DE MiLRAT. m

— Le brait d'une harpe I dit Williams.

Tous les deux, penchés, écoutèrent... Les notes éclatantes de Tair de Richard enchantaient de leur téméraire mélodie cette solitude nocturne*. . La harpe s'arrêtait, planait comme Taigle et s'abattait de nouveau. Toufâ coup elle cessa.

— Eugénie 1 dirent-ils. Us s'étaient compris tousdeuz.

Et alors le duc raconta aussi à Williams son strata»^ gème; le duc^ à squ tour, fit à Williams sa confession. — Pour cette enfant le maOïeureux père s'était rayé lui-même du livre des honmiesl Voilà, disait-il en montrant du doigt le livre odieux, voilàquelles sont vos lois I Placé entre Téchafaud et Itf confiscation, devai&ge hésiter I Émigrer, c'était laisser confis<iuer les biens de ma fille; monter à Téchafaud, c'était la faire orpheline. Williams ! Williams I comprendras-tu bien mon dôvoûment? Je l'embrassai froide comme si elle eût pressenti ma fin prochaine. Quand je lui écnyis et lui parlai; ce fut avec la main et la voix d'un moribond : je reçus ses larmes comme je les recevrai peutêtre un jour, si Dieu m'accorde la félicité de mourir près de ma fille I Ma mort, Williams^ me coûta pourtant plus da deuil qu'à elle. La nuit encore, et quand le fidèle serviteur qui est mon seul confident soulève la trappe que ta vois, lanuit^ WilUams, avec l'aide de cet homme^ je rampe jusqu'à sa chambre^ je l'écoute dormir ou prier ! Une nuit, Williams, nuit terrible ! j'ai cru qu'on me l'enlevait. Quelle était cette nuit 9 je ne puis trop me la rappeler c'était quelques jours

après mon deuil, ce deuil qui seul me sauva... Madame de Sivrac, sa tante, voulait peut-être l'emmener; j'entendais partout des pas... La trappe, tu le vois, conserve deux battans, malgré sa forme d'oubliette ; la surface se marie aux carreaux déforme ronde qui pavent ce terrain. Si tu prenais cetteissue,trentedegrés te conduiraient àunevoûte large d'une toise; elleaboutitdans la calle de Corbie (d). Peut-être cette issue, dont les coudes obscurs forment une chambre, servait autrefois à se procurer des vivres en cas de siège : deux ou trois châteaux du pays sont ainsi faits. Caché

duns ce caveau, je brave leurs persécutions Le

jour se passe pour moi bien lentement, heure à heure; je pense à ma fille, à ses destinées autrefois si libres et si heureuses, à l'époux de mon choix que j'eusse voulu lui donner I Ma vie s'écoule patiente et résignée, grâce aux petites ruses que j'emploie pour dompter l'ennui de ma prison volontaire J'écris des mémoires sur ce que j'ai vu, je m'amuse à réfuter tranquillement et avec la plume les discours des énergumènes de Paris, (|ue chaque semaine, m'apporte mou fidèle Bourguignon... Non, je ne puis croire encore que le peuple Français, ce peuple moqueur avant tout, ne se dégoûte pas bientôt de ces tribuns en guenilles, de ces charlatans de mots qui le mènent à la bouche-

(i) Le monastère de Corbie était autrefois célèbre. Corbie est la fameuse abbaye de Bénédictins de Saint-Maur, fondée par sainte Bathilde, reine de France. Ce bourg, place forte, fut démantelé sous Louis XIII.

rie! Tu ne saurais croire^ Williams, à tout mon bonheur en corrigeant le manuscrit de cet homme nommé Marat ! C'était de Torgueil, du délire I U me sem* blait qu'en insultant ce tigre, j'insultais à cette révolution hideuse qui me prive de mon enfant 1 Je la tenais en laisse, je la foulais et la trépignais sous mes pieds à chaque ligne ! Marat littérateur 1 Marat près de Mirabeau et de Chénier! C'est par trop fort! Que cet homme fasse de la guillotine^ c'est son lot I... mais des livres, des livres!...

Ilfut interrompu par des cris partant de la chambre à gauche. Le bruit d'une table renversée et d'une voix faible firent tressaillir le duc : ils sortirent tous deux, le duc et Williams, par un mouvement spontané, irréfléchi. Williams, brisant la porte d'un coup de pied, vil une jeune fille, belle et p&le, les mains liées aubois dn lit de Marat.

— Quelle est cette femme? cria-t-il en frémissant.

— Ma prisonnière, la fille de feu le duc de C. . ., aristocrate. Laisse-moi, va-t'en. Barbeau.

Williams présenta son pistolet aux lèvres vineuses et impures du monstre.

— Citoyen, ta signature !

Marat, éperdu, n'avait pas eu le temps de courir à sa valise pour saisir ses armes.. . Le duc, à son tour, abattait le chien des deux pistolets de Marat laissés sur cette valise. Il le couchait en joue comme Williams , et dégageait Eugénie de ses liens... Madame de Sivrac étai* évanouie sur la marche même de la porte...

-rTa signature à ce laisser-passer, dit Williams. Marat^ qui n'osait détourner Tarme^ signa. Mainte* nant^ cria le jeune homme au duc, vous êtes libre I Son pistolet menaçait toujours le président des Jacobins.

^- Partez avec elle, ajouta Williams ; partes par cet* te issuC) M> le duc.

Marat fit un bond. Non-seulement la fille du noble, mais le noble lui échappait 1

— Barbeau, cria-t-il, infâme Barbeau !

Sous le bras terrible de Williams, il rugissait et mordait ses draps ; mais, dans cette lutte, 11 était miné par la fièvre; il se laissa nouer sur le lit avec les cordes destinées à sa victime. ..

— Et à cette heure, cria le jeune homme enlequittaat^ retiens bien ceci : Le duc de C. .. n'est pas mort ; c'est lui, Marat, lui seul qui s'est fait le correcteur de ton livre. Quant à moi, mon maître, je suis Williams Ërkston, et non pas Barbeau; Williams Ërkston, qui t'a servi, qui a refait tes phrases et copié tes arrêts de mort pendant cinq mois ; Williams, l'Anglais, qui avait pris service chez le plus hideux maître de France ! Pour prix de ceci, Marat, pour mes gages, je n*ai voulu que ta signature. Ah 1 tuas eu confîanceen Barbeau, toi qui ne connaissais pas Williams ! Tu l'as chargé d'absoudre ou d'exécuter en ton nom? Eh bien! il a exécuté et absous : ce matin encore, il a froidement essuyé l'aflfront dont tu as marqué son visage* A présent, adieu! Williams te jette à la tète ce que reçut ce matin sur le front le secrétaire Barbeau !

LES ÉPREUVES DE MARAT. tg5

Du revers même des épreuves, il souffleta la joue brûlante de Marat... puis il regagna l'issue cachée^ les cris de nombreux sans-culotte ayant retenti dcms Tavant-cour...

Deux grands mois après ceci, l'un des guichetiers ordinaires du Luxembourg annonça la charrette aux détenus. L'apothéose de Marat, assassiné en Juillet, bien plus encore que celle de Lepelletier, donnait pré* texte à de nouvelles exécutions. Entre les victimes qui se croyaient à l'abri et que la visite scrupuleuse des papiers de Marat fit ressaisir, se trouvait le duo de G... Le portefeuille du président des Jacobins portait ceci : Epreuves, M9% château (PH... Picardie.

PourWilllamSjil faut croire qu'en sa qualité d'Anglais, ou peut-être à cause de son départ présumé. Ma* rat n'avait paa pensé à lui.

Le duo deC... devait être delà troisième ptoTu^^ff^. II priait dans Sa chambre en attendant la charrette ; les guichetiers ne de valent l'avertir de descendre que sur les quatre heures. A deux heiu-es précises (l'heure du dîner des prisonniers), une vieille laitière en jupe normande frappa avec deux paysans à la grille intérieure de la deuxième cour. Comme le concierge venait de voir entrer ce groupe, il le laissa ressortir. Le coin de la rue de Condé était alors flanqué d'un sale et noir cprps-de-garde; im factionnaire en veste rouge se tenait dans la guérite.

Les trois personnages dont j'ai parlé marchaient eu silence mais avec promptitude. Tout à coup, unpe-

tit médaillon tomba de Tune des poches de la laitière : celle-ci ne le vit pas.

— Votre médaillon, monsieur le Duc^ dit l'un des paysans qui se baissa.

— Aux armes ! cria la sentinelle qui l'entendit. Elle tira en l'air, et Ton battit le rappel.

La laitière était le duc de G.. . leâ deux paysans Bourguignon et Williams.

La femme que la détonation de ce même coup de feu fit tomber à la renverse, à l'une des fenêtres delà rue deTournon, s'appelait ladyErkston. Eugénie était donc mariée depuis deux mois! Le médaillon que laissa tomber le duc était celui de sa fille.

Bourguignon pleurait souvent disant que c'était lui qui avait vendu son maître. C'était lui qui avait été entendu de la sentinelle. Le duc porta sa tête noblement à Téchafaud; il savait sa fille mariée, heureuse; il avait aussi vu mourir Charlotte Cordayl

En proie au délire et à la fièvre, son pauvre serviteur mourut chez le garde-chasse, entre mes bras, en balbutiant ce mot :

— Votre médaillon, M. le duc I

Ce garde m'a vendu trois francs le livre de Marat.

Permettez-moi d'en prendre congé comme vous, de ce siècle de bergeries, de porcelaine et db paniers ; il y a vraiment assez longtemps que les parfumeurs et les mémoires vendent des mouches, assez longtemps que Crébillon fils fait de la détrempe et des couplets. Grâce à ce revirement d'époque, les marchands de curiosités sont* devenus éligibles, je le sais; les costumiers sont en passe d'être députés.

Mais en regard de cela nous avons certains esprits qui ne veulent rien concéder et qui nient le progrès :

i Quelques libelles de Tépoque s'étant emparés de cette anecdote pour en altérer les détails, nous sommes heureux d'annoncer que la correspondance du marquis de Firm a servi de rectification directe à ces mensonges in-l 8 ou in-42 datés d'Amsterdam ou de La Haye. Le châtiment tragique et imprévu de cette vanité de femme est un fait que ces lettres seules prouveraient.

{Note de l'Auteur.)

esprits moroses qui nous accusent de mal revernir les trumeaux et les tabatières. Il est vrai de dire que ces envieux lisent des mémoires, ils ont des ongles à déchirer les basanes, et ne vont au Vaudeville qu'après avoir pris une dose de Soulavie ou de Laclos. Dignes gens I

L'un d'eux, mon ex-tuteur, honnête Dijonnais que je prends quelquefois plaisir à visiter, manque rarement de s'emporter devant moi contre le théâtre. Le théâtre, ce grand faussaire de mœurs et d'époque, comme il l'appelle, devrait, ce lui semble, être poursuivi criminellement. En parodiant ainsi chaque soir ce dix-huitième siècle qu'on fait à plaisir plus poudré de vices et de ridicules, plus guindé, plus ravisseur, T^l\xs*régence -enfin selon les affiches, qu'il ne le fut jamais, le théâtre nous remet en mémoire ces grands laquais singeant leur maitre sous sa dentelle et son frac.

Ce qui parait indigner surtout mon ex-tuteur, c'est la^ convention de ce mot marquis.

Marquis!... toujours des paillettes, toujours des gens qui, de temps immémorial et longtemps même après Molière, auront des portraits de femmes jusqu'au coude, le nez farci de tabac d'Espagne, de l'or et des lettres de cachet l De Tor surtout, de l*or plein leurs poches ; ou, s'ils n'en ont pas, des créanciers qui leur en prêtent à chaque acte.

Marquis! Ils croient avoir tout dît avec ce mot-là.

— Je veux te prouver, me dit-il un jour, combien

(m s'abuse sur le sort doré de tons ces pauvres marpis. D'abord je puis me flatter d'en avoir connu bon nombre, sans compter ceux que les livres m'ont fait connaître, ^ El les marquises ?

«- Ah! pour les marquises, cette histoire«ci n'est faite que pour elles, les pauvres femmes I Et j'en connais^ reprit-il^ que ces dates rajeuniront.

Je m'assis en face de sa bergère; mon ex-tiiteur se. recueillit trois minutes, après avoir extrait un parchemin de sa bibliothèque de laque à grilles dorées, n commença :

— M. Boucher, premier peintre de Sa Majesté, me mena voir un matin l'un de ses portraits dans un hôtel de la rue Saint>-Dominique. Le pastel en question était fort délicatement traité : un buste noble, des traits fins et tout de roses, des dents de perle, et le plus beau bras du monde. Tu vas penser que cette femme (c'est d'une femme qu'il s'agit) n*avait pas encore passé ses vingt -six printemps, eh bien ! tu te trompes : mademoiselle Defresne, autrement dit la Defresne (bien qu'elle ne fût pas actrice), avait alors bien davantage. Ce qu'il y a de non moins certain, c'est qu'à cette époque même sa toilette et sa figure eussent fait encore au premier coup d'œil d'incroyables ravages dans le cœur d'un traitant, et que nombre de femmes en étaient jalouses. Sa maison, ouverte aux gens de lot' très et aux comédiens , comme celle de M. de la

Popelinière, avait été dans le temps une des mieux fréquentées de Paris; jamais on ne recueillit autant de bons mots et d'indigestions qu'à la table de la Defiresne.

Cent mille écus de pierreries, une garde-robe de 30,000 livres, une vaisselle de Germain supérieure à celle de M. Beaujon (pour le travail, si ce n'est pour le nombre des pièces) et le protectorat du fameux Borner de la Mosson, trésorier-général {\) des états de Languedoc l'avaient mise sur un pied de fortune qui régalait aux duchesses et même aux femmes de finance les plus en renom. Bonier était mort pourtant, et mort de chagrin de n'être pas né gentilhomme, bien qu'il eût payé 50,000 livres une charge de languéyeur cte porc au service de bouche de monsieur le dauphin.

La vie de la Defresne avant Bonier avait du reste été celle de toutes les demoiselles du monde, nom merveilleusement créé pour co^espondre alors à celui de fille entretenue. La voyant à peine âgée de seize ans, sa mère, blanchisseuse, rue Montmartre, l'avait vendue. Le marquis d'Ormoi, colonel du temps de la régence, et par conséquent militaire très-désœuvré, ayant trouvé d'aventure, dans le code de la Fillon (1), un article sur la Defresne, avait, pour conquérir la fille, confié

(i) Place quatre fois supérieure à celle d'un fermier-général. . f 2) Appareilleuse célèbre de la régence, la même qui découvrit la conspiration de Cellamare et du duc Du Maine contre le régent. Un libraire, nommé Coutelier, a publié les lettres delà Fillon^ ouvrage fait pour la livrée.

LA MARQUISE DE FLORY. i91

le soin de sa cuisine à la mère. Bientôt il la céda à un riche garçon nommé Lebret, enfermé comme fou depuis neuf ou dix ans chez les frères de Charenton ; Tint ensuite un président à mortier au pariement de Provence ; puis Bonier^ et après Bonier le marquis Giacomino, Génois aussi aimable et aussi dissipé qu'un Français. Un petit auteur nommé d'Arnaud, que ce malheureuxBonier avait la fureur de traîner avec lui, et quelques beaux esprits auxquels il disait pesamment : Faites-moi rire, avait trouvé plaisant de supplanter le Plutusde cet Olympe, et de plaire à la Defiresne, qui de son côté rafiolait du petit d'Arnaud avec une telle rage que, pour parer au déficit de cet imberbe traducteur d'Ovide et de Catulle, elle s'en était pnse à cette belle vaisselle dont j'ai parlé, et que plusieurs pots-à-oille en avaient retourné de son buffet chez l'orfèvre.

Après cela ferai-je étalage de mille autres succès de la Defresne? Elle avait eu des maréchaux de France, des guidons de mousquetaires, des chanteurs italiens et des abbés. Le Maignant et Lempereur (i) remontaient tous ses écrins. Pour comble d'honneur, je te l'ai dit, François Boucher était son peintre ordinaire. I Avec tout cela, ou plutôt en dépit de tout cela, le jour que je la vis, mademoiselle Defresne était réellement triste. Ce n'est pas que son épagneul, ou que le prince de Revel, avec lequel elle rompait et renouait tous

(4) Joaillers du temps.

les deux jours^ fussent en danger; mais la réflexion, ce monstre inconnu des jolies femmes, fanait^ au dire de Boucher, son teint de lis et de roses-pompon. Non pourtant qu'elle écrivît ses mémoires, grand Dieu! et s'occupât de Tordre de succession dans ces amants; non qu'elle fit des couplets jpour la Foire, ou des tragédies ; ni même que TÉglise et l'affaire de son salut la préoccupassent le moins du monde ; mais elle avait été la veille à l'opéra de la Guirlande, ouvrage immortel du sieur de Marmontel, et sur les degrés du cul-de-sac, VAhoyeur (i) lui avait manqué I...

Voici comment :

Au lieu de dem)Ander le carrosse du prince de Revel, avec qui la Defresne était sortie, cet homme, la voyant venir, avait cru bien faire en criant de tous ses pon« mons : — La voiture de mademoiselle Defresne \ Làdessus mille chuchotements, et mademoiselle Lucrèce Brillant, actrice de la Comédie-Française, dédire alors que ce nom de demoiselle aurait bien mérité d*être échangé pour celui de dame, après trente ans d'exercice.

Cette scène, et les propos qui suivirent, piquèrent au vif l'amour-propre de la Defresne. Depuis long-, temps elle réfléchissait , vous le savez, et certain ver- • nis de décence qu'elle s'était donné semblait recouvrir de très-sérieux projets. Elle était déjà poudrée et corsée

(i^ L'aboyeur n'était autre que le commissionnaire du péristyle qui appelle les équipages*

LÀ MARQUISB DE FLORY. iM

tonte droite quand elle entra aa talon ; un petit bout d'abbé gros et court raccompagnait.

— ^BoDJour, monsieur Boucher; ne me regardes pas^ j'ai mal dormi.

On apporta le déjeuner.

•*^ Il ne serait dono pas possible, dit^elle au peintre en lui indiquant le tableau^ de couvrir ce fond par autre chose que des arbres?

— Je vous ferai observer^ mademoiselle, que je vous ai faite en Diane, et que ce croissant qui se détache sur votre tète nécessite ces jolis bosquets bleiw.

— Vraiment, avec ce carquois, monsieur Boucher, je ressemble à madame de Péry, la vieille plaideuse du Pilier des consultations! D'ailleurs ce grand paysage m'écrase, je voudrais autre chose à la place de ce vilain fond-là.

— Ces dames, reprit le peintre un peu piqué, y font mettre quelquefois des semblants de boiseries, leur carreau d'armoiries. Voudriez -vous me donner le vôtre T.. .

Mademoiselle Defiresne lui tourna le dos en faisant une moue horrible. En ce moment sa mère entra. C'était quelque chose d'énorme, entortillé dans une mantifie à six rangs de falbalas à la cloche, avec une figure luisante et veitaillonnée. Elle avait été cuisinière de M. d'Ormoi.

— M^ petite ^aw^e, lui dit la Defresne, il faut partir. Voici 4500 livres que va te compter l'abbé; il t'expliquera comment et pourquoi je ne saurais te

in LA MARQUISE DC FLORY.

garder ici'. Je vais remettre ma maison sur \m autre pied; va donc à Limoges ; j'aurai soin que tu ne man^ ques de rien.

La réflexion avait conduit la Defresne à s'affliger démesurément de ce nom de cuisinière, nom que sa mère semblait prendre à tâche de conserver et d'afficher par son ignoble tournure. Le nom de cordon bleu ne serait pas même parvenu à la relever. L'abbé Lacoste Ccar c'était lui) rentra triomphant.

Les mémoires du temps appellent cet abbé un grand marieur de filles. Arouet de Voltaire en fait un commensal des galères de France. J'aime à croire qu'il y a ici erreur de nom. L'abbé, que j'ai approché souvent^ était un homme très-fin^ aussi bon négociateur que Ghavigni (4) généalogiste redoutable, et brodant au tambour avec l'adresse d'une fée. Depuis six ans que la Defresne lui donnait la table et le lit, il entrevoyait clairement le projet formé par elle de devenir honnête femme. 11 n'y a pas de fille un peu sensée que ce projet ne tourmente. L'abbé, qui passait sa vie à dessiner les arbres généalogiques du révérend père Ménétrier^ avait mis dès lors en œuvre toute sa science.

L'aventure récente de l'Opéra rendait la Defresne la plus maussade hôtesse du monde. Son oi^euU liumiUé fit à ce sujet à l'abbé mille ouvertures. Une dernière eut pour but de lui demander un mari.

' (i) M. Scribe, en choisissant ce nom pour type de sa jolie comédie du Diplomate^ n'a fait, comme on sait, que le restituer au fameux négociateur.

Un mari tel que Fentendait la Defresne, c'est-à-dire an nom, un nom qu'elle pût écrire sur sa chaiàe et qui pût lui donner des livrées, un nom à deux pieds qui lui touchât la main et quilaflt noble, entendez-vous?

Car, avant tout, la Defresne voulait être noble ; elle voulait humilier à son tour les femmes de finance qui riaient d'elle ailleurs même qu'à l'Opéra.

En ce temps-là les petites affiches n'étaient pas encore inventées. Les Moncades pouvaient s'encanailler au théâtre ; à la ville on en trouvait peu. Comment faire de bonne foi pour émailler au blason la fille d'une cuisinière ? L'abbé remua tout Paris. Il courut avec les devises du père Ménétrier sous le bras, pour flairer son gentilhomme, et un beau jour que la Defresne entrait aux Feuillans, donnant le bras au petit poète d'Arnaud, il risqua d'aplatir un de ses paniers en lui serrant le coude avec ces deux mots : Le voici f

Le petit homme qui survint alors, et que désignait l'œil de l'abbé, ne ressemblait pas mal à ces figures de mardi gras qui tirent des sottisiers de leur poche à rencontre des passants. Il avait l'air rogue et joviaL Sa bourse de perruque et le collet de son po\irpoînt étaient gras et sales; ses manchettes d'un ton d'ocre désespérant. Il avait du reste beaucoup de poudre, le teint et le nez d'un lumineux remarquable. Vous saurez encore que sa taille était bien prise, quoique un peu voûtée. 11 se dandinait complaisammeni sur ses hanches, affectant des airs, évaporés malgré ses rides Pt ses gros sourcils grisonnants.

Une espèce d'ami ou de domestique le suivait. Celui-là, très^^joufflu, habit brun à boutons de cuivre, veste et culotte de prunelle, col de basin/bas gris^ gros souliers^ et marchant toujours à deux pas de distance du marqua.

Car c'était un marquis^ un marquis véritable que la silhouette grotesque qui paraissait dîntelligence avec Tabbé pour celte parade. La Defresne, on voyant cet homme, s'éventait à coups démesurés, et d'Arnaud, sans le connaître, pouffait derire. L'abbé seul, d'abord comme abbé, puis comme généalogiste, avait la plus sérieuse mine du monde. Ce gentilhomme s'appelait M. de Flory. Ayant perdu l'espoir de récupérer de gros biens qu'il avait en Savoie, d'où sa famille était originaire, il poursuivait à Paris ce délabrement de procédures avec une insouciance d'oisif, et restait livré, par le fait, à la misère la plus profonde. Il en était venu à recevoir im écu, n'importe par quelle main il lui fût prèi^.

Il n'avait du reste rien changé à son ancien genre de vie, si ce n'est qu'il l'avait descendu au niveau du peuple, comme un lord au cabaret. Les parades du honlGvavd^ maneselleZizabelley et même Ramponneau faisaient ses délassements ordinaires; les choux vinaigrés et les saucisses, ses grands plats. Il n'avait pas six chemises, et faisait par jour huit parties d'hombre. L'hôtel du guet de Paris se le serait adjugé sans que la société de Paris eût eu l'idée de le réclamer.

C'était vraiment, pour im amateur de contrastes.

im objet pitoyable et curieux d'aaalysequc ce marquis dépenaillé. Sanspommade y sans breloquesetsans(?ac//ef; par conséquent sans nœud d'épée, sans nœud d'épaule sans chaîne à sa montre.Ehbien^ il trouvait moyend'être encore marquis, et, qui plus est, d'avoir l'air d'un mar^ guis, II avait des talons rouges à ses vieux escarpins; il jouait de petits airs de Venise sur le clavecin, et sentait le musc, n savait son Gluck, et levait soixante aiguillettes à table d'hôte sur l'abdomen d'un canard. Cet étrange Moncade avait par dessus tout une masse accablante de créanciers. La Defresne l'envisagea.

La seule discussion imaginable devant cette étrange parodie de noble était celle de ses quartiers. Il fut démontré par l'abbé (même à d'Arnaud), d'après un armoriai de Savoie, que les fiefs de la Maurienne qu'il réclamait étaient siens, et avaient de tous temps constitué son marquisat.

Quand la Defresne quitta le jardin^ elle eut peine à le retrouver, perdu qu'il était, comme un naiu de Paul Véronèse, dans un essaim de grands seigneurs dont le marquis de Villette, le marquis de Giambonnc, le marquis de Bièvres, le comte de Cagliostro, le baron de la Garenne et le chevalier Nansitromi faisaient partie. Lorsqu'il revint près de mademoiselle Defresne, il fit signe à son compagnon, lequel abaissa lui-même le marche-pied du carrosse. Ce singulier office de la part d'un homme qu'elle estimait VégaloiiVa77iiàu marquis étonna beaucoup cette demoiselle.

M. de Flory serra affectueusement la main de l'abbé.

Tout fut alors décidé du côtéde laDefresne ; le marquis en quelques heures capitula. XiO marquis deFlory, lan^ guissant sous le poids de la misère, accepta une proposition d'hymen et de rente avec transport. La vie de ce sdgneur était fort triste,celle de la Defresne était brillante et fastueuse. La Defresne lui envoya le soir même par Vabbé les conditions auxquelles cette union dcvoit se faire. Les voici sur parchemin^ et telles qu'elles furent présentées par elle et acceptées par le marquis.

(Ici mon liistorien déploya le diplôme original de la famille des Flory, Juges-mages héréditaires et patrociuants de la chàtellenie de Saint-Jean de Maorienne^ auquel il appendait quatre bulles en cire verte attachées en lacs de soie rouge^ avec les armes du bienheureux Amédée de Savoie, surnommé le Petit-Charlemagfne.)

CONDITIONS AUXQUELLES JE VEUX BIEN ME MARIER AVEC M. LE MARQUIS DE FLORY.

ABTXCLB PREMIER. RÉPORtS.

Accepté pour le mardi S8. Si les cinquante écus sufiisent. Je me mêlerai de tout ; mais je prie mademoiselle Defresne de faire attention que je ne puis sortir, fauté d'hahit et de per^ ruque.

M. le marquis de Flory m'épousera mardi, 28 de ce mois, à l'église de Saint-Roch, ma paroisse : et comme je n'ai pas le temps de songer aux dispenses et aux publications des bans, M. de Flory se chargera de ce soin moyennant cinquante écus que je lui ferai remettre après la signature de ces conditions.

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