‹ Le pauvre diable;Chapitre 31 sur 40 · IV. — ENCORE VENISE · texte numérisé non relu

IV. — ENCORE VENISE

Notre rame frappait alors les marches da théâtre San-Benedetto.

— En vérité, continua i'Eccellenza, devant ces degrés verdis et moussus^ si cette salle n'était fermée à cette heure, j'aurais demandé pour vous au custode d'en ouvrir les portes. . .

Je regardai Micheli.

— D'abord, parce que c'est là que j'ai clé comparse trois ans, continua-t-il, et que j'ai fait les Scaramouche ; puis parce qu'à droite de l'acteur il y a, — ce que certainement vous n'aurez pas remarqué, — une loge en entonnoir, tanière obscure de renard, et

, contournée comme les deux pattes d'un crabe, moitié vers le théâtre, moitié vers la salle. Celte loge, dans laquelle je vous aurais fait asseoir, possède encore deux petits rideaux de cuir avec un œil. Elle vous avait échappé, n'est-ce pas?

— Bien peu toutefois, de ceux de votre âge surtout, mon jeune étranger, qui ne la connussent il y a trois ans, si soigneusement fermée qu'elle fût durant le jea des acteurs, car elle ne s'ouvrait qu'aux entr'acles. Bas que, dans la salle, on entendait ses anneaux glisser discrètement sur leur barre, l^ien des regards, je vous

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jure> étaient en jeu. Alors jaillissait, surtout du sein des banquettes, je ne sais quel crescendo bruyant de gaîté et d'ironie qui allait aboutir au fond de cette loge, comme la vague dans un creux de roche. — Puis les conversations et les sorbets venant à circuler de nouveau, un commerce d'œillades, qui se croisait dans tous les points, allait inquiéter de nouveau la paix de ce salon aux rideaux de cuir, — car c'était un salon que la loge du signor Giuseppe Bozzi. Un salon à l'entresol, où de hauts seigneurs faisaient même antichambre quelquefois.

Ce que c'était du reste à Venise que le signor Bozzi, beaucoup le savaient, et bien peu osaient ledire. Il était rare seulement qu'il n'apparût pas au spectacle ; car ce n'était guère qu'aux bougies qu'il se montrait, et le soir dont je parle {celui de la Purification) plus d'un s'étonnait vraiment qu'il ne fût pas encore entré.

Quant à la cause de la multitude comblant ce même soir l'exiguité de la salle^ multitude afSuente et inusitée, vous Tussiez peut-être rencontrée ou dans le théâtre de la Fenice, que l'on réparait alors, ou dans le suave retour de Rubini, qui allait nous rendre Il Pirata, soit encore dans une promesse d'affiche annonçant une recrue de danseuses prélevée sur les trois royaumes d'Espagne, de Hongrie et d'Angleterre. A moins que vous ne préfériez penser que certains chuchotements animés qui partageaient un coin de l'orchestre, ne fussent le prélude de quelque surprise théâtrale et inattendue^.*

Quoi qu'il en puisse être, la toile étouffa bientôt de ses plis les dernières mesures de l'opéra. L'entr'acte dès-lors commença pour le ballet.

Plusieurs fois, durant cet espace de temps, ceux qui discouraient ainsi s'étaient légitimement attendus à voir s'écarter enfin les rideaux de la petite loge ; mais, à leur grand étonnemeût^ et lors même de la première entrée du ballet, aucun souffle ne parut les agiler.

Il en fut de même au second acte.

— Cela devient grave; il faut vraiment que le seigneur Bozzi soit indisposé, dit un jeune capitaine en ouvrant son éventail.

— En ce cas, toutes nos dames enverront demain leurs chaises à sa porte ; ce sera une procession.

— Ke riez pas, messieurs ; à cette heure peut-être s'est-il fait moine au couvent des Arméniens...

— Mon pauvre baron, dirent-ils, au moins ce ne sera pas notre faute si ce secours t'a manqué I Ta belle de la promenade était à toi I

Le personnage que leur amitié semblait ainsi prendre en compassion n'avait pourtant, je le certifie, rien dans sa personne qui justifiât la présomption d'un amoureux. Sans sa lourde main, cliargéed'émeraudes et ballant la mesure sur sa brochette de décorations, vous auriez pu croire à un ballot haT)illé de chair. Toutefois, celle lourde masse s'ébranlail à de^ intervalles distincts, jetant parfois à son entourage des mots sans suite, sorte de ruminement sourd comme l'accord d'une contrebasse. Lorsque la guirlande des baUarine

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parut, il ajusta sa lorgnette avec le même soin que Ton aurait eu pour un télescope. Tout à coup il n'y eut qu'un cri dans la salle : la Gamaral

Alors, en effet, du fond de la scène arrivait sur la pointe, comme la veille, — et avec le même costume que la veille, — la danseuse espagnole connue sous le nom de la Gamara, brune et belle nymphe de Madrid, avec ses yeux de gazelle, ses souliers bleus pailletés, et sa jupe de jais à raies noires ; — au son de Torchestre, elle tournoyait dans son écharpe comme la feuille dans le tnanteau de Touragan. Jusqu'à ce qu'en têtede sessœurselle rompit lecharmeen venant saluer à la rampe, et alors...

Oh 1 alors il y eut un cri à l'orchestre et une stupéfaction générale dans l'assemblée; — personne ne reconnaissait la Gamara.

Les rideaux de cuir de la petite loge s'agitaient celte fois visiblement...

Non, en vérité, non, — personne ne la reconnut. Ce n'était vraiment pas la Gamara. La Gamara, danseuse trop vantée, avait la peau noire aux quinquets^ le mollet gros; elle faisait de continuels battements, et sacrifiait tout à la routine des entrechats. Mais celle-ci I ..

Une fauvette, monsieur, où le soufQe de.Puch... ; quelque chose de la Philine de Goethe, au corps de guêpe , avec un pied jusqu'alors inconnu dans les fastes chorégraphiques^ un pied de Chinoise dansant au large dans sa petite pantoufle. Viva Dio ! ce n'était point Gamaral

Elle dansait, dansait, la vive remplaçante de l'Espagnole, et nul ne savait son nom ; — nul alors qui pût jeter un nom à cette figure de sirène. Cependant son trouble et son effroi s'affaiblissaient par degrés aux brava et aux trépignements de l'assemblée.

La lorgnette du personnage accoudé contre l'orchestre devenait alors entre ses doigts un véritable trombone. II suivait avec inquiétude le jeu des pas, allongeant ou raccourcissant le tube à son point, aspirant aussi par minutes son flacon d'éther; car il venait, lui, sans en rien dire à ses voisins, de faire une reconnaissance, et cette crise, avouons-le^ le tourmentait au dernier point. Vous eussiez dit un de ces pères vertueux du grand Opéra, qui frissonnent à voir débuter leur fille.

• Si Tâtonnement de celte foule se manifestait alors par sa vague agitation, celui de cet homme ressortait encore plus vif à l'instabilité de sa pose et de ses gestes. Son admiration, qui éclatait en paroles à la fin d'un pas, ne le cédait qu'à l'angoisse de son silence. La ballarina^ malgré le contre-sens du costume» achevait alors un saltarello, et prenait congé du public, qu«ind les rideaux de cuir s'écartèrent violemment..

Et la salle entière, la salle encore vibrante du retentissement de son parquet, put voir au fond de sa loge le sigDor Giuseppe Bozzi.

Comme tout les autres» peut-être, ne s'éventait-il alors avec son mouchoir qu'en raison de la chaleur; — toutefois, chaque veine de son front était tendue

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comme un câtke, sa poitrine haletait. Il ne demeura que deux secondes au plus sur le devant de sa loge.

Le seigneur Bozzi était vraiment, au premier coup d'œili d'une laideur désespérante. Ce n'était pas seulement son crâne chauve et bombé, mais la confusion générale de tous ses traits, qui formait ce disgracieux ensemble. La vieillesse de cet homme n'était semblable à aucune autre; fort peu de rides, mais des coutures informes, même de loin, sur la peau ; bien que de cette peau desséchée ressortissent, vers la partie basse du front, deux yeux limpides et froids comme ceux d'un basilic.

A part ce visage, le seigneur Bozzi, dans sa taille et dans sa toilette, conservait, il faut le dire, une élégance incontestable. Il était mince et bien fait. La coupe de son frac avait été bonne, et ses jabots soumis jadis à rinfluence de l'empois. Ses deux chaînes de montre étaient fort belles. Il portait des souliers à boucles d'argent, des dentelles à pointes roses, et sentait le musc. Tel était Guiseppe Bozzi.

Pour son commerce^ dispense2-moi auprès de vos concitoyens de la moralité des périphrases. Posons ceci en fait, le seigneur Bozzi était rufian*

Non pas, mon gentilhomme, un de ces vulgaires mercures d'amour qui se promènent à la Piazza l'œillet à l'oreille, le doigt sur la bouche, et la badine en main par forme de caducée; — ou encore l'un de ces colporteurs de billets à l'œil bénin, au ton candide et aux cheveux ras sur le front comme un bon curé de cam-

pagne; négociaDs estimables, qui, au départ, vous adressent dans une autre ville à ce qu'ils appellent leur correspondant. (1) — Nop. — Le signorBozzi faisait son état en grand.

— Beau style, épée au coté, loge au théâtre^ partie d'échecs et soirées avec les femmes. Il était de tout et partout. Ironiquement poli, cela est vrai, mais politiquement adroit. J'allais oublier encore ; connu seulement des sommités^ car il n'allait que dans le beau monde et demeurait le reste du temps chez lui.

— J'ai ce qu'il me faut! dit alors Nalhaniel.

Car l'homme de l'orchestre était véritablement Nathaniel, la danseuse était Lea

Vous n'attendez pas de moi que je vous raconte l'ennui de Nathaniel le juif, cet ennui de riche que ces gens blasés colportent partout, ennui que vous coudoyez vous-même dans un concert, et que vous retrouvez ensuite sous le soleil de Rome ou les douches des Pyrénées. Je crois vous l'avoir dit, d'ailleurs;

— il y avait trois ans que Nathaniel le juif avait entraîné Lea; — trois ans que tout Venise avait su la mort de Marini. En trois ans, l'amour d'un banquier lui-même peut subir, ainsi que son carnet , les chances de la hausse ou de la baisse. Celui de Nathaniel justiiiacette comparaison. Le malheureux Juif, valet de sa

(1) Reiiseigncmeuts historique».

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passion, épiant les pas de madame Marini, finit un beau jour par s*en lasser. Son congé, d'ailleurs, élait imminent; Lea le détestait, et il avait eu l'esprit de le prévoir. — Un auteur Ta dit , les sots ont parfois des moments d'absence. Le baron Nathaniel eut de l'esprit; iLvoyagea.

Ce qu'il sillonna de routes et de pays dans sa berline à matelas me fait penser malgré moi à ces larges atlas d'or et d'azur sculptés en ronde-bosse sur les parois du Vatican. Sa tristesse s'en accrut, et comme un corbeau fatigué, il alla s'abattre à son ancien nid. Il revint habiter Venise.

Il y a erreur à penser que la jouissance , si longue qu'elle soit, éteigne le feu de la passion. Les exemples nous porteraient à croire plutôt qu'elle active cet incendie. Telle femme aimée une fois et quittée par vous, reprendra dans un éclair, sur votre esprit, un plus haut degré de tyrannie et de puissance. Cette puissance, inerte un temps, reculera de ce moment toutes ses bornes. La possession est une hyène, elle vous flaire, puis elle cache son ongle^ — quand elle vous retrouve ; vous saignez à blanc sous cet onglelà...

Ce peu de mots parviendra peut-être à vous faire comprendrel'exaltation extrême qui s'empara des sens du Juif à la vue de madame Marini; exaltation que sa métamorphose en danseuse, énigme nouvelle pour lui, doubla presque en cette mémorable soirée. Le lendemain de Nathaniel fut employé par lui à vingt courses

différentes, mais qui toutes avaient pour objet de découvrir le nom et la demeure de Lea. Tout ce qu'il en put savoir, c'est que le plus grand mystère avait enveloppé ce début, dont s'occupaient déjà tous les cafés. Un musicien qu'il rencontra crut^pourtant devoir lui confier qu'un noble russe, le prince de.... avait conclu la veille le marché d'un palais, près Sainte-Marie, et qu'à sa dernière scène la Ballarina, nouant d'un geste rapide un fichu sur sa figure, avait rejoint en toute hâte cette Àltessa dans sa gondole.

^— Il me faut Lea^ dit Nathaniel ; — allons chez le Seigneur Bozzil....

Chemin faisant, Nathaniel s'applaudit plus que jamais de ce moyen. Le baron, comme beaucoup de ses pareils, ne se trouvant pas sans doute assez d'esprit pour amener par lui-même une entrevue , courut marchander la sienne.

Dans votre France, où Ton achète aussi des amours tout faits, un trafic de ce genre est l'exclusive mission des femmes; — à elles seules reviennent de droit ces ' obscurs messages. Les femmes ont tant d'intérêt à se corrompre I elles plaident si bien, si finement! elles nouent et dénouent si vite! Chez vous, là-bas, en^hult jours, ces sortes de femmes vous vendront tout, leur amie, leur sœur, leur plus jeune fille, tout ce que leur corruption de bas étage arrachera aux saints et paternels foyers. Votre police les relève et les patente pour cela. Après tout, ces Iris boiteuses ne dépeuplent guère que les carrefours au profit de votre pâle licence;

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rarislocratie, grâce au ciel, n*est pas eocore chez vous tombée à prix d*or dans leur cloaque.

ChejE nous, au contraire, et dans notre opulence de ruines, le rufjiamime, cette diplomatie galante, n'appartient qu'aux hommes seuls. La raison, je pense, est celle-^cf. Notre vieille astuce italienne, comme l'esprit de Hercutio, ne peut mourir. Comme Mercutio le vendeur de phrases, Mercutio Thommedes ruses et contre-ruses, nous sommes encore les seuls et véri« tables arrangeurs de cette vie de Venise, aux doux parlers, aux petits billets, aux grandes fureurs, indo« lente et murée comme celle de Juliette, mais dont, mieux que Mercutio, nous savons graisser les verroux ! Les femmes n'ont à craindre vis^à-vis de nous, ni jalousie, ni traîtrise. Avec cela, pour nous autres, peuple déchu, c'est à peu près la seule manière qui nous reste d'employer les talents formés peut*être pour les cabinets ou les ambassades. Si nous n'avons plus à cette heure des Mazarin, nous avons des Mercutio. Croyez-le bien, aujourd'hui notre vie d'intrigue est tout là.

Le baron se rappela donc ce qu'on lui avait dit de Giuseppe Bozzi. Quand il frappa à son petit volet vert, ce fut avec l'assurance d'un homme habitué à ces sortes de visites.

— Le signor Bozzi?

On lui fit franchir alors le pas d'une petite porte obscure; puis il se trouva dans un fort joli salon ' meublé de tout point à la moderne; salon tel-

lemenl fermé, da reste, en raison de la chaleor, que les rayons qui se faisaient jour à travers les fissures, semblaient autant d'éciaûrs dans sa nuit factice. Natbaniel remarqua toutefois^ au sein de cette confusion, une grande table à pieds de biche semée de bagues, de tabatières et de miniatures de femme; il y avait aussi « dans un casier encore entr'ouvert, un maroquin ou sachet, lequel lui parut criblé d'une pluie de billets et de lettres de toutes couleurs, exhalant de près une odeur de musc insupportable. La fantaisie d'une indiscrétion galante allait peut-être tenter le Juif, quand apparut le seigneur Bozzi. .. .

Dès qu'il entra, Nathaniel eut quelque peine à le reconnaître; il était en robe de chambre, et balançait à la main sa calotte de satin noir. A raison de l'obscurité, peut-être, la physionomie de cet homme put sembler moins étrange que la veille au baron; le timbre de sa voix était ipielleux, et sur le seuil même, il tira de sa poitrine un rire éclatant et brusque....

— Hé I hé 1 mille pardons, mon cher monsieur ; cette chambre est aussi noire qu'une salle de consultations :Jà chaleur d'abord, puisla faiblesse de ma vue...

— On dit pourtant, seigneur Bozzi, que vos yeux soht excellents; il sufStde vous lâcber le trait comme au limier.. ..

— On exagère, hé! hé 1 on exagère.... quelques petits succès de société, Tusage du beau monde. Vous êtes bien honnête.... Asseyez-vous donc. Es'-ce une Italienne que vous voulez?

« LEA HARINI. 205

— Une Italienne, vous l'avez dit.

— Diavoloi vous ne parlez pas mal le vénitien, ma foi! et cependant vous m*avez tout l'air d'un Anglais. Hé ! hé! à Venise, mon cher monsieur, cela n'est pas si facile d'avoir une femme. Vous devez savoir que l'Autriche vient de supprimer ce qu'elle appelait les courtisanes; — en revanche, les bourgeoises se sont dévouées et les remplacent. Hé! hél Est-ce une bourgeoise?

— Je ne puis vous dire encore son nom, seigneur Bozzi ; je venais.. ••

— Bien, bien^ de la discrétion ; vous avez pour cela vos motifs. Est-ce une comtesse ou une chanteuse? Voulez-vous recevoir de l'argent ou bien en donner? j'ai là mon tarif....

— Ne prenez pas cette peine , signor Bozzi ; c'est une affaire digne de toute votre adresse, une affaire sur laquelle je base le bonheur de ma vie.

— Hél hé! voilà qui devient sérieux. Le bonheur de toute une vie !... hél hél... cela tient souvent à un fil. N'importe, je dirai comme l'empereur Napoléon : Si cela n'est qu'impossible , c'est faisable. Continuez...

Nathaniel reprit :

— ^^ Seigneur Bozzi, vous étiez hier au ballet?...

À cette question, le rufiSan hésita; au lieu du rire qu'il avait tiré précédemment de sa poitrine, il se contenta d'approcher alors Nathaniel dans ces ténèbres. Il l'examina dans un silence profond; — et

a«a LES soiaÊES du lido.

à le voir ainsi penché sur le baron, vqd.^ fussiez dit un loup qui flaire un cadavre,

Il reprit ;

-^ Je vous vois venir; vous allez me parler de la première danseuse, n*est-ce pas? — de la Gamara? On croit qu'elle avait des dettes, et qu'elle s'est jetée aq canal Orfano depuis h'm ; c'est tout ce quQ j>a ai su , Pour sa remplaçante* , . . ,

— C'est celle-là, signor Bozzi ; c'est celle-1^ J'en suis fou I s'écria en l'interrompant J^atb^niel ; j'en ai été fou dans un quart d'heure. Si vouç me la çIieN chez, voyez-vous, seigneur Bo^^i, non-soulemeiit cette bourse-là, mais cette autre, cette bague encore et cette clef, à vous, Bozzi, à vous tout celu t Si vous ne pouvez l'avoir, apportez-nioi son rubaq ou sa mantille, afin que ja lui récrive, car, puisqu'il faut vous le dire, reprit le baroq transporté, t— c^lte femme.... je l'ai connue.

— A Venise?

— A Paris et à Venise ; et elle m'a aimé, seigneur Bûzzi,ell6 m'a aimé: -^ il y a plus> si elle eût voulu, je l'eusse faite ma femme.

— Voire femme!...

Le ruffian Bozzi écarta de sa msiiu Tun des volets; il envisagea à h W^ Nathaniel„,t Trais sepoqdes se passèrent dan$ ce sileqce,

•^ Votre femmel reprit-il pec un rire plqs éclatant cette fois que toutes les autres,..»

Puis, faisant un \w ;

LEA taARlNI. 201

-*- Vous êtes rictié ?

Nathaniel fit sonner son gousset droit.

— ' Riche! Continua Bozzi, se promenant à grands pas ; hé I hé I voilà ce qu'ils disent tous, Français, Vénitiens, Allemands. Riche! c*est un mot de poids souvent bien léger, mon cher monsieur. Il y a des femmes, hé! hél à quiTor du Pérou ne suffirait. Pour celle-çl-.... il faudrait d'abord la voir.... et voilà le difficile. Hum! te petit manège nous coûtera quelques bons florins....

— - Deux cents poui^ apprendre seulement où elle demeure.

-•*— Voulez-vbus que je sois franc ^vec vous? quatre; dit Boxzi, et je lui en porte ce soir la moitié.

• — Vous savez donc son logis î

^-^ Au grand Canal.

— Vous rauriez'vuc ?

^ Ce malin.

— Son nom?

— Leonoi'à.

— MereceVra-t-elle?

*— Si je lui parle.

'—Et quand?

-^ Demain I

-*- Vous êtes un habile homme, seigneur Bozzi ; comptez ces billets, je repasserai bientôt. En attendant, ce soir au spectacle, n'est-ce pas?

Nalhaniel sortit.

Le soir, au spectacle, Leonora ne parul pas ; la foule, et dans cette fouie Nathaniel, attendit vainement Téblouissante danseuse, — celle qui, par un pas, avait fait oublier la Gamara. Les curieux échafaudèrent là-dessus mille thèmes plus absurdes les uns que les autres ; ^- les uns voulant que cette absence fût le résultat d*une rivalité chorégraphique, d'autres prétendant que cette débutante du grand air était . vraiment une Contessa, laquelle n'avait voulu que s'essayer, — plusieurs enfin affirmant qu'au théâtre, et dans cette même soirée, un personnage âgé et de bonne mine avait été vu sortant du cabinet du directeur, après lui avoir porté la renonciation formelle de l'inconnue aux droits de premier sujet : procédé inouï^ qui, disait-on, n'avait eu lieu que par suite des prétentions de la nouvelle danseuse, prétentions élevées à un taux immodéré.

Ce qui ne fit qu'épaissir le voile impénétrable de l'aventure, c'est que le seul homme à qui peut-être, en pareille occasion, les intéressés eussent eu recours, le seul instruit par état de tous ces manèges, le docte M. Bozzi, ne se montra point au spectacle dans la soirée. Dès-lors, il devint très-nettement démontre que le ruffian avait agi en diplomate ; — on supposa que, ne sachant rien, il gardait la chambre comme un ministre attendant un rejet de la loi.

Pius que jamais, avec une semblable passion, il devenait impossible au baron Nathaniel de se rejeter dans les amours vulgaires de Venise. Imaginez que le

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matin même, et d'aventure, le Juif, en traversant une place obstruée de vendeurs et de marins, avait repassé devant l'ancien comptoir de son père; — qu'il avait revu à travers les vitres rondes les balances de cuivre et la grande lampe du vieux Samuel, et ses piles d'argent clouées en losange pour attirer les changeurs, Yoire même sa 6haise de chêne dont les bras courbés ressemblaient à deux longues griffes, — et que devant tout cela, NathanicI, tout Juif qu'il était, ne s'était pas arrêté ; Nalhaniel avait passé outre, comme passe un indifférent. — Décidément, ce Juif était donc pris aux lacets de cet amour ; décidément, l'homme blasé était en proie aux soulèvements d'une passion : le nom de Lea tourmentait ses lèvres, son corps, sa vie; — Lea était la lèpre du Juif.

Malgré la nuit avancée, il frappa de nouveau au volet vert de Bozzi...

Et vraiment, cette nuit-là, le seigneur Bozzi, bien qu'indisposé, et le front appuyé à sa fenêtre sur les oreillères de son fauteuil, répondit lui-même ecco ! à ce coup nocturne, comme s'il eût entendu...

Le baron Nathaniel lui demanda sur-le-champ des nouvelles de son message.

Le signer Bozzi hocha la tête.

— Bien et mal, mio padrone : on vous connaît, on vous trouve délicieux... délicieux, reprit-il avec vos petits cheveux roux, c'est la Dama qui me l'a dit. Hé, hél poursuivil-il avec une petite toux de fièvre, Giorgione, notre peintre, avait bien les cheveux roux 1...

— Mais il paraît continua-l-il en frappant siir sa tabatière de porcelaine, que là Dama a éprouvé de cruelles pertes de fortune. La Dama, (que son vieux prince lui soit en aide I) a fait déjà hombïiB de dettes ;. — de plus, un engagement qu'elle a contracté à Palerme, l'y rappelle inconlient...

— Et pourquoi n'a-t-elle point dansé ce soir?

-^ Un caprice dé son tyran I Hé hé ! le ftusse est jaloux, jaloux à la rage ; concevez-vous cela, tiion cher monsieur? au point qu'ayant jugé qû*elle avait sans doute produit trop d'effet au théâtre Benedetto, il l'a mise aux arrêts dans son hôtel.

— Au)c arrêts î

^— Oui, mais nous savons lever la consigne. Ëé, hé ! tirez-moi vos noies. Bon ; écrivez maintenant : Mercndif trois heures, nu puits de Saint- Marc. Jeudi soir à l'église des Frari, au salut.

— Et elle ira sûrement, signor Bozzi?

— Elle ira... Hé, hé I elles y Vont toutes. Mais c'est une rudô chose en vérité ! j'ai eu toutes les angoisses du monde, et j'y ai gagné la fièvte. D'abord die n'a pas eu l'air de se souvenir de votre nom ; mais aux billets de banque, elle vous a de suite reconnu. H. Nathaniel, a-t-elle dit... et en ce moment son prince est ^nlré.

— Et quel est ce prince? ^^

— Un singulier Othello ! Hé, hé I un Othello de Saint-Pétersbourg, m'a-t-elle dit, boyard très despote^ ma foi, et robuste encore, mais fort robuste malgré son

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aslhhie. Il a paru d'abord surpris de me trouver là. — Monsieur, a-t-elle repris en me présentaût, est mon bijoutier; el je causais avec lui d'un raccommodement...

— Un taccomodement, qu'en dites-vous ? le mot était choisi?

— En ce cas, a interrompu le Russe, fnonsieur in'obligera beaucoup de revenir demain avec la boîte qu'il a chez lui. Leonora, reprit-il, fait très-bien de mettre ordre à ses affaires, car son départ ne saurait être éloigné.

« Ainsi, à-t-il continué, venez demain avec votre boîte. » Sur ce mot je suis parti.

Vous concevez maintenant, mio padroMf que j'aurais mauvaise grâce à me présenter demain chez la Dama, sans cette boîlô ou cet écrin, si vous l*iaimez mieux.

— Moi, son bijoutier, hé, hél*.. Son bijoutier, c'est elle qui Ta dit.

Et là-dessus, sans plus attendre, le ruflSan déploya auxyeuxdeNathaniel stupéfait, une magnifique parure d'onyx et d'émeraudes qu'il avait, disait-il, achetée à cet effet, ce soir même; parure dont le vendeur devait le lendemain loucher le prix, et dont le baron juif se vit con'traiùtsur-le-champ de payer l'achat exorbitant.

— Cela est peut-être un peu cher, ditBozzi; mais, je vous l'atteste, il n'y a rien pour mon compte ; mon compte, je vous l'écris à part. D'aujourd'hui je tiens l'affaire. Vous avez ma parole. Alleï.

Si: LES SOIRÉES DU LIDO.

La vieille servante rouvrit la porte au baron. Quand il repassa le seuil :

— Encore un mot^ mio padrone^ lui glissa Bozzi à Toreille. Je crois m'être aperçu que son cachemire

était bien usé. Regardez-le demain, c'est une idée

Felicissima notte!

Puis il retomba les bras croisés dans son fauteuil.....

Pour voir se dessiner l'autre revers de cet homme, peut-être n'eût*il fallu que cet instant. Sa physionomie, lorsqu'il froissa les billets de Nathaniel, révéla une magnifique expression de puissance et de dédain. Évidemment, dans cetle crise nouvelle, allait se manifester un être nouveau. Le signer Bozzi, après avoir rangé ces papiers, considéraensuiteassezlongtempsun petitporlrait dont il opposal'émail, à la lune. Puis il appuya l'oreille à la fenêtre, comme pour entendre encore dans le dédale de ces rues sombres le pas du Juif. Lorsque ce bruit eut cessé, le ruffian éleva une plume audessus d'un verre, et examina la goutte d'azur qui filtrait lentement de son bec; — c'était une goutte d'opium , longue et limpide comme l'eau d'une perle.

« Ceux qui, ainsi que moi, emploient cela pour dormir, murmura-t-ii, n'ont peut-être jamais pensé que cette goutte une fois grossie du double portait son poison. Poison de femme ou d'enfant que celui-ci I Vengeance d'un quart d'heure, et voilà toull

Il écrasa la plume sous son talon. — D'aventure

alors, il entrevit ses traits dans le miroir de sa chambre ; son rire étrange lui revint.

-^ Laideur de démon I hé I hé ! laideur de l'âme et du corps ! Du feu sur le front, du feu dans le cœur, — défiguré comme Satan I — mais aussi masque impénétrable, tant mieux I M'a-t-il reconnu le Juif? non vraiment; hél hél je suis, je veux être Bozzil Pour toi surtout, Nathaniel, plus que pour eux! Pour toi, dont il me faut la vie, je veux dire ton or, qui fait ta vie! Tu le dégorgeras, sangsue impure I Approchez bien iptès, mes maîtres; approchez^ nobles de Venise, nobles ruinés^ femmes vendues, approchez au grand soleil, et regardez-moi I Bozzi, Bozzi le ruffian 1 Bozzi! criez cela bien haut, — criez I Le comte Andréa Mafini n'entendra rien; le conite Andréa Marini est mort I Mais, par l'enfer, Bozzi I tu vengeras le comte Andréa!...

Ainsi retentissait par instants, monsieur, la voix de cet homme. Elle n'éclatait que dans le silence de ses nuits; le plus souvent elle expirait à ses lèvres pâles. Pour s'expliquer une. si hideuse dégradation, il faudrait peut-être remonter à la hauteur de dédain avec laquelle le comte avait envisagé en un jour cette société. En un jour l'adultère et l'incendie avaient frappé à sa porte, pour lui enlever l'un sa femrtie et l'autre son palais; l'amoureux de Venise avait tout perdu comme le noble de Venise. Pesez maintenant ces deux douleurs, et voyez comme elles marchèrent ensemble. Marini tourne le regard vers son palais, son palais

n'est plus que flamme; il courut sauvât* Lea, Lea s*est livrée aux embrassements d'un Juif. Le noble de Venise ne songé pas même un instant à confier sa misère à la noblesse de Venise ) cette noblesse lui mon*trerait son palais noirci, sa fortune à terre^ et les cica^ tricés de son front brûlé. Marini, le triste et désolé seigneur^ n'a jamais fait corps avec elle; Marini, de tout tetops, s'est moqué de cette aristocratie meû'teuse, aristocratie de pharaon^ de fierté et de misère. Ira^'t-il rentrer dans son sein, toucher à son râteau de joueuse» et la flatter? Non, mille fois non ; il bt'dve Ses dédains ; il s'est créé un dédëtin plus fort. Marini s'Adjuge à lui seul celte société, il la vend, il la distille. Vous voyez bien qu'il reste encore dans le ruffian un peu du comte; le seigneur BoEzi n'est pas si bas tjue vouscfôyez!

Quoi qu'il en soit, chez cet homme ce fut, je le sais, un bien imprudent défi-, un défi qui vous paraîtra d'abord un jeu d'ironie plus encore que de passion. Souffleter ainsi jour par jour, dans la plus belle portion d'une société, l'orgueil des gens de sa caste, l'orgueil de ses pairs ; amener leurs femmes àdes rendezvous obscurs, les laisser flétrir, marquer au fer chaud, se jouer d'elles, et rapporter tout cela à une vengeance de mari I Hais ajoutez donc à ce désespoir d'un cœur nrdent et déçu, tout le poids d'injures qui retombe sur un cœur noble; — voyez Lea élevée par Marini à cet hymen» et Lea ne songeant pas même à porter le deuil de Marinr ; puis Marini, comte vénitien,

dupé par un Juif, un Juif, dernier doge de ccè grands seigneurs d'aumône, qui maintenant se sont voués à Temprunt pour toute leur vie. Examinez ensuite oes deux existences rayées d'une ville, et qui s'y retrouveront à jour dit et comme par instinct, la comtesse Lea et le comte Harini ! Voulez-vous donc qu'entre ces deux noms, et après de telles secousses, le hasard seul ait plané avec son glaive indolent sans que leur position ait changé?

Maintenant, —- si cela vous plaît, — je veux bien croire avec vous que l'orgueil de Marinise soit d'abord débattu contre cette idée. Bien que des pâles veines de cette noblesse broyée comme une pierre au mortier, le poids du sort pareil à celui du marteau fasse à peine jaillir une étincelle, le comte, je vous l'ai dit, avait le cœur trop haut pour descendre par échelons à ce vil métier. Il s'y jeta d'un seul coup. D'un seul coup il parvint ainsi à combler tout son avenir désert, et dèsrlfirs il fut plus calme; il ne garda que le souvenir pour aliment à cette vie, et le souvenir en aiguillonna la rage ; — car, après tout, c'était Lea que Marini vendait dans chaque femme, avant de vendre en réalité Lea; c'était Lea dont il se vengeait en détail et chaque jour, pareil aux acharnés de la ligue qui perçaient à leurs heures, Teffigie de cire, représentation de leur ennemi.

Si j'ai ajouté qu'il y avait déjà trois ans que le seigneur Bozzi était de la sorte en renom honnête à Venise, cela peut servir à vous faire comprendre çonr)-

ment il était parvenu , le jour précédent, à découvrir la demeure de Lea. Lea raventurière, en ouvrant sa porte à Bozzi , eût été loin de lire une vengeance à ce front défiguré, à ces traits difformes et sans nom. Quelque basses propositions qu*elle en reçût, la malheureuse crut devoir se susprendre dans sa détresse aux lèvres de cet homme qui lui parlait d'opulence et de trésors. Marini lui-même s*épouvanta de la retrouver ainsi. Pour cela, il faut savoir à quel degré de ruine cette femme était descendue, après avoir habillé trois ans sa passion de rubis, et n'avoir vécu que pour vivre. D'abord, et comme il arrive à ces sortes de femmes, les grands seigneurs avaient fui, et avec eux le délicieux tourbillon des conquêtes et des amours à fleur de cœur; — qui .voudrait, dites-moi, d'une femme déchue, d'une comtesse au rabais? Ne pouvant prétendre aux diamant^, Lea avait voulu du moins avoir des paillettes. Ces existences de pompons finissent d'ordinaire, après les bougies, par la fumée d'une rampe. Depuis trois mois, la comtesse Lea était danseuse....

Quant au prolecteur russe, sigisbé mystérieux et commensal de cette trompeuse opulence, vous n'imagineriez jamais où le génie de cette femme avait été le chercher. Qu'il vous suffise* de savoir que le prince de.... successeur du baron Nathaniel, à peine décédé dans son hôtel de Paris, la comtesse, après avoir fui et dispersé en quelques mois cet héritage de honte, avait foit endosser les habits 'et décorations du

LBA MARINI. 217

prince à Tun de ses domestiques à elle. — lequel promenait ainsi magnifiquement par tout Palerme Lea et le grand cordon de Saint-Waldimir....

Si bien, en yérité, que les avances vinrent en foule, et que les rivières de diamants reprirent leur cours sur les épaules de la comtesse; ce mannequin doré lui servant ainsi d'enseigne.

Malgré tout, cette misère, misère d'actrice de province, Lea, mieux qu'une autre, l'avait comprise^ et elle savait aussi la dissimuler. Quand elle reçut Bozzi, ce fut d'abord, vous pouvez le croire, de l'air d'une femme qui trône sur un divan ; — elle déploya devant lui des paroles fières et des cachemires, — même au nom de Natbaniel elle s'efforça de cacber sa joie, tout en ressaisissant sa victime. En un mot, jusqu^à ce qu'elle ^n fût maîtresse, elle douta. Pourtant un jour elle crut devoir se confier à Bozzi....

— Bozzi, reprit-elle d'un air résolu, vous deman- ^ dez une réponse, voici la mienne : Il me faut le Juif,

^01*^ le Juif, entendez-vous; sans cela c'est un marché nul,eniièrement nul entre nous. La fortune de Natbaniel? vous comprenez. A ce prix, amenez-le-moi ce soir.

— Ce soirl

Marini triomphe, pensa Bozzi.

Et en effet, il n'attendait plus que ce mot. Heure par heure, Marini avait remué celte fange honteuse, sans qu'il en sortît un remords, un seul regret; du passé; heure par heure, il' avait suivi Lea dans chaque

218 l.RS SOIRÉES DU LIDO.

repli d'clle-m?me, sans y surprendre anl^ chose qtia de Toubli. La Vénitienne ressemblait déjà pour loi à ces folles possédées que l'esprit du mal n'a plus besoin de tenter: car il veille; à leut* chevet, il secoue leur âme et leur corps avec une égale frénésie.

— Ce soir, avait-elle dit; amenez-le-moi ce soir.

Le seigneur Bozzi courut à l'hôtel de son patron.

Pour Nathanîel, je ne puis vous dire au juste; le malheureux I dans combien d'églises et de théâtres il avait déjà suivi cette femme! Rencontrer payées, prévues; rencontres misérables et pauvres, il avait tout dévoré pour jouir de ses traits, ne fût-ce qu'un ins* tant, et, pour cet instant, Bozzi n'avait jamais manqué d'allonger les doigts comme une taxe, tant pour l'apercevoir au bain, au cotJCeH, au bal, — tant pour qu'elle écartât son voile, — tant pour faire tomber son éventail. Pas un de ces bonheurs que Matha*» niel n'eût soldé. Fin de compte, le baron n'était encore heureux qu'en perspective; Bozzi, l'adroit Bozzi tenant en laisse sa passion comme un chien d*arrêt.

Un obstacle surtout semblait le désespérer : c'était ce damné prince qui flanquait Lea comme un bas» tion ; — ce prince moscovite dont Nathanîel se gardait de mettre en soupçon Pauthenticité. L'auguste seigneurie donnai t-^lle le bras à la danseuse f Nathanîel, qui se baissait pour ramasser un des gants de la ' dame, frisonnait en le lui rendant, et redoutait l'éclat chevaleresque d'une querelle. Du reste, il s'épuisait^

comme VOUS pouvez le penser, en dons magnifiques; le chien de La Fontaine, qui secoue des pierreries, n'était rien près de cet homoie; le Juif eût voulu incruster Lea en diamants. De son côté^ à mesure que ce Jourdain tarissait, la coquetterie raffinée de la dan*seuse piquait le baron au jeu^ — cette yie d'extase à laquelle il était si peu habitué Je rendait fou. * Le vin que ce soir-là même le baron avait cru à propos de boire à souper pour s'étourdir^ facilitait les ouvertures du signorBozzi....

C'est, comme je vous le dis (murmurait à son oreille la voix de ce Méphistophelès ordinaire) ; pour vous seuU cher maître, la ballarina renonce à tout. •*-» Cet engagement qui la rappelait à Palerme ne lui laissait que le choix d'un dédit; son prince loffrait de l'acquitter : eh bien! elle a préféré que ce fût vous... Il y a plus,ce sera vous seul qu'elle aimera à l'avenir, car le Russe est évincé. Victoire I la place est à vousl

— Partons! s'écria Nathaniel.

Tous deux venaient de se placer sur les bancs d'une gondole.... Le ruffian Bozzi serrait lentement dans sa poche un portefeuille à fermoir qu'il venait de re* cevoir du Juif.

Nathaniel, encouragé par les flots vermeils d'Ischia et de Syracuse^ ne ressemblait pas mal à l'un de cea ^ lourds fermiers-généraux de la Régence qui se sont montés pour une conquête d^actrice* Quant à Bozzi, son œil, aussi vif que celui d'un émerillon, demeurait incessamment fixé sur le Juif. Tous deux, muets et

esclaves de leurs pensées, à peine remarquaient-ils en passant Tassoupissement des falots aux madones grillées de chaque rue, les ponts voilés d'oaibre, et l'uniforme blanc de rAutrichien se détachant sur les quais. Le vent menaçait, et la nuit était fort noire. Quelques vagues bruissaient alors vers la pointe du Lido.

— Sur mon âmel mais c'est une nuit sans étoiles, signor Bozzi, et le ciel est laid en diable I En vérité, je ne me rappelle pas d'éclairs aussi laides, à moins que ce ne soient ceux de l'incendie de la Ca' d*Oro.

— Benedetta la terra! crh le batelier, la voici, la Ca'd'Orol

Nathaniel sii&ait un air d'opéra quand il aperçut en effet la robe rougeâtre de ce grand palais, plus triste encore par ce temps d'orage. L'eau clapotait lourdement sur ses degrés.

— EntreZ; dit Bozzi à Nathaniel, qui congédiait le batelier.

Il frôlait la muraille en amarrant , et attachait à Tun des barreaux de la fenêtre basse la gondode qui dansait.

Nathaniel montait déjà l'escalier.

Une seconde pourtant, — mais rien qu'une seconde, Nathaniel avait hésité, car c'était bien le vestibule de la Ca' d'Oro qu'il franchissait.

Ce même portefeuille que Nathaniel avait d'abord remis à Bozzi, le Juif, comme par un instinct de soupçon, venait de le ressaisir. Sous cette enveloppe

LEA MARI M. S2i

dormait toute la fortune du baron. Nathaniel, déjà au trois quarts de sa ruine , l'avait, pour plaire à Lea, convertie en créances et en papiers.

fioz.".!, les bras croisés sur sa poitrine , attendait dans la cabine...

Pour Nathaniel, bien qu'il n'eût guère lu dans sa vie que deux romans, il lui était raisonnablement permis de croire au mystère le plus profond dans cette . aventure. Le baron aimait sans doute à se représenter d'avance un de ces rendez-v6us discrets auxquels on arrive en glissant sur des tapis. Lui-même, dès le vestibule, se fit un devoir de marcher astucieusement sur la pointe, plutôt comme un mari qui voudrait surprendre sa femme que comme un amant qui tient la clef du boudoir. Il faut bien le dire, sans le lacrimachristi, tout son courage défaillait. Revoir Leal revoir à la fois sa comtesse et sa danseuse I A la fin, après avoir traversé l'ombre d'un gigantesque corridor, il poussa la porte d'une antichambre.

Ce qui le surprit d'abord, c'est que deux grands laquais jouaient aux cartes, en bâillant» sur les ban* quelte^. Ce rez-de-chaussée n'avait pas encore éteint ses bougies. Nathaniel ne pouvait admettre que ces honpêtes figures de valets fussent alors dans la confidence. Toutefois^ il n'hésita pas à donner son nom à l'un d'eux. Celui-ci, après quelques pas d'hésitation, souleva délicatement une portière de gaze roze.

— Le baron Nathaniel.

— Je ne connais pas, répondit une voix de femme.

m LES SOIRÊBS DD LIDO.

— A merveille, pensa le Joif; comme à Paris. J'y suis maintenaDt I c'est pour ses geos qu'elle feint de ne pas me reconnaître. Quelle femme pour sauver les apparences I

Et il n'en entra pas moins. La portière demeurait encore ouverte, et Lea en ce moment se déchaus* sait...

Nathaniel couvrait de son chapeau le magique portefeuille. La comtesse ne parut troublée aucunement de le voir entrer.

— Rosalia, dégrafe ma robe.

La femme de chambre paraissant fort lente à cet emploi^ Nathaniel comprit fort bien qu'il devait la renvoyer au plus tôt. L'œil de Lea semblait presque l'en prier...

Il hésita pourtant en faisant un pas vers la console. Toute sa fortune, ou plutôt ce qui lui restait de cette fortme ! Plus d'or peut-être, et la misère au bout de cela ! Le Juif, ahourdi par le vin et comme hébété, froissait le cuir de son carnet

Lea, je ne sais comment, fit alors un mouvement , jnsensible pour tout autre, dans sa toilette, sa robe s'abaissa r son épaule sedé<;ouvrit.... Nathaniel laissa glisser presque en même temps le portefeuille.

Mademoiselle Rosalia, en fille exercée, répondit d'elle-même à cette attention délicate ; car elle le prit sur la console, et l'emporta religieusement sous la robe de la danseuse....

Elle m manqua pas non plus d'abaisser la portière rose,..,

Lea, comme s*y elle eût élé seule, jugea dès lors à propos de jouer avec son peignoir à fleurs dont elle écartait les cordons de soie, en essayant comme une chatte les poses les plus agaçantes. En vérité, ce n'eût été rien de ces grands yeux à franges d'ébène, de sa gorge blanche, de ses mains roses el diaphanes aux bougies, si quelque électricité secrète n*eût alors donné le mouvement à ce corps lascif; seule ainsi, la danseuseiutta bientôt avec sa psyché comme avec une sœur rivale; elle se leva cherchant à la vaincre, et déqoua récharpe de ses longs cheveux, arrondissant les bras, claquant du pied, ou balançant ses épaules aussi onduleuses que la vague; puis elle s'arrêta presque épuisée et courut retomber sur un sofa, où elle se tordit avec délices comme un boa au soleil.

Pour son regard, le bassin de Naples, ivre de phos* phore, en donnerait seul l'idée,

Nathaniel, devant cette nuit toute brillante, demeurait fort interdit. Pas un de ces mouvements que sa présence eût interrompu; son ancienne esclave ne regardait que la glace; pour la glace seule, tout ce désordre excitant, ce dévergondage de toilette, d'oeillades, de sourires. Ce boudoir de fleurs éblouissait le baron ; il ne pouvait comprendre ni ces candélabres ardents à cette heure, et rayonnants sur les meubles de laque, ni ce rendez-vous si peu défendu par le mystère; celte femme surtout demi-nue et valsant

Jlh LES S01Rf:fiS DU LIDO.

ainsi sons un rideau ; pendant qu'à deux pas il entendait encore distinctement les éclats de rire et les cbachotements de la livrée.

N'y tenant plus, le baron se leva, et cette fois pour fermer vraiment la porte

Hais à ce bruit, voici que Lea se retourne.... Lea sonne, Lea pousse un cri. «Vous êtes bien hardi, monsieur I »

Le pauvre Juif demeurait les bras tendus....

— Parlez, qui êtes-vous?Hais parlez donc! s'écriaelle élevant la voix. Ah 1 voici ma femme de chambre ! ... Rosalia, je vous ordonne de me dire quel est monsieur? * — Je ne le connais aucunement» madame ; ce qu'il y a de sûr c'est que ce n'est pas H. le prince qui l'a amené.

— En ce cas, monsieur, qui êtes-vous? vous devez avoir un prétexte ; on fait bien d'en avoir un, au moins un, quand à cette heure on force une porte.... Qui êtes-vous, parlez?

Deux laquais entrèrent.

— Un.... bomme.... dit le baron balbutiant de rage.... un homme.. .. madame, à qui l'on a promis rendez-vous.

La danseuse éclata de rire.

— Oh 1 mats cela est plaisant! fort plaisant, Rosa^ lia I Depuis cinq jours, Ta marquise Gritli, dont le palais touche le nôtre, ne fait que donner des rendez* vous I Je gage, reprit-elle, que c'est là qu'on voulait conduire monsieur I

LRÂ MABINf. , 225

La stupeur du baron, plus encore que sa fureur, Tempêchait même de répondre.

— Madame.... je croyais pourtant....

— Bien I je vous comprends, monsieur ; je vous excuse.... Monsieur est sans doute étranger:... Rosalia, prenez un flambeau; vous éclairerez monsieur....

Disant ainsi ^ Lea coupait de ses jolies dents un large bouquet de camélias, dont elle broutait les feuilles avec un délicieux sang-froid. J'aime mieux croire que c'était accident et non calcul, mais sa robe de nuit était ouverte étrangement, sa poitrine nue , son œil animé....

Dès que Nathaniel fut parti, elle rit longtemps et toute seule, elle rit devant sa glace et bien haul. Lea^ mieux qu'aucune femme , entendait à merveille ces insolences de salon.

— Eh bien ! Rosalia, dit-elle en frappant sur le portefeuille du Juif, ne suis-je pas bonne chasseresse? maintenant prépare tout, car seule tu me suivras. Pour leprincej à celte heure sans doute il cuve son souper.... Réveille-le, et nous partirons au jour; tout sera prêt à trois heures de nuit, entends-tu, Rosalia I

Pendant ce temps, Nathaniel sautait les marches plutôt qu'il ne les comptait. La rage et l'étonneme^it du Juif étaient au comble. Méconnu,, lui, le baron Nathaniel; et méconnu par une femme qu'il payait! Méconnu devant une femme de chambre! Le premier éclair de sa fureur fut pour Bozzi I

— Bozzi, chien de Bozzi, tu vas rae rendre mon or, {u m'as Irompél

Il était si violemment troublé en s'asseyant au rebord de ce bateau, que ses genoux s'entrechoquaient fréquemment l'un l'autre. — Je t'égorgerai, Bozzi I

— Là, là! silenzio per carital mon cher patron. Hé, hél vous êtes un enfant, signor Juif, de vous arrêter à des mots. Il faut s'attendre à tout chez une femme.... hé, hél...» même aux scrupules.

— La preuve, continua-t-il tout bas, c'est que vous allez rentrer, non par cette porte, il est Vrai, mais par cette autre.... pluspelile..., La signora, hé, hé! m'en a fait tenir la clef.

— La signora ?

— Hél sicurof Elle m'a instamment recommandé de vous faire rentrer par cette porte. Gela se pratique ainsi dans toutes les grandes maisons. Hé, hél c'est bieû le moins que pour un pareil combat elles aient le choix du terrain, ces pauvres femmes !

Bozzi alors, en homme qui connaissait les êtres, conduisit le baron par ce nouveau passage, jusqu'aux degrés d'un cabinet éclairé par une lucarne poudreuse.

*— Maintenant, dit-il , demeurez, et vous allez voir ce qu'est Bozzi. Elle va, seigneur, venir dans cette salle; une fois venue, je lui compterai l'argent devant TOUS. Pas un mot surtout, pas un mot quoi que je fasse. Je referme ce cabinet; elle a une etof pareille»

LË.i MARiiNI. 2i7

et viendra elle-même vous chercher dans uu quart d'heure.

Et avant qu'il pût faire une seule question , le Juif entendit grincer sur lui la serrure....

La pièce sur laquelle donnait la lucarne de cet endroit, devait être l'ancienne chambre de la comtesse Marini; Nathaniel crut du moins la reconnaftre.... Quant au cabinet, il était bas, n'ayant que sa porte et des lambrissures d'une épaisseur singulière. Le baron conjectura aux battements rapprochés de l'eau qu^il entendait^ que cette chambre devait regarder le grand Canal. ,

Le rulBan, après une absence de quelqus minutes^ venait de se rasseoir dans l'un des coins du salon , ramenant comme par contenance sur son front quelques mèches de cheveux rares. Quaijid la danseuse reparut avec un bougeoir de porcelaine à la main , il prit la lumière, la posa sur la table, non sans une sorte de frisonnement nerveux. Lea, comme un jeune faon effarouché, traversait cette grande chambrp. Le seigneur Bozzi alluma alors la seule lifmière d'un vieux lustre brisé» dont les grappes de perles pendaient.... • — Eh bien, dit Lea avec un éclat de rire vainqueur, je viens de le congédier l

— Je le sais.

— La seule chose que je regrette , Bozzi , c'est que vous n'ayez point été là! Rosalia a bien ri.... Ditesmoi, vous veniez réparer un petit oubli, n'est-ce pas? Il manque trois billets au portefeuille.

2S8 LES SOinɣS DU LIDO.

— Je les tieDs^ madame.

— Vous comprenez, contînua-t-elle, el comme pressée de Tînterrompre, que je ne pouvais vraiment pas partir avec lui; un juif, un homme d'agio! D'ailleurs je le connais^ je viens de lui écrire que je pars pour Naples cette nuit même, et il me rejoindra.....

— Voici, madame, les trois* billets; regardez si rien D*y manque.

— Rien, vraiment^ mon cher Bozzi; rien, vous êtes d'un ordre....

•— Cela est vrai , madame, d'un ordre étonnant. Si bien, reprit-il, — se levant et haussant sa voix, — que je viens ici pour que vous acquittiez le contrat.

— Que voulez-vous dire?

— Que je me suis, madame, engagé envers le Juif, et que ce même Juif est là.... là^ comprenez- vous?

£t il lui montrait la porte du cabinet.

— S'il en est ainsi, Bozzi, débarrassez-m'en, dëbarassez-m'en, vous le pouvez.

— Impossible.

— Mais, Bozzi, je pars, je pars dans une heure. C'est un secret que vous seul avez...

Bozzi ne répondit rien.

— Mais vous me connaissez, Bozzi, vous avez dit m'avoir remarquée autrefois dans Venise même; j'étais alors la femme du comte Marini; je suis noble, vous ne voudriez point me forcer, n'est-ce pas?

Le rui&an garda le même silence.

— Voulez-vous ma chaîne? s'écria-t-elle; Tun de ces billets? prenez I

Et Lea tremblait devant le regard de cet homme.

— Non pas^belle dame; je fais mon mélier en conscience,... Cet honnête Juif est venu à moi avec de l'or^ et il serait mal séant de le tromper. Je lui ai dit qu'il vous aurait, et il vous aura....

— Bozzi !

— Oh I je vous respecte, madame; je sais au juste ce que vaut votre vertu. — Mais je respecte également ma parole. — Ne vous ai-je pas compté de Tor?

— De Por I oh oui I tu dis vrai. Hais si je partage avec toi, si je t'enrichis! ^

-7- Écoutez, femme, je ne suis pas venu ici pour mentir. Le Juif attend ; il est là I

— Bozzi, sauvez-moi, je vous le répète ; — maintenant cet homme que j'ai éconduit me tuerait! Je ne partirai point, je ne veux point partir avec lui.

— Je vous répète aussi, madame, que la nuit s'écoule, que vous devez fuir; vous l'avez dit. Finissons-en.

Lea courut de suite au cordon d'une sonnette. La balustrade élevée du lit l'empêcha de le saisir...

— Misérable ! dit-elle à Bozzi.

— J'ai honte de vous faire encore observer, madame, reprit froidement celui-ci, que cette chambre est distante, qu'ici comme en ce cabinet, les tentures seules étoufferaient la voix. Ce sont de ces choses

que vous savez aussi bien que moi qui vous les dis. Il fit alors un mouvement pour l'entraîner,

— lofâme 1

£^ après ce mol elle lui cracha au visage.

Bozzi s'essuya dans un silence glacé. Ce fut au pins si Ton entendit alors la respiration du Juif contre les carreaux de la lucarne...

— Or donc, madame, vous tenez ainsi vos engagements; n'en parlons plus. Encore un mot cependant: il y a trois ans que le baron Nathaniel vous enleva de celte même chambre; d'oii vient aujourd'hui ce dédain? Ce Juif, madame, est-il moins beau, moins riche? Vous le craignez, dites-vous? Mais avep-vous craint de prendre la fuite avec lui quand le poignard de Marini pouvait vous atteindre? Car entre vous deux il y a un crime peut-être; — peut-être avez- vous peur qu'il ne venge Marini 1

— Vous parlez de vengeance, Bozzi, et vous me citez'un nom ; mais je ne vous comprend pas. Moi aussi je viens d'exercer une vengeance. Écoutez ; il n'y a pas encore un an que ce même Juif m'a quittée, et quittée au sein d'un bal, d'un bàl qu'il donnait. Les escaliers étaient en fleurs, les tables de jeu encore en désordre, quand on est venu me saisir chez moi, et que J'ai quitté l'hôtel, un hôtel superbe dont il m'avait fait présent. Depuis ce temps j'ai juré de me venger. — Yous^m'avez servie en maître. Oui, je le haïssais, je le hais encore, ce Juif !

— Ah I vpus le haïssez, madame» et pour un tel

homme vous avez souillé ce lit de comlc ; vous avez par sa main incendié ce palais ; vous àvea fait plus, il me Ta dit, vous avez porté son nomi Et maintenant vous croyez pouvoir renier ce maître 1 11 est trop lard pour que vous le haïssiez. Ah I vous croyez reprendre ©t quitter des noms au besoin ; vous appeler à votre gré danseuse ou comtesse, puis venir ensuite cracher . au visage de tous ces portraits, comme vous avez craché au mien ? Mais choisissez donc pour cela un pays du Nord où le brouillard couvre la rougeur au front; une Angleterre, où avec de Xov toute honte se rebaptise I Mais ici, avec votre sang de Vénitienne, sang usé et corrompu comme la fange, n'insultez pas, mais priez I

— Priez, reprit-il ; vous avez besoin de pardon I L'ascendant de celle voix faisait plojer les genoux

de la comtesse. Le seigneur Bozzi disait cela devant une grande horloge qui se tenait droite contre la muraille, rendant à chaque quart d'heure un son rauque comme la stalle d'un chartreux...

— Mais, cria-t-elle en joignant les mains comme par instinct, voulez-vous donc, Bozzi, me faire mourir? L'heure s'avance, et la nuit est froide ici.

— Nuit de silence, madame; nuit pareille à celle qui vous fit veuve 1 Écoutez-moi, — il faut que vous m'écoutiez. Il ne sera pas plus terrible, femme, le son de la voix qui doit vous dire : Arrière I au jour dernier du jugement, que celui de cetle voix. Voici mainte- ^ nant ma condition : Mous spmmps venus deu;^ ici,

VOUS allez choisir oDtre nous deux; pqur cela, regardez-moi bien. — Ce n'est pas la peste, ouïe ventre de ma mère qui m'a rejeté ainsi. — Moi aussi^ j'ai été beau, aussi beau que ce médaillon qui m'e^t restée et qui dort à ma poitrine. Maintenant , je te le répète , femme, regarde-moi . . .

— Et cette fois, le col découvert, les veines du front tendues, Bozzi, debout devant elle^ promenait la lumière sur chaque couture de son visage...

— Pitié I pitié I dit Lea.

— Regarde, regarde bien ! — voilà ce que je suis; maintenant, voilà ce que j ai été.

Et il détacha de sa patirine le fil de ce médaillon.

— Marini I

Lea, en fermant la boîte et poussant ce cri, recula d'un bond à l'autre bout de la chambre. Le comte en avait les clefs; tous deux alors, du côlé du cabinet, crurent entendre un rugissement étouffé...

— Oui, Andréa, Andréa lui-même, reprit Marioi avec tristesse ; Andréa jeune et beau ; cet Andréa qu'un jour vous avez aimé 1 Nuit embrasée que celle qui m'a laissé vivre I A cet incendie, Lea, la mort me fut ingrcfte autant que la vie ; elle m'échappa comme elle. — Dites, il ne vous est jamais venu en pensée que le comte Marini vécût ! Pendant ces trois ans, vous ne l'avez pas vu, Lea, au sortir d'un bal ou d'une église, à votre chevet peut-être, Andréa, le pauvre Andréa? Jl y a pourtant des instants où une femme est bien seule?... Une nuit, Lea, j'ai rêvé, moi, que je

VOUS suivais. Oo m'a dit, cette nuit-là même, que votre tante était n^orte; et je vous ai vue dansaot au bal avec le Juif, puis, — comme je suis monté, — celuici, qui venait de gagner au jeu, m'a dit en m'appuyant son bras sur l'épaule : « N'est-il pas vrai qu'elle est belle, madame Pfathanielf...

Alors j'ai vécu, vous savez de quelle vie. Ne me plaignez pas, elle avait ses joies, Lea. Non, les soupirs des damnés ne peuvent faire plus de plaisir à Satan que tous ces soupirs de femme arrachés par moi, heure par heure, pour les autres à force d'or; votre voix perçait dans chacun de ces rires et de ces souffrances. J'ai attendu bien longtemps I Bien longtemps, sans aucune nouvelle de vous, j'ai cru épuiser sur la société que je tenais, l'amertume d'une vengeance. Une femme, la mienne, me disais-je, peut me revenir un jour noyée de pleurs et de repentir, et alors je brûlerai la claie que je me suis faite ; je m'y serais traîné plu^ tôt I... Gela sera; o mon Dieu, cela serai Je n'irai pas lui dire : Grattez ce masque de ^ chair , et reconnaissez Andréa ! Non ; je passerai auprès d'elle comme un de ces anges mauvais chassés du ciel, mais qui regardent en pleurant!... J'aurai mon enfer; mais je

veux qu'elle ait son ciel! Loin de cela, vous le

savez, loin de cela!... »

Lea, immobile, le regardait.

— Ah I loin de cela, reprit-il, car je vous retrouve au dernier degré de l'infamie. Vous ne voulez pas du Juif, n'est-il pas vrai? et vous ne voulez pas non plus

de Harini ? Or donc, je vais vous dire, moi^ ce que votre faDge préfère. Il y a dans ce palais mêine une hoDt^ que jamais ne s'y est vue... Un prince vous aime, dites-vous 7... Eh bien, Lea, ce prince d'anticbambre, c'est vous qui Taimez; —r vous vivez, Lea, avec votre domestique/ »

Harini ne poursuivit pas. Lea venait de se lever; la porte de cette chambre s ébranlait... L'Italien détaille robuste qui venait d'entrer avança droit jusqu'au comte,^ qui serrait le corps de Lea. La singularité de cette effrayante figure s'augmentait encore de l'accoutrement bizarre de son costume. De faux cheveux gris couvraient sa tête encore jeune et plusieurs ordres de Russie ruisselaient dans ces ténèbres sur son vieux frac.

Arrivé à six pas du comte, le prince en question abaissa sur lui lui le canon d'un pistolet.

— Assassin I cria Harini*

— Il a voulu me tuer, disait Lea violette de peur et montrant le comte.

A cet instant, il y eut un cri affreux. Harini venait de détourner l'arme d'un seul revers de son bras. Le coup, dans cette chambre à hauts tapis, retentit comme étouffé.

Dans cette fumée, Nathaniel ne vit plus bientôt que Harini un stylet sanglant à la main. Le défenseur de Lea fuyait en toute bâte par l'escalier, après avoir pris sur la table le portefeuille

LËA MARIM. sas

Marini enveloppait quelque chose sous son rnan^ teau.

Lorsque sa clef eut ouvert la porte au Juif :

— Hainfenant nous sommes quittes. Je te Tavais promise, prends-la I

£t le baron Nathaniel, ayant écarté le manteau, reconnut le corps de madame Marini....

Il le releva; il était froid. Le sein gauche portait des traces de sang; un coup de stylet avait traversé le cœur.

La fenêtre qui donnait sur le canal élait ouverte.... Le comte Marini n'était plus dans cette chambre. L'eau conservait à sa surface un léger cercle. . •

L'Eccellenza avait terminé son récit.

Trois mois après, il me prit envie de visiter à Palerme H maison des fous que tient le chevalier Pisani. Cet établissement me parut d'abord supérieur à tous les autres par le choix du site et Tintelligence des moyens hygiéniques. La maison est vaste et aérée comme une ville. Des fenêtres où grimpent des ceps, des^ cours à jardins, des bananiers, des jets d'eau, égaient, pour ces malheureux, la monotonie de leur prison* En France, et sans rappeler Bicêtre, le spectacle de cette dégradation vous afflige ; il semble, en effet, qu'il n'y ait point assez de verroux et de menottes pour ce qu'on nomme un aliéné; la protection que lui accorde la loi ressemble aux faveurs du bagne.

Le chevalier Pisani me fit voir lui-même son hos-

pice dans tous les détails, comme un docteur analyste vous fait palper chaque veine de son malade. Partout ^ailleurs, en Angleterre et en France, j'avais vu la camisole aux fous furieux, — celte claie hideuse où s'endort la fièvre chaude. Ici \%%paxzi se promenaient sans corde, sans révolte et sans ennui. Figurez-vous de larges murailles enduites d'un gypse luisant : sur les murailles/ le chevalier Pisani a fait peindre des fresques de la dimension de celles qu'on voit à Pompéï. Il y a des paysages, des lacs et des oiseaux bleus; tout ce décor en plein air, surmonté du ciel, comme d'un grand dais. Rien de ce qui peut captiver l'ouïe et la vue, enchaîner la fièvre ou la douleur, n'est oublié. Le chevalier a fait bâtir un théâtre avec un orchestre, et ces messieurs y jouent à la lettre la comé^ die. Deux jours avant ma visite, la Pulcinella avait eu un succès Tou. J'aurais pris à moi seul la salle entière pour voir cette troupe-là !

Les femmes (dont le local est distinct) montaient aussi sur des planches de ce genre; — j'en vis une, grande fille, — et qu'on nommait Svaniga. Elle avait un port de reine, et avait pris en manie, pour son amant, Jésus-Christ. Lorsqu'elle croyait le voir tarder :

— Cane del Cristo I et elle lui montrait le poing.

La cloche du souper tintait, et lespazzi rentraient dans leurs cliambres, qui toutes ont un numéro, quand un Goup de coîide violent faillit me renverser. Celui qui iiréciiHtûiL ainsi sa course dans le corridor où je

suivais le chevalier, ouvrit brusquement la porte de sa case.

— Ne craignez rien, c'est le locataire du 14, me dit mon guide.

Malgré cela, en entrant dans le 14, j'étais fort peu rassuré. Le locataire en question me parut assis devant une petite table, oii ses doigts intelligents, comme ceux de la fourmi, extrayaient d'une corbeille des pailles de toutes couleurs. Je connaissais, de vieille date, le talent des fous pour les ouvrages de paille. Celui-ci, au dire de mon guide, s'amusait à construire dans ce genre de petits palais aux mosaïques marquetées et distinctes; il y en avait sur cette table de bleues et de blanches, mais le premier étage y était à peine échafaudé. Celle qu'il terminait alors était vraiment un petit chef-d'œuvre.

— Voyez, dit le chevalier, cela ressemble à un vrai palais de Venise. Ces colonnettes, ce style

Le fou ne se levait pas. Sa petite maison était finie; il la contemple d'un œil éteint, après l'avoir posée sur deux livres auprès de sa lampe, ainsi qu'un château de cartes. C'était un homme maigre et roux, sale à frémir, et le cou dans les épaules.

— Maniaque^ celui-ci, me dit M. Pisani ; un pauvre homme, et que nous logeons par charité. J'en suis quitte pour le surveiller au moment de son accès.

Tout à coup le fou poussa un ^clat de rire.

— Ca'd\Oro/

Et il mit le feu au palais avec une petite allumette.

Il frappa eosuife dans sesmaÎBs, «eleta et iImi ■ dans

cette chambre.

Le cheralier emporta b lampe, en mtt monlnot les pailles des autres palais da fou.

-^ Voilà, me dit-il, le qainziënie qn^ brâle depuis UD moisi

Un sourd grognement saooéda. L'infinnier, ganon robuste, couchait le malade.

— San nom? demandai-je au chevdier.

— Nathaniel Jubal.

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