‹ Le pauvre diable;Chapitre 32 sur 40 · I. — DKBUT QUI N'APPREND RIEN · texte numérisé non relu

I. — DKBUT QUI N'APPREND RIEN

-^Entrate, entrate, Madame, Madamine ^ Si^ gnori, Monsignori I Due grazie, due graxie !

C'est-à-dire : Messieurs^ deux sous de France, la bagatelle de deux sous de France, pour voir Tabarin.

Attention I

Le signor Tabarino, de Bologne; Tabarino, le doç*

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leur d'université, qui sait le grec, îles accouchements et la médecine légale; Tabarino^ le bourgeois qui paie l'impôt et s'en moque ; Tabarino, qui a ici son franc-parler, puisqu'il a fait l'autre mois ses douze jours de prison ; Tabarino, Messieurs, dont on badigeonne à cette heure la vieille salle, et qui connut à jouer pour vous en baraque, au grand soleil !

— Due grazie, Signori^ Monsignori, due graxie /

0 trois fois digne Tabarin t

D'autant que ce n'est pas. Messieurs, un acteur de bois comme un autre, posthume de ce bon Polichinelle, que pleure Nodier. Tabarino, vous n'êtes point rhomme de Naples, type insouciant et bariolé de ce ' peuple aux mille couleurs, qui porte si gaîment sa servitude et sa misère. Vous ne dormez pas dans un panier, brun fainéant ; vous n'avez pas la bouche pâteuse de macaroni et de proverbes.

Non, honorable Tabarin I

Encore moins êtes-vous le StentoreUo de FIorerifce; StentoreUo, le valet de i)onne maison, poudré, fluet, beau sire, grand diseur de riens et de fines galanteries; StentoreUo, qui met les jabots de son maître, et Tempêche de lui souffler sa femme (le rusé valet I) ; vol que ne peut empêcher tout le génie de Frontin.

Vous n'êtes pas non plus le Cassandre de Rome, la ville des Fantocemi par excellence. M. Cassandre est un marquis; il a un habit à la mosaïque, des gants

de fil blanc, un gilet poudré de macouba, nombre de bagues à son pouce et d'ordres ecclésiastiques au cou ; il fait des sonnets, des femmes et une histoire du pape Clément Vin. — Cassandro dî Roma t il appuie beaucoup sur son titre de marquis romain, qui lui permet de devoir quinze baïochi à son boucher.

Non, Tabarin, non mille fois non, vous n'avez rien de ces trois types.

A vous seul la gloire de représenter Bologne, Bologne la docte et prude Bologne I Académicien et dubiste, frondeur et pédant, bourgeois malicieux et dupé, c'est vous, je le vois, qui nasillez déjà dans la coulisse. Pour Dieu, montrez-vous donc, estimable Tabarin I

Hélas I hélas I il n'y a plus de curieux autour de l'échoppe, deux soldats du pape fument à la fontaine du Géant ; l'aboyeur lui-même ôte à regret sa mentonnière de serge votre aboyeur, infortuné Tabarin 1

— Influence des révolutions, va dire un publiciste. *

— Canaglia! porceria! hurlait Tabarin, qui replaçait ses mouches dans sa boîte et sa troupe dans un grand sac. Ce peuple de Bologne ne lit plus que des journaux I

— Irons-nous ce soir à San Michaël in Bosco ? dirent quelques belles dames en voile noir qui sortaient de vêpres.

— Non, mais peut-être aux débuts de la Bazetti,

Ul LB8 SOIRÉES DU LIDO.

qui doH reprendre le rôle d'Anoa dans Dan Juan. — Voyez donc» Messieurs, Tabario qui plie ba*

Ceux qui parlaient ainsi en se tenant sous le bras purent remarquer en effet que la place était déserte. C'était un dimancbci quatre heures sonnaient au palais del Publico. Le ciel devenait sombre et playieux.

-^ Vous.savea que nous dînons tous chez Raphaël, à la trattoria de Saint-Jean, dit Etienne Toucbard ; — •eult contre cinq, je vous ferai tête» mes braves llila^ nais et Florentins; il faut que nous trinquions en-* semble à la eonqui$e immédiate d$ la centraUsa" tion.

Etienne Toucbard repliait en disant cela un numéro quelque peu jauni du Gloàe,

Les traiteurs les plus voisins préparaient déjà les tables sous les tonnelles et les arcades à jour.

— Miserere mei, Detis, dit Tobias en arrachant la patte de son carrick vert

— Aussi vrai que j'ai été franc-maçon et journaliste, s'écria Etienne Toucbard, je crois que cet homme est r Allemand de notre hôtel, le même qui nous a tenus si bien éveillés cette nuit, en grattant Tépinette de sa chambre, dont chaque touche jappe comme un carlin»

Tobias lisait attentivement les affiches collées au mur. Il tournait le dos à la place Sainte-Pétronne, et cherchait à fixer du bout de sa canne de petites lan-

guettés de toile noire que le vent disputait aux bascôtés de réglise Sur ces diverses affiches, semées

de faux et d'ossements en croix, était écrit : Pregate, priez, etc., etc. Tobias les examinait avec une minutieuse attention.

Or^ il faut bien le dire, Tobias aurait mieux fait, mille fois mieux, d'étudier en ce moment les sibylles des portes sculptées par le Tribolo, les bas-reliefs de Lombarde, ou toute autre figure de Jacques délia Quercia, — car il y eut une crispation subite et nerveuse dans toute sa pose : Talbum et la canne qu'il tenait en main lui échappèrent; — et quand Etienne Touchard, l'œil bénin, le chapeau bas, s'avança pour l'inviter d'un air railleur, Tobias se retourna avec ce seul mot : Deprofundis!'

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