‹ Le pauvre diable;Chapitre 33 sur 40 · II. — EXPOSITION FACTICE · texte numérisé non relu

II. — EXPOSITION FACTICE

Il prît alors un repentir violent au Français d'avoir fait un pas vers l'Allemand. Peut-être allait-il trouver son maître dans cet homme à carrick vert, dont il avait tout de suite flairé la trouvaille avec ses amis, comme le meilleur plat de leur souper.

— Deprofundisf — réponse dérisoire et impertinente, pensa Etienne Touchard.

Car enfin il savait, lui, que le personnage en question n'était tombé que d'hier soir dans leur hôtel, et cette invitation, toute de prévenance et de politesse, devait le flatter.. •

Tobias, lalarme àPœil, et repliant ses besicles dans leur étui, posait pourtant encore sur la borne voisine la canne appuyée sous la petite royale grise de son menton.

.Etienne Touchard, qui se piquait de savoir fort bien le français et quelque peu Tallemand, essaya de ce dernier idiome pour réitérer l'invitation.

Et par ma foi ce ne fut pas sans quelque trouble... Vous eussiez dit Leporello priant le Commandeur à souper.

Le carrick vert courba la tête, comme fait aussi la Statue.

Puis, d'un pas tragique, Tobias suivit Etienne Touchard...

Pendant ce temps, les convives de toutes sortes montaient l'escalier de l'albergo ou trattoria de Saint- Jean.

L'entrée de cette auberge noire et fumeuse, comme celle de Lepri à Rome, n'avait pourtant rien de la renommée d'artiste qui venge cette dernière de son obscur écriteau. Tout, jusqu'aux abords tortueux de cette maison, ses barreaux épais, son silence, présageait les ténèbres et le mystère. Les gens qui passaient le porclie avaicDl presque tousl'air de se connaître, et pourtant ils se toisaient.

LES DÉSESPOIRS DE TOBIAS. Siî5

Cependant tous deux montèrent ; — ToWas, absorbé plus que jamais dans ses réflexions et ses gestes i Etienne Touchard commençant à croire que ce nouveau convive répétait peut-être son rôle en silence, et respectant cette étude intérieure.

— Après tout, se disait-il à lui-même par forme d'approbation, ces Allemands sont si drôles! Je suis persuadé que celui-ci n'a pas un carrik vertpour rien. C'est peut-être quelque réfugié, un illuminé, un rcformiste ; cela rentre dans mes projets. D'ailleurs j'adore ces Allemands^ parce qu'ils écoutent, et puis, ils boivent sec à la liberté, et cassent les chaises quand ils sont gris.

Se continuant à lui-même ce monologue, Etienne Touchard ne songea pas même à présenter Tobias à ses amis ; il Vinfiltra pour ainsi dire au potage entre un long médecin de Salerne et un étudiant trapu d'Inspruck; — ce dont Tobias se trouva fort honoré

Contre l'attente générale, Tobias, durant le temps du dîner, ne desserra pas les dents. Il toussait et saluait, buvait et mangeait avec une ténacité désespérante; du reste, n'ayant de préférence pour aucun plat, et ne donnant pas même nn coup d'œil au cercle qui Tentourait.

Chacun de ces convives pourtant semblait marqué

d'un caractère piquant et neuf pour un étranger. Outre

quelques crânes épais d'Allemands tout grattés d'ennui

et d'algèbre il y avait là quatre à cinq de ces Italiens

découplés et résolus, — espèoe toute bolonaise, aux cheveux huilés et sales, aux vestes grasses, aux barbes crépues, nature dégingandée d*étuâians^ passez«moi le mot, nature de clubs, d'eau-de-vie et de cigares. A vrai dire, touscçs gens se souciaientfortpeu deTobias, on voyait qu'ils n'étaient là que pour leur compte, se parlant bas pendant qu'Etienne Toucbard portait de furieux toasts à la liberté européenne et à la confiagration immédiate des états du pape...

Etienne Touchard, il faut vous l'apprendre en passant, ancien franc-maçon et journaliste, avait pris la malle-poste avec l'intention de révolutionner l'Italie

Nous étions alors en 1831. Etienne Toucbard, véritable commis-voyageur de la liberté, dépensait pour la propagaiide en Italia tout l'argent de son comité, arrosant chacun de ses souhaits européens d'une large couche de Champagne, tant il répugnait, le digue jeune homme, à des moyens qui n'eussent pas été français I Grâce à lui et aux proclamations qu'il avait découpées dans les journaux de Paris, Bologne devait infailliblement se faire libre. Bologne, la blanche ville percée d'arcades à jour, Bologne tumultueuse malgré son inaction docte et lettrée, allait avoir aussi sa charte octroyée et revue par lui, Etienne Touchard, qui» pour ce but, n'épargnait rien! Son aubergiste l'estimait infiniment.

Du reste, comme il n'avait pas de domestique de place, il n'avait pas epcore élp dénoncé. Arrivé dans

LES DËSESPOIKS DE TOBIAS. m

Bologne avec le retentissement de la dernière révolulion, le Français s'était reconnu dans cette effervescence italienne. Les sociétés secrètes s'organisaient activement, les tapages nocturnes et les sonnets affichés sur toutes les colonnes tnettaient la police papale en émoi. De graves soulèvements avaient eu lieu. Ceux qui ont traversé alors Bologne auraient pu peindre la ville par uû trait :

— Les soldats du pape ne sortaient plus qu^escortés.

J'ignore, en vérité, si tout ceci fut cause que la compagnie se leva plus tôt qu'à l'ordinaire en se donnant des rendez-vous et demi-mots à l'oreille, mais il ne resta plus bientôt dans cette salle haute, que le médecin de Salerne, l'étudiant dlnspruck et Tobias, qui se préparait à savourer lentement sa tasse de café.

Tout à coup retentit sous la fenêtre un orgue de Barbarie...

D'où il advint que Tobias, laissant échapper sa tasse pleine, inonda tout d'un coup avec fureur le gilet à pointes d'Etienne Touchard...

SAS LBS SOIRÉES DU tlDO*

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