I1E.-0V L'ON ABHIYE ENFOI A L'HISTOIRE DU MAITRE DE CHAPELLE
— Birbante ! cazzo !
Cette exclamation de Tobias n'étonna pas moins Etienne Toucbard que le moka répandu.
Jusqu'ici, en effet, Tobias n*ayant rien dit, mangé et bu de façon fort orthodoxe, il semblait appert aux conviés que l'bommeen question ne pouvait être qu'un Allemand.
Cependant Tobias venait d'accentuer assez énergiquement en italien....
L'orgue barbaresque chevrotant alors dans la rue, défigurait de son mieux \dL Marseillaise... Etienne Touchard s'exalta.
«— Quelques mois encore, et nous chanterons ceci dans la chapelle l^xtinel
— Qui parle de chant et de chapelle? fit Tobias le front plus enflammé que jamais.*..
— Misérable massacre I continua-t-il en soulevant de la table un saladier et se penchant sur la rue; tu peux aller jusqu'à Rome ; tiens, je te fais cardinal avec ce chapeau I .
Et laissant glisser perpendiculairement le plat de ses deux mains, il en coiffa le chanteur; puis Ure-
ferma ^espagnolette de la fepêtre et vint se rasseoir avec un délicieux sang-froid.
Le médecin de Salerne, Tétudiant d'Inspruck et le Français, se prirent alors à considérer Tobias....
Il portait, vous ai-je dit, un carrick vert, sorte de robe de chambre à deux rangs de pattes, bien que nous fussions alors aux jours les plus mitigés de septembre. Sa culotte était saumon-clair, et se mélangeait avec un rare bonheur à l'ocre terni de ses revers de bottes confectionnés il y avait dix ans dans le dernier caprice de Stuttgard. Pour vous le modeler en relief, il avait des favoris grisâtres et démesurés, Tœil rondelet, luisant, la cravate noire à grands bouts, une canne à tabatière, de petites manchettes, le dos arrondi, le torse maigre comme celui d'un épagneuJ.
Et aussi — l'oreille basse, le front triste, les yeux fort caves et du linge assez douteux. Pour son moral, engoué, dormeur, vaniteux comme tousJes musiciens, facile au découragement encore plus qu'à la sieste, usant beaucoup des sorbets et du tabac.
D'après ces études successives de physionomie, Etienne Touchard parvint à comprendre que celte coiffure à l'allemande et ce sang-froid dignement prolongé ne cachaient, qu'un Italien ; ce déguisement le piqua ; — Etienne Touchard étant de sa nature aventureux, il se hasarda poliment à rappeler à Tobias sa rencontre et son premier mot : De profundis; croisant en même temps cette fois avec beaucoup de philosophie son gilet injurieusement taché, et ré-
soin d'obtenir à tool prix l'histoire de eet homme étrange...
Narration succincte, je vons le promets, et que Tobias, nullement en train de se faire prier et partant comme un ressort, après la scène de Porgne, comm^ça en ces termes, non sans pousser un soupir :
lY. — HlSTOiaS DO miiaB DB CnàPELIB.
Je suis né à Bolqgne, messieurs, et ne me souviens guère d'avoir eu d'autres parents que les Dominicains de la Mascarella^ église assez commune, dont je me retrace pourtant le maître-autel, ouvrage d'un vieux peintre, Tibwrce Passerotû J'ai encore présent à ridée la taille gigantesque du maître des enfants de chœur qui me fouettait périodiquement chaque semaine, quandil 'me prenait fantaisie d'introduire au lutrin des agréments et points d'orgue de ma façon. Dès rage de neuf ans, je faisais fureur dans les messes pontificales ; ma voix déchirait la nef; bien plus, Tan d'après j'écrivis un Te Deum à grand chœur et symphonie que Stradella lui-même eût envié, — ce qui me valut à la fois les étrivières, et un baiser sur le front de la grosse duchesse de Parme, alors fort an vogue.
Bien que chacun me prit sur les genoux et qu'on me passât presque de main en main, rose et bouclé que j'étais y je ne laissais pas même en ce temps-là d'avoir déjà des élèves. On me plaçait sur un tabouret à roulettes très-élevé; et je faisais chanter en fausset de fort jolies petites filles pour l^esquelles je prenais déjà plaisir à composer des motets délicieux.
Ici Tobias soupira, et leva au plafond son œil limpide, comme s'il se fût agi de quelque souvenir céleste^ premier soleil de sa vie.,..
— Le charme de cet avenir, reprit-il, fut singulièreoQent compromis. Avec la nouvelle officielle de la République française qui pénétrait dans nos murs, arriva^ de je ne sais quel comté d'Allemagne, l'inten-. dant du duc de Leyde, qui venait faire des recrues pour la chapelle de Son Excellence à Weymar.
Comn^e, après tout, j'appartenais de droit au chapitre qui m'avait nourri, je fus de suite concédé par lui à cette espèce, d'ambassadeur, qui m'arracha avec force promesses à ce giron pieux et musical pendant que les Français passaient le Reno de Modène à Bolognef et que la première invasion s'asseyait dans son fauteuil.
Je fus bientôt consolé de n'avoir pas même vu l'entrée de la République en grand uniforme, et la liberté française, pour laquelle, sans la comprendre, j'enten- • dais faire tant de vœux autour de moi. On me donna un logement superbe au palais du duc, et je me vis tout à la fois caressé d'abord comme un enfant, puis
respecté comme un professeur. Je perfectîouBaî singulièrement mes leçons et mes études ; j'apprenais et j'enseignais tout à la fois. Les vieux maîtres surtout faisaient mes délices; depuis Allegri jusqu'à Mozart, je passai tout en revue; je fis des madrigaux, de la musique de chambre, des motets et des libretti d'opéra.
Toutefois* ma musique avait peut-être trop de fougue, et mes innovations trop d*audace ; — de graves professeurs s'en alarmèrent, plus d'une perruque prit ^ feu. L'oratorio de Jonas, que je composai, souleva contre son instrumentation bizarre l'épaisse armée des 1 envieux et des encroûtés. Quelques Italiens, seigneurs l réfugiés, de mes amis, me défendirent; il y eut deux camps, et cela finit par une bataille, dans laqL ^lle M. Elias Stroos, le vieux maître de chapelle du duc^ fut écharpé.
Le lendemain. Son Excellence me fit mander.
— Il me revient. Monsieur, qiîe vous aimez les j émeutes. Mon surintendant m'assure pourtant qae j vous avez de la sève et de l'originalité ; par malheur ' il est malade, ainsi que M. Elias Stroos, par suite des contusions de votre Oratorio. Je veux juger par moimême une bonne foiâ de tout ceci. Il n'y a pas de mal qu'un prince ouvre parfois les yeux et même les oreilles. J'ai dit à Balthazar de nous faire souper ce soir ici; il mettra, d'après mes ordres, sur le pupitre la symphonie en question. Vous avez compris? Sortez.
De quoi diable, aussi m'avisais-je ! Le duc était pour moi le meilleur prince de la terre; il me deman- <
ilail au plus Irois motets par an, encore s'en faisait-il e}[pliquer le mérite ou les défauts par son intendant ou M. Elias Stroos.
Depuis longtemps il m'avait manifesté hautement le désir de m'attacher à sa personne, en me nommant son premier maître de chapelle; fonction dont je remplissais, à vrai dire, tous les attributs, mais dont ce M. Elias conservait encore la pension et le titre à quatre-vingts ans révolus.
Capricieuse aberration ! Quand ma musique pouvait être mauvaise et plate à son gré, comme celle d'un maître à appointements, j'allais chercher des accords plaqués, autres que ceux de Palestrina et de Mozart.
Ce soir même, pourtant, je descendis fort courageusement au petit souper qu'avait servi Balthazar. Le duc me donna le bonsoir, s'amusant d'avance de mon embarras. Il m'attaqua, je ripostai ; je lui contais, car j'étais en verve, mille histoires de musiciens. Il me souvient qu'à cette époque le seigneur Rossini, dont on m'a montré hier ici le palais, faisait le délice des gazettes, parce que son opéra du Barbier, impudemment sifflé à Rome, au parterre de Valle, s'était relevé de manière à confondre les envieux pour vingt ans. Le duc aimait fort les histoires^ et surtout la table. Ce qu'il but de vin de Tokai aurait suffi pour noyer tout le corps diplomatique. Il ne laissa pas, toutefois, de faire signe à Balthazar, qui approcha le pupitre. C'est là que jo l'attendais.
rJi M:S SOIRÉES Dt LIDO.
Échangeant alors avec le valet de chambre un signal d'intelligence, je pris mon violon, et je commençai. Sur ce cahier, métamorphosé à dessein, j'avais fixé la nuit même au crayon quelques impressions fugitives, des sonvenirs délicieux et naïfs, dans le genre des thèmes du vieux Léonardo Léo. Je prétendais celle fols me surpasser dans le jeu de ce passage, lorsqu'aux premières mesures je vis le duc baisser la tête, et Balthazar courir à lui. On sonna le médecin, qui en vint au remède de France, c'est-à-dire à la saignée, qui lui réussit si bien que le duc termina son apoplexie d*an seu-1 coup, sans me donner seulement le temps de noter un Requiem.
Après ceci, il n'est pas besoin de vous dire que M. Elias Slroos attribua à ma symphonie ce meurtre musical. Le duc n'iiVait pas eu le temps de dicter un testament; — d'un seul côup je perdis ainsi toutes mes espérances. Les olllciers de la maison suivirent le convoi. Ce qui me consola fut le Dies irœ d'Elias Slroos, qui en avait toujours sept ou huit d'improvisés; celui-ci fut détestable, impossible de mettre en terre un prince du sang avec plus d'indignité I
Ce fut alors qu'il me vitit en idée de retourner à Bologne. — Bologne, ma mère pairie! m*écriais-je; lu \111l* des saucissons el des papes! la ville la plus noble, \^ plus musicale, la plus.... Il me restait de coniple exact seize hathzen dans mon gousset.
Niin que je n'eusse pu confondre l'eiîvie et M. Elias Slrotis, mm qup Wovmar ne dût m'olTrir encore quel-
ques ressources, et que ma musique en courût moins pour cela Erfurth, Gotha, Nuremberg, SIessvig, Brandebourg, Sluttgard, TAlsace, la Saxe et toute TAllemagûe
Non que je ne pusse me faire organiste, guitariste, côntrapuntiste, pianiste, etc., etc.
Mais, outre mon dégoût pour TAllemagne, messiôUi*S,une lettre.... la seule que j'eusse reçue de Bologne depuis Tinvasion; une lettre m'y Rappelait....
Et cèltô phrase fut suivie d'un geste digne de Texmâïtre de chapelle, qui tira de sa poché en losange un petit papier jaune et plié en quatre, dont il montra la suScHptioti â Etienne Touchard.
Le Français crut reconnaître vaguement cette écriture, — mais ne l'interrompit point.
Tobias continua donc, resserrant sa lettre avec une précieuse lenteur, et débouclant pour respirer son carrick vert....