‹ Le pauvre diable;Chapitre 35 sur 40 · V. — SUlTE · texte numérisé non relu

V. — SUlTE

A mon sens, messieurs, je ne connais pas de musique plus diégracieuse pour un dilettante que le roulage continu d'une diligence : Torchestre est criard, pesant, enroué, le plus souvent en retard, et singulièrement conduit par son chef d'orchestre le postillon.

Autant vaudrait se caser dans une lourde contrebasse.

Surtout quand c'est le coche de Weymar, qui, à loi seul, réunit plus de clous et de ferrures que sa cathédrale, dans laquelle on exécute peut-être à cette heure un Crucifixus de mes beaux jours.

Donc, pour échapper à ce fléau assourdissant^ il me prit envie de grimper au faite tlu coche, à quelque distance de la ville. La vue était magnifique, la montagne de la Guardia à gauche , l'église de Saint-Luc, bleuâtre à là nuit, les dômes serrés de Bologne, le phare de la Garizenda regardant celui des Asinelli, un parfum délicieux de jardins et de tonnelles, les étincelles de^ forges dansant au-dessus des toits, — un ciel d'étoiles ; — tout ce spectacle m'émut, m'attendrit. Je ressemblais à Œdipe; seulement, je n'étais pas aveugle ; je voyais fort bien que nous allions verser : notre diligence avait l'air de la Tour penchée. Nous accrochâmes en effet une des bornes de la Residenza, et un petit abbé sortant du café voisin me reçut sur les épaules. Après m'avoir remis sur mes jambes^ il me demanda en cheminant si je ne savais rien de la France, si tout y était sicv/roy ce qu'on en disait à Weymar, etc., etc.

Bref, il me prit pour une gazette, et me tourna le (Icis, comme si j'eusse été un Allemand.

A quelques pas de là, je rencontrai un attroupement; on portait sur un brancard un grand diable de soldat assez grièvement Messe. Le mot pax et les clefs pontiËcates décoraient son schako blanc. Ce soldat du pape .

avait, dil-on, injurié un Français, et quelqu'un dans la foule avait joué des couteaux.

Plus loin j'entendis une fort belle voix de crieur public. Quel contralto I m'écriai-je. C'était un ancien acteur du théâtre Contavalli, qui criait, — je vous le donne en cent? — des bulletins 1 1 1

— Les dernières émeutes de France^ et le programme de VHôtel'de-Ville, à trois sous!

— Fuyons I m'écriai-je.

Je me détournais, quand je donnai du nez dans un groupe près des arcades. Un misérable organiste, le même que vous m'avez vu tout à^ l'heure décorer de l'ordre du saladier, hurlait un chant appelé la Parisienne.

En ce moment on m'apprit encore que la primadonna avait joué en jupe tricolore le rôle de Sémiramis.

— Abomination I invectivais-je alors avec fureur en cassant le verre à patte de mon sorbet.

— Est-ce là Bologne 1 Bologne ma mère? la ville où tout le monde chantait des Stabat, la ville oii Jomelli, Gluck et Mozart ont étudié? Bologne, ma sainte et docte ville dont on citait le Conservatoire et l'Académie I Bologne, où j'avais tant d'écoliers, tant d'enfants de chœur pour amis, de patrons et de dîners à mon choix I — A cette heure tous les balcons sont fermés, les palais n'entendent plus même la musique d'un clavecin. Désolation ! il me faudra livrer au feu mon Adoremus te, et mon grand opéra

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à'Ephestion que j*ai recommencé deux fois^ saDs compter mes madrigaux, mes ricercari et mes soqates. Et mes trois messes de chœurs syllabiques avec mandoline^ luth, viole d'amour, basse de viole et cor anglais! Sancta Cécilial me voici vo^é aq martyre, à la misère et à la musique française^ Bologne n'est plus qu'un journal à mille colonnes, (jrand duc ! duc puissant, pourquoi es-tu mort? Et toi, Weimar, pourquoi t'ai-je abandonné?...

Tobias essuya alors deux larmes parallèles avec le coin de son foulard rouge, sur lequel était repré3entée la cathédrale dlnspruck.

Ce qu'ayant entrevu Tétudiant, il en prit texte pour réveiller le médecin de Salerne, qui venait de s'^^^qpir^ et entamer une discqssion sur le style improprement nommé tudesque.

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