VI. — E}^PL1CATI0N DU IHOT DE PROFINDIS, EXHORTATION ET SONNET
Durant ce récit, Etienne Touchard se livra à tous
"les transports du dilettante le plus raffiné. Il éleva les
mains avec vivacité, il frappa le parquet du talon, il
serra même un instant à la broyer la main osseuse de
Tobias, et lui demanda sa carte.
LES UÉSKSlPOIRS Uli TOBÎ\S. 25)
JLe maître de chapelle éciivit sur le revers de son album : Tobias, professeur bolonais.
— Je devrais écrire Tobiani, mon cher monsieur; mais on dit Tobias par corruption. Sous ce nom, du moins, j'étais heureux à l'étranger t Aujourd'hui
— Vous serait-il advenu quelque perte en votre absence? demanda Etienne Touchard, se rappelant \q De profmidis.
— Aucune que je n'eusse dû prévoir, dit Tobias avec assez de résignation. Quand on rentre -sur la terre natale au bout de vingt-cinq ans, on arrive comme un joueur après la partie; hélasl bien des cases sopt vides. A chaque languette de toile noire clouée à l'église, et que vous ip'avez vu déchiffrer tout à l'heure, j'ai presque lu le nom d'un patron ou d'un écolier. C'est tout un Çampo Santol... D'abord le sénateur Dalti, qui me prolégait, est mort à Trieste; en revanche, mon ennemi intime, le comte- Biajo, vient d'acheter le palais Fava, et est nommé directeur de la sDçiété philharmonique. Quant aux demoiselles que j'avais pour élèves, toutes sont mortes ou mariées, — ce qui revient absolument au même. Et pourtant il y en avait de bien jolies ! ta petite Filippina, la grande Juditta Lippi, la fille du comte Sforza, Rosa Sgricci, et Gabrielle, la nièce du cardinal Albano 1
Mais si:irtout, ah I surtout celle qui les vaut toutes pour moi...
Tobias alors allongeant ses doigts ridés, et les ap-
pu}aDl en forme de boDqoet à ses lèvres, envoya à la voûte le plus foogoeox des baisers.
L'étrange grimace qoi accompagna ce clapement du maître de chapelle pensa compromeUre a jamais le sang-froid d'Etienne Toochard.
Dans son élat de conspirateur étranger, le Français se serait pensé coupable de négliger une recrae. Celle du maestro lui parut délicieuse.
— Allons^ reprit-il, mon cher monsieur Tobias, un peu de philosophie ; pourquoi se dépiter contre la tournure des choses ? La politique est à l'ordre du jour; faites des messes et des opéras politiques. Orphée ne faisait-il pas danser les marmotes et les rochers î Vous ferez, vous, qu'un Autrichien sera libéral et un évêque tolérant au seul charme de votre musique' d'église. Bien plus, Tobias, écoutez ceci : je me fais votre prophète, moi, Etienne Touchard, francmaçon et journaliste, je vous proteste que si vous servez la cause publique, la cause des libertés bolonaises^ votre génie adopté par nous, imprimé, chanté, traduit, fera franc de port le tour de l'Europe. Votre buste sera envoyé au Conservatoire de Paris. Je vous le répète, faites de la politique chantante; conspirez en /o, en re, en si' bémol, mais conspirez I La jeunesse de Bologne veut de TAIfieri ; soyez TAlfieri du dithyianibe et de la cantate. Donnez-nous, mon cher, quelque petit drame musical et éveillé, dans le genre de la Parisienne. Le pape Clément VII écrivait des librelli, le pape Grégoire XVI vous comprendra. A
VOUS cet honneur, Tyrtée bolonais; vous aurez, par une marchcy opérée réniancipation d'un peuple.
Ayant ainsi achevé son feuilleton, Etienne Touchard s'éventa...
— Avec vous, dit-il l'altirant à la fenêtre, je ne veux pas feindre. Voici un sonnet républicain que j'ai composé dans votre langue pour faire suite à d'autres déjà affichés. Vous saurez qu'à Theure qu'il est, la police a l'œil sur nous ; mais, si vous en faites la musique, je me charge de le coller moi-même. Les sonnets républicains font fureur sous les arcades. Songez-y bien, il y a là de la gloire pour toute une vie.
Le maître de chapelle consterné tendit la main.
— Songez-y, dit le médecin d^ Salerne, qui de plus était carbonaro et membre de la société degii Intrepidi
— Bedenken sie'Si ajouta l'étudiant d'Inspruck, qui achevait sa dissertation et sa douzième chique...
— Ricordate, maestro, fit Etienne Touchard, qui, cette fois, renonça à parler français.
Us donnèrent tous le bonsoir à Tobias.
'4Ù2 LES SOIRËKS D13 (.IDO,