VU- — DÉCOUVERTE LUGUBRE. DANGER DES SÉRÉNADES PRÈS LES GUÉRITES
Le lendemain, quand le premier soleil darda les flèches d'or de son carquois à travers les persiennes entrebaissées de Tobias, il le surprit, non dan^ (a quiétude respectable d'un gras sommeil, mais immobile, les yeux caves et les poings fichéa dans l'oreiller, comme après une nuit ingrate et désastreuse. Il avait sur sa table de nuit un métronome, deux limons et une feuille de papier. De temps à autre, il étapcHait sa soit avec l'un des limons, donnait le branle au métronome, et relisait le papier avec poses et, soupirs.
Pourtant ce n'était pas le sonnet d'Étieaoe Touchard, le sonnet qui devait faire la réputation de Tobias, — la feuille pliée en quatre portait l'empreinte d'un cachet, — d'où Ton peut incliner sans trop de présomption pour le mot lettre.
Et de vrai^ si, caché d'aventure près les rideaux à raiiiago de cette alcôve, vous eussiez vu le maître de chapelle appestxnti et consterné, vous n'auriez pas résislé à commettre l'indiscrétion suivante en retenant votre soutlle par-dessus l'épaule de Tobias....
Bologne, 12 août 1881.
Mon cher professeur,
Voici plus de vingt années que vous avez quitté voire petite Angela, que vous instruisiez avec tant de désintéressement et de douceur. Du jour où vous avez pris la route de votre Allemagne, je n'ai eu que obagrins et mécontentements de ma famille. Ma mère, qui me défendait toujours, est morte le jour même de la seconde révolution française, rr- c'est-à-dire il y a UD an, d'où il résulte que je suis à la merci de mop père, qui est bien Têtre le plus riche et le plus déna-turi que je connaisse. Il est d'ailleurs devenu sourd eomme un pot, et politique comme un cafetier. Je n'ai pas voulu me marier^ et n'ose vous avouer ma nouvelle profession ; — elle est affreuse!.... J'entends dire qu'en Allemagne vous êtes aussi puissant qu'un monsignor, ne pourriez-vous pas m'obtenir alors quelque emploi ? une place de cantatrice au théâtre ou à la chapelle? Vous m'arracheriez de la sorte à la honte et au malheur.
Votre ancienne petite
Angela*
P. 5. Je, chante fort gracieusement votre Sahe ma^er, et donne Je r(?'
C'était peul-être pour la^ vingtième fois que l'exmaître de chapelle relisait cet unique fragment de toute sa correspondance. Le jour, cette épître dormait dans un portefeuille de cuir jaune surmonté du portrait du duc défunt, le soir elle reposait près des mouchettes de la table de nuit, — quelquefois même au chevet de Tobias, qui chantait alors en s*endormant son Sahe mater...
Angelal votre ancienne petite Àngela!
Plus que jamais le cœur naïf du maître de chapelle avait besoin des souvenirs de la terre natale pour s'en dissimuler tout Tennui. La politique Pavait terrassé sur le seuil et dès son entrée. — Il revenait avec des Stabat d*église, et il lui fallait mettre en musique de TÉtienne Touchard ; bien plus^ il ressemblait à rhomme de Tadcaster dans là farce anglaise (1) : les gens de sa connaissance étaient tous devenus morts.
Mais, Angelal que pouvait, dites-moi, la politique contre cet amour, cet amour primitif et parfumé du maître de chapelle, qui^ par le plus délicieux- des hasards, allait se retrouver presque de Tâge de son élève ?
Angela, reparlez-moi de la nef, du grand pupitre oii je chantais en soutane rouge ; des pâtisseries que faisait madame votre mère , et de nos processions le dimanche; parlez-moi de mon Te Deum, chère
(1) Dans la hicG^ VAmuur se t'aille des ^crrUves.
Angela; — ADgela, je veux donner un grand concert où vous chanterez mon 5a/t?6; je veux!...
Et mille autres rêves de Tobias, car au musicien il faut surtout des rêves; le rêve, c'est le thème de sa vie : là-dessus, il brode, il chante, il se tourmente, il est heureux.
Un passage de cette lettre donnait pourtant de cruels soucis à Tobias.
C'était celui-ci :
«Je n'ose vous avouer ma nouvelle profession; elle est affreuse. »
— Quelle profession? pensa Tobias; — seraitelle?
Une rougeur pudique carmina de suite les joues^ du maître de chapelle.
Il venait de repasser alors dans son esprit toutes les conditions possibles auxquelles peut se soumettre une femme, voire même celle de professeur à Bologne, où elles démontrent Vanatomie.
Et je ne sais plus à ce propos quel docte livre de voyage dit que ce sont les filles d'Italie qui connaissent le mieux le corps humain.
— Je le saurai , je veux le savoir ! s'écria le maître de chapelle....
Il mit une jambe hors du lit, et l'autre dans sa pantoufle....
— D'ailleurs, reprenait-il victorieusement, ne m'écrit- elle pas aussi : Je n^ai pas voulu me marier ?
— Angela niial chère et pudique Angelal oui , je serai ton sauveur I
Il approchait alors du soir, et Tobias se retrouvait à jeun et essoufflé devant la trattoria de KafaëUe. Le seigneur Rafaëlle était lui-même sur le devant de sa porte, au milieu d'une foule de gens qui discutaient sur les pouvoirs d'une escouade de dragons conduisant des condamnés à la prison voisine. C'était, au dire du peuple, de fort estimables seigneurs qui s'étaient tous laissés prendre dans une chambre du palais ZampierriySur les murs duquel on avait affiché de longs sonnets.
En pressant le pas, et devançant Tescouade sous le porche, Tobias, au nombre de ceux qui passèrent dans la cour du greffe, crut entrevoir Etienne Touchard.
— Imprudent jeune homme I murmura le miûtre de chapelle. Madonna mial ces Français n'en font jamais d'autres. Le voici cadewassé.
Quelques minutes après, Tobias s'imagina le voir encore ressortir et suivre les sinuosités d'une ruelle, non san3 se détourner en adressant parfois am fenêtres de grands baisers.
Tobias distingua fort bien un voile de femme, assez semblable au mezzaro que portent les Génoises; la (enêtre était fort élevée et garnie d'épais barreaux. Une voix de f(unme chantait :
En ayant, marchons Caiititi leurs canons, A imvers, etc.
Tobias, d'abord indisposé contre l'air, se radoucit; la voix était belle, quoiqu'un peu fortement timbrée: seulement le maître de chapelle trouva la musique française plus abrutie et plus déchue qu'elle ne fut oncque.
Cette rue sale et étroite était tout à fait déserte. Tobias profita, de cette remarque pour s'accrocher en vrai chat à Tune des moulures de la muraille opposée, et alors, dans la femme qui refermait le treillis de fer, il reconnut Angola...
— Angola I cria le maître de chapelle réunissant toutes les cordes de son larynx.
Hais Angela ne parut entendre, — Angola arrosait deux larges pots de rhododendron et d'œillets d'un air d'innocence et de pudeur.
Angela, du reste, avait le nez long, le front aplati, les mains énormes, un' corsage formidable et déhanche d'embonpoint. Il lui restait toutefois deux grands yeux noirs ouverts en éventail, comme ceux des Italiennes.
— Si j'entonnais mon Salve, se dit alors Tobias... Mademoiselle Angela, écoutez donc! — une, deux, trois; — écoutez bien, Madamina, Madamigella.,,. je vais monter un peu plus h^ut sur le mur.... Bon! m'y voici. — Dolce, messieurs de Torchestre, — dolce^ et aotez bien les pizzicato.*..
Salve, ma...
Une balle siffla aux oreilles de Tobias. -^ Demonio I les cuivres sont de trop, dit en descendant le maître de chapelleéé.
VllI. — RESOLUTION.
A ce bruits Angela avait refermé sa fenêtre. Un factionnaire s*ayançaiU
>— Au large I dit le soldat du pape, qui se tenait lui-même prudemment à quinze ipas.
— Perché ? dit Tobias se rejetant sur la hanche gauche.
— Excellence, dit le soldat^ parce que ce bâtiment carré est une prison..
— Mais je veux parler au geôlier.
— FAcellence, dans tout autre moment cela vous serait loisible ; mais dans ce mois de procès politiques, Girolamo le geôlier est lui-même au secret, — et loin de sa fille.
— Angela geôlière ! cria Tobias désespéré. La sentinelle lui tourna le dos.
. Tobias leva les yeux. Angela laissait alors passer le coin de son mouchoir.
— La perdre ainsi I jamais, jamais!
Tobias marcha trois secondes, puis se frappa le front en s'ecriant :
— C*est cela I