‹ Le pauvre diable;Chapitre 5 sur 40 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

M. le marquis se trouvera mardi 28, à quatre heures du matin, dans l'églisG de Saint-Roch, à l'entrée de la chapelle de la bonne vinrge, avec un de ses

RéPORSE.

Accepté pour rheure et le rendez-vous, quoiqu'il soit humiliant pour moi de ne point vous prendre dans votre maison ; mais refusiS pour l'ami , ma

IM

amis connus; et, aosâlôt qu'il me yerra avec un des miens, il me donnera la main jusqa'àrau* tel où Ton noos mariera.

ARTICLB IlL

Immédiatement après la signature de l'acte, je remettrai ?00 livres à M. le marquis pour le premier quartier de la pension viagère de 1,200 livres que je m'engage à lui faire jusqu'à œ qu'il plaise à Dieu de l'ôter de ce monde : hypothéquant, pour sûreté de cette pension, un coutmt que j'ai du marquis de Firmacon, de la somme de 2A,000 livres.

M. le marquis aura soin d'avoir en poche sa quittance de 300 livres toute signée.

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H. le marquis s'engagera, le plus solennellement qu'il sera possible» de reconnaître ma fille et mes trois garçons, de 8*en avouer le père et de leur permettre de prendre, ainsi qu'à moi, les titres, le nom, les armes et la livrée de la maison de Flory.

ARTICLE y KT DEHNIBB.

M. le marquis me quittera au sortir de l'élise, prendra un fiacre pour se retirer où bon lui semblera avec son ami, et s'engagera ici par écrit à ne jamais mettre le pied chez moi ni dans tous les endroits où je pourrai me trouver*

Fait à Paris, le 2S octobre 1755.

Signé ;

Pbfresnb.

triste lîtoatioo ne m'ajraat conservé que mon eortfomier, que j'amènerai à tout érteemenu

Bon pour les 300 livres, dont j'ai gnuMi besoin, mais refusé le contrat, à moins qu'il ne soit garanti par une personne solvable, on que mademoiselle Defresne ne me donne en place des actions sur la Compagnie des Indes on un contrat sur la ville : car enfin il n'est pas juste que je donne mon nom pour ri€Ht

Accordé, puisqu'il le faut ; mais c'est se faire père de quatre enfants pour un morceau de pain.

RÉPONSB.

Accordé de grand cœur :

aussi bien à mon âge vous serai-je inutile. Ainsi comme il vous plaira.

Fait à Paris, le 22 octobre 1755.

Signé :

Le marquis de Flort.

Ainsi que Tavait prévu Tabbé, M. de Flory n'hésita pas à souscrire à tous ces préliminaires. Un mari de 1200 livres n'a pas trop la voie de représentation en fait de droit ; le mariage suivit donc de près ces signatures. Mademoiselle Defresne prit le nom et les armes du marquis de Flory; sa fille Timita, Taîné de ses garçons, alors au coUége de Clermont, chez les jésuites^ est devenu marquis ; le second a pris le titre de vicomte; le troisième est chevalier.

La Defresne eut des armqjries couronnées à son portrait; elle eut un sac de velours pour faire porter ses livres de prières à la messe^ paroissiale.

Enfin elle exigea, devant le dieu jaloux.

Qu'un fastueux carreau fût vu sous ses genoux (1^.

Le père putatif de cette couvée d'arlequins n'en fut guère plus heureux. Son ordinaire s'en améliora pour^ tant: mais son ami le cordonnier entraînait encore le marquis chez Ramponneau.

Une fois VliCy missa est prononcé, M. de Flory quitta sa femme.

Il ne fut pas rare de le rencontrer dès lors entièrement vêtu de neuf, et surtout rue de l'Échelle, où il se rendait tous les trois mois chez le sieur Le Noir, notaire, pour toucher sa pension des 300 Uvres. Ses goûts de taverne ne Tabandonnèrent pourtant pas. Ce singulier accouplement d'un marquis etd'un cordonnier

(i; Boileau.

se soutenant tous deux au sortir des marionnettes et da cabaret causa du reste moins de surprise dans Paris que les étalages nobiliaires de la Defresne op- . posés à tant de dégradation.

Ainsi que vous Tavez lu, il avait été stipulé dans ce curieux contratqne le marquis éviterait delà rencontrer. Les habitudes de M. de Flory, habitudes si populassières etsibasses ! éloignaient d'ailleurs en ce cas toute possibilité de rapprochement. Une fois pourtant qu'un vis-à-vis à sept glaces ébranlait le pavé du pont Royal, et que la marquise sortait du bal avec deux Allemands, son griffon et le petit poète d'Arnaud, le cocher ramena vivement ses guides sous la hicur douteuse d'un réverbère. Une masse humaine gisait sur le pavé.

Ce corps ramassé poussa d'abord un grand cri à l'approche des roues, puis se releva prestement en cherchant, au reflet des lanternes^ à ne point imprimer ses talons rouges dans la boue. Son gilet en mosaïque était recouvert de lie. Ayant reconnu de près les armes du carrosse, il passa maigre et honteux en se serrant contre la muraille.

— M. de Flory ! cria la marquise dehors la portière. Un peu plus, d'Arnaud, dit-elle en rentrant, j'écrasais M. de Flory I

Dix jours, je crois , après ceci, un mauvais petit corbillard tournait le flanc de Chaillot Le cordonnier Gervais était le seul homme qui suivît. La cérémonie faite, Gervais détacha l'épée du mort, et retourna dans

son échoppe, à laquelle il la suspendit. Ce cordouuier Gervais aimait M. de Flory à sa manière, et en voici la raison. Le marquis, pour fortes sommes, lui avait été adjugé, corps et biens, par sentence expresse du sénat de Ghambéry ; Gervais se trouvait son propriétaire inamovible. A lui M. de Flory, homme insolvable, à lui le marquis : mais qu'en faire ? Gervais le cordonnier s*en était déclaré TOreste; il lui présentait sa chaise et portait sa canne en société, lui chantant des noëls grivois et s'enivrant périodiquement avec cet homme qu'il nommait son talon rouge,

La vanité de l'homme du peuple trouvait son compte à cette perpétuelle satire. Disons-le pourtant : Gervais le cordonnier n'en continuait pas moins à chausser M. de Flory. Un jour même que, voulant porter le deuil de monseigneur le duc de Normandie, M. de Flory lui semblait embarrassé, Gervais emprunta à son voisin pour trois jours un habit noir...

Chose étrange I la révolution, qui venait saisir aux cheveux les survivants de cette misérable époque, les surpritenvironnés d'almanachs des Muses etdes Grâces. En échange de toutes ses belles inventions d'aérostats et de paratonnerres à la FrankUn, le siècle avant de finir inventa, par une ironie sanglante, son meuble à lui, et ce fut la guillotine. Avant de les rendre froide^, ce couperet de boucher glaça d'avance bien des lèvres de vieille femme. Mais la plupart en se regardant parées du fard et des roses de Boucher, avaient eu bien de la peine à rêver de sang et d'échafaud.

Mademoiselle Defresne, s'avançant vers la vieillesse, avait centmoyens de faire une fin, le couvent d'abord^ ou la province; mais elle ne pouvait vivre sans coquetterie et sans rouge de JoUifret ; il lui fallait cet enivrement de Paris, ses abbés et ses financiers à elle^ tout ce monde qu'elle ne pouvait se résoudre à quitter^ et qui la quittait. Le poète d*Arnaud lui faisait encore de petits vers innocents; mais le dîner se bornait au triste poulet et à la compote; la vaisselle d'argent dont la marquise s'était défaite en bonne eu toyenne ne lui permettant plus d'envoyer des pots-àoille à l'usurier, sa ruine était consommée.

Il arriva qu'un samedi, et la Samaritaine (i) venant de tmter quatre heures, la foule qui encombrait ce pont me poussa sous les barreaux rouges d'un cabaret. Par un mouvement machinal, je montai sur une chaise. La Grève était encombrée; j'avais à ma droite une vieille femme, et à ma gauche un représentant du peuple en bonnet de peau de renard qu'où appelait citoyen Mutins. Il me parut gris, et il chantait en ce moment à tue-tète. Je le remarquai d'autant mieux qu'il m'ofifrit un verre de piquette que je bus d'un trait, crainte de passer pour suspect.

(1) Ancienne horloge du Pont-Neuf, que Bonaparte a fait démolir en 1810. On en conserve le carillon dans le clocher de Saint- Boch, et Ton peut en retrouver la façade dans les anciennes vues d'optique. Il ne faudra pourtant pas en conclure que ce monument fût d'or et d'azur, ainsi qu'il se trouve représenté dans ces charmantes images ad usum Delphinû

20à LA MARQUISE DE FLORY.

En même temps à ce grand bras rouge de la guillotine je vis flotter un bonnet de femme.

— Encore ce godet, la mère, disait Mutius.

— Buvons, reprenait la vieille femme.

• Un crieur public qui vint à passer hurladans la foule : Arrêt et exécution de la marquise de Flory, née Defresne, femme d'un ci-devant.

— Bonne frime, dit Mutius, ils croient pendre une véritable marquise, dites donc, la mère. Ah ! pauvre peuple, va, comme on te trompe I

La vieille femme était tombée par terre ivre-morte, en tenant toujours son godet d^étain.

C'était la mère de mademoiselle Dcfresne. Mutius ressemblait à Gervais le cordonnier.

ATINT-PBOPOS

Ce fut vraiment une chute fastueuse que celle de TÉcossais Law, Law le marchand de papier et de belles promesses, Law en faveur duquel un duc d'Orléans exilait le parlement de Paris à Pontoise, Law devenu à tout jamais, et peut-être sans que la faute en fût à lui, le type de la banqueroute politique et de la friponnerie ministérielle !

Quatre mois et plus , les caquets de Paris avaient vécu sur cette malheureuse banqueroute. La rue Quincampoix une fois déchue de sa vogue, et Law exilé, la curiosité de la capitale ne trouve plus d'aliment. La régence, avec ses mousquetaires et ses pages , semble s'être barricadée en ce palais Cardinal ou Royal qu'on aurait pu nommer plus justement une taverne. Autant le grand siècle, dans ses somptueuses folies, s'était

206 LES CONVDLSIONNAIRES.

éloigné des tabarinades de la foire,autant celui-ci prend plaisir à courir en chapeau de cocher et en souquenille de laquais. Le peuple de ce temps, cequ^on appelle le peuple, n'épouse aucune couleur; ce peuple reste iudijQférent aux vices du maître, comme aux querelles de la Sorbonne, qui commence à s'ébranler sérieusemement sur ses pilotis. C'est qu'il se ménage, le peuple d'alors, ou plutôt c'est que ses véritables dominateurs , les philosophes , le tiennent en laisse pour la grande épreuve de la révolution qu'ils méditent,

^'ous avez vu que la Sorbonne s'agitait. De la Sorbonne, en elBfet (et par ce mot de Sorbonne, j'entends spécifier TÉgUse de Paris), vont s'élancer les discussions et les arguties, les pamphlets et les chansons liturgiques; Cornélius Jansénius, évêque d'Ypres, provoque en duel le jésuite espagnol don Luis de Molina ySotomayorI

C'est-à-dire qu'à cette période de débauche succède une période incrédule et tracassière, confuse, enthousiaste et burlesque dans ses croyances; c'est l'époque des in-folios sur les miracles, et des schismes sur la folie : chacun veut avoir son saint, et le fanatisme en arrive à produire des coliques et des convulsions. Le cardinal de Fleury, ce patriarcal vieillard, que Voltaire appelle le plus aimable et le plus désintéressé des courtisans, va voir son ministère soumis aux dissidences de la constitution et du formulaire, ce ministère dont chaque protocole lui rappelle le cardinal Dubois!

LliS CONVUIiSIONNÂlRBS. 307

Ainsi le voudra la bulle Unigenitus.

La bulle Unigenitus traversera ce siècle comme im météore ; il y aura des arrêts du parlement et des co* médies pour et contre la bulle Unigenitus.

Heureusement pour vous et pour moi qu'il existe des livres enfumés et téuébreux^ atlas de science et de discipline cléricale^ où ce mot terrible, Unigenitus^ ce mot se trouve traduit, commenté^ fixé. La bulle Unigenitus^ à l'heure qu'il est, fournit encore au long quai des Augustins des parapets de doctrine, de dissertations, de commentaires, d'argumentations et de contestations : c'est une encyclopédie aux mille têtes qui a produit plus de livres et enrichi de libraires que n'en consommera la présente génération. Il fut un temps où la bulle Unigenitus acquittait à elle seule le loyer, Thabillement, la nourriture et le mariage des filles de ses typographes. Venez donc nous vanter l'Encyclopédie de M. Diderot!

Or, maintenant, vous voici bien prévenus qu'il ne reste plus rien du grand siècle, rien, pas même la marquise de Maintenon, qui vient de s'éteindre dans un dortoir de Saint-Cyr (1). D^ la régence à peine un souvenir tiède; le siècle est devenu gourmé conmie un docteur janséniste ; il a les yeux louches et le front baissé. Siècle de comédie ascétique et de théologie folle, bouflfon dans sa gravité ; siècle malheureux et passionné, malhabile et décrépit, dernière lueur de ce

feu sacré de la foi^ auquel devait succéder une période d'impiété féroce^ et finalement notre siècle d'indicerence.

On me pardonnera ce précis de réflexions nécessaires au ton de cette histoire.. .

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