I.— LA. CROIX
Le jeune garçon qui descendit du coche de Péronne, rue des Poules , à l'hôtellerie de la Corne-Double , au mois de mars ^728, et par une pluiç aussi pénétrante que possible, avait nom Gervais Robin. Malgré son air ingénu, son toupet cardé, son habit perdrigon, et, de plus, quelques écus sonnant dans sa valise, il parut d'abord très-suspect à la demoiselle Léonarde, logeuse en garni, attendu que ses cheveux étaient noués à la catogan, ce qui annonçait les habitudes d'un soldat, quoiqu^il se dit menuisier. Il parlait peu, ce qui n'en disposa pas mieux la demoiselle Léonarde. Quand il eut soupe (ce qui ne fut pas bien long), il se fit indiquer sa chambre, en priant qu'on voutût bien l'éveiller de grand matin, désireux qu'il était sans doute d'accomplir un message dont il paraissait chargé. C'est du moins ce que supposa la demoiselle Léonard e en le voyant placer auprès de sa valise un certain coffret du Havre, sur lequel on peut bien croire qu'il se trouvait
LES CONVULSIONNAinCS. 309
figuré^ ainsi que de coutume, un assez bon nombre de perroquets verts et de serins jaunes.
Le lendemain^ en effet, et de fort bonne heure, on vint frapper à la porte de Gervais Robin, qui était déjà sur pied. Uif rayon de soleil venait par bonheur de traverser les volets de sa chambrette. Gervais salua cette lueur propice comme aurait fait un matelot après la tourmente; il sauta les degrés et enjamba Thuis de la rue, guêtre^ boutonné, courant et content.
Muni du cofiQret,ilse hasarda bravement sur la place de TËstrapade» Quand il se fut assuré que cet espace bifurqué qu'il avait devant les yeux portait bien ce nom, il prit le coffret, cherchant vainement à lire une carte d'adresse qu'on avait clouée sur son couvercle et que le frottement des marchandises avait effacée. Pour comble de malheur, sa cassette n'offrait aucun autre indice. Gervais préféra donc se résigner à attendre de nouvelles informations paternelles (ou maternelles) de sa province , plutôt que de se risquer dans rinterminable chapitre des méprises , ce qui était jucieusement raisonnué.
C'était la première fois que ce jeune homme voyait la grande ville. S'il s'était levé de grand matin, c'est qu'à part même le soleil, îl avait pour cette diligence insigne mille bonnes raisons : une foule d'outils à acheter, des maîtrises à visiter, un trousseau à compléter, et puis ce désir inné à tout provincial de voir les monuments et les églises d'une ville, de les voir brusquement et tout de suite, comme si le lendemain
ilO LES GONVULSIONNAIRES.
la ville aux cent clochers devait être emportée, ainsi qu'un jouet, dans le manteau de la fée! Gervais courut donc, et épuisa ce singulier plaisir de se lasser pour ne rien voir. En quelques heures il marcha plus que vous et moi nous le ferions pendant un mois; aussi quand il revint, le soir, à l'Estrapade, U était plus éUoui que s'il eût vu la cour et les bougies du grand couvert de VersaiUes ; et, le lendemain, sans perdre de temps, il avait fait peindre en lettres rouges (du consentement de son hôtesse) sur la muraille de Tauberge même :