II
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que je vois là-bas? — Pretez-moi votre longue-vue,
Tom.
— Je ne l'ai pas prise avec moi.
— Eh bien, donnez-moi celle qui est sur la clairevoie. — Je ne le distingue pas suffisamment, mais il a quelque chose qui ne me plaît pas.
— Eh bien, qu'est-ce que ce bâtiment? — demanda le capitaine. — Passez-moi la longue-vue ?
— Oh! c'est un bâtiment à voiles carrées, n'est-ce pas?
— Je ne saurais le dire, — répondit Bramble.
Le lieutenant , qui était allé chercher sa longuevue , regarda le bâtiment , et dit sur-le-champ que c'était un schooner côtier.
— En êtes-vous bien sûr? — dit le capitaine. — Voyons encore. — Ma foi , je ne sais qu'en dire. — 11 a l'air d'être armé en guerre. — Je vais aller sur l'avant, pour mieux l'examiner.
— C'est bien sûrement un bâtiment côtier , — dis-je à Bramble dès que le capitaine nous eut quittés.
— Je le sais fort bien , — répondit-d en chgnant de l'œil.
Le capitaine revint , probablement convaincu que c'était un bâtiment côtier ; mais ne voulant pas faire connaître son opinion , il nous dit : —Je ne sais réellement que faire de ce bâtiment, mais, dans tous les cas , il n'y a rien de tel que d'être prêt à tout.
— M. Stubbs , tout le monde à son poste !
Les canons furent encore démarrés, on distribua
de la poudre et des gargousses et l'on fit tous les préparatifs de défense. Il me parut pourtant que les passagers ne montraient pas un grand zèle , ce qui ne me surprit pas. Le capitaine les harangua , les appela — braves Bretons , — leur dit qu'il espérait t|tt'ils feraient voir de quel bois ils étaient faits ; parla de l'honneur de la vieille Angleterre, et examina encore le bâtiment avec sa longue-vue. — Nous lui lâcherons d'abord notre bordée de tribord , — dit-il , — et ensuite nous virerons pour lui lâcher l'autre. — Hissez le pavillon !
Dès que cet ordre eut été exécuté , le schooner hissa à son tour le pavillon anglais.
— Le pavillon anglais , capitaine, — dit le lieutenant avec un sourire ironique.
— Le pavillon anglais ! fort bien ! — Mais ce peut être une ruse. — Restez à vos canons , mes amis.
Le bâtiment passa bientôt près de nous. Il était lourdement chargé et presque aussi large que long.
— Eh bien , capitaine , ce n'est pas un corsaire après tout, — dit Bramble en riant.
— Non, pilote, non. Tout va bien. — Amarrez les canons , mes amis. — Si c'eût été un corsaire français , nous l'aurions joliment poivré.
Il descendit alors dans sa chambre pour y reporter son épée et ses pistolets.
— Je crois , Tom , — me dit Bramble , — que ce capitaine n'aime pas à se battre autant qu'il le prétend. Je veux essayer de lui faire peur.
Dès que le capitaine revint sur le pont , Bramble
lui (lit: — A présent, capitaine, nous virerons de bord, s'il vous plaît.
— Comment, virer! nous sommes à trois bonnes lieues de la cote.
— Oui , capitaine , mais la marée monte , et il faut que nous fassions une longue enjambée vers la côte de France. INous ne reviendrons vers celle d'Angleterre qu'à la nuit tombante.
— A la nuit tombante! Nous ferions mieux de nous tenir en vue de nos côtes.
— Non , non , capitaine. Si nous n'avions pas un si bon équipage et douze excellentes pièces de canon , je ferais ce que vous me proposez ; mais comme nous sommes en état de montrer les dents à tout corsaire français , il vaut mieux prendre plus de large, nous en entrerons plus tôt dans le canal.
— Sur ma foi, je ne sais qu'en dire. — J'ai une forte responsabilité avec une cargaison d'un si grand prix.
— Eh bien , capitaine, virez vent devant, s'il vous plaît, — dit Bramble d'un ton bref.
— Oh , certainement. — Parez à virer !
Le cap fut mis au large , et, à l'aide d'une bonne brise, nous nous écartâmes assez rapidement de la côte d'Angleterre. Vers trois heures, l'inquiétude du capitaine redoubla , il vint faire de nouvelles remontrances à Bramble, et lui proposa de se rapprocher de la côte.
— Je fais ce que je crois le meilleur, capitaine, — répondit Bramble; — mais si vous avez peur...
LF, PAUVRE JACK. i^ri
— Peur! — s'écria le capitaine, — de quoi auraisje peur? je voudrais bien le savoir. Non, monsieur, je n'ai pas peur; mais je crois que nous devrion.s chercher à revoir la îerre avant la nuit.
— Si c'est là votre raison , capitaine , je vous réponds que je pourrai vous dire où nous sommes ;i toute heure de la nuit. Dans tous les cas, je délire rester au large jusqu'à six heures.
— Faites ce qu'il vous plaira. Avancez, si b(7ii vous semble, jusqu'à portée de canon des côtes tic, France; que m'importe? — Et à ces mots, le cajitaine descendit dans sa chambre, évidemment fort contrarié.
Vers quatre heures et demie, le lieutenant prit sa longue-vue , eu disant qu'il venait d'apercevoir par le bossoir du vent un bâtiment qui ne lui plaisait pas. Quelques minutes après, il revint près de Bramble, et lui donnant sa longue-vue, il lui dit : — Pilote , examinez, je vous prie, ce bâtiment là-bas. Il m'a l'air fort suspect.
Bramble passa sur l'avant, et je le suivis. — Eii bien , Tom , — me dit-il après avoir regardé le bâliment avec attention , — aussi sûr que nous sommes ici, c'est un coîsaire français. — Examinez-le à votre tour. — TSous allons voir quel usage on va faire de ces bons canons.
— Ne vous y fiez pas beaucoup , — dit le lieutenant , — je sais quelle sorte d'équipage nous avons. Si nous avions seulement dix hommes sur qui l'on put compter, je me moquerais de ce corsaire, mais
je ne sais si nous en avons trois. Quoi qu'il en soit , nous ferons de notre mieux, et c'est tout ce que nous pouvons faire. Je vais avertir le capitaine.
— C'est un bâtiment français, — dis-je à Bramble, — il n'y a aucun doute. Ses cordages , ses voiles, tout le prouve. — C'était un lougre, et il n'était alors qu'à environ quatre milles de nous.
— Eh bien, — dit Bramble, — ne serait-il pas drôle, après tout , que nous fussions conduits dans un port de France? Cela ne serait pas très agréable pourtant.
— Nous avons assez de monde pour battre ce corsaire ou le mettre en fuite ; — répondis-je.
— Sans doute , Tom, mais je me méfie du capitaine; et si un capitaine ne donne pas l'exemple, ses hommes se battent mal. Au surplus, nous ferons ce que nous pourrons, et s'il est lâche, tant pis pour lui.
Le capitaine arriva sur l'avant, rouge comme un dindon , il ne dit rien , regarda le bâtiment qui s'avançait, et devint pâle comme la mort.
— Si c'est un bâtiment ennemi, — dit-il enfin, — il est évidemment plus fort que nous.
— Je ne le crois pas, capitaine, — répondit Bramble. Tout ce que vous avez à faire , c'est de clouer votre pavillon à votre grand mât, et d'ordonner à vos hommes de se battre avec courage.
— Cela serait fort bien si nous avions quelque chance de succès ; mais il est inutile de sacrifier mes hommes en résistant à une force supérieure.
— Mais elle n'est pas supérieure. Ce bâtiment ne porte pas autant de canons que le vôtre, ou je n'y entends rien. Dans tous les cas, je suppose que vous ne vous rendrez pas sans avoir brùlé une
amorce?
— Oh! certainement. — M. Stubbs, tout le monde à son poste ! — Je crois qu'il ne serait pas mal à propos de leur envoyer sur-le-champ nos bordées, pour leur faire voir que nous sommes bien armés.
Les matelots et les passagers obéirent de fort mauvaise grâce, et en disant, les premiers, qu'ils ne s'étaient pas engagés pour se battre ; les autres, qu'ils avaient promis de payer leur passage en travaillant à la manœuvre, mais non en se plaçant de manière à servir de point de mire aux boulets. Quelques uns commençaient même à redescendre sous le pont, quand le lieutenant et Bramble leur parlèrent et les déterminèrent à rester. Cependant, aucun d'eux ne montrait de bonne volonté, et quoique Branibl'' leur dît combien de corsaires avaient été repoussés, et leur citât notamment un smack de Leith qui , tout récemment, avait soutenu un combat d'une heure et demie contre un corsaire , et avait fini par le désemparer, ils ne s'occupaient de leur besogne qu'avec nonchalance et inquiétude.
Cependant le corsaire n'était guère qu'à un mille de nous, et il hissa le pavillon français.
— Nous arriverons, et nous leur lâcherons la première bordée , — dit le capitaine.
: — Vous feriez bien de hisser d'abord votre pavil-
loi), — (lit Bramble avec beaucoup de tranquillité.
— Hissez le pavillon , M. Stubbs. — Bâbord la barre ! — Attention ! — Pointez ! — Feu !
Tous les canons partirent en même temps ; non seulement à tribord, dans la direction du corsaire, mais même à bâbord ; et cette circonstance donna probablement à l'équipage du coisaire une idée de l'état de désordre et de confusion dans lequel nous étions. Le corsaire alors vira de bord , et nous envoya sa bordée de trois pièces de canon ; mais le feu était bien dirigé , et il nous causa des avaries dans nos oeuvres mortes et dans nos agrès; mais il nous fit encore plus de mal en répandant l'épouvante sur notre bord. Nos hommes commencèrent à s'enfuir sous le pont, malgré tous les efforts que nous pûmes faire, le lieutenant, Bramble et moi, pour les retenir. Mais notre sort fut bientôt décidé par la conduite du capitaine, qui, s'écriant qu'il était inutile de résister à une force si supérieure, courut sur l'arrière , amena lui-même son pavillon , et descendit dans sa chambre. Tous nos hommes abandonnèrent à l'instant leurs canons, et le corsaire nous ayant envoyé en même temps une seconde bordée , ils descendirent précipitamment, et il ne resta sur le pont que le lieutenant, le maître d'équipage , Bramble et moi.
— Fort agréable l — dit Bramble ; — mais c'est ce que j'avais prévu. — Eh bien, Tom, nous sommes dans la nasse. — Venez avec moi à la barre, car ces Français vont monter à bord,
et ils ne se gênent pas pour jouer du coutelaS;, même après que le pavillon a été amené. Eh bien, — ajouta-t-il en s'avançant vers l'arrière , — je ne croyais pas voir le pavillon anglais déshonoré de cette manière. — Et cette pauvre Bessy ! N'y pensons pas ! — Écoutez , lieutenant , larguez les boulines et les bras du vent dii grand mât, et brassez les vergues carrées. A présent que nous ne pouvons nous défendre , le mieux est de montrer de l'humilité. Ensuite , descendez sous le pont avec le maître d'équipage, car ces corsaires frappent de droite et de gauche sans y regarder. Us ont un peu plus de civilité pour les pilotes , parce qu'ils savent qu'ils ne font point partie de l'équipage.
L'avis de Bramble était fort bon , et il fut suivi par le lieutenant et le maître d'équipage.
— Descendrai-je pour prendj e soin de nos caisses ? — demandai-je à Bramble.
— Non, Tom; ne mettez la main sur rien. On vous le prendrait, et l'on pourrait vous donner en place un coup de coutelas sur la tète. L'équipage d'un corsaire , de quelque nation qu'il soit , ne vaut guère mieux que celui d'un pirate , et il ne sait pas comment on doit se comporter après une victoire. Restez où vous êtes, et ayez l'air de n'être, comme moi , sur ce bâtiment que pour le conduire. — Tenez ! les voici !
Tandis qu'il parlait ainsi , le lougre nous abordait au vent par notre travers, et il amena en même temps sa misaine et sa grande voile , non sans beau-
coup de bruit et de confusion. En quelques secondes, une trentaine d'hommes de l'équipage du corsaire furent sur le pont, brandissant leurs coutelas de la main droite, tenant de la gauche un pistolet, et semblant chercher des victimes. Enfin, ils vinrent sur l'arrière. — Pilote ! — dit Bramble , en ôtant son chapeau. J'en fis autant, et personne ne nous dit rien. Les uns se précipitèrent dans les chambres, les autres descendirent par l'écoutille de l'avant ; un nouveau renfort vint encore du lougre. Bramble et moi nous restâmes constamment à la roue, et personne ne nous molesta. Cependant le capitaine du corsaire était arrivé sur notre bord, et en quelques minutes il y rétablit une sorte d'ordre. Je le vis regarder ses officiers avec surprise en leur montrant nos douze canons, et il paraissait fort content. Je n'avais pas besoin de savoir le français pour le comprendre. Il s'approcha de Bramble et lui demanda quelque chose en français. Bramble appuya l'index sur sa poitrine , puis sur la mienne , et dit encore — Pilotes. — Le capitaine appela un jeune Français qui savait l'anglais , et le chargea de demander à Bramble quelle était la cargaison du bâtiment.
-r- On ni'a dit, — répondit Bramble, — qu'elle consiste principalement en soie écrue et en fruits secs , et qu'elle est d'une valeur de trente mille livres sterling.
— Combien d'hommes à bord ?
^=- Quarante-cinq.
Le capitaine français se frotta les mains avec un air d'extase, et ce n'était pas sans raison. En ce moment le capitaine anglais monta sur le pont , accompagné de deux hommes du corsaire qui lui avaient pris, l'un son bonnet galonné, et l'autre sa ceinture de soie. Il avait en main son épée et il la présenta au capitaine du corsaire en disant : — Un homme brave n'a pas à rougir de remettre son épée à im homme brave.
— Que dit-il ? — demanda le capitaine français à son interprète. Le jeune homme lui expliqua cette belle phrase , et le capitaine français , adressant à l'anglais une expression de mépris, lui tourna le dos. Les hommes du corsaire remontèrent sur le pont, après s'être emparés de tout ce qu'ils avaient pu trouver. On donna ordre d'y amener successivement les prisonniers. Plusieurs avaient été blessés en voulant s'opposer au pillage de ce qui leur appartenait, et on les fit passer tous sur lelougre ; un maître de prise fut envoyé à bord avec vingt hommes ; le lougre fut éloigné de sa prise, et Bramble et moi nous fûmes les seuls Anglais qu'on y laissa. Enfin, les deux navires mirent à la voile et se dirigèrent vers la côte de France, avec deux quarts de largue dans les voiles.