CHAPITRE XXXIV
Belle montre et peu d effet. — Bramble creuse un piège pour uu ai)tre, et y tombe avec lui.
En mars i8o5, les vents retenant beaucoup de bâtiments à l'entrée du canal Britannique, Bramble et moi nous nous mimes en mer , étant convenus de partager par moitié les droits de pilotage. A environ huit lieues du cap de Lizard,nous abordâmes un petit bâtiment qui avait fait le signa! pour demander un pilote. Le temps était beau et le vent variable. Le soleil se levait à peine quand nous montâmes à bord, et le capitaine était encore dans sa chambre. Ce fut le lieutenant qui nous reçut. Nous fûmes surpris de voir que ce bâtiment portait douze pièces de canon , et que tout semblait préparé pour une action: baguettes, éponges, boulets, bourres, tout était prêt.
— Une belle matinée! — dit Bramble en arrivant ; et jetant les yeux sur le pont, il ajouta: — Une lettre de marque, je suppose?
— Oui, — répondit le lieutenant; — nos papiers nous en donnent le nom ; mais depuis que je suis sur ce bord , nous n'avons jamais fait voile qu'avec un convoi. Nous nous sommes écartés du nôtre il y a
trois jours, et le capitaine a toujours paru inquiet depuis ce temps.
— Inquiet? Il me semble qu'avec des canons comme les vôtres , vous pourriez faire face à tout corsaire français.
— Je crois que nous le pourrions ; mais notre cargaison est d'un grand prix , et notre capitaine ne voudrait lui faire courir aucun risque.
. — Et c'est pourquoi il est inquiet. -— Je comprends. — Et d'où venez-vous?
— De Smyrne.
— En quoi consiste votre cargaison?
— En soie écrue et fruits secs pour la majeure partie. — Croyez-vous que nous ayons un temps favorable? Je voudrais que nous fussions déjà à terre , car nous avons plus de vingt passagers , et nous commençons à être à court d'eau et de provisions. — Mais voici le patron.
Le capitaine, qui parut en ce moment, était un homme de bonne mine , d'environ trente ans , portant un costume un peu fantastique, à ce qu'il me sembla, car il avait sur la tête un bonnet galonné, et autour de sa taille une ceinture de soie de plusieurs couleurs, comme on en porte dans la Méditerranée.
— Eh bien , pilote, — dit-il , — que pensez-vous du vent?
-^ Je pense , capitaine , qu'il tournera de manière à nous permettre, dans tous les cas , de nous mettre au vent du cap Lizard, et alors, quand la marée
8o LE PAUVRE JACK.
montera vers la cote, il faudra de nouveau nous tenir au large.
— Monsieur Stubbs! tout le monde en haut pour augmenter de voiles.
— Oui, oui, capitaine.
Tout l'équipage arriva sur le pont ; mais le capitaine s'écria: — Où sont donc ces fainéants? — Il désignait ainsi les passagers qu'il avait reçus à bord à condition qu'ils travailleraient à la manoeuvre pendant le voyage. Ils arrivèrent enfin , et leur air n'était pas propre à inspirer de la confiance. Le capitaine envoya chercher son porte-voix, et commanda la manœuvre pour faire de la voile.
— Sur ma foi , capitaine , — dit Bramble , — vous commandez comme si vous étiez à bord d'un bâliment de guerre.
— J'espère , monsieur, que ce n'est pas pour rien que j'ai servi sept ans sur un vaisseau du roi ; et que je n'ai pas entendu les boulets siffler à mes oreilles comme si c'eût été de la grêle , sans savoir comment gouverner mon bâtiment. J'aime que tout se fasse sur mon bord comme si c'était un vaisseau de li- £jne, et alors on est toujours prêt à tout. — Où est le maître d'équipage? — Sifflez pour annoncer le déjeuner.
— Vous ne manquez pas de bras sur ce bâtiment, — dit Bramble au lieutenant.
— Non , ce n'est pas le nombre qui manque. Nous avons vingt hommes d'équipage, et nous avons pris à Malte vingt-cinq passagers.
LE PAUVRE JACK. 8l
Après le déjeuner, le capitaine fit monter sur le pont les fusiliers , qui consistaient en cinq marins et quinze passagers; il les passa en revue, fit l'inspection de leurs armes, s'assura qu'elles étaient en bon état, et les congédia. A onze heures du matin, comme nous approchions de la terre , il fit mettre tout son monde au poste du combat , fit démarrer les canons , et commanda l'exercice comme à bord d'un bâtiment de guerre , donnant ses ordres avec son porte-voix : — Chargez à deux boulets , — en batterie; — pointez, — feu! — Repoussez l'abordage sur l'avant; — repoussez l'abordage sur l'arrière, etc., etc. — Cet exercice dura plus de deux heures , après quoi les canons furent amarrés de nouveau.
— Eh bien, pilote, qu'en dites-vous? Croyezvous qu'un corsaire nous prendrait aisément?
— Certainement non, capitaine, si tout votre monde se comporte bien. Mais ces canons , tout beaux et bons qu'ils sont, voyez-vous, ne feront rien sans aide.
— Je réponds que mes hommes se battront bien, car ils n'auront d'autre alternative que de se battre ou de me voir faire sauter le crâne du premier d'entre eux qui quittera son canon. Je clouerai mon pavillon au mât , et je voudrais bien voir qui oserait l'amener. — Savez-vous bien, pilote que ce bâtiment est assuré pour trente mille livres sterling?
— Ce serait une fameuse prise pour celui qui pourrait le capturer. — Mais quel est le bâtiment