CHAPITRE XXXV
Grand espoir de ue pas voir l'intérieur des murs d'une prison fraDraise. — Désappointement,
— Eh bien , Tom , voici une mauvaise affaire, — me dit Bramble en s'asseyant à l'arrière sur la cage à poulets; — demain , à midi, à moins que nous ne rencontrions un croiseur, — ce dont je ne vois pas gi^ande apparence , — nous serons enfermés dans une prison française, et Dieu sait combien de temps nous pouvons y rester. Et cette pauvre Bessy ! je ne sais ce qu'elle va devenir. Il faut que je tâche d'écrire à M. AVilson pour le charger de toutes mes affaires. Quant à vous , mon pauvre garçon , je vous plains; il est bien dur d'être enfermé peut-être pendant des années, quand vous auriez pu gagner de l'ai'gent.
— Quand le mal est sans remède, mon père, il faut bien le supporter , — dis-je en soupirant, car une telle perspective ne me plaisait nullement.
— Sans ce lâche fanfaron, cela ne serait pas arrivé, — répliqua Bramble; — mais c'est un peu ma faute aussi : je voulais l'attraper par un faux danger, et je me suis jeté dans un péril véritable. Il est vrai que je ne me doutais pas que nous rencon-
LE PAUVRE JACK. q3
trerions un corsaire, mais je devais être bien sur qu'il ne se battrait jamais. — Eh bien, Tom , il ne faut perdre aucune chance.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que si je puis trouver le moyen de m'enfuir; je ne manquerai pas de le saisir, et, comme de raison , je ne vous laisserai pas en arrière. Je ne sais où nous allons, mais , voyez-vous , Tom , notre seule chance est de nous échapper pendant que nous serons sur la cote. Si l'on nous fait marcher une fois dans l'intérieur, tout est dit. — Comment pourrons-nous nous échapper du port où nous allons entrer? C'est ce que nous verrons.
— Je crains que nous n'ayons que bien peu de chances, mais je suis prêt à faire toutes les tentatives possibles.
— Nous verrons , Tom. Quand il y a la volonté, les moyens ne manquent pas. Au surplus, il est inutile d'en parler à présent. A ces mots, Bramble prit son briquet , remplit sa pipe et l'alluma.
Après avoir fumé une dizaine de minutes, tandis que j'étais debout près de lui , il me dit : — Je voudrais savoir s'ils nous conduisent à Saint-Malo ou à Morlaix ; car la route qu'ils suivent doit mener entre ces deux porls. Une chose certaine , c'est qu'ils ont fait une bonne prise et qu'ils ont dessein de la garder, s'ils le peuvent, lu bâtiment monté de douze pièces de canon pris par un lougre qui n'en avait que six l — Ils ne manqueront pas de faire sonner cela bien haut. Ils jureront que notre bâtiment en
94 l'E PAUVRE JACK.
portait dix-huit ou vingt , qu'il avait un équipage de cent cinquante hommes, et qu'il nous ont combattus pendant trois heures. Le fait est qu'ils ont à se vanter de quelque chose. Quoi qu'il en soit , je pense que le capitaine français est du bois dont les braves sont faits dans tous les pays; j'en juge par l'air de mépris avec lequel il a regardé notre capitaine quand celui-ci lui a rendu son épée. — Eh bien , c'est une honte pour nous.
Bramble ayant gardé le silence quelque temps, je lui dis : — Vous parliez tout-à-l'heure aux hommes de l'équipage d'un smack de Leith qui avait forcé un corsaire à s'enfuir. Je n'ai jamais entendu cette histoire.
— Je l'ai apprise d'un ancien ami qui était à bord du smack , car il y avait pris son passage à Londres pour aller à Leith. — Eh bien, Bramble, me ditil , je crus que nous ne sortirions jamais de la rivière , car le vieux capitaine , qui était aussi gros qu'un tonneau, jurait qu'il ne partirait pas avant que la poudre fût arrivée de Woolwich; car la Reine Charlotte, comme on appelait son smack , portait six caronades de dix-huit. Nous attendîmes la poudre près d'une semaine , et nous étions tous à en rire , car nous ne regardions pas le gros Nesbitt comme disposé à se battre , quoiqu'il eût l'air d'attacher tant d'importance aux munitions. Eh bien , nous partîmes enfin un beau matin , et à sept heures du Soir nous sortions de la Tamise. Il faisait une bonne brise qui dura toute la nuit. Nous traver-
LE PAtjvl\F. JAdK. C).')
sâhies le Swin, la sonde toujours en main, ce qui est ce que tout le monde n'essaiera pas; et le lendettiaih itiatiri nous étions à la hauteur de la rade d*Yartnoutli, sur une eau aussi jaune que de la soupe aux pois; mais je ne l'ai jamais vue autrement, et je suis un vieux maître de bâtiments charbonniers t la raison en est que les lames de l'Océan y battent sans cesse les sables et les font même quelquefois changer de place, ce qui est d'une bien autre importance. Eh bien ! Bramble , nous contihuâmes à avancer, nous traversâmes Harborough- Gut , et le soleil avait tant de force , — car c'était datis la canicule , — qu'on ailrait pu dire qu'il mangeait le vent , et que nous fûmes obligés de nous contenter de filer quatre nœuds par heure. Enfin , le fils du vieux Nesbitt alla trouver son père , qui était à la roue , et lui dit : — Mon père, voyez-vous ce brick qui vient là-bas à toutes voiles? Je crois qile c'est le nouveau brick de la douane, et qu'il veut voir s'il est aussi bon voilier que nous,
-^ Ne vous inquiétez pas de ce qu'est ce bâtiment, enfant, — lui répondit son père; — mais, vite , montez en haut , et serrez la flèche-en-cui.
Cependant le brick gagnait rapidement sur nous, et le vieux Nesbitt se retournait toutes les deux minutes pour le regarder. Enfin , il dit à son lieutenant de prendre la roue un instant, et s'avança vers la hancVie de son smack pour mieux considérer ce bâtiment; s'adressant alors à quelques recrues, comtnandées par Un sergent, que nous avions à bord,
gG LE PAUVRE JACK.
il leur dit : — Eh bien , vous autres, je suppose que vous pouvez nous aider à charger nos canons et à les servir; car je crois que voici un brick qui nous taillera de la besogne. — Eh bien , Bramble , aussi vrai que vous me voyez ici , toutes ces écrevisses descendirent sous le pont sans lui répondre un seul mot, à l'exception du sergent, qui était un gaillard résolu , et qui avait une femme qui lui ressemblait. Il mit bas son habit et son chapeau , noua un mouchoir sur sa tête, et se mit à l'ouvrage avec ardeur, sa femme restant à son côté et lui passant la poudre et tout ce dont il avait besoin. Nous avions dix hommes d'équipage, qui se placèrent aux canons, mais quant aux recrues et aux passagers, ils s'enfuirent tous sous le pont. Eh bien , voilà le brick qui arrive sur notre hanche à bâbord, comme pour monter à l'abordage; ses agrès, ses porte-haubans et son gaillard d'avant étant couverts d'hommes aussi serrés que des mouches à miel dans un essaim.
— Etes -vous prêts , mes amis ? — demanda Nesbitt.
— Nous le sommes tous.
— Et moi prêt aussi, massa, — cria le cuisinier nègre , arrivant de sa cuisine avec un poker rougi au feu.
— Eh bien , serrez le vent, et tirez dès que les canons pourront découvrir le bâtiment.
Les canons furent pointés, et quand on cria feu, le nègre les fit partir l'un après l'autre ,en touchant
LE PAUVRE JACK. ç.^
l'amorce avec son poker rouge. Cette décharoe îii beaucoup de mal au brick, car en un instant son gaillard d'avant fut balayé et l'on ne vit plus personne, et son hunier de misaine fut coupé. Étant alors droit par notre travers, il mit sa barre au vent pour nous aborder; mais nous fûmes trop prompts pour lui. Nous virâmes vent arrière, et nous lui lâchâmes notre autre bordée, qui ne lui fit pas moins de mal que la première. Il vint sur nous sur l'autre bord et fit un feu terrible de mousqueterie. Le lieutenant fut b'essé à la tète et on le porta sur le pont, et le pauvre Nesbitt, qui était à la roue et qui gouvernait supérieurement son smack, reçut une balle dans ce qu'on appelait sa croisée en saillie, c'est-àdire dans le ventre. —Eh bien! s'écria-t-il , voilà une balle entre vent et eau, à ce que je pense; il nous faut un tampon. A ces mots, il passa ses nageoires dans sa ceinture et enfonça son gilet de flanelle dans le trou fait par la balle. Alors nous lançâmes de nouveau le smack dans le vent, et nous enfilâmes le corsaire avec nos trois canons qui détruisirent encore une partie de sa mâture, ce qui arrêta sa marche. Nous continuâmes à nous battre amsi pendant une heure trente-cinq minutes, et, pour raccourcir une longue histoire , nous le forçâmes à preiidre la fuite ; il nous montra le dos, et il s'en alla ayant du monde à deux de ses pompes. — Tel est le compte que m'a rendu de cette action , Tom , un homme qui mérite toute croyance. Vous voyez par là ce qu'on peut faire quand on est n.
gB LH PAuvni; jack.
résolu et déterminé. — Il y a quelque petite différence entre cette affaire et la nôtre, Tom.
— Et le vieux Nesbitt est-il mort?
— Il allait bien quand mon ami le quitta. Il paraît que la balle n'avait touché aucune partie vitale. Sa conduite honorable lui a valu plusieurs présents, et le sergent a aussi été récompensé. — Mais voilà ma pipe finie , et il n'est pas loin de minuit : je crois que nous ne ferions pas mal d'essayer de dormir un peu , car qui sait si nous en aurons le loisir d'ici à quelque temps?
En prononçant ces mots, il s'étendit le long de la muraille^ j'en fis autant, et quelques minutes après nous ne savions plus si nous étions couchés dans nos lits à Deal , ou sur le pont d'un bâtiment qui nous conduisait en prison.
Le lendemain, au point du jour, Bramble m'éveilla :
— Nous y arrivons, Tom ; nous ne sommes pas à quatre lieues de la côte de France. Je ne puis pourtant la distinguer bien clairement , car l'atmosphère est chargée de vapeurs ; mais le soleil les dissipera , et nous aurons une belle journée. Le vent a tombé , et je crois qu'il tombera encore davantage.
Cette prédiction se réalisa; dès que le soleil fut levé , le vent devint si faible que nous ne filions plus que trois nœuds par heure. Nous avions les yeux fixés sur la côte, quand un coup de canon nous salua les oreilles. Il avait été tiré à bord du lougre ; nous tournâmes nos regards de ce côté , et nous aper-
LE PAUVRE JACK. qq
eûmes, à environ deux milles du corsaire, un cutter qui s'avançait vers nous à toutes voiles.
— Tom! — s'écria Bramble, — il nous reste encore une chance. Ce cutter est un corsaire anglais . et il tâchera de nous reprendre pour gagner le sauvetage. — Mais le Français a mis une embarcation en mer. — Que veut-il donc faire?
L'embarcation arriva bord à bord du bâtiment capturé, sur le pont duquel le capitaine du corsaire français sauta à la tète de vingt hommes d'élite de son équipage. A l'instant même les Français démarrèrent les canons, allèrent chercher de la poudre, et firent tous les préparatifs nécessaires pour un combat.
— Je vois ce que c'est, Tom , — dit Bramble , — ce capitaine français est un gaillard qui a de l'intelligence : il sait que ce bâtiment et sa cargaison valent plus d'une douzaine de lougres comme le sien, et son but est de le faire entrer dans un port français. Cest pour cela qu'il est venu ici avec ses hommes d'élite, et il a laissé son lieutenant sur son lougre pour combattre le corsaire anglais comme il le pourra. Eh bien ! il a raison, et si ce n'était que je ne me soucie pas d'aller en prison, je souhaiterais qu'il réussit, car je crois qu'il ne manque ni de bon sens ni de courage.
On arriva encore de deux quarts, afin de pouvoir fendre l'eau le plus vite possible, et, pendant ce temps, l'action commença entrele cutter anglais et fe lougre français, celui-ci cherchant évidemment
à abattre les mâts et à avarier les agrès du premier. Cependant le cutter gouvernait droit à nous, et avançait évidemment avec rapidité. Le lougre, avec la faible portion de son équipage qui lui restait, se comporta admirablement, se jetant en travers sur l'avant du cutter, et faisant tout ce qui lui était possible pour l'empêcher de nous joindre. Ces deux bâtiments avaient déjà reçu bien des avaries quand lecutterse troiivaà trois encablures de nous. Le capitaine français fit alors hisser le pavillon de son pays, et lâcha une bordée bien dirigée au cutter, au grand étonnement du capitaine anglais, qui nous croyait un bâtiment marchand non armé. L'action devint alors très chaude; nous, portant vers la terre, virant de temps en temps, et enfilant le cutter, tandis que le lougre échangeait avec lui bordée pour bordée. Le capitaine français était sur l'arrière, donnant ses ordres avec autant de sang-froid que d'intelligence, quand il fut renversé sur le dos, frappé par un gros éclat de bois, qu'un boulet du cutter arracha du pont. Bramble et moi nous ne pûmes nous empêcher de courir à lui , quoique ce fût un ennemi, et nous l'aidâmes à se relever. Il n'était pas blessé, et, dès qu'il fut sur ses jambes, il se mit à rire et nous remercia en français. Le cutter continua le combat jusqu'à ce que nous fussions à environ trois milles de la cote, et alors toutes ses voiles et tous ses agrès étant criblés, il serra le vent et prit le large.
— Eh bien ! Tom, — dit Bramble, — voilà la fin de toutes nos espérances. A présent je vais allumer
LE PAUVRE JACK. lOl
ma pipe. — On peut dire que ce combat a été bien soutenu de part et d'autre.
En ce moment le capitaine vint à nous, et nous dit : — Bien obligé. — Tank you.
Mais le cutter ne courut au large que quelques minutes. Alors il mit en panne, et répara à lahàfe ses principales avaries dans l'intention évidente de renouveler le combat. Je le fis remarquer iiBrambk-, qui me répondit : — Je vois ce que c'est. — Il veiil nous couper la route de Morlaix, qui est au vent , et nous obliger ou à combattre, ou à gouverner vers Saint-Malo , qui est beaucoup plus loin sous le vent. Dans un cas comme dans l'autre , il sera à portée de nous attaquer de nouveau, attendu qu'il est meilleur voilier que nous. Ainsi doncle combat n'est peut-être pas encore terminé.
Mais le Français savait aussi ce qu'il faisait, et alors il fit route. Lorsque nous fûmes à environ deux milles de la terre , et à peu près à la même distance du cutter, ce bâtiment manœuvra de manière à nous forcer de recommencer le combat avant d'arriver à Morlaix. Mais avant qu'il fût assez près de nous, nous découvrîmes que nous entrions dans un petit port français que nous n'avions pu voir jusqu'alors , situé entre lîle Bichat et Morlaix, et qu'on appelle, je crois, Lannion. Quand nous arrivâmes à un demi • mille de la terre , le capitaine fit hisser au pic un pavillon français au-dessus d'un pavillon anglais, et une flamme française au-dessus d'une flamme anglaise au grand mât.
— Je VOUS l'avais dit , — s'écria Bramble , — ils ont fait de nous un bâtiment de guerre , et à présent il n'y aura pas de fin à leurs mensonges. Car quoique ces Français ne se battent pas tout-à-fait aussi bien que nous , ils ont un avantage décidé quand il s'agit de mentir, n'importe quel jour de la semaine. — Mais ne songeons pas à cela, Toni ; il faut que nous
ayons l'œil à tout, et l'on ne saurait dire ce qui
Ayez donc les yeux bien ouverts quand nous entrerons dans le port. C'est la première fois que je le vois , et je crois que ce n'est qu'une bourgade de pécheurs.
Un quart d'heure après, notre bâtiment et le lougre étaient amarrés k une vieille jetée en pierre qui s'avançait un peu au-delà de la ville ; mais il n'y avait dans le port que deux chasse-marée et une douzaine de petits bâtiments pécheurs.
Le port était formé par l'embouchure d'une petite rivière qui traversait un terrain plat et fort étroit formé par des alluvions, et appuyé en arrière sur des rochers. Sur la rive droite de la rivière en y entrant, et sur le terrain plat dont il vient d'être parlé , et qui pouvait s'étendre à cent toises en arrière , avant de rencontrer les rochers, était situé le village, qui , quelques siècles auparavant, devait avoir été la ville de Lannion.Ce village était composé de cent à cent vingt maisons , la plupart très petites et dont les murs, construits en boue, étaient badigeonnés. Les seuls bâtiments qui restassent de l'ancienne ville, étaient un marché bâti en pierre , \H6lel-tle-
Fille ^ dans lequel le maire demeurait, et l'église, dont les murs étaient bons, mais dont le toit était dans le plus grand état de dégradation. Elle avait été abandonnée depuis bien long-temps , et l'on avait bâti en place une petite chapelle où le curé célébrait l'office divin. Les pierres massives qui avaient servi à construire la jetée prouvaient encore qu'on avait autrefois fait de grandes dépenses pour former ce petit port.
Une batterie de deux pièces de canon, établie au bout de la jetée, défendait l'entrée du port, et une garnison de douze invalides, commandés par un sergent, était destinée à servir l'artillerie, si l'ennemi osait approcher.
11 serait impossible de décider la confusion qui eut lieu dès que les deux bâtiments furent entrés dans le port et amarrés aux gros anneaux en fer scellés depuis des siècles dans les pierres massives qui composaient la jetée. On voyait d'un côté le maire, ayant sur sa tête son chapeau à cornes , mais ayant encore devant lui son tablier de cuir, car il travaillait à son métier quand on était venu l'avertir, — de l'autre le sergent, commandant les douze invalides , qui se croyait un plus grand personnage que le maire , ayant de grosses moustaches, mais si maigre qu'on aurait craint qu'un vent un peu fort ne l'emportât, — derrière lui, ses soldats appuyés sur leurs mousquets; — et enfin toute la population du village, montant à environ trois cents âmes, hommes, femmes et enfants, tous parlant, bavar-
tiant et criant. — Ajoutons à tout cela le capiisine du loutre, le plus important personnage en ce moment, et qui était alors tellement occupé, qu'il ne pouvait même faire aucune attention au maire ni au sergent. Les hommes de son équipage, vêtus chacun à leur guise, et armés jusqu'aux denfs, donnaient des explications aux uns. poussaient lesautres, et couraient çà et là pour exécuter leurs ordres. Les blessés, — carlelougre avait eu quelques hommes de blessés et même deux de tués dans son combat avec le cutter^ — étaient amenés l'un après l'autre, leurs blessures bandées provisoirement, spectacle qui faisait pousser aux femmes des cris de commisération. Les prisonniers avaient reçu ordre de rester sur le pont; ils n'étaient qu'à demi vêtus, et fort décontenancés. Les voiles des deux bâtiments étaient seulement sur les cargues et battaient encore au gré du vent. Des pavillons et des flammes avaient été hissés au haut de chaque mât, et flottaient sur les têtes des curieux rassemblés sur la jetée. — En réunissant ces traits détachés, on pourra se faire une idée du spectacle qu'offrait alors le petit port de Lannion.
Enfin, comme il n'y avait aucune chance de pouvoir établir l'ordre au milieu d'une telle confusion, le capitaine du lougre ordonna à ses gens de tirer leurs coutelas et de repousser la foule; ordre qui fut exécuté à l'instant en dépit des jurements des hommes, et des cris d'effroi des femmes et des enfants; et quand les curieux eurent reculé jusqu'à une cer-
LE PAUVRE JACK, I o5
taine distance, le capitaine plaça des hommes en faction pour les empêcher de se rapprocher. D'abord cela déplut à tout le monde; ■ — aux habitants, parce qu'ils n'aimaient pas à être repoussés de cette manière ; — au maire, qui était resté avec le sergent et les invalides dans l'espace que les habitants avaient été forcés d'évacuer, parce qu'ii croyait que ie capitaine avait empiété sur les droits de l'autorité civile; — et au sergent, parce qu'il pensait que la force navale s'était arrogé les fonctions du pouvoir militaire; mais le capitaine ayant ôté son chapeau pour saluer d'abord le maire et ensuite le sergent, en les remerciant de leur assistance, tous deux se trouvèrent satisfaits, et l'on entra en consultation pour savoir ce qu'il y avait à faire. Pendant ce temps, les hommes composant l'équipage du corsaire, tout en empêchant les habitants d'avancer de nouveau, les amusaient en leur faisant le récit des deux combats teiribles qu'ils venaient de livrer, et de toutes ces relations il n'y en avait pas deux qui fussent semblables, ce qui d'ailleurs n'était pas très important. La première question à décider était ce qu'on ferait des prisonniers. Morlaix était la ville la plus voisine où l'on pouvait les garder en sûreté; mais elle était à vingt milles de distance, et il était nécessaire d'y envoyer un exprès pour demander l'envoi d'une escorte assez nombreuse pour y conduire les prisonniers. Le maire se chargea de le faire surle-champ , et il se retira pour écrire aux autorités de cette ville une missive dont un enfant de treize
à quatorze ans devait être porteur. On songea ensuite aux blessés; et, d'après l'avis du curé, qui venait d'arriver, on les logea dans différentes maisons du village. Après le départ de l'exprès , et tandis quel'Esculape de Lannion, qui n'avait jamais eu tant de besogne, donnait des soins aux blessés, on délibéra de quelle manière on garderait les prisonniers jusqu'à l'arrivée d'une force suffisante de Morlaix. Le sergent , comme commandant militaire, devint alors le principal personnage. Quarante-sept prisonniers étaient une charge bien lourde pour douze invalides ; et quant aux hommes qui composaient l'équipage du corsaire, on ne pouvait compter sur eux; car, comme le dit leur capitaine, ils avaient rempli leur devoir en faisant des prisonniers ; et c'était aux autorités civiles et militaires à aviser aux moyens de les garder. Dans le fait, son équipage ne songeait plus qu'à se réjouir.