‹ Le pauvre JackChapitre 16 sur 35 · II · texte numérisé non relu

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couler comme deux tourterelles , et enfin j'arrivai (le l'autre coté de l'eau. Dans ce temps-là , voyezvous, Tom, il n'y aVait pas à Ryde, comme à présent, une jetée en bois «'avançant à quelque distance dans la mer. Lorsque la marée était basse , il y avait le long de la côte une longue lisière de boue> sans aucun endroit où l'on pût débarquer. Dans ces occasions i, voici comment on s'y prenait : les barques avançaient aussi prés de la terre qu'il était possible; une charrette attelée d'un cheval venait prendre les passagers, et les conduisait à travers l'eau et la boue jusqu'au rivage. Quand j'arrivai, l'homme était là avec sa charrette et son cheval; je payai mon batelier , et je passai de sa barque dans la charrette. Je croyais que le conducteur allait partir, mais voyant une autre barque sur le point d'arriver , il voulut attendre les autres passagers pour n'avoir qu'un trajet à faire. Comme il m'était indifférent de les rencontrer plus tôt ou plus tard, j'attendis patiemment qu'ils arrivasseijji. Ils eurent l'air aussi surpris que contrariés en mevoyant.Peggy rougit jusqu'aux coudes, mais elle voulut essayer de faire bonne mine à mauvais jeu. Son galant avait l'air mécontent, et ne savait quelle figure faire. Ils étaient tous deux fort bien mis. Peggy avait une robe blanche , un fichu de soie jaune sur ses épaules, un chapeau de soie verte orné de plumes bleues sur sa tète ; et le contrebandier était brillant comme une pièce de cinq pence toute neuve, avec ses pantalons blancs,

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ses bagues , sa chaîne de montre, et Dieu sait quoi encore.

— Eh bien , — me dit Peggy avec un front d'airain, — qui aurait cru vous voir ici?

— Je ne vous ai pas dit que j'allais voir ma tante, — répondis-je , — mais , comme vous me l'avez dit , je ne m'attendais pas à vous y trouver.

— Ne me parlez pas, jeune homme, — s'écria-telle, les joues rouges comme du feu, en se retournant vers son galant.

Pendant qu'elle parlait ainsi, la charrette se mit en marche, le cheval s'enfonçant à chaque pas dans une boue qui pouvait avoir trois pieds d'épaisseur, et qui était couverte de cinq à six pouces d'eau. Comme elle était sur le derrière avec le contrebandier, et qu'ils me tournaient le dos, je m'avançai sur le devant, réfléchissant à ce que je pouvais faire; et je m'aperçus que notre équipage était une charrette à bascule , comme celles dont on se sert pour transporter du fumier , et qu'en détachant deux chevilles , elle tomberait en arrière. Il me sembla que ce serait un excellent tour. Le charretier était sur son cheval , et il ne pouvait rien lui en arriver. Je m'assis donc sur un des brancards, et je retirai d'abord une cheville et puis l'autre , pendant qu'ils jasaient ensemble, si près l'un de l'autre, que le visage du galant était presque caché sous le chapeau de sa belle. Dès que j'eus détaché la seconde cheville, je poussai légèrement en haut le bord du devant de la charrette, et, faisant la bascule, elle tomba en

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arrière , et les jeta la tête la première dans la boue. Ils s'y débattirent quelques instants, et roulèrent l'un sur l'autre, car ils s'étaient accrochés l'un à l'autre en tombant, et ils étaient à demi étouffés quand ils parvinrent à se remettre sur les pieds, mouillés jusqu'à la peau , et couverts de boue des pieds à la tète , au point qu'ils ne pouvaient ouvrir les yeux. Peggy avait presque perdu l'esprit, et elle poussait de grands cris, tandis que le charretier et moi nous nous tenions les côtés de rire. Je lui donnai une demi-couronne pour qu'il me conduisît sans eux au rivage, et nous les laissâmes y venir comme ils le pourraient. Ils y arrivèrent dans un joli état. Ce fut ainsi qu'ils perdirent leur belle toilette, et tout le plaisir qu'ils s'étaient promis. Au lieu de danser à la foire, et d'y voir toutes les curiosités, ils grelottaient de froid sous leurs vêtements mouillés, et servaient de risée à tous ceux qui les voyaient.

— Vous jugez bien que j'attendis qu'ils fussent arrivés sur le rivage. Le contrebandier était furieux comme lin taureau, et il me dit des injures. J'ôtai mon habit et mon gilet pour ne pas les salir, et en deux tours de main il eut les deux yeux pochés et le nez tout en sang, et il n'en demanda pas davantage. Quant à Peggy, je fis semblant d'être fâché de cet accident et de cheicher à la consoler, mais elle courut à moi comme une tigresse , et comme il n'y avait à gagner dans un combat avec elle que de la boue et point d'honneur , je lui montrai mes talons,

et je courus à la foire. Y ayant trouvé quelques amis, je leur contai toute l'histoire, et nous passâmes une journée fort agréable. Cette aventure me guérit de mon amour , car, voyez-vous , je trouvai Peggy si laide, couverte de boue, comme je l'avais laissée , que je ne pouvais jamais me la représenter que dans cet état, et c'était un bon remède contre l'amour.

— La revîtes-vous ensuite ?

— Je la revis le soir même. Elle s'était réfugiée dans une chaumière près du rivage pour y faire nettoyer un peu et sécher ses vêtements, et avait exigé de son galant qu'il allât lui en chercher d'autres à Portsmouth. Celui-ci n'avait osé la refuser, et il partit dans le bel état où il se trouvait , mais il ne revint pas; car, voyez-vous, il y avait un mandat d'arrêt décerné contre lui pour une escarmouche à Bear Haven , dans laquelle un officier de douane avait été tué , et après qu'il eut changé d'habits, pendant qu'il allait au chequer-board chercher des vêtements pour sa belle , le constable qui était porteur du mandat le rencontra et le conduisit en prison. 11 fut ensuite condamné à être déporté , et il ne revit plus Peggy. Mais pour en revenir à cette pauvre créature, qui l'attendait depuis si long -temps, comme j'allais prendre une barque pour retourner à Portsmouth, je la vis pleurant à la porte de la chaumière.

— Bonsoir, Peggy , — lui dis-je.

— O Philippe ' — s'écria-t-elle , — ayez pitié de

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moi ! je ne sais que devenir. J'aurai à rester ici toute la nuit.

— Elle me fit compassion , voyez-vous , Tom. Je m'approchai d'elle , et elle me dit qu'elle l'avait envoyé à Portsmouth pour lui rapporter des vêtements, et qu'il n'en était pas revenu. Le fait est, Peggy, — lui dis-je, — que vous n'êtes pas assez bien requinquée pour un jeune gaillard qui a fait tant de voyages en France. 11 ne se soucie pas de se montrer en votre compagnie. Mais allons, venez avec moi, et je vous reconduirai chez votre père.

— N'entrerez-vous pas? — me demanda-t-elle, — quand nous arrivâmes.

— Non ; je vous remercie.

— Ne voulez-vous donc pas me pardonner, Philippe?

— Je vous pardonne à cause de notre ancienne connaissance, et pour une autre raison.

— Laquelle ?

— Laquelle ? — la leçon que vous m'avez donnée. — Vous vous êtes moquée de moi , et c'est votre faute; mais si jamais une autre femme se moque de moi , ce sera la mienne. Et ainsi, Peggy, adieu pour toujours.

A ces mots, je tournai sur le talon, et comme je quittai le transport à son prochain voyage , je ne la verrai jamais.

— Eh bien , Bramble , — dis-je, — je suis d'accord avec vous, et je dis aussi que si jamais une femme se moque encore de moi , ce sera ma faute.

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— Vous savez ce qui m'est arrivé , ainsi je puis vous parler de cette manière.

— Vous pensez ainsi parce que vous avez de l'humeur, Tom ; mais tout le monde ne tient pas à sa résolution comme j'ai tenu à la mienne jusqu'à ce qu'il fut trop tard pour songer à me marier. Mais je ne crois pas que j'eusse été heureux comme garçon ; si le hasard ne m'eût fait trouver Bessy , je me serais trouvé bien isolé, car je commençais déjà à sentir ma solitude. Quand on arrive à sa porte, Tom, et qu'on n'y est pas accueilli par un œil brillant de joie, on trouve sa maison bien triste; (l plus on vieillit, mieux on sent qu'on n'avait pas été créé pour vivre seul. Quant à moi, le désir que j'avais d'avoir quelque chose que je pusse aimer et qui m'aimât, désir qui est dans notre nature , fut satisfait, d'abord en trouvant Bessy, et ensuite en vous ayant près de moi. — J'en remercie le ciel.

— Vous auriez pu vous marier et être fort malheureux.

— Oui, et j'aurais été un être fort heureux, si j'avais choisi une femme comme un homme doit le faire.

— Et comment doit-il s'y prendre , Bramble ?

— J'y ai souvent réfléchi, Tom. En premier lieii , chercher un bon caractère, et si vous trouvez cela , vous pouvez être heureux , quand même votie femme ne serait qu'une sotte. Je vous le répète , assurez-vous de son caractère, et ensuite jugez-la d'après la manière dont elle s'acquitte des devoirs qu'elle a à remplir dans sa situation; car si une fille

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est obéissante et affectueuse, il y a tout à parier qu'elle sera une femme soumise et fidèle. — Mais nous avons jasé assez long-temps, Tom, et il commence à faire froid. Eveillez un de ces dormeurs, et diles-lui de venir prendre la barre. Je m'étendrai par terre pour faire un somme jusqu'au jour, et je vous engage à en faire autant.

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