‹ Le pauvre JackChapitre 17 sur 35 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Dans lequel je reçois une bomie taloche sans savoir de qui.

Le lendemain de cette conversation , nous rencontrâmes plusieurs bâtiments que le vent retenait à l'entrée du canal britannique. Je montai à bord de l'un d'eux, et le vent ayant fraîchi en passant au sud-ouest, je le conduisis au Pool. Dès qu'il y fut en sûreté, je pris une barque pour descendre à Greenwich, désirant avoir une longue conversation avec Virginie. La nuit était fort obscure, et il y avait alternativement des averses et des bourrasques. Je n'arrivai à l'escalier qu'après onze heures , et j'étais complètement mouillé. Je payai le batelier, et je me hâtai d'aller chez ma mère , craignant que tout le monde n'y fût déjà couché , ou sur le point de se mettre au lit. Ayant voulu prendre le chemin le plus court , je passai par la rue où demeurait la vieille Nanny; et comme je marchais à grands pas en songeant à elle et à ses infortunes, je heurtai dans l'obscurité contre quelque chose que je n'aperçus pas , et qui me fit tomber. C'était une grille à hauteur d'appui, en plusieurs morceaux, destinée à entourer la petite cour extérieure d'une maison voi"

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sine, et que les ouvriers qui y travaillaient avaient eu la négligence de laisser dans la rue jusqu'à ce qu'ils revinssent la mettre en place le lendemain matin. Heureusement les pointes qui les terminaient étaient tournées de l'autre côté, et j'en fus quitte pour un coup à la jambe. Je me relevai, et pendant que je m'étais arrêté un instant pour la frotter, je crus entendre un cri qui paraissait partir de la maison de Nanny. Comme il faisait beaucoup de vent, je n'étais pas bien certain du fait , et je me baissai pour écouter. Un second cri s'étant fait entendre, j'avançai vers la porte , et il faisait si noir que je fus obligé d'en chercher le loquet ; mais je m'aperçus qu'elle était ouverte. En entrant dans la boutique, j'entendis dans la chambre qui y faisait suite un bruit semblable au râle d'une personne qui étouffe et qui se débat en même temps. « Qui est là ? que se passe-t-il ici? » — m'écriai-je. — Et me pressant pour traverser la boutique, un tas de vieilles ferrailles me fit tomber, et je renversai avec grand bruit un gros trousseau de clefs rouillées qui était suspendu à un clou. Gomme je me relevais , je fus renversé de nouveau par quelqu'un qui passa rapidement près de moi pour gagner la porte. Je voulus le retenir par le bras, mais il me donna sur la bouche un coup qui me fendit une lèvre , et je crus un instant avoir perdu toutes mes dents de devant. Je me relevai, mais au lieu de poursuivre le voleur, un faible gémissement que j'entendis me décida à entrer à tâtons dans la chambre de la vieille

femme. — Nanny ! — m'écriai-je, — la mère! Questil donc arrivé? — Elle ne me répondit que par un autre gémissement. Je savais où elle gardait son briquet et ses allumettes; les ayant trouvés, j'eus bientôt du feu, et à la lueur d'une allumette, je vis le chandelier renversé par terre, je le ramassai, j'allumai la chandelle, et je m'approchai du lit. Le matelas de bourre était placé par-dessus la couverture , et les gémissements partaient d'en-dessous. Je le jetai par terre, et je vis la vieille Nanny respirant encore, mais complètement épuisée et sans connaissance. Je lui jetai de l'eau sur le visage, et elle reprit peu à peu l'usage de ses sens. L'agitation de la flamme de la chandelle me rappela que la porte était ouverte, et j'allai la fermer. Je revins près de Nanny, et je lui parlai, mais il se passa long-temps avant que je pusse en tirer une réponse raisonnable. Elle continuait à gémir, et disait de temps en temps : — Ne me quittez pas, Jack, ne me quittez pas ! — Enfin , elle tomba dans une sorte de sommeil causé par l'épuisement , et elle resta plus d'une heure dans cet état. Il était évident que l'individu qui s'était enfui avait voulu étouffer la pauvre femme, et quelques secondes de plus il y aurait probablement réussi.

Enfin la vieille Nanny s'éveilla, et se tournant vers moi , elle dit : — C'est Jack, n'est-ce pas? je m'en doutais. O ma pauvre tête ! — Qu'est-il donc arrivé ?

— C'est ce que je venais apprendre de vous , la mère, — répondis-je , — mais d'abord je vous dirai

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tout ce que j'en sais. — Et je lui fis le récit de tout ce qui venait de m'arriver,cequilui donna le temps de mettre quelque ordre dans ses idées.

— Oui , — dit-elle , — voilà ce que c'est. Je venais de me coucher, et je n'avais pas encore éteint ma chandelle, quand j'entendis du bruit à la porte comme si l'on tournait une clef dans la serrure. Au même instant un homme entra , mais il avait quelque chose sur la figure, ou il s'était noirci le visage. — Que venez-vous faire ici? — m'écriai-je. — Je viens chercher de la lumière, vieille femme, — répondit-il. — Je me mis à crier de toutes mes forces : — Au meurtre et au voleur ! — Mais il se jeta sur moi, tandis que je voulais me lever, et il chercha à m'étouffer. Je ne me souviens pas d'autre chose jusqu'au moment où j'ai entendu votre voix. Je vous remercie, Jack, et que Dieu vous récompense, car si vous n'étiez pas venu à mon secours, je ne vivrais plus en ce moment.

Il me parut que les choses devaient s'être passées comme elle venait de me les raconter, et je lui fis quelques questions qui tendaient à découvrir qui était l'assassin. — Comment était-il vêtu? lui demandai-je.

— Je ne pourrais le dire positivement. Mais croirez-vous, Jack, qu'il m'a semblé qu'il portait l'habit des pensionnaires de l'hôpital? J'en suis même presque sûre. — Je crois avoir arraché im de ses boutons. Il me semble qu'il m'est resté dans la

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main; — mais je puis me tromper, car je sens que j'ai l'esprit égaré.

Moi , je regardai comme très probable que Nanny ne se trompait pas. Je pris la chandelle , et cherchant sur le plancher, j'y trouvai un boulon semblable à ceux des habits des pensionnaires de l'hôpital. — Vous aviez raison , Nanny, — lui dis-je , — voici le bouton.

— Je ne puis parler davantage , Jack. — Vous ne me laisserez pas seule cette nuit , n'est-ce pas? non, non; j'en suis sûre.

— Je resterai près de vous, la mère; tâchez de dormir.

A peine Nanny avait-elle tourné la tête sur son oreiller , qu'avec la rapidité de l'éclair l'idée se présenta à mon esprit que ce devait être Spicer qui avait voulu commettre ce crime, et le motif qui me porta à l'en soupçonner, fut que le coup que j'avais reçu sur la bouche ne semblait pas avoir été porté par le poing d'un homme , et je songeai toutà-coup à la manière dont Spicer avait remplacé la main droite qu'il avait perdue. D'ailleurs il était bon serrurier, et il pouvait, plus facilement que personne, avoir ouvert la porte de la maison à l'aide de quelque instrument. Je me rappelai aussi qu'il m'avait souvent fait des questions relativement à Nanny, et que, entre autres choses, il m'avait demandé si je croyais qu'il fût vrai, comme on le disait, qu'elle avait de l'argent; — circonstance à laquelle je n'avais jamais fait attention jusqu'alors.

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Le jour parut avant que la vieille Nanny s'éveillât, et elle me sembla alors avoir recouvré toutes ses facultés. Je lui parlai des soupçons que j'avais conçus, et j'ajoutai que j'avais dessein de m'assurer, autant qu'il me serait possible, s'ils étaient fondés ou non.

— Et qu'en résultera-t-il? — demanda Nanny.

— Que, si nous pouvons prouver qu'il est coupable , il sera pendu comme il le mérite.

— Ecoutez-moi, Jack, vous ne ferez rien contre mon gré, j'en suis sûre; et je vous dirai que je ne ferai jamais une déposition en justice qui puisse le faire pendre, lui ou tout autre que ce soit. Si donc vous découvrez que ce soit lui, n'en dites rien à personne. Promettez-moi cela, Jack.

— Je ne puis vous le promettre positivement , la mère; il faut que j'en parle à Pierre Anderson.

— Il est inutile de lui en parler; mais si vous lui en parlez , que ce soit sous promesse de secret; sans cela je ne puis y consentir. Jack , Jack , souvenezvous que mon pauvre fils a été pendu par ma faute; croyez-vous que je veuille faire encore pendre quelqu'un? Non, non; cet homme a peut-être eu une mère aussi folle que moi , et une indulgence excessive peut l'avoir porté au crime. — Il faut que vous fassiez ce que je vous demande, Jack; il le faut.

— Eh bien, la mère, je n'ai point d'animosité contre cet homme ; et puisque vous lui pardonnez, je ferai ce qu'il vous plaira, et j'exigerai d'Anderson ia même promesse. — Mais comment peut-on songer à venir voler une pauvre femme comme vous ?

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Comment se fait-il que le bruit coure que vous avez de l'argent?

Court-il un pareil bruit , Jack ?

Oui , la mère ; tout le monde le dit ; pourquoi ,

je n'en sais rien ; mais tant qu'on le supposera , vous serez exposée à de pareilles attaques. Si vous avez de l'argent , vous feriez mieux de le déposer en mains sûres , et de le faire savoir à tout le monde. — Ditesmoi la vérité , la mère ; avez vous de l'argent ?

— Quel garçon vous êtes pour faire des questions, Jack! — Eh bien oui, j'ai de l'argent, — c'est-àdire, j'en ai un peu, — très peu. Mais personne ne découvrira jamais où je l'ai caché.

— Mais on cherchera à le découvrir , comme cet homme l'a fait, la mère; et votre vie sera toujours en danger. Que ne le placez-vous entre les mains d'un homme sûr?

— D'un homme sûr ! où en trouver aujourd'hui?

— Il y a M. Wilson, par exemple.

— Wilson ! que savez-vous de lui, Jack, si ce n'est qu'il a le sourire sur les lèvres et la tète chauve? Vous êtes jeune, Jack, et vous ne connaissez pas le monde. — Non , non , mon argent est en sûreté où il est, et personne ne le trouvera jamais.

— Mais, en ce cas, qui pourra le trouver, quand... Je ae finis pas la phrase, car je voulais dire quand vous serez morte.

— Je sais ce que vous entendez , Jack. Vous voulez dire , qui le trouvera quand je serai morte. Vous avez raison , je n'y avais jamais pensé , et il

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faut que je le donne à quelqu'un par testament. — Je n'y avais jamais songé, Jack, c'est la vérité, et je suis charmée que vous m'en ayez parlé. — Mais à qui puis-je confier ce secret ? — Puis-je me fier à vous , Jack ? — puis-je m'y fier ? — il me semble que je le puis ; car mon argent sera pour vous après ma mort.

— A qui que ce soit que vous le destiniez , la mère, j'espère que vous pouvez vous fier à moi.

— Je le crois aussi. — Eh bien , je vous dirai où est mon argent , Jack ; et cela vous prouvera que je vous le destine, car vous saurez seul où il est caché. — Mais , Jack , mon cher Jack , ne me volez p^s comme a fait mon fils ! — Ts'e me volez pas pour me laisser sans un farlliing dans le monde; comme il l'a fait! — vous me le promettez?

— Je vous le promets , la mère; vous n'avez rien à craindre.

— C'est ce que vous dites, et c'est ce qu'il disait. Il a pleuré , il m'a fait des serments, et cependant il m'a tout pris ; il a laissé sa mère sans un farthing.

— Eh bien , la mère, ne me dites rien ; cela vous donnerait des inquiétudes: j'aime mieux ne pas le savoir; l'argent deviendra ce qu'il pourra.

— Non , non; je ne veux pas qu'il soit perdu. Je puis me fier à vous, et je vous dirai tout. — Mais d'abord, Jack, sortez de la maison , et assurez-vous bien que personne n'écoule à la porte ou à la croisée, car si quelqu'un l'entendait...! Examinez partout avec e^rand soin , et revenez ensuite.

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Je fis ce qu elle désirait, et quand je fus de retour, elle me dit d'approcher mon oreille de sa bouche, et me dit à voix basse : — Vous retirerez la plaque de la cheminée de la boutique ; vous ôterez les trois briques d'en bas, et en plaçant votre main dans le trou , vous y trouverez une petite boîte dans laquelle il y a quelque argent. — C'est bien peu de chose, Jack, presque rien; mais cela pourra vous aider, et cet argent est à vous , après ma mort; je vous le donne.

— Je vous remercie, la mère; mais je n'ai pas le droit d'y toucher, même après votre mort, à moins que vous ne mêle laissiez par testament.

— Vous avez raison , Jack. Eh bien , dites à Andersonde venir me voir, et je le prierai d'écrire mon testament. Mais je ne lui dirai pas où est mon argent. Je lui dirai seulement que je vous donne tout ce qui m'appartiendra que je mourrai. Il s'imaginera que je parle de la boutique et des jolies choses qui s'y trouvent. — Cette idée la fit sourire un instant.

Il était alors grand jour, et Nanny m'ayant dit qu'elle allait se lever , et qu'elle ferait mettre avnnt la nuit un bon cadenas à .sa porte dans l'intérieur, je lui fis mes adieux, et me retirai.

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