‹ Le pauvre JackChapitre 18 sur 35 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Prouvant combien il est avantageux d'avoir des protecteurs.

Je quittai la vieille Nanny, et j'arrivai chez ma mère à temps pour déjeuner. Je ne la trouvai pas de très bonne humeur : il était évident que quelque chose l'avait contrariée. Virginie me fit le meilleur accueil, mais elle était grave et taciturne. Ma mère n'ouvrit la bouche qu'une seule fois pendant le déjeuner, et ce fut pour me dire :

— Eh bien ! Tom , vous avez reconnu ce que c'est que de vouloir se marier par amour. Je voudrais seulement que ce fût une leçon pour les autres.

Je ne fis aucune réponse à cette attaque évidemment dirigée contre "Virginie aux dépens de ma sensibilité. Bientôt après, ma mère sortit pour aller surveiller ses ouvrières, et nous laissa seuls, ma sœur et moi.

— T(^m , — dit Virginie, — j'espère que vous êtes à peu près consolé de votre désappointement; je vous assure que j'ai bien souffert pour vous; et vous ayant dit cela , je ne reviendrai plus sur ce sujet. Bannissez-la de votre souvenir le plus tôt possible.

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— Soit, ma chère Virginie. Mais vous avez l'air bien sérieux, et ma mère est évidemment de mauvaise humeur. Expliquez-moi tout cela.

— Rien n'est plus facile. J'ai fait une cruelle bévue : j'étais si fatiguée de la conduite de ma mère à mon égard, que je me suis hasardée d'écrire , à son insu, à lady Hercule, en réclamant sa protection et son influence pour m'obtenir près de quelque dame une place de demoiselle de compagnie ou de lectrice. Il paraît que les offres de services de sa seigneurie n'étaient pas très sincères, quand nous eûmes une entrevue avec elle; dans tous les cas, sa réponse ne fut rien moins que satisfaisante, et malheureusementellel'adressanonàmoi, maisàma mère. Vous ne pouvez vous faire une idée de l'indignation dont elle fut transportée après avoir lu cette lettre, et elle n'a cessé depuis ce temps de m'accabler de reproches pour avoir écrit ainsi sans la consulter, et l'avoir exposée par là à une pareille mortification. Je regrette certainement de l'avoir fait. Quant à la réponse de sa seigneurie j j'aurais été , quant à moi , plus disposée à en rire qu'à m'en piquer; cependant elle a été pour moi une source de désagréments, car ma mère ne peut pas me dire un mot sans revenir sur ce sujet.

— Avez- vous la lettre de lady Hercule ?

— J'en ai une copie que j'avais faite dans 1 intention de vous l'envover la première fois qiie jo vous écrirais. Si vous voulez attendre une minute, je vais aller la chercher.

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Quand elle revint, elle me remit la copie rie lepître en question , et j'y lus ce qui suit :

« Mistress Saunders,

» J'ai reçu une lettre de votre fille; je présume qu'ellem'a été envoyée comme un échantillon de son écriture, autrement il eût été de votre devoir de m'écrire vous-même. Je vous ai dit, quand je vous ai vue à Greenwich , que vous donniez à votre fille une éducation au-dessus de sa condition, et je le répète encore. Je n'accorde ma protection qu'à ceux qui ne cherchent pas à s'élever au-dessus de leur état , comme je vois avec regret que bien des gens vt ulent le faire à présent. Néanmoins, comme je vous ai dit que j'emploierais mon influence en faveur de votre fille , attendu que vous vous êtes bien et décemment conduite quand vous étiez ma servante, j'ai pris des informations parmi mes connaissances, et je vois qu'il est possible que je puisse la placer comme — sous-femme de chambre — chez mon amie lady Towseï-. Je dis, — il est possible, — car je ne suis nullement certaine qu'elle soit en état de remplir toutes les fonctions de cette place, et il y a im grand nombre de demandes pour l'obtenir. La note ci-jointe, écrite par lady Towser, vous donnera une idée des devoirs dont elle aura à s'acquitter.

;) Le matin , — se lever à six heures, et entrer en souliers de lisières et décemment vêtue dans la chambre de ladv Towser, et rester près de son lit

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pour lui présenter son émulsion , clans le cas ou ello serait attaquée, en s'éveillant, de sa quinte de toux.

— A neuf, aider la femme de chambre de lady Towser à s'habiller, et l'accompagner dans la chandjic de ladyTowser pour obéira tous les ordres qui hii seront donnés. — Déjeuner dans la chand3re de la femme de charge. — Après le déjeuner, aider la chambrière à épousseterles ornements des salons, etc.

— Les mercredis et les samedis, laver, peigner et examiner les chiens ; les autres jours , les peigu'.^r et les examiner seulement. "Nettoyer les cages et j;erchoirs dn uîacau . du cockatoo , du perroquet , des serins et des autres oiseaux , et leur donner de l'eau et de la nourriture. Porter aux chiens leur dîner, et les empêcher dé se battre en le mangeant. Après le diner des chiens, faire une lecture à lady ToAvser, S! elle en reçoit Tordre, sinon raccommoder, blanchir et repasser les dentelles et le linge fin de lady Towser et dé sa femme de chambre. — Après le diner, aider la femme de charge dans ses différents ouvrages; raccommoder le linge avant qu'il soit blanchi ; brosser et friser les perruques de lady Tov/ser. — Si le temps est beau, promener les chiens, et veiller particulièrement à ce qu'ils ne fassent pas de connaissances.

n Le soir, — faire une lecture à lady Tow^serj écrire sous sa dictée; examiner les mémoires; tenir un compte général des dépenses. — S'il n'y a pas autre chose k faire , se rendre utile dans la chambre de la femme de charge, et obéir à ses ordres et à

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ceux de la léiiime de chambre. Aux approches delà nuit, veiller à ce qu'il y ait de l'eau chaude pour les pieds de lady Towser ; attendre dans sa chambre qu'elle vienne se coucher, lui laver les pieds, et lui couper les cors, si elle en reçoit l'ordre. — Faire une lecture à lady Towser jusqu'à ce qu'elle s'endorme , ou , si elle n'est pas requise de le faire, rester jusqu'à ce qu'elle soit sûre que lady Towser soit endormie.

«Les seuls points sur lesquels je doute de la capacité de votre fille , c'est pour laver, peigner et examiner les chiens et couper les cors. Mais comme on n'aura besoin d'elle que dans un mois, elle a le temps de s'y exercer. Le premier article ne peut offiir beaucoup de difficulté j et quant au second , comme tous les gens de votre condition ont toujours beaucoup de cors, elle peut pratiquer sur les vôtres et sur ceux de son père; d'ailleurs , il ne peut manquer de cors parmi les pensionnaires de l'hôpital de Greenwich. Je suis chargée de vous dire que lady Towser ne donne pas de gages pendant la première année , et qu'il faut que votre fille ait toujours une mise décente, afin de pouvoir se montrer quand il y aura compagnicc — Si cette offre ne vous convient pas , je ne puis rien faire de plus. La difficulté de placer des protégés augmente tous les jours. A.yez soin de me répondre.

« Virginie Hauwring Tréfylyan.

^< p. S. Je terminais la lettre , quand lady Scrim-

mage est entrée chez moi. Elle m'apprend que lady Towser a trouvé une personne qui lui convient. Par conséquent , il ne vous reste aucun espoir pour cette place. J'ai fait ce que j'ai pu. Cependant lady Scrimraage me dit qu'elle croit pouvoir, à ma recommandation , faire quelque chose pour vous à Greenwich, attendu qu'elle a donné sa pratique . qui est considérable, à une marchande de modes très respectable et très achalandée de ce bourg , et qui porte le môme nom que vous. Il serait du plus grand avantage pour votre fille d'être placée chez elle comme apprentie, ou en quelque autre qualité semblable. C'est une occasion qu'il ne faut pas laisbcr échapper. J'ai donc prié lady Scrimmage d'écrire surle-champ , et j'espère que, grâce à ma protection, votre fille se trouvera placée d'une manière digne; d'envie. )^

— Cq post-scriptum est admirable, — dis-je à m; a sœur , — et il aurait dû mettre ma mère de boniKhumeur. Ne l'appelle-t-on pas une marchande de modes très respectable et très achalandée ?

— Sans doute, — répondit Virginie; - - m nis quand ma mère est arrivée à l'endroit de la lettre où lady Hercule emploie le mot servante, elle n'a jamais voulu en finir la lecture. Elle a reçu depuis ce temps un billet de lady Scrimmage , qui prie ma mère de me recevoir chez elle sous une qualité ou une autre, 2i]0uidiïi\. ^diV post-scriptum : «Vous savez que vous n'êtes pas obligée de la garder plus longtemps qu'il ne vous conviendra. Il est fort aisé de la

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congédier sous prétexte de paresse ou d'inipertiïience ; mais je désire obliger lady Hercule ; ainsi , dans tous les cas, écrivez que vous essaierez ce qu'elle peut faire. »

— Et qu'a répondu ma mère?

— Elle ne m'a pas montré sa réponse; mais, d'après sa conversation , je croi?> qu'elle a écrit à ces deux dames ti'un ton très hautain , et qu'on appellera sans doule très impertinent; et à sa lettre pour lady Scrimmage , elle a joint ^on mémoire, sur lequel rien n'a été payé depuis trois ans. Je regrette que ma mère ait été tourmentée de cette manière. Mon père, à qui j'ai fait part de tout ce qui s'est passé à ce sujet, m'a dit que ma mère avait été fort maltraitée par lady Hercule; mais qu'elle avait étouffé son ressentiment, à une époque où la fortune lui était moins favorable , dans l'espoir que la protection de cette dame pourrait être utile à ses parents.

— • Tout cela est vrai; je me souviens que mon père m'a raconté toute cette histoire. Quoi qu'il en soit, je présume que ma mère, à présent qu'elle peut le faire sans danger , n'a pas manqué de leur faire voir qu'elle peut se passer de leurs services.

— J'en suis bien convaincue; j'espère seulement que son indignation contre les gens du grand monde la portera à ne plus les courtiser comme elle le faisait , et à renoncer à ses idées ridicules de me marier à un homme de condition. Apres tout, elle a sincèrement mon bonheur à cœur, et quoiqu'elle

se trompe sur Je moyen de l'assurer, je ne puis que sentir qu'elle n'agit que par amour pour moi.

Notre conversation tomba ensuite sur Jeannette, dont je pouvais alors parler avec calme ; après quoi je lui racontai ce qui m'était arrivé pendant la nuit, et je lui fis part de mon intention de consulter à ce sujet mon père et Anderson.

Virginie m'ayant quitté pour aller aider sa mère, je me rendis à Thôpital , et ayant trouvé mon père, je le priai de m'accompagner dans la chambre d' Anderson, ayant quelque chose à leur communiquer à tous deux. Chemin faisant , j'aperçus Spicer assis sur un banc, le pied placé sur une pierre , et se frottant légèrement le genou d'une main , comme s'il en eût souffert. Il se retourna et nous aperçut. Je m'approchai de lui , et il laissa voir quelque confusion en me disant : — Ah! c'est vous, Toni? Je ne vous savais pas à Greenwich.

— J'y suis arrivé hier soir , et il faut que j'en reparte bientôt. — Mais vous ètes-vous blessé?

— Blessé ? non. Comment me serais-je blessé? Et se levant , il marcha à côté de nous , comme s'il n'eût pas souffert.

Je regardai son habit, et je vis que le troisième bouton du côté droit y manquait,

— Vous avez perdu un bouton, Spicer, — lui dis-je.

— C'est vrai, — répondit- il; — et comme nous arrivions à la porte de la chambre d'Anderson , nous lui fîmes nos adieux et nous y entrâmes.

Anderson était chez lui, et dès que la porte fut fermée, je fis le récit de tout ce qui m'était arrivé la nuit précédente, en exprimant ma conviction (jue Spicer était l'auteur de cette tentative de meurtre; et à Tappui de mon opinion, je rappelai à mon père le bouton qui manquait à l'habit de Spicer, et je montrai celui que Nanny avait arraché.

— C'est quelque chose de plus qu'un soupçon , — dit Anderson; — mais si, comme vous le dites, la vieille Nanny ne veut pas faire une déposition contre lui , je ne vois pas ce qu'on peut faire. — Ne disiez-vous pas qu'elle désire me parler?

— Oui, et je voudrais réellement que vous la vissiez plus souvent.

— Eh bien, — dit Anderson, — j'irai la voir, Tom ; mais pour vous parler franchement , je ne crois pas lui être d'une grande utihté. J'ai été la voir plusieurs fois. Elle bavarde tant qu'on le veut; mais si on lui parle de choses sérieuses , elle fait la sourde oreille. Il y a bien peu de chose à gagner , quand on a à combattre une avarice enracinée. C'est un vice qui devient si dominant, surtout dans la vieillesse, qu'il absorbe tous les autres sentiments. Je désire pourtant, comme c'est le devoir d'un chrétien , lui faire sentir sa véritable situation. La pauvre créature est, comme moi, à peu de distance de sa tombe , et quand elle y sera une fois , il sera trop lard. J'irai la voir, Tom, et je me trouverai heureux si , avec l'aide de Dieu , je puis lui être utile.

Nous quittâmes alors Anderson, et mon père

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revint avec moi chez ma mère. Nous eûmes une longue conversation relativement à ma sœur et à mes propres affaires. J'avais eu dessein de rester quelques jours à Greenwich , mais c'était la première fois que je m'y trouvais depuis la perfidie de Jeannette ; tout ce que j'y voyais me rappelait son souvenir, ce qui faisait que tout m'y paraissait odieux , et je tombai dans la mélancolie. Ma mère était de très mauvaise humeur, ma sœur fort loin d'être gaie, et le troisième jour ayant reçu une lettre de Bramble qui me mandait qu'il était de retour à Deal, et que le vent ayant déjà tourné à l'est, les pilotes parlaient déjà de se remettre en mer, je m'en fis une excuse pour partir , et pour la première fois je quittai Greenwich sans regret.

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