‹ Le pauvre JackChapitre 19 sur 35 · CHAPITRE XLr · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLr

Dan> ieqiiel il est prouvé que les marins onl des idées très justes sur la métempsycose.

Le leîuieinain de im)n retour à Deal, Bramble et moi nous nous mîmes en mer avec troisaulres pilotes pour chercher l'occasion d'exercer notre profession. Le second jour, nous étions par le travers de Ram Head , quand un autre bateau pilote qui venait de Plymouth se trouva à peu de distance de nous. Ceux qui étaient à bord agitèrent leur chapeaux et arrivèrent pour nous parler. Nous mîmes en panne pour les attendre.

— Savez-vous les nouvelles.^ — s'écria 1 un d'eux.

— Non.

— Lord Nelson a battu les flottes française et espagnole.

— Charmé de l'apprendre. — Hourra!

— INÏiis lord Nelson a été tué.

Lord Nelson tué! — Cette nouvelle fut répétée de bouche en bouche, et un silence général s'ensuivit. Les autres pilotes serrèrent le vent, et s'éloignèrent sans en dire davantage, tandis qu'aucun de nous ne pensait à leur faire d'autres questions. La sensation

LK PALVRE IVC.fiL. I "3

que cet événement fit éprouver dans tout \c pa\s se communiqua également à des hommes qui gagnaient leur pain sur un bateau , et nous restâmes quelque temps sans parler.

— Qu'en pensez-vous, mes amis? — dit enfin Bramble, qui fut le premier à rompre le silence: — toucherons-nous à Cawsand pour y acheter un journal? Quant à moi, je n'aurai pas de repos avant de savoir toute l'histoire.

On y consentit à l'unanimité. Aucun des pilotes ne songea en ce moment à chercher des bâtiments pour les conduire , et gagner ainsi du pain pour leur famille. Quand le pays décerna des funérailles publiques à notre héros , il ne lui paya pas un tribut de reconnaissance plus sincère que ne le firent en ce moment cinq pilotes sur leur bateau. Nous obtînmes aisément un journal à Cawsand, et après avoir bu quelques pots de bière en le lisant , nous retournâmes à bord, et nous fîmes voile vers l'entrée du canal Britannique. Il est a peine besoin de dire que la relation du dénouement de nos triomphes sur mer et de la mort de Ntlsou lut un sujet de conversation pour plus d'un jour. Le troisième, nous nous séparâmes, ayant rencontré de» bâtiments retenus par le vent qui avaient besoin de pilotes. Celui que je me chargeai de conduire était un bâtiment de la Compagnie des Indes occidentales, ayant une forte cargaison de rhum et de sucre, et faisant partie d'un convoi qui louvoyait à l'entrée du canal. Nous étions à quelque distance des cotes

d'Angleterre, et le capitaine était à coté de moi avec un passager près de la lisse de couronnement.

— Que pensez-vous du temps, pilote? — me demanda le capitaine.

— Je crois, capitaine, que nous aurons un changement de vent et de la pluie, avant douze heures d'ici.

— Je pense de même. Ce nuage qui se forme au sud-ouest nous l'annonce ; et voyez-vous en outre ces mouettes qui touchent l'eau de leurs ailes ?

— Où sont-elles? — demanda le passager, créole âgé d'environ vingt ans , et ayant des cheveux crépus.

— Là- bas, en arrière, — répondit le capitaine en s'éloignant.

Le passager descendit sous le pont , et revint bientôt avec un fusil de chasse à deux coups.

— Il y a long-temps que je désire tuer un de ces oiseaux, — dit-il, — et maintenant qu'ils sont si près, je crois pouvoir en abattre un.

Il leva son fusil plusieurs fois sans faire feu , et le capitaine, s'étant aperçu de son intention, accourut à lui , et lui saisit le bras à l'instant où il couchait en joue une mouette.

— Je vous demande pardon , monsieur Higgins ; mais je dois réellement vous prier de ne pas tirer suices oiseaux.

— Pourquoi non ?

— Parce que je ne puis le permettre.

— Quel droit avez- vous de me le défendre ?

— répliqua le jeune homme, rouge de colère, — ces oiseaux ne sont pas sur votre connaissement , je suppose ?

— Non, monsieur, mais je vous dirai franchement que je ne voudrais pas en tuer un pour cent livres sterling. — J'aimerais presque autant tirer sur un de mes semblables.

— Ce peut être votre opinion , mais ce n'est pas h mienne.

— Quoi qu'il en soit, monsieur, comme c'est une chose qui porte malheur , pour ne rien dire de plus , vous m'obligerez en cédant à ma demande.

— Quelle folie! — Par égard pour quelque idée superstitieuse!

— Nous ne sommes pas encore dans le port, monsieur Higgins, et j'insiste pour que vous ne tiriez pas sur ces oiseaux. C'est avec ma poudre que vous ave2; chargé votre fusil , et je n'entends pas qu'elle serve à cet usage.

Pendant cette conversation , je remarquai que plusieurs matelots étaient venus sur l'arrière, et quoiqu'ils gardassent le silence, il était évident qu'ils pensaient comme le capitaine. Je savais que les marins avaient une sorte de respect superstitieux pour ces oiseaux , mais je n'en avais jamais vu un exemple si frappant.

En ce moment, le lieutenant, qui était derrière le passager, fit signe au capitaine de se retirer du côté de l'avant. Dès qu'il fut à quelque pas , le créole

l'jC) LF PAUVRE JACK.

leva encore son fusil pour tirer, mais au même instant deux matelots le saisirent chacun par un bras.

— Vous ne tirerez pas sur ces oiseaux, monsieur, — dit l'un d'eux.

— Drôle que vous êtes, je vous enverrai dans le corps les deux charges de mon fusil , si vous ne vous retirez pas.

— Vous n'en ferez rien. — Vous n'êtes plus ici au milieu de vos nègres , mon maître; et puisque vous m'avez menacé, je vous ôterai votre fusil.

Il s'ensuivit une courte lutte, pendant laquelle les deux coups partirent en l'air. On arracha le fusil des mains du créole; on l'emporta sur l'avant, et je ne le revis plus. Le créole descendit dans sa chambre, écumant de rage.

Le capitaine étant revenu près de moi , je lui dis que je ne me figurais pas que les matelots eussent un tel respect pour les mouettes , et qu'il me semblait qu'ils avaient poussé les choses un peu trop loin.

— Vous pouvez penser ainsi , pilote , — répondit-il; — mais quand je vous aurai dit que je crois fermement que ces oiseaux valent tout autant que nous, vous ne serez pas surpris que....

— Valent autant que nous! — Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que je crois qu'ils ont été autrefois des marins comme nous; ils sont maintenant les amis des marins, et ils viennent les avertir de

l'approche des tempêtes; et je puis vous raconter un fait qui est arrivé clans les Indes occidentales, et qui prouve qu'on ne peut les tuer de gaieté de cœur, sans que ceux qui le font^ ou qui le permettent, en soient punis. Je n'y avais jamais cru jusqu'alors; mais le vieux Mason , qui est à présent sur mon bord, faisait partie de l'équipage du bâtiment sur lequel cette aventure a eu lieu.

— Je serais charmé d'en entendre le récit.

Je ne puis vous le faire en ce moment , car il faut que j'aille lâcher d'apaiser ce freluquet de créole. Ma cargaison de sucre lui appartient , et il pourrait me faire une querelle avec les armateurs de manière à me faire perdre le commandement de ce bâtiment. Et pourtant , vous l'imagineriez-vous? ce jeune fou, qui ne veut pas croire ce qu'on lui dit de ces oiseaux, croit fermement à VObi des nègres!

Il me parutque l'une deccs deux superstitions n'était pas plus ridicule que l'autre; mais comme j'avais toujours trouvé qu'il était inutile de raisonner sur de pareils sujets, je gardai le silence, et le capitaine descendit sous le pont ponr travailler à calmer M. Higgins.

Le quart de huit heures à minuit était bien avancé, et tous les passagers s'étaient retirés dans leurs chambres, quand le capitaine reparut sur le pont. — Eh bien , — me dit-il , — j'ai raconté à M. Higgins l'histoire dont je vous ai parlé, et comme un bout à' Obi s'y rattachait , il n'a pu se dispenser de la

Page 1