II. la
l'-S r.K PAIVHF J\CK.
croiiv; ci mm sonlomont nous sommes réconciliés , mais il m'a ronuMrir de nr pas lui avoir permis de tirer sur les mouettes. — A prosent je vais vous faire le récit des faits, tels qu'ils se sont passés.
— In schooner allait avec une cargaison de sucre et quelques passagei-s dos îles Vierges à Antii;oa. où mon bâtiment était ;\ l'aiici-e: il avait à bord MU beau jeune homme nommé Shedden, et entre autres pass;ij:ors, une vieille néi;resse, (|ui, partout où elle avait résidé, avait toujours été considérée comme une femme Oix. Je l'ai vue par la suite, et jamais je n*ai vu une telle complication do rides que celles dont elle était couverte depuis le front jusqu'aux pieds, tandis que sa tète était revêtue de laine blanche comme la neige. Ce schooner fut surpris par un calme comme il venait de |>ordre de vue les îles Vierijes, et , comme le hasani le voulut, quelques mouettes voltigeaient autour du bâtiment. Shedden n'eut pas de cesse qu'il n'eût son fusil pour on tirer quelques unes. La vieille négre.sse était assise près do la lisse do couivnnoment: elle le vit son fusil à la main . mais elle no dit rien; enfin il lit feu, et trois mouettes tombèrent.
— Il en a abattu trois' — crièrent quelques auti^s passiigers.
— Combien.^ — demanda la vieille négresse en l'élevant la loto: — no dites- vous pas trxiùPEh bien, comptez les requins qui vont arriver!
LE PAUVRE JKCK. 1 -^g
— Compter les requins! — répéta Shedden en riant; — à quoi bon les compter, la mère? il y en a toujours un grand nombre.
— Je vous dis qu'il n'en sera envoyé que trois, — répliqua la vieille en laissant retomber sa tète sur sa poitrine.
Les nègres qui étaient à bord, et dont la plupart étaient esclaves de M. Shedden , parurent fort inquiets , car ils savaient que la vieille Etau ne disait jamais rien sans bonne raison. Environ dix minutes après, trois énormes requins rôdaient autour du bâtiment , montrant leurs nageoires au-dessus de l'eau.
— Sur ma foi, voilà les trois requins! — dirent quelques passagers.
— Sont-ils arrivés? — demanda Etau en relevant sa tête.
— Oui, la mère, oui; et ils sont d'une belle taille , — lui répondit-on.
-^ En ce cas , trois hommes sont condamnés , — ajouta la vieille négresse; — et je vous dis que nous resterons ici, que la mer sera immobile, et que le vent ne soufflera point, avant que les trois requins aient eu leur proie. — Oui, trois hommes sont condamnés.
Les passagers furent plus ou moins alarmés suivant qu'ils avaient plus ou moins de foi en la vieille Etau. Cependant , tous allèrent se coucher en bonne santé et se levèrent de même le lendemain ni;itiii.
l80 LE PAUVRE JACK.
Mais il n'y avait pas un souffle de veut ; la mer était unie comme une glace, et le bâtiment était au même endroit qu'au commencement de la nuit, à un mille du récif, sur environ six brasses d'eau , au fond de laquelle on voyait les rochers de corail aussi distinctement que s'ils eussent étéà fleur d'eau: mais ce qui causa le plus d'alarmes , c'est qu'on voyait encore les trois requins nager lentement autour du bâtiment. Pendant toute cette journée il y eut un calme plat, et la chaleur était insupportable, quoiqu'on eût tendu des bannes. La nuit arriva, et l'équipage conçut plus d'inquiétude. On fit force questions à la vieille Etau, mais elle fit toujours la même réponse : — Trois hommes sont condamnés.
Les passagers et l'équipage était alors sérieusement alarmés, et ils se couchèrent avec de fâcheux pressentiments, le cours ordinaire des éléments semblant arrêté jusqu'à ce que la prophétie fût accomplie. Car vous savez, pilote, qu'il y a toujours une petite brise régulière au lever etau coucher du soleil; mais en cette occasion, la brise de terre ne faisait que longer les côtes, et quand elle venait du large, elle s'arrêtait invariablement à deux ou trois milles du schooner. Vers minuit, il y eut du mouvement sur le pout; on apprit que M. Shedden venait d'être attaqué de la fièvre jaune; et bientôt après , il en fut de même d'un matelot de l'équipage et d'un des esclaves noirs de M. Shedden. La fièvre ne fît pas d'autres ravages; elle ne se communiqua
Li: PAUVRE JACK. l8l
à aucune autre personne. On la combattit par tous les moyens d'usage , mais inutilement ; avant le lever du soleil , ils étaient tous trois dans le délire. î.e calme continua j.endant toute la journée, et pendant toute la journée on vit encore les trois requins autour du bâtiment. Pendant la nuit, un peu avant une heure , M. Shedden , en proie au plus violent délire, sauta à bas de son Ht, monta sur le pont, et se jeta dans la mer avant que personne eût le temps de le retenir. La vieille Etau, qui ne bougeait jamais de l'endroit où elle était assise , s'écria : — Un! — et au même instant le matelot chargé de ce soin, et qui ne savait pas ce qui venait de se passer, frappa une heure. Pendant le reste de la matinée, on ne vit plus que deux requins. Vers midi, le matelot mourut. On le jeta par-dessus le bord , un requin s'en saisit , et la vieille Etau s'écria : — Deux ! — Une heure après le nègre eut le même sort. Il fut jeté à la mer, emporté par le dernier requin, et la vieille négresse s'écria : — Trois! — La dette est payée.
Eh bien, on s'atiroupa autour de la négresse pour savoii" ce quelle aurait à dire ; on lui demanda si tout était fini et quand on aurait du vent. Elle répondit : — Quand trois oiseaux sortiront de la mer pour remplacer ceux qui ont été tués. — Car, voyezvous, pilote, quand une moutte est tuée à bord d'ini bâtiment, il faut qu'un de ceux qui s'y trouvent meure et soit jeté à la mer pour remplacer celui qui a été tué. Eh bien, quelques heures après ^ on
182 ï.* PAUVRE JACK.
vit tout-à-coup trois mouettes voler autour du schooner et mouiller leurs ailes dans l'eau; et quand on l'apprit à Etau, elle dit ; — A présent vous aurez assez de vent et de lames pour vous dédommager du calme. — Et elle ne se trompait pas, car ils furent assaillis par un terrible ouragan, et ils arrivèrent à Antigoa, vent arrière, à mâts et à cordes, les platsbords enlevés, complètement désemparés. — J'y étais à cette époque, et le vieux Mason, qui me raconta cetle histoire , me pria de le prendre sur mon bord, attendu qu'il ne voulait plus servir sur ce schooner. A présent, je vous laisse à juger si, sachant que c'était un fait, je n'ai pas eu raison d'empêcher M. Higgins de tirer sur des mouettes.
— Sans doute, — répondis-je; — et avec un tel fait devant les yeux, j'aurais agi de même.
M. Higgins ne s'étant hasardé à tuer aucun de ces réceptacles pour les âmes des marins trépassés, nous ;u rivâmes aux dunes sans accident. Là, je laissai le bâtiment sous les soins d'un j)ilote de la Tamise, car les bâtiments que Bramble et nos compagnons conduisaient étaient tous frétés pour les dunes; ils y arrivèrent presque en même temps que moi, et nous étions convenus de retourner sur-le-champ à l'entrée du canal pour chercher le reste du convoi. Nous partîmes donc le lendemain matin, au grand mécontentement de Bessy, qui nous dit que nous ne revenions au logis que pour en sortir. Je dois dire ici que depuis rexplication que nous avions eue , notre intimité était devenue plus étrûit«, et quoique
je crusse fermement que je n'aurais jamais pour elle que les sentiments d'un frère, j'étais charmé et touché des marques de bonté et de compassion qu'elle ne cessait de me donner.
l8A LE PAUVRE .lACK.