‹ Le pauvre JackChapitre 21 sur 35 · CHAPITRE XLU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLU

Oura;^au. — Naul'rai^e. — Courage et dévoueineiit de Ressy.

Nous étions arrivés à la nauteiir du Start, quand le ciel prit un air menaçant. C'était l'époque des vents de l'équinoxe, et nous eûmes une consultation pour savoir si nous entrerions à Torquay ou si nous retournerions à Deal.

Bramble fit observer que , comme l'ouragan qui commençait durerait, suivant toutes les probabilités, au moins trois jouis , il pensait qu'il était inutile de rester tout ce temps à Torquay, où nous serions obligés de dépenser notre argent , et qu'il valait mieux retourner à Deal chacun chez nous. Cette remarque décida l'affaire , et vers le soir nous tournâmes le cap pour remonter le canal en longeant la cote. I.e vent était alors sud-sud-ouest, mai^ il variait de temps en temps d'un ou deux quarl^. Le ciel s'était couvert d'une masse de nuages i.oirs qui descendaient si bas, qu'il semblait presque reposer sur l'eau; et le vent faisait entendre par intervalles ce sifflement j)articulier qui est toujours l'annonce d'un ouragan. Quand la nuit tomba, nous prîmes tous les ris à nos voiles, et tandis qu'un de nous était au

gouvernail, les autres, leurs jaquettes de pilotes bien boutonnées, étaient appuyés contre le platbord , quelques uns fermant les yeux , comme pour inviter le sommeil, d'autres examinant les vagues qui dansaient et s'élevaient du côté du vent , comme si elles eussent voulu se jeter sur notre bord. Mais nous n'avions aucune crainte , car notre esquif était un des meilleurs qui aient jamais flotté sur l'eau, et nous éprouvions la même sécurité que si nous eussions été sur un bâtiment à trois ponts. A mesure que la nuit avança, le vent augmenta et la mer devint plus houleuse; les éclairs perçaient les épais nuages , et nous pouvions un instant entrevoir l'horizon. Tout était menaçant ; cependant notre esquif, avec un vent largue de deux quarts, s'élançait en avant , tantôt s'élevantsurle haut des vagues comme im oiseau de mer, tantôt tombant dans le creux des lames , comme s'il n'eût craint de leur part aucune tentative pour le submerger. Nous continuâmes à courir ainsi loute la nuit, le vent prenant une nouvelle force à chaque instant, les vagues s'élevant à une grande hauteur et déferlant ensuite d'une manière terrible, et souvent si près de nous, que nous nous serrions les uns contre les autres le dos tourné au vent , pour empêcher une masse d'eau de remplir notre bateau.

— Le jour paraîtra bientôt, — dit un de nos compagnons.

— Et nous en aurons besoin pour aborder au ri-

vage par un pareil temps, — ajouta un autre; — mais nous aurons encore pire avant le jour.

— Comptez que cet ouragan ne fera pas peu de mal , — dit Bramble , — et que nos côtes seront couvertes de débris. Tout bâtiment qui est maintenant sous voiles entre les deux rives du canal Britannique , n'a guère de chance d'échapper à une mer si forte. J'aime mieux être sur cet esquif qu'à bord de tout autre bâtiment qui soit dans le canal.

— Et moi , — répliquai-je , — j'aimerais mieux être à terre que sur l'un ou l'autre.

— Quant à cela , Tom , — dit un des pilotes , — je vous crois sans peine.

Quand il fit grand jour, la côte sous le vent offrait un spectacle terrible, battue, comme elle l'était, par un furieux ressac qui lançait des flots d'écume jusqu'à mi-hauteur des rochers blancs s'élevant comme des tours; car nous n'étions qu'à deux heures de la marée haute. Les lames étaient alors de vraies montagnes, et de petites vagues y étaient creusées par la force du vent , qui couvrait entièrement d'écume toute l'étendue de la mer. Par notre bossoir du vent , un bâtiment qui avait perdu son mât de misaine, tanguait lourdement et semblait de temps en temps presque englouti sous les flots courroucés. Son destin était décidé, car il avait sous le vent les rochers de South Foreland , et par notre bossoir sous le vent la côte en pente de Deal.

-^ Nous aurons un abordage difficile , mes amis , r— dit Bramble, ~ et pourtant il faut l'essayer. Je

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vais allumer ma pipe. —J'espère que ce ne sera pas la dernière.

Quoique ces mots n'eussent pas été prononcés d'un ton sérieux , tous nos cœurs , je crois, y répon dirent€n partageant le sentiment qu'ils exprimaient ,* car le danger devenait à chaque instant plus imminent , et nous savions quel terrible ressac il devait y avoir alors sur cette côte sablonneuse. Cependant nous en approchions rapidement , nous étions près du phare flottant, et il ne restait pas un seul bâtiment dans la rade, tous avaient levé l'ancre et préféré se mettre en mer sous telles voiles qu'ils pouvaient porter. Enfin nous nous trouvâmes à deux encablures du rivage, et même à cette distance, nous étions entouré de brisants ; le ressac montait à une hauteur prodigieuse, et mugissait en se précipitant avec une vitesse effrayante , lançant l'écume jusqu'à la porte de la maison de Bramble, quoiqu'elle fût située k vingt ou vingt-cinq toises au-dessus de la hauteur qu'atteignaient ordinairement les vagues, même par un très mauvais temps. Alors nous amenâmes les voiles , et nous les arrimâmes dans le bateau ; nous bordâmes nos avirons et nous nageâmes à scier (i), afin de nous maintenir contre la violence du ressac , qui nous aurait brisés sur la plage avant le moment favorable pour y aborder.

Toxis mes lecteurs ne savent peut-être pas qu'il y a , même dans les vagues furieuses , une sorte de

(i) </ç|l-à-(Jire , noi;^ raniàwes a reculer. {Aoiç du trad, )

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régularité; c'est-à-dire qu'il arrive de temps en temps qu'une lame , — une maîtresse lame, comme on pourrait l'appeler, — de plus fortes dimensions que celles qui l'ont précédée , déferle sur la plage; après quoi, en surveillant bien le moment, on verra deux lames se rencontrer, — celle qui se retire et celle qui est sur le point de déferler, — et, se neutralisant ainsi, présenter, pendant quelques secondes , une eau tranquille, un acalmi. La meilleure manière d'accoster la terre est donc de choisir entre ces ùeux chances , et de se laisser entraîner par la maîtresse lame qui déferle sur la plage , ou d'attendre l'instant d'acalmi qui vient ensuite.

En général, on préfère ce dernier moyen , et pour une bonne raison ; car, à moins que vous ne puissiez communiquer à votre esquif la même vitesse qu'à la maîtresse lame , vous vous en trouverez plus mal que si vous eussiez choisi tout autre moment pour accoster.

Le soin du gouvernail avait été confié à Bramble. Il m'ordonna de me placer sur l'avant avec la bosse, — une bonne glène de cordage, — et de me tenir prêt à sauter a terre avec la bosse , ou à la jeter à ceux qui pourraient s'y trouver, suivant que l'occasion le permettrait. Nos autres compagnons étaient assis sur les bancs, leurs longs avirons bordés , nageant à sciei „ et jjrèts à faire les plus grands efforts dès qu'ils en auraient reçu l'ordre.

Le danger que nous allions courir était évident pour la foule qui s'était amassée sur le rivage. Tous

les pilotes y étaient, prêts à nous secoinii . s'il éiait possible; — les uns avaient des cordes au bout desquelles était attaché un crochet en fer, — d'autres se préparaient à s'élancer dans le ressac pour saisir l'esquif à son arrivée , ou, s'il le fallait, à se prend le tous par la main de manière à former une chaîne vivante que la vague , en se retirant , ne pût entraîner.— Plus loin les ferames et les enfants, leurs vêtements mis en désordre par l'ouragan furieux , une main appuyée sur leur chapeau, et se tenant de l'autre, soit au plat-bord ou au cabestan des bateaux qu'on avait tirés bien haut sur le sable , soit à quelque ancre dont la patte y était enfoncée, regardaient avec consternation et le cœur palpitant , ia scène cruelle qu'ils avaient sous les yeux, et en attendaient le résultat avec inquiétude. Je ne tardai pas à reconnaître Bessy, qui était en avant de toutes les

femmes.

Après peut-être deux minutes d'examen sérieux, Bramble donna l'ordre, et l'esquif s'élança vers le rivage avec la même vitesse que les lames, et, quoique enseveli dans l'écume, ne faisant pas une goutte

d'eau.

— Maintenant, mes amis , force de rames 1 — Il y va de la vie, — force de rames! — s'écria Bramble, — tandis qu'une lame énorme arrivait comme si elle nous eût poursuivis. Tous lui obéirent; mais, au milieu de leurs efforts , l'aviron servant à gouverner se rompit, l'homme qui le tenait fut renversé, et sa chute empêcha son voisin de faire mouvoir le

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sien. — Cet accident fut l'arrêt de notre destin. La lame se précipita sur nous, nous jeta par le flanc ;i la côte, et nous roulâmes plusieurs fois dans le ressac bouillonnant. Un cri se fit entendre, — un cri de terreur et de désespoir. — C'étaient les femmes qui le poussaient. — Je l'entendis pendant que la même lame m'entraînait en se retirant; une autre me reporta en avant; mais les hommes qui étaient sur le rivage ne manquaient ni d'activité ni d'énergie : ils firent une chaîne en se tenant par les mains, laissèrent la vague leur passer et repasser sur le corps, et ils me sauvèrent avec deux autres. Nous étions tellement épuisés que nous ne pouvions nous soutenir sur nos jambes. On nous traîna près des femmes, et l'on nous laissa à leurs soins. Bramble et quatre autres luttaient encore contre les flots. On réussit à en sauver deux; maisles hommes étaient épuisés par les efforts qu'ils avaient faits.

Quelques instants me rendirent assez de force pour me mettre à mon séant. Je m'aperçus qu'on n'agissait plus avec le même concert qu'auparavant. Dans le fait , plusieurs de ceux qui avaient sauvé les deux derniers avaient été sur le point de perdre leur propre vie dans cette tentative. Bessy était alors au milieu d'eux, gesticulant avec vivacité. Je vis Bramble flotter sur la surface du ressac; mais il ne fut plus question de former une chaîne pour tâcher de le sauver. Une lame qui le portait sur sa cime vint déferler sur la plage et l'entr^dna en se retirant avec un amas de galets roulant confuse-

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ment. Je le revis à l'instant où une autre lame de plusieurs pieds de hauteur allait déferler sur lui. — Je le crus perdu; mais Bessy, tenant en main une corde garnie d'un crochet de fer, s'élança vers lui quand la vague allait le couvrir, se jeta sur son corps, et tous deux disparurent sous cette montagne liquide. Un nouveau cri fut poussé par les femmes; mais les hommes restèrent paralysés. Ce moment de crise me rendit mes forces; je me levai, et je courus saisir le bout de la corde dont Bessy avait pris l'autre extrémité, et qui restait sur le sable. Quelques hommes vinrent à mon aide, nous halâmes la corde, et nous sentîmes qu'il y avait de la résistance à l'autre bout. Dès que la vague commença à se retirer, nous roidîmes à la hâte le mou de la corde, et nous la suivîmes. Nous trouvâmes Bramble et Bessy cramponnés à la corde. Bramble avait les deux mains serrées autour de la corde avec toute la force que donne la crainte de la morf ; Bessy entourait de ses bras le cou de son père adoplif; tons deux étaient sans connaissance. En un instant il nous arriva du monde; on s'empressa de les mettre à l'abri de tout danger, et on les porîa dans leur maison. On eut recours aux moyens ordinaires pour les rappeler à la vie, et ce fut avec succès. Cependant nous eûmes à regretter la perîe de deux de nos meilleurs pilotes, qui coûtèrent bien des larmes à leurs femmes et à leurs enfants, et don I: les corps ne furent jetés sur la côte que plusieurs jours après. Hélas '.ils ne furent pas les seuls qui

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causèrent des regrets. Plus de trois cents bâtiments périrent pendant ce fatal ouragan, et à peine se trouva-t-il un port de mer ou un hameau de pêcheur qui n'eut à regretter plusieurs victimes.

Soit que les femmes qui donnaient des soins à Bessy fussent plus actives que les hommes, soit parce qu'elle était plus jeune , et que son sang circulait plus rapidement, soit enfin parce qu'elle était femme, il est certain qu'elle recouvra la parole la première. La première question qu'elle fit fut : — Où est mon père? — Bramble ne parla point , mais il s'endormit dès qu'il fut rappelé à la vie. J'avais changé de vêtements, et j'étais près de lui depuis une couple d'heures quand il s'éveilla.

— Ah! est-ce vous, Tom? — Où est Hessv?

— Elle est au lit; mais elle va bien.

— Elle va bien! — Ah! oui, je me souviens. — Eh bien! Tom, n'est-ce pas un a nge.^ Que Dieu la protège! Elle ne me doit plus rien à présent. — Il me semble que je me lèverais volontiers, Tom. — Je ne sais si j'ai cassé ma vieille pipe sur les sables. Regardez dans la poche de ma jaquette mouillée. — Mais dites-moi d'abord, Tom, sont-ils tous sauvés?

— Hélas non ! Fisher et Harrison ont été noyés.

— J'en suis fâché. Je voudrais qu'ils eussent eu le même bonheur que nous. Fisher a sept enfants, et Harrison n'a-t-il pas une femme?

— Oui, et deux enfants.

— Pauvre femme ! — Mais que la volonté de

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Dieu se fasse! il donne et il reprend. Il faut que je me lève, Tom, et que j'aille voir Bessy.

J'aidai Bramble à s'habiller, et ensuite il entra dans la chambre de Bessy. Je le suivis jusqu'à la porte, et je m'y arrêtai. — Vous pouvez entrer, Tom,

— me dit-il; — elle est sous ses couvertures jusqu'au menton, et elle dort profondément.

— Il y a plus d'une heure qu'elle est endormie

— dit mistress Maddox; — la pauvre enfant! cela lui fera du bien.

Bramble baisa le front pâle de Bessy, mais sans l'éveiller. — Voyez, Tom, — me dit-il, — voyez cette peau lisse et transparente et ces jolis traits! voyez cette créature délicate! auriez-vous pensé qu'elle aurait fait ce qu'aucun homme n'osait essayer, — qu'elle aurait bravé les éléments furieux,

— qu'elle leur aurait arraché leur proie? — Me serais-je imaginé, quand je la sauvai du naufrage dans son enfance, qu'elle me rendrait un jour le même service, et que le Seigneur aurait choisi un instrument si faible pour sauver un homme qui aurait péri sans son aide? Mais ses œuvres ne sont pas les nôtres, et il les opère comme il le juge à propos. Qu'il vous bénisse, ma Bessy, qu'il vous bénisse! et puisse votre bon cœur n'être jamais exposé, par la suite, à une pareille épreuve! — N'est-elle pas belle comme cela, Tom? — Juste comme une statue de marbre. Grâce au ciel elle n'est pas morte, elle n'est qu'endormie.

Bessy ne m'avait certainement jamais inspiré II. i3

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tant d'intérêt. Il y avait une sorte de calme religieux sur sa physionomie , tandis qu'elle était couchée comme une statue sur un monument , paraissant à peine respirer. Quand je songeai au courage et au dévouement qu'avait montrés, quelques heures auparavant, cetle forme alors presque inanimée, je me courhais sur elle avec admiration, et il me semblait que j'aurais pu m'agenouiller devant la châsse qui contenait une âme si noble et si énergique. Tandis que ces idées se présentaient à mon esprit, Bramble était à genoux, et faisait évidemment une prière. En se relevant il me dit : — Allons-nous-en, Tom; c'est une jeune fille, et, si elle s'éveillait, elle pourrait être honteuse de voir des hommes près de son lit. — Mistress Maddox, avertissez-moi quand elle sera éveillée, et dites-lui que je suis venu la voir. — A présent, Tora, descendons; je n'ai jamais tellement senti le besoin d'une pipe.

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