CHAPITRE XLIV
Nouveaux aveux de Spicer. — Élrauges découvertes.
Le lendemain, quand j'allai voir Spicer, je le trouvai dans de grandes souffrances. Andersen avait été le voir, mais il l'avait trouvé si malade, qu'il lui avait été presque impossible de converser avec lui. Spicer n'aimait pas que je le quittasse, quoiqu'il ne pût parler; je restai donc assis près de son lit, l'aidant de temps en temps à changer de position, et à prendre le breuvage qui était près de lui sur une table. Vers le soir , il devint plus tranquille, et l'ayant vu s'endormir , je le quittai jusqu'au lendemain. Comme je le supposais , la gangrène avait commencé, car le docteur le lui dit le lendemain matin, quand il vint le voir; et le chapelain qui était avec lui en ce moment lui fit sentir qu'il ne lui restait plus aucun espoir de vivre. Spicer entendit celte annonce avec sang-froid. Il demanda au docteur combien de jours il pourrait encore vivre: celui-ci lui répondit quatre ou cinq, en ajoutant qu'il ne souffrirait plus. Il fut alors en état d'écouter Andersen, et il le fit. Je ne rapporterai pas au Lecteur ce que me dit Anderson à ce sujet , parce que je puis lui faire connaître quels étaient alors les
sentiments de Spicer, en Ini faisant part de ce qui se p.Tssa entre lui et moi.
— Tom, me dit- il , j'ai mené une vie criminelle, très criminelle; je ne puis y penser sans horreur, et je me déteste moi-même. Je crois tout ce qu Andersen et le chapelain me disent, et je vois que je puis encore espérer en la merci du ciel, et j'y espère. Mais je ne puis ni pleurer, ni me lamenter, ni m'arracher les cheveux. Le fait est, Tom, qu'il m'est impossible de craindre. Si le ciel me pardonne, — et je puis à peine m'y attendre, — je serai toute reconnaissance, et ce ne sera pas sans raison : si je suis condamné,je reconnaîtrai que ma punition est juste, et je ne me plaindrai pas, car je l'ai bien méritée ; mais je ne puis éprouver de crainte — je le devrais peutêtre, mais je suppose que cela n'est pas dans ma nature.
— J'espère que vous ne bravez pas la justice divine, Spicer?
— A dieu ne plaise ! Non , ce n'est rien de cela ; mais mon cœur ne peut trembler.
Les deux derniers jours de sa vie, il voyait toujours arriver le chapelain avec plaisir; et je crois véritablement que son repentir était sincère. Mais avant de parler de sa mort il faut que je fasse connaître au lecteur certaines parties de sa vie qu'il ignore encore, et qui sont nécessaires au développement de cette histoire.
Il me dit que la première fois qu'il alla sur mer, il servit à bord d'un bâtiment négrier; qu'il le laissa
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dans la Gambie, pour passer sur un navire qui croisait sur les côtes de l'Amérique espagnole; il y jtassa quelque temps, et il en avait été nom aie second uificier quand il résolut d'équiper lui-même un l>à liment et de croiser pour son propre compte; il qnill;i donc son navire à Surinam, et revint en Angleterre sur un bâtiment chargé de sucre, à bord duquv 1 il gagna son passage en travaillant à la manœuvi e.
Ce fut à cette époque que, comme l'avait dil la vieille Nanny, il se mit à jouer, et qu'il finit paivoler sa mère. Avec les deux mille livres sterling, fruit de ce vol, il se rendit à Liverpool , et y rcn contra un jeune homme, nommé Fitz Gérai!, qui avait été premier lieutenant à bord du bâtiment sur lequel Spicer avait fait une croisière sur les côtes d Amérique;il lui proposa la place de premier lieutenant; sur le bâtiment qu'il allait équiper. Il parait q;!e ce jeune homme arrivait alors d'Irlande, où il avai? épousé une jeune personne à laquelle il avait étc attaché quelque temps, et la répugnance qu'il avait à quitter une jeune et jolie femme fit qu'il refus;i d'abord les offres de Spicer. Mais celui-ci, qui connaissait les talents de Fitz Gérald, ne le perdit pas de vue, et un jour que ce malheureux jeune homme; était échauffé par le vin, il lui gagna au jeu, en 'richant , une somme de quinze cents livres ; il lui offrit alors de le tenir quitte de cette dette s'il consentait à partir avec lui, sans aller faire ses adieux ;i sa femme. Fitz Gérald ne pouvant s'acquitter autrement, accepta alors ces propositions, et ils mirent
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à la voile ensemble. — Età présent, Jack, — médit Spicer, — je vais vous dire pourquoi j'ai examiné votre longue-vue avec tant de curiosité. Dès l'instant où je la vis entre vos mains, je la reconnus pour celle qu'avait Fitz Gérald lors de la première croisière que nous avions faite ensemble. Je l'avais vue cent fois, et c'est la meilleure longue-vue que j'aie jamais rencontrée. Quand nous partîmes de Liverpooljje la lui demandai, mais il me dit que ne comptant pas s'embarquer sans aller revoir sa femme, il l'avait laissée chez lui. — Comment s'est-elle trouvée en la possession de lady Hercule? — c'est ce que j'ignore.
— Je ne vous ai jamais dit que lady Hercule me Feût donnée, Spicer, c'est vous qui l'avez supposé, et je ne vous ai pas détrompé. Le fait est qu'elle m'a été donnée par une jeune et jolie veuve irlandaise.
— En ce cas , Jack , je ne serais pas surpris que ce fût la femme de Fitz Gérald; mais ce n'est pas mon affaire •, laissez-moi vous finir mon histoire. Quand nous arrivâmes sur les cotes de l'Amérique espagnole, j'avais un aussi bon équipage qu'on en ait jamais vu à bord d'un bâtiment; et j'avais depuis long-temps pris la résolution d'arborer le pavillon noir. — Oui, Jack, cela n'est que trop vrai. Mais quand j'en fis la proposition, Fitz Gérald déclara qu'au premier acte de piraterie qui serait commis, il quitterait le bâtiment. Je fis tout ce que je pus pour le faire changer d'avis, mais inutilement. Cependant nous prîmes un bâtiment marchand anglais , et nous
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le pillâmes. Fitz Gérald protesta contre cet acte, et la moitié au moins de mon équipage prit son parti; je pris mes pistolets et je menaçai de faire sauter le crâne aux plus mutins ; mais ils tinrent bon , et comme ils paraissaient les plus forts , je n'osai pousser les choses à l'extrémité. Ils déclarèrent qu'ils voulaient quitter mon bâtiment, et, ne pouvant m'y opposer, je les mis à terre dans la baie d'Honduras, où je croyais très probable qu'ils seraient pris parles Espagnols, et mis en prison, sinon pendus. Dans le fait ils furent arrêtés et jetés dans un cachot, mais quelque temps après on les remit en liberté. L'abandon de Fitz Gérald et de ses compagnons me réduisit à la moitié de mon équipage, et je jurai de nie venger de lui si j'en trouvais l'occasion. Je continuai à croiser comme pirate ; j'obtins de grands succès, et mon nom devint la terreur de ces mers. Une forîo récompense fut offert à quiconque me livrerait mort ou vif. Cela flatta mon amour-propre, et je devins plus barbare que jamais. Maintenant, Jack, tout cela s'élève en jugement contre moi; et je me rappelle chacun de ceux qui ont perdu la vie par mes mains ou par mes ordres comme si j'avais inscrit leurs noms sur un livre. — Puisse Dieu me pardonner ! ajouta Spicer en se couvrant le visage des deux, mains.
Quelques instants après, il reprit son récit : — J'avais ordonné de conduire à un rendez-vous que nous avions dans les Caïques un bâtiment chargé d'une cargaison précieuse; mais il fut repris en s'y
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rendant, et conduit à Port-Royal dans la Jamaïque. Comme il y avait des preuves évidentes du fait de piraterie, tous les hommes de l'équipage furent mis en prison pour être traduits en justice. J'appris cette nouvelle, car j'allais souvent à terre dans une île ou dans une autre sous quelque déguisement , et je formai un projet qui me parut devoir m'étre utile à moi-même, et satisfaire ma soif de vengeance contre Fitz Gérald. — Mais il faut que vous me quittiez, voici le chapelain qui m'a promis de passer cette soirée avec moi. Vous voyez que j'ai changé d'opinion sur ce point; Dieu en soit loué! — Bonsoir, Jack! venez me voir demain.