‹ Le pauvre JackChapitre 24 sur 35 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Mort de Spicer.

Quand je revis Spicer le lendemain, il continua son récit ainsi qu'il suit :

— Je vous ai dit que je voulais me venger de Fitz Gerald , et voici comment je m'y pris pour exécuter ce projet : j'allai , déguisé , à Port-Royal , et je réussis à voir dans leur prison deux de mes hommes avec qui j'avais eu le plus d'intimité. Je leur dis que la seule chance qu'ils eussent pour sauver leur vie, était de dire, quand on les interrogerait, qu'ils se nommaient James et Fitz Gérald , et je leur en donnai pour raison que Fitz Gérald et moi nous avions sauvé la vie d'un des principaux planteurs de la Jamaïque, qui, par reconnaissance, nous avait promis de nous sauver à son tour si jamais nous nous trouvions en danger. Je leur dis d'avoir soin de persister dans cette déclaration , attendu qu'ils seraient condamnés comme les autres, mais que leur grâce leur serait accordée sur l'échafaud.

— Mais pourquoi cela , Spicer ?

— D'abord, parce que je voulais qu'on crût que j'étais mort , afin qu'on ne me cherchât plus , et que personne ne fut tenté par l'espoir de la récom-

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pense promise; ensuite parce que je savais que Fitz Gérald était encore en prison, que j'espérais que sa femme apprendrait par les journaux la nouvelle de son exécution supposée; qu'elle en mourrait de chagrin , et qu'il serait misérable pour le reste de ses jours.

— Quelle cruauté j Spicer!

— J'en conviens; mais mon plan réussit. Mes deux hommes prirent nos noms, montèrent sur l'échafaud, comptant sur leur grâce, et furent pendus,

— Et c'est ce qui fait croire à votre mère , encore en ce moment, que vous l'avez été?

— Précisément, Jack. — Peu de temps après , je quittai mon bâtiment et je revins en Angleterre, car j'avais amassé une bonne somme d'argent, et j'étais las de mon métier. En y arrivant, je voulus savoir ce qu'étaient devenus les Fitz Gérald. Il paraît que la femme avait appris l'exécution supposée de son mari, et comme on trouva son cliapeauprès de l'écluse d'un moulin, on crut qu'elle s'était noyée. Je l'avais toujours cru moi-même, mais d'après ce que vous m'avez dit , j'en doute. Fitz Gérald retourna chez lui quelque temps après , et fut désespéré.

— Et qu'est-il devenu?

— Je n'en sais rien ; j'ai entendu dire qu'il était entré dans la marine royale sous un autre nom, et j'ai quelques raisons pour le croire , mais je ne puis l'assurer.

— Et comment avez-vous servi vous-même à bord d'un vaisseau de guerre?

— Cela sera bientôt dit. — J'eus bientôt dépensé tout mon argent, ou pour mieux dire je le perdis au jeu. J'obtins le commandement d'un bâtiment, je me remis en mer, mais je devins plus absolu et plus tyran que jamais ; et j'avais fait sauter le crâne à cinq ou six hommes de mon équipage, quand les autres se révoltèrent, me mirent avec deux autres qui m'avaient toujours soutenu sur un canot découvert, et nous abandonnèrent à notre destin. Nous fûmes ramassés par une frégate qui allait aux Indes occidentales, quand nous étions à la dernière extrémité, et le capitaine nous prit dans son équipage. — Et à présent, Jack, je crois que vous savez toute mon histoire; mais je me sens fatigué, et j'ai besoin de dormir. Revenez demain , je vous en prie , car j'ai à vous dire quelque chose de très important. — A.dieu, Jack; n'oubliez pas de venir.

Je promis à Spicer de ne pas y manquer, et je quittai l'hôpital. Quand je le revis le lendemain, il était si faible qu'il ne pouvait soulever sa tête sur son oreiller. — Je sens que je m'en vais , Jack , — dit-il, — que je m'en vais grand train ; je n'ai plus que quelques heures à vivre , mais grâce au ciel je ne souffre pas. Un homme qui meurt dans une agonie de souffrances ne peut faire l'examen de sa conscience, — jeter un coup d'œil sur le passé avec calme, et se convaincre de l'énormité de ses fautes. Je remercie Dieu de ne pas me trouver dans

cet état. Mais, Jack, quoique j'aie commis bien des meurtres odieux et exécrables, qui m'inspirent de vifs remords ; quoique je sente que ma vie a été détestable; quoique ces crimes puissent paraître aux autres bien plus affreux que celui de vol , il n'y en a pas un seul qui pèse autant sur ma conscience que celui d'avoir volé à ma pauvre mère tout ce qu'elle possédait, et de l'avoir traitée comme je l'ai fait. — Jack, voulez-vous accorder une grâce à un mourant? mais il faut vous presser, ou il sera trop tard. — Voulez vous aller trouver ma pauvre mère, lui dire que je suis ici , que je vis encore, mais que mes heures sont comptées, et lui demander mon pardon? — Obtenez-le, Jack; apportez-le-moi, et puisse le ciel vous pardonner de même toutes vos fautes !

— J'irai la trouver, Spicer ; j'irai à l'instant, et je ne doute guère que je ne réussisse.

— Partez donc, Jack; — ne perdez pas un instant — mon heure s'approche.

Je quittai l'hôpital sur-le-champ , et je courus chez la vieille Naiiny. Elle était occupée à arranger un tas de vieilles bouteilles qu'elle venait d'acheter.

— C'est vous , Jack ? — me dit-elle ; — vous arrivez juste à temps pour m'aider. Je me disais il n'y a qu'un moment: Si Jack venait à présent, il me serait bien utile, car je ne puis atteindre à la planche sur laquelle je place mes bouteilles; et quand je monte sur une escabelle , la tète me tourne.

— Tâchez d'oublier un instant vos bouteille», la

mère ; j'ai à vous parler de choses qui ne peuvent se différer.

— De quoi s'agit-il , Jack ? — Comme vous êtes pâle ! — Qu'est-il arrivé ? — Vous n'avez pas bf^soin d'argent, je suppose?

— Non , la mère ; j'ai seulement besoin que vous écoutiez des choses importantes que j'ai à vous apprendre.

— Eh bien , eh bien , de quoi s'agit-iP — C'est sans doute relativement à l'homme qui a voulu me voler? Je vous ai déjà dit que je ne veux pas lendre témoignage contre lui , à cause du souvenir de mon fils.

— C'est précisément de ce pauvre fils que je veux vous parler, la mère , — lui dis-je , ne sachant trop par où commencer. — Ne m'avez-vous pas dit qu'il avait été pendu à Port-Royal?

— Oui. — Mais pourquoi venir me rappeler ce souvenir ?

— Vous m'avez paru sentir bien vivement la honie de sa mort?

— Oui sans doute; mais pourquoi venir m'en parler? c'est une cruauté. Je vous croyais le cœur plus humain , Jack.

— C'est pour vous soulager de ce poids, la mère , que je viens vous apprendre que vous vous êtes trompée. Votre fils n'a pas été pendu.

— Non 1 En étes-vous bien sûr, Jack ?

— Tout-k-fait sûr, la mère.

— Point pendu 1 — tout-à-fait sûr !

Un accès de rire fou suivit ces paroles, et fut suivi de larmes et de sanglots. Je fus obligé d'attendre quelques minutes avant qu'elle fût assez calme pour m'écouter. Enfin je lui dis : — La mère, j'ai d'autres choses à vous dire , et il n'y a pas de temps à perdre.

— Pas de temps à perdre , mon cher Jack ! — et pourquoi? A présent que vous m'avez appris cette bonne nouvelle, je pourrais passer des heures^ — des jours, — ma vie entière, à y penser.

— Mais écoutez-moi , la mère ! il faut que je vous dise comnent j'ai appris cela.

— Sans doute, Jack, sans doute. Vous êtes un brave garçon. Parlez ! je suis calme à présent, — dit la vieille Nanny s'essuyant les yeux avec son tablier.

Je lui fis part alors de ce que Spicer m'avait dit relativement à l'homme qui avait été pendu sous son nom , et je continuai la vie de son fils jusqu'à l'instant où il servait à bord d'un bâtiment de guerre.

— Et qui vous a dit tout cela ? — Et où est-il à présent?

— C'est votre fils lui-même qui me l'a dit II y a déjà plusieurs années qu'il est pensionnaire à l'hôpital , et qu'il demeure à quelques pas de vous , sans que ni vous ni lui le sachiez. — Mais, la mère, il est mal, — très mal; et il ne m*aurait pas avoué tout cela s'il ne se fût senti près de sa fin.

— Ciel ! ô ciel! — s'écria Nanny en se tordant les mains, — il faut que j'aille le voir.

— Il n'y faut pas songer, la mère ; le fait est qu'il est mourant; et il m'a envoyé vous demander pardon de sa conduite envers vous.

— Hélas! hélas! — continua Nanny presque hors d'elle-même ; — à l'hôpital , — si près de sa pauvre mère , — et mourant ! — ce cher Jemmy !

Elle se couvrit le visage de son tablier et garda le silence. J'attendis une minute ou deux avant de reprendre la parole.

— Ne me répondrez-vous pas, la mère? Votre fils n'a peut-être qu'une heure à vivre, et il meurt repentant, non seulement de sa conduite envers vous , mais de toute sa vie criminelle ; mais la manière dont il vous a traitée est ce qui lui cause le plus de remords, et il ne voudrait pas mourir sans avoir obtenu votre pardon. Le lui accordez - vous , la mère ?

— Jack, dit Nanny en se découvrant le visage, -* ce n'est pas lui qui doit me demander pardon ; c'est moi qui dois le prier de me pardonner. Qui a souffert qu'il contractât des habitudes vicieuses ? sa folle mère. — Qui lui a fourni les moyens de se livrer à l'intempérance et au jeu? sa folle mère. — Qui l'a rendu hors d'état de résister a ses passions? sa folle mère. — Oui, c'est sa mère faible , folle et égoïste, qui lui a ouvert une carrière de crimes qui pouvait le conduire à l'échafaud, en néghgeant ses devoirs

envers lui dans son enfance. — C'est moi qui ai été sa plus grande ennemie. — C'est moi qui ai aidé le démon à l'entraîner à sa perte. — C'est moi qui, s'il eût perdu la vie sur un gibet, comme je l'ai cru , lui aurais mis la corde autour du cou. — Qu'ai-je donc à lui pardonner ? Mais lui , peut-il m'accorder mon pardon?

— Son temps est court, la mère ; — je reviendrai vous voir et vous en dire davantage. Mais si vous saviez combien il désire de recevoir votre pardon avant de mourir, vous me diriez d'aller le lui porter sans perdre un instant.

— Allez donc, Jack, allez! et puissiez-vous être souvent chargé de missions si charitables! — Dites à mon pauvre James que sa mère Ini pardonne, et qu'elle lui demande aussi son pardon. — Dites-lui qu'elle l'aime toujours et qu'elle voudrait pouvoir mourir pour lui. — Vite , Jack! le sable de l'horloge de la mort coule rapidement. — Vite ! celui qui meurt ne peut attendre. — Vite! vite!

Nanny se leva, s'appuya sur mon bras et voulut sortir avec moi de sa maison. Mais quand elle fut sur le seuil de la porte, elle me lâcha le bras et tomba par terre , soit accablée par des sensations trop violentes , soit ayant perdu connaissance. Je ne m'arrêtai pas pour m'en assurer, mais la recommandant A une voisine qui était devant sa porte, je me hâtai de partir afin de remplir ma mission avant qu'il fût trop tard.

LE PAUVRE JACK. 2q5

Au bout de quelques minutes, j'arrivai hors d'haleine à l'infirmerie de l'hôpital. Spicer vivait encore , car je vis ses yeux se tourner vers moi; mais une garde qui était près de son lit me dit qu'il avait perdu laparolc; et que dans quelques instants il n'existerait plus. Je lui dis que je resterais près de lui , et elle alla s'occuper d'un autre malade. Je m'approchai de Spicer et je m'acquittai du message de sa mère. Il me comprit, car il me serra la main , et un sourire illumina, comme l'arc-en-ciel, une physionomie habituellement sombre. Une minute après il rendit le dernier soupir, mais ce sourire resta sur ses traits même après sa mort.

Je retournai sur-le-champ chez la vieille Nanny, Quelques voisins l'avaient mise au lit, et je trouvai près d'elle mistress Saint-Félix , qui avait passé par hasard devant sa porte tandis qu'on la relevait. Elle avait repris l'usage de ses sens, et je la trouvai calme et tranquille. Dès que je fus seul avec elle, je lui donnai de plus amples détails sur la manière dont j'avais appris toute l'histoire de son fils, et je ne lui cachai même pas que c'était lui qui avait fait une tentative pour la voler. Je finis par lui dire que je croyais réellement qu'il était mort non seulement repentant , mais heureux d'avoir reçu le pardon de sa mère.

— Jack , — me dit-elle , — vous avez été un ange pour moi. — Oui , vous avez été mon bon ange. — C'est vous qui avez empêché mon pauvre Jack de II. i5

«jaCi LE PA!!VRE lACK.

tuer sa inere, cl c'est encore vous qui nvM »ervi li'mstrumoiit pour le rtHxmcilier avec le ciel. — Que Oieu vous récompense et vous bénisse , Jack!

LE PAUVRE MCK.

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