‹ Le pauvre JackChapitre 25 sur 35 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

Dtoi lequel mutress Saint-Félix refuse une offre splendide que je lui spécialement chargé de lui faire.

Je quittai la vieille Nanny aussitôt qu'elle fut tranquille, car j'avais un vif désir d'avoir quelqiK; conversation avec le vieil Anderson. Je ne passai |)as chez mon père, parce que ce n'était pas une affaire sur laquelle il fiît probable qu'il put donner une opinion, et je pensais qu'il valait ntieiix que le secret dont j'étais en possession ne fût confié qu'à un seul individu de plus, — Je veux parler de ce que j'avais appris relativement au mari de mistress Saint- Félix , qui, à ce qu'il paraissait, n'avait pas été pendu, comme elle le supposait. f/inforni;«îion reçue de Spicer expliqtiait suftîsamment la conduite de mistress Saint-Félix, lorsqu'on faisait quelque allusion à son mari ; et je concevais maintenant combien elle devait avoir souffert quand son nom était prononcé. Je trouvai Anderson seul dans sofi bureau, et je lui fis part sin-le-cli.irnp de ce que j'avais appris, lui demandant s'il jugeait convenable d'en informer mistress Saint-Félix. Anderson appuya sa

qqS le Pauvre jack.

télé sur sa main pendant quelque tenips en silence :

enfin il me regarda : — Sans doute , Toin , — dit-il ,

— elle souffre beaucoup de l'idée que son mari a subi, comme elle le suppose , une mort ignominieuse; mais ce n'est que de temps en temps qu'elle y songe : son espiil est ordinairement tranquille et son humeur enjouée, à moins qu'elle ne soit rappelée à l'idée de son malheur par quelque observation jetée au hasard. Que ce serait une grande consolation pour elle de savoir que son mari n'a pas perdu la viesurl'échafaud, c'estla vérité; mais qu'en résulterait-il? — On dit qu'il est entré au service du loi sous un autre nom, et par conséquent il y a toute probabilité qu'il vit et qu'il est bien portant.

— A présent elle est comparativement tranquille; mais pensez seulement quelle anxiété, quelle incertitude, quels doutes, devront toujours remplir son esprit, suivre son réveil, la tourmenter dans ses rêves, après qu'elle aura appris la possibilité de son existence. L'espérance différée rend le cœur malade; et elle sera en proie aux tourments continuels, et je puis dire à toutes les misères de l'attente. — Il peut être mort, et alors ses espérances nouvellement réveillées seront détruites en l'apprenant. Il peut arriver qu'il ne reparaisse jamais, et elle passera sa vie à soupirer. • — Je pense, Tom, que si elle était ma fille, et que je fusse en possession de pareils iaits , je ne les lui ferais pas connaître, du moins quant à présent. Nous pouvons prendre quelques

informations à son insu. Nous savons son non;. Un avis dans les journaux pourrait lui tomber si)iîs les yeux ou arriver à ses oreilles. D'ailleurs, vous avezlalongue-vue, etellepeutétreulile, si on la voit continuellement clans vos mains. Faisons mainti nant tout ce que nous pouvons faire sans qu'(>!le le sache, et laissons le soin du reste à la Providence, qui, si elle le juge à propos, agira par ses proprib moyens. — Ètes-vous de mon opinion, Tom?

— En venant vous demander votre avis , Andcrson , c'était avec Tintention de le suivre, quand même il n'eût pas été d'accord avec le mien; mais à présent que j'ai entendu vos raisons, je puis dire que nous pensons de même. — Mais , à propos, je n'ai pas encore été voir mistress Saint-Félix ; je vais y aller. — Vous reverrez la vieille Nanny?

— Oui , mon garçon , ce soir. Adieu! Je suis très pressé en ce -aïoinent , car les officiers doivent fan-e leurinspection demain matin.

Je quittai l'hôpital, et j'étais arrivé dans la rue de l'Église , lorsque M. Thomas Coble , qui était devenu un grand dandy, et dans sa propreopinion du moins im grand médecin , m'appela : — Saunders , moîi cher, entrez donc un moment; je désire particulièrement vous parler. — J'y consentis. — Le costuîue de M. Coble était remarquable. Sa taille s'étant allongée au moins jusqu'à six pieds sans ses bas, il était devenu très mince, et la première idée qui frappait en le voyant était qu'il paraissait tout

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pantalon; car il portait ce vêtement en tricot de coton bleu très serré , et ses bottes à la hessoise tombaient si bas, et son gilet était si court, que, sur sa taille de six pieds, il y en avait certainement quatre qui étaient couverts de tricot de coton bleu collé sur un corps extrêmement maigre. Il ne portait pas de cravate, mais un collet rabattu , avec un ruban noir ; ses cheveux étaient très longs ; il avait de très minces moustaches sur la lèvre supérieure, et une petite touffe de poils au haut du menton. Au total , c'était un être étrange à voir , surtout lorsqu'il avait substitué une jaquette courte de nankin à un habit long, ce qui était arrivé au moment dont je parle.

— Eh bien, monsieur Coble, que me voulezvous? Il ne faut pas me retenir long-temps, car j'allais chez mistress Saint-Félix.

— C'est ce que je pensais , mon cher monsieur, et c'est pourquoi je vous ai prié d'entrer. — Prenez une chaise. — L'amitié, Tom, est un grand bien, — c'est un des charmes de la vie. Il y a long-temps que nous nous connaissons, — et c'est pour vous demander une preuve d'amitié que je désirais vous parler.

— Eh bien, soyez aussi bref que vous le pourrez : voilà tout, — répliquai-je.

— Festina lente, — comme dit souvent le docteur Tàdpole , en ajoutant que ces mots latins signifient chapeau et bottes. — Je suis surpris qu'il ne

connaisse pas mieux les classiques : tout écolier doit savoir que caput signifie en latin chapeau , et rootes bottes, Mais depuis quelque temps j'ai abandonné les classiques , et j'ai donné toute mon âme à la poésie.

— En vérité 1

— Oui. — L'amitié et l'amour, est mon toast , toutes les fois qu'on m'en demande un au club. — Que dit Campbell?

— Je n'en sais rien.

— Je vous le dirai , Tom :

Sans un sourire obtenu d'une beauté céleste, Ohl que serait l'homme? un monde sans soleil.

— Eh bien , je n'en doute pas j cela est très vrai . — répliquai-je j — car si une femme ne sourit pas a un homme, il n'est pas probable qu'il se marie avec elle , et par conséquent il n'a aucune chance d'avor.

un fils (i).

— Tom, vous n'avez pas d'àme pour la poésie.

— Peut-être non: j'ai été trop occupé pour en

lire.

— Mais vous devriez le faire : — la jeunesse est

l'âge de la poésie.

— Comment! j'ai pensé que c'était le temps de travailler; d'ailleurs, jene comprends pas comment

(i) Ceci est un jeu de mots intraduiiible. Les mots anglais sun et son signifiant ioleil et fils , se prononcent dt même. (A'ofe du trad. )

1.1 jeunesse peut être l'âge... Mais dites-moi , je vous prie, ce que vous désirez de moi , car j'ai besoin de voir mistress Saint-Félix avant l'heure du dîner.

— Eh bien donc , Tom, je suis amoureux, profondément, éperdument , irrévocablement amoureux.

— Je souhaite que cela ne soit pas long , — lui i-épondis-je avec quelque amertume. — Et de qui , je vous prie, êtes vous si terriblement amoureux? — D'Anne Whistle?

— Anne Whistle? — Le vent a emporté cet amour il y a long-temps. Non, ce n'était qu'une fantaisie de jeunesse. Ecoutez-moi , je suis amoureux de la charmante veuve.

— Quoi ! mistress Saint-Félix ?

— Oui , Félix en latin veut dire heureux, et mon bonheur dépend d'elle. Il faut que je réussisse , ou Tom , voyez-vous cette bouteille ?

— Oui.

— Eh bien ! c'est du laudanum , voilà tout.

— Mais, Tom , vous oubliez, vous ne voudriez certainement pas supplanter votre patron , votre maître, je puis dire votre bienfaiteur, le docteur?

— Pourquoi non? Il a essayé, et il a échoué. Il a cherché à faire impression sur elle pendant dix ans, mais infructueusement. — Ne suis-je pas un docteur aussi? — Oui, et même un meilleur; car je suis un jeune docteur; et lui, il n'en est qu'un vieux î Toutes les dames sont pour moi à présent.

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Je suis lin jeune homme qui commence à s'élever dans le monde.

— Soit , mais ne vous élevez pas beaucoup plus haut, sans cela votre tète touchera le plafond. Avezvous encore quelque chose à me dire?

— Comment! à peine ai-je commencé. — La veuve , voyez-vous , Tom , me regarde d'un œil favorable; et plus d'une fois , j'ai songé à lui faire ma demande par-dessus le comptoir; mais je n'ai jamais pu m'armer d'assez de courage, ma flamme est si ardente ! Comme dit le poëte :

« Le silence en amour laisse voir plus de cbagrin que de vaines paroles, n'importe leur esprit : ainsi un mendiant muet ajoute à notre pitié par son malheur. »

Maintenant, Tom , je vais mettre votre amitié à l'épreuve : je désire que vous parliez pour moi!

— Comment . que je parle à mistress Saint- Félix?

— Oui , soyez mon ambassadeur. — Jai essayé de faire quelques vers ; mais d'une manière ou d'une autre, je n'ai jamais pu trouver de rimes; le sentiment poétique est pourtant en moi. Dites- moi, Tom, voulez-vous faire ce que je vous demande?

— Qu'est-ce qui vous fait croire que la veuve est favorablement disposée pour vous?

— Sa conduite, certainement. Je ne passe jamais devant elle sans qu'elle sourie ou qu'elle rie; et en outre, le docteur est évidemment jaloux, il m'ac-

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cuse de faire des méprises dans les potions que je prépare , de faire trop d'attention à ma toilette , de trop lire; enfin, il me trouve toujours en faute. — Cependant le jour peut arriver. — Tom,je répète ma demande : voulez-vous m'obliger? Votre propre cœur doit vous parler pour moi.

Cette dernière remarque me piqua. J 'étais très convaincu que mistress Saint-Félix se moquait de lui. — Ainsi je répondis :

— Je ne vous refuserai pas; mais souvenez-vous que celui qui a eu si peu de succès lui-même n'est peut-être pas le député le mieux choisi pour faire réussir les autres. — Vous aurez bientôt votre réponse.

— Bien des remerciements , Tom. — Mon toast , comme je l'ai déjà dit, lorsqu'on m'en demande un , est l'amitié et l'amour.

Je quittai la boutique et j'entrai dans celle de mistress Saint-Félix, que je trouvai plus jolie que jamais.

— Enfin , vous voilà, Tom , — dit la veuve , — m'offrant sa main. Je pensais que vous viendriez hier. Votre sœur était ici. »

— J'ai été moins agréablement occupé. — Vous savez que Spicer est mort.

— Un des pensionnaires? — Je ne crois pas l'avoir jamais vu ; mais j'ai entendu ce matin le vieux Ben parler de sa mort , et dire que vous étiez avec lui. C'était un de vos àniis?

— Non , en vérité; je pensais que vous le connaissiez un peu , sans cela je n'en aurais rien dit. Alors je changeai de conversation, lui racontant ce qui s'était passé àDeal , et écoutant ses observations sur la vieille Nanny , ma mère et nos connaissances mutuelles.

— Et le docteur , comment va-t-il ?

— Aussi occupé que jamais. Je suis fâchée qu'il ait à se plaindre de Tom Coble : il dit qu'il faut qu'il le renvoie. Il a fait quelques bévues très sérieuses en préparant des médicaments, et il a manqué de tuer cinq ou six personnes.

— Et s'il les avait tuées tout-à-fait , vous devriez en être responsable, — répondis-je d'un air très sérieux.

— Ciel! que voulez-vous dire , Tom ?

— Je veux dire que vos yeux brillants l'ont fasciné; et pour me servir de ses propres expressions, il est profondément , éperdument et irrévocablement amoureux — de vous.

A cela , mistress Saint-Félix partit d'un si grand éclat de rire , que je crus qu'elle finirait par des convulsions. Aussitôt qu'elle devint calme, je continuai: — C'est la vérité; — et indépendamment de cinq ou six personnes à demi tuées, vous aurez à répondre d'une mort entière , car Coble m'a averti que s'il ne réussit pas à se rendre agréable à vos yeux , il aura recours à la grosse bouteille de laudanum. Il faut encore que je vous dise qu'il me charge de vous faire part de sa condition déplorable , attendu qu'il

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n'est point en état de s'acquitter lui-même de cette tâche.

— Il faut qu'il soit fou, — dit mistress Saint-Félix tranquillement.

— Il se flatte d'avoir obtenu de vous des encouragements : je lui ai demandé en quoi! — et il m'a répondu que vous riez toujours lorsque vous le voyez.

— Vrai comme la Bible, — je ne puis m'empêcher de rire de la sotte figure qu'il fait. Merci de moi ! de quoi donc sont faits les hommes ? Eh bien ! Tom , je dois me trouver très flattée ! — que ce soit un secret entre vous et moi , voici la seconde offre que j'ai reçue en vingt-quatre heures.

— Le docteur, je suppose : Coble dit qu'il est jaloux.

— Je ne nomme personne. Tout cela est fort absurde.

— Mais vous n'avez pas encore rejeté les deux offres. — Coble attend une réponse.

— Dites-lui ce qu il vous plaira. — A propos, vous ferez bien d'ajouter qu'au lieu de prendre du laudanum , il ferait mieux de recourir à son ancien remède favori, — l'eau de réglisse.

— Je m'acquitterai de votre commission de la manière la plus délicate que je le pourrai.

— Faites-le, Tom , je vous en prie , et que je n'entende plus parler de pareilles sottises; car toutes ridicules qu'elles puissent paraître, elles me sont très

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pénibles. Laissez-moi à présent, — j'ai les nerfs agités, — et je suis mélancolique. Adieu. Venez ce soir avec votre sœur, — je me trouverai mieux alors. Mistress Saint-Félix passa dans son petit salon , derrière la boutique, et je sortis de sa maison. Je me trompai de chemin, et j'oubliai presque de porter à Coble sa réponse; mais tout-à-coup je m'en souvins, et je retournai chez le docteur.

— Eh bien ? — dit Tom avec empressement.

— Eh bien! — répliquai-je, n'ayant pas encore tout-à-fait décidé ce que je lui dirais , et ne voulant pas le blesser, — le fait est que la veuve a une très bonne opinion de vous.

— Je savais cela, — dit Coble n'interrompant.

— Et si elle se mariait, vous auriez autant de chance que le docteur.

— J'en étais sûr.

— Mais à présent , la veuve, par des raisons qu'elle ne peut expHquer à personne, ne peut songer à contracter aucun nouvel engagement.

— J'enlends, — aucun engagement régulier.

— Précisément. — Mais aussitôt qu'elle se trouvera en liberté

— Oui , — dit Coble , respirant à peine.

— Eh bien, elle enverra, je m'imagine, pour vous en faire part-

— Je comprends; en ce cas je puis espérer.

— Pas exactement; — mais il n'y a aucune nécessité de prendre du laudanum.

-^ Pas une goutte , mon cher ami , vous pouvez en être bien sûr.

— On ne sait ce qui peut arriver, voyez-vous Coble : deux, trois ou quatre ans peuvent....

— Quatre ans, — c'est bien long !

— Ce n'est rien pour un homme sincèrement amoureux.

— Non , ce n'est rien ; c'est très vfai , — sincèrement amoureux.

— De manière que tout ce que vous avez à faire, c'est de suivre votre profession tranquillement et avec attention, — et d'attendre pour voir ce que le temps pourra amener.

— C'est ce que je ferai. — J'attendrai vingt ans s'il le faut.

Je fis mes adieux à Coble , croyant qu'il aurait probablement beaucoup plus long-temps à attendre; mais en tous cas , il était satisfait et tranquille pour le moment; et je pensai que ce ne serait pas un grand mal qu'il continuât à faire de la veuve l'objet de son attachement pour un an ou deux , ce qui l'empêcherait de faire quelque sottise et de songer à Anne Whistle.

A mon retour chez moi, je reçus un coup sérieux en apprenant une nouvelle que ma mère ne se fit pas scrupule de m'annoncer. Peut-être tout fut-il pour le mieux, car cette circonstance brisa le dernier anneau d'une malheureuse chaîne. Elle me dit sans aucun préambule que les volets de la maison

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de M. Wilson étaient fermés à cause de la nouvelle qu'il avait reçue de la mort de Lady : — la pauvre Jeannette était morte en couches, et la mère et l'enfant avaient été portés ensemble au tombeau. Cette nouvelle me fit monter dans ma chambre. On peut dire que c'est une faiblesse , mais sa mort prématurée me fit verser bien des larmes. Je n'allai pas avec ma sœur chez mislress Saint-Félix; et je restai seul jusqu'au lendemain. Alors Virginie vint me trouver, et me persuada d'aller avec elle à l'hôpital, attendu qu'elle avait un message pour mon père.

Quand nous eûmes vu mon père , nous allâmes nous promener sur la terrasse de l'hôpital , près de la rivière. Nous n'y étions que depuis quelques minutes, quand nous entendîmes Dick Harness chanter en s'accompagnant de son violon :

« Combien furent craels les parents qui m'arrachèrent mon amant ; — les hommes qui l'entraînèrent malgré lui sur la mer, — le petit bateau qui l'éloigna du rivage , — et surtout le grand vaisseau qui l'emmena sur l'Océan !

» Sing turaia, turala , turala , raley.

» Quelle fut la cruauté des flots qui portèrent mou amant loin de sa Marie, — des vents qui furent favorables au lieu d'être contraires , — du capitaine , de ses officiers et de leur équipage , qui ne s'inquiétaient guère si nous nous reverrious jamais!

a Sing turala , etc.

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" Cruel combat, dans lequel mon amant fut si brave! cruelle blessure qui lui fit perdre l'œil droit! II avait coutume de me regarder avec deux yeux pleins d'amour; à présent il me regarde de travers, n'ayant plus qu'un œil.

M Sing turala , etc. »

— Eh ! avec votre turala , vous croire chanter ! — s'écria Bill Opposition, arrivant sur sa jambe de bois, son violon à la main. — Vous attendre un moment. — Comment vous porter , massa Tom , et miss Virginny? Moi vous chanter une chanson et apprendre à lui quoi être bonne musique.

— Eh bien, dit Dick Harness, je veux bien vous laisser chanter, afin que miss Saunders puisse être juge entre nous.

Virginie avait presque envie de s'en aller ; mais comme les pensionnaires la traitaient toujours avec le même respect que si elle eût été la femme d'un de leurs officiers , je lui pressai le bras pour la faire rester , et Bill Opposition s'écria : — Vous bien écouter à présent; moi chanter — monter l'escalier.

« Moi avoir été un jour conduit à bord d'un vaisseau de guerre , et jeté par-dessus le bord du pont comme une botte de foin.

» Monter ainsi un escalier, moi avoir jamais vu monter ainsi UQ escalier.

LE PAUVRE JACK. Q^l

» Eux me montrer le grand mât, et dire moi mouler fout en haut. Moi monter, tomber, et casser mon petit doigt de pied.

» Mouler ainsi un escalier, etc.

)) Eux crier tout le monde en haut pour lever l'ancre , et la canne du maître d'équipage tomber sur mon dos comme la grêle.

)> Monter ainsi un escalier, etc.

» Eux appeler du monde sur les vergues pour prendre des ris aux voiles ; nous monter tous comme un troupeau de moutons.

u Monter ainsi un escalier, etc.

» Eux envoyer les canots pour attaquer un bâtiment français : nous monter à l'abordage ; nous accrocher d'une main , tenir un sabre de l'autre.

» Monter ainsi un escalier, etc.

» Moi être envoyé à Greenwich parce que moi avoir perdu une jambe, et avoir à grimper au dortoir sur une jambe de bois,

» Monter ainsi un escalier, etc. »

Eh bien, moi vous demander à présent, II. 16

34a LE PAUVRE TACK.

massa Tom, et vous missy, qui chanter le mieux, lui, ou votre serviteur Bill , qui être moi?

— Vous chantez fort bien , Bill, — dit Virginie en riant, — mais je ne suis pas en état de prononcer sur un point si difficile.

— Ni moi, — ajoutai-je; — il m'est impossible de dire lequel de vous chante le mieux. — Mais il faut que nous retournions à la maison; ainsi, adieu !

— Moi vous remercier, massa Tom ; et vous aussi, missy. — Voir fort bien que vous pas vouloir mortifier lui, mais moi savoir ce que vous penser au fond du cœur.

Virginie et moi nous quittâmes l'hôpital. — Un sujet fréquent de discussion entre ma sœur et moi était la situation dans laquelle je me trouvais relativement à Bramble et aBessy. Je n'avais pas de secrets pour elle, et elk me conseillait fortement de tâcher de me décider à épouser une jeune personne dont je n'avais jamais pu lui parler qu'avec les plus grands éloges.

— Soyez-en bien sûr, mon cher Tom, — me disait-elle, — vous aurez en elle une excellente femme; et avec une telle compagne, vous oublierez bientôt le malheureux attachement qui vous a causé tant de chagrins. Je conviens qu'il me manque l'expérience qu'il faudrait pour vous donner des avis sur un point si important^; mais je suis convaincu que Bessy est réellement la femme qu'il vous

faut pour être heureux. Ensuite, vous avez beaucoup d'obligations à Bramble, et vous savez que cette union ferait le bonheur de sa vie. Enfin , vous ïi'ignorez pas qu'elle a de l'attachement pour vous. Je vous engage donc à y réfléchir sérieusement. J'ai un grand désir de la voir et de faire sa connaissance , mais je désire encore plus l'embrasser comme une sœur.

Je ne pouvais m'empécher de reconnaître que Bessy avait atteint toute la perfection qu'on peut espérer dans un monde où personne n'est parfait. J'admis le bon sens et la vérité des raisonnements de ma sœur , et la mort de Jeannette ne contribua pas peu à aider ses arguments. Mais Virginie n'était pas la seule qui parût prendre intérêt à cette affaire ; mon père y faisait des allusions joviales , et mistress Saint-Félix nie félicita un jour de ma bonne fortune, qui me permettait d'espérer d'obtenir la main d'une jeinie personne qui était l'objet de l'admiration et des éloges de tout le monde. Mais celui dont les avis eurent le plus de poids sur moi fut Anderson , qui me parla à ce sujet sans réserve et d'un ton fort sérieux.

— Tom , — me dit-il , — vous n'ignorez pas que Bramble et moi nous sommes amis intimes , et que nous l'avons été bien des années. Il n'a point de secrets pour moi , et je n'hésite pas à vous dire que son affection se partage si également entre vous et sa fille adoptive, qu'il lui serait difficile de dire

auquel des deux il est le plus attaché. Je sais aussi, — car il me l'a dit lui-même, — que son désir le plus cher et le plus ardent, — la seule chose qui puisse le rendre heureux, et la seule sans laquelle il lui soit impossible de l'être, quoiqu'il puisse s'y résigner, — c'est votre mariage avec Bessy. Je ne suis pas homme à vous engager à l'épouser par reconnaissance pour Bramble. La reconnaissance peut être portée trop loin. Mais , d'après tout ce qu'on en dit, elle est aussi belle qu'aimable, elle est capable d'un dévouement sans bornes , des plus grands efforts et de tous les sacrifices possibles pour ceux qu'elle aime; et enfin, Tom , elle a de l'attachement pour vous. Je pense qu'avec elle l'événement le plus important de votre vie vous offre une perspective certaine de bonheur. Vous pouvez dire que vous n'avez pas d'amour pour elle , quoiqu'elle vous inspire du respect , de l'estime et de l'admiration; mais de tels sentiments pour une femme sont la meilleure base de l'amour, et il doit croître avec le temps. Croyez-moi, Tom, cet attachement soudain et violent, qu'on appelle ordinairement amour, et qui aveugle tellement les deux parties , qu'elles ne peuvent , avant le mariage, s'apercevoir de leurs défauts respectifs; — ces mariages, qu'on appelle mariages d'inclination , conduisent bien rarement au bonheur. Je n'entends pas dire qu'ils n'y conduisent jamais; mais c'est comme dans une loterie, il y a beaucoup de billets blancs pour un bon lot.

Vous devez être sûr qu'il n'existe ])ersoniie qui ait votre intérêt et votre bonheur plus à cœur que moi ; je vous connais depuis votre enfance, et j'ai surveillé votre conduite avec la même sollicitude qu'un père; vous ne pouvez donc croire que je voulusse vous engager à faire une chose que je ne croirais pas devoir contribuer à votre bonheur. Suivez mon avis, mon cher Tom, faites le bonheur de Bramble et de Bessy, le vôtre, celui de nous tous , en bannissant de votre cœur le souvenir d'une femme qui n'était pas digne de vous, et donnez toute votre affection à celle qui vous sera aussi fidèle et aussi constante , que l'autre a été légère et capricieuse.

Je promis à Anderson de réfléchir sérieusement à ce qu'il venait de me dire, et je lui tins parole, faisant tous mes efforts pour chasser de mon souvenir l'image de Jeannette, et y substituer celle de Bessy. Je me la représentais souvent telle que je l'avais vue à l'instant où elle venait de sauver son père adoptif de la fureur des flots, ayant perdu connaissance, mais aussi belle que jamais ; et chaque fois elle m'inspirait un plus vif intérêt et un sentiment plus tendre. Quand on désire se déterminer à faire quelque chose, le grand point est de s'en familiariser l'idée. Je m'y habituai, et je tiouvai que l'image de Bessy se gravait rapidement sur mon cœur.

Je passai quelques jours à Greenwich. IMa mère était toujours infatigable dans ses efforts pour trou-

ver quelque locataire, riche, garçon et d'une famille distinguée; système qui était une source de contrariétés pour ma sœur. — Oh , Tom ! — me dit-elle • un jour, — que n'étes-vous marié à Bessy ! je pourrais aller demeurer avec vous , et échapper à cette persécution.

— Mariez vous vous-même , ma sœur, — répondis-] e.

— Il n'y a guère d'apparence à cela, Tom, — répliqua Virginie en secouant la tête.

En arrivant à Deal, j'appris que Bramble n'avait pas quitté sa maison depuis mon départ. Le plaisir que nous eûmes à nous revoir fut mutuel, et quand je m'approchai de Bessy, je l'embrassai, et c'était pour la première fois depuis qu'elle était revenue de pension. La pauvre fille rougit; et je vis ses yeux devenir humides, et elle monta à la hâte dans sa chambre.

— J'espère que cela est sérieux, Tom, — me dit Bramble en me regardant avec attention ; — sans cela ce serait une cruauté.

— Très sérieux, mon père, — répondis-je en lui serrant la main.

— En ce cas, tout va bien, mon cher Tom, et que Dieu vous protège! — Vous assurez mon bonheur, et — je puis le dire à présent, — celui de Bessy aussi.

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