‹ Le pauvre JackChapitre 26 sur 35 · CHAPITRE XL VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL VII

Dans lequel un nouveau personnage paraît sur le théâtre, et je joue le rôle de pilote sur terre.

— Une frégate vient de jeter l'ancre dans les Dunes, Tom, et elle fait le signal pour demander un pilote, — ditBramble, rentrant dans la maison, ma longue-vue à la main. — Il n'y a ici en ce moment aucun autre pilote que vous et moi. — Qu'en dites-vous ? Vous chargerez- vous de la conduire dans le Medway ?

— Bien certainement, mon père ; je me chargerais d'y conduire un vaisseau de ligne. — Et pourquoi non ? les marées sont les mêmes , et les sables n'ont pas changé de place. N'avez-vous pas de confiance en moi ?

— J'en ai peut-être plus qu'en moi-mêpae , Tom , car mes yeux ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois. Eh bien, en ce cas, il faut partir de suite.

Je préparai mon paquet, et j'allais partir, quand voyant ma longue-vue sur la table , où Bramble l'avait placée, je lui dis : — A bord des bâtiments du roi, ils ne se soucient guère de prêter leurs longues-

248 LE PATTVRE JACK.

vues aux pilotes; ainsi donc, je prendrai la mienne pour rctte fois.

— Vous ferez bien, ïom. Vous ne pouvez prendre une longue-vue dans la main d'un capitaine de frégate, comme vous le feriez dans celle du maître d'un bâtiment marcliand.

— Au revoir, mon père ; je reviendrai aussitôt que je le pourrai. — Encore un coup de canon! Le capitaine de cette frégate est pressé.

— On l'est toujours à bord des bâtiments de la marine royale; et ils veulent qu'on fasse attention à leurs ordres et à leurs signaux. — Allons , partez , partez!

Je descendis sur le rivage, et ayant fait mettre un bateau en mer, je fus bientôt à bord. En montant sur le gaillard d'arrière, je trouvai le capitaine et son premier lieutenant.

— Eh bien , — me dit le capitaine , — où est le pilote?

— C'est moi , capitaine , — répondis-je en ôtant mon chapeau.

— Où est votre commission?

— La voici. — Et je lui présentai une petite boîte d'étain dans laquelle je la gardais.

— Fort bien. Elle est en bonne forme. — Mais vous avez l'air bien jeune.

— Pas assez jeune pour laisser échouer une si belle frégate, j'espère, capitaine.

— Je l'espère aussi; et j'ose dire que vous valez

autant que bien des hommes à cheveux gris. Dans tous les cas, votre commission me suffit , et cette frégate est maintenant confiée à vos soins. — Voulez-vous qu'on lève l'ancre sur-le-champ?

— S'il vous plaît, capitaine. Le vent tombera probablement vers le coucher du soleil , et nous pourrons jeter Tancre pour la nuit à la hauteur de North Foreland.

La frégate mit bientôt sous voiles , et il était évident qu'elle avait un bon équipage et d'excellents officiers. Dans la soirée , le vent tomba , comme je m'y attendais, et nous ne fîmes qu'étaler le jusant. Comme de raison , je restai debout toute la nuit , ainsi que mon devoir l'exigeait , et de temps en temps j'entrais en conversation avec l'officier et les midshipmen qui étaient de quart. J'appris d'eux que cette frégate , qui s'appelait FEuphrosyne , revenait de la station des Indes-Occidentales; qu'ils y avaient passé quatre ans; que pendant ce temps, ils avaient livré deux combats bord à bord avec deux frégates françaises qu'ils avaient prises, et qu'ils avaient pris part à plusieurs actions combinées; qu'ils avaient pour capitaine sir James O'Connor, qui s'était distingué dans toutes ces affaires, et qui passait pour un des meilleurs officiers de la marine anglaise. La frégate avait éprouvé tant d'avaries dans les dernières actions, qu'on l'avait renvoyée en Angleterre pour èlre placée sur le chantier et être examinée, et elle avait ordre de se rendre à Sheerness , où elle serait

25o LE PAUVRE JACK.

désarrrijée. Au point du jour, nous eûmes un vent favorable pour remonter la rivière, et nous mîmes àla voile, le flot nous communiquant les trois quartsde sa vitesse. L'ordre et la discipline régnaient tellement dans l'équipage , que , quoique la frégate tirât plus d'eau, je la conduisais avec plus de confiance que si c'eût été un bâtiment marchand , à bord duquel il faut attendre si long-temps avant qu'on exécute ce qui a été commandé. Ici , au contraire, il ne fallait que parler, et la chose était faite, bien faite, et faite sur-le-champ. I.e frégate semblait obéir aux ordres du pilote, comme si elle eût été douée d'intelligence et de volonté , et les hommes qui étaient à la sonde donnaient la profondeur de l'eau avec autant de vitesse que d'exactitude. Il en résulta que j'éprouvais une pleine confiance , tandis que le capitaine et les officiers semblaient quelquefois inquiets en apprenant la diminution de la profondeur de l'eau. Quant à moi, j'étais fort tranquille , et je crois que je leur paraissais insouciant, quoiqu'il n'en fût rien.

— Quatre brasses trois quarts, — cria l'homme qui tenait la sonde.

— Quatre brasses trois quarts ! — répéta le capitaine.— Pilote, savez-vous quel est le tirant d'eau de ce bâtiment ?

— Oui, — capitaine. — Dans un instant nous n'aurons plus que quatre brasses et demie , mais , aussitôt après, l'eau redeviendra plus profonde.

Comme cette annonce fut pleinement confirmée

par l'événement, le capitaine en eut ensuite plus de confiance en moi. Enfin la frégate jeta l'ancre sans accident dans le Medway ^ et sir James O'Connor descendit dans sa chambre , laissant à son premier lieutenant le soin de l'affourcher, car tels étaient les ordres du port. Comme il ne me restait rien à faire, je résolus de quitter la frégate et de prendre ma place dans une des voitures de nuit pour aller à Douvres. Je priai donc le premier lieutenant de me faire donner mon certificat de pilotage , et de demander au capitaine s'il avait quelques ordres à me donner pour Deal. Quelques minutes après, je fus mandé dans la chambre du capitaine, je le trouvai assis devant sa table , sur laquelle il y avait du vin. Je vis que mon certificat était prêt et même signé.

— Quel est votre nom, pilote? Il est resté en blanc, et il faut que je le remplisse.

— Thomas Saunders, capitaine.

— Vous êtes bien jeune pour être pilote; mais je dois dire que vous avez conduit ici cette frégate de manière à prouver que vous connaissez votre profession.— Voici votre certificat.

J'avais en main ma longue-vue, et, pour plier mon certificat de manière à ce qu'il pût entrer dans ma boîte d'étain, je la mis sur la table. Il y jeta les • yeux par hasard, la prit en main, et parut très surpris. Il examina ensuite l'endroit où des lettres ini-

tiales avaient été gravées, et s'aperçut qu elles avaient été limées.

— Monsieur Saiinders, — dit-il enfin, — si ce n'est pas prendre trop de liberté, puis -je vous demander où vous avez eu cette longue-vue?

— Oui, sir James. Elle m'a été donnée par une dame qui a eu beaucoup débouté pour moi depuis mon enfance.

— Pardon, monsieurSaunders; ce n'est point par curiosité que je vous fais cette question. — J'ai déjà vu cette longue-vue , car elle a appartenu à un de mes amis les plus intimes. — Pouvez-vous me donner quelques autres informations sur ce sujet ? Vous dites qu'elle vous a été donnée par —

— Par une dame fort aimable, sir James.

— Vous a-t-elle dit comment elle était tombée entre ses mains?

— Jamais.

— Faites-moi le plaisir de vous asseoir, monsieur Saunders, et si vous pouvez me donner quelques renseignements sur ce point , vous me rendrez un très grand service. — Pouvez-vous me dire quelle sorte de personne est cette dame, où elle demeure, — et de quel pays elle est ?

— Oui, sir James. — Elle est Irlandaise et elle demeure à Greenwich. — Je fis ensuite la description de sa personne.

— Cela est étrange, — fort étrange 1 — dit sir James, le coude appuyé sur la table et la tête sur sa

main. Après un moment de silence, il ajouta : — Monsieur Saunders, me répondrez- vous franchement à une question? — Je sens que je ne parle pas à un simple pilote de la Tamise. Je ne cherche pas à vous faire un compliment; si je ne pensais pas ce que je dis, je ne vous ferais pas ces questions. — Ne savez-vous pas sur cette dame plus de choses que vous ne paraissez vouloir le dire? Il y a dans vos manières je ne sais quoi qui me porte à le croire.

— 11 est très vrai, sir James, que j'en sais plus que je ne vous en ai dit ; mais il ne s'ensuit pas que j'en sache plus que je ne veuille en dire; il faudrait seulement que je fusse convaincu que celui qui me questionne y a un intérêt suffisant pour m'autoriser à y répondre.

— Personne ne peut y avoir plus d'intérêt que moi , — répondit sir James avec un accent de tristesse. — Vous me dites qu'elle est Irlandaise; — la description que vous en faites répond précisément à mon attente, et ma curiosité est naturellement excitée. — Puis-je vous demander quel est son nom?

— Le nom qu'elle porte à présent est celui de Saint-Félix.

— Elle avait des parentes éloignées qui portaient ce nom , et ce pourrait être une d'elles. — Mais comment aurait-elle eu cette longue-vue? — ■ Cela n'est pourtant pas impossible.

q54 le pauvre JACft.

— Ge n'est pas soh véritable H'oni, sir James.

— Pas son véritable nom ! — Et connaissez- vous le véritable?

— Oui; mais je l'ai appris à son insu , d'un autre individu qui n'existe plus.

— Ah! Puis-je savoir qui était cet individu ?

— Un homme qui est mort à l'hôpital de Green* wich; — qui y portait le nom de Spicer, mais qui se nommait véritablement AVaher James. Il avait vu cette longue-vue dans ma main, et, sur son lit de mort, il m'a révélé tout ce qui y avait rapport; — mais il ne savait pas que cette dame vécût encore.

— Si Walter Jalnes vous a tout avoué sur son lit de mort, monsieur Saunders, vous pouvez répondre à une question. — Le véritable nom de <;ette dame n'est-il pas Fitz Gérald.'^

— C'est ce qu'il m'a donné à entendre.

Sir James O'Connor tomba le dos appuyé sur son fauteuil, et garda le silence quelques instants. Use versa un verre de vin, le but, et me dit :

— D'autres que vous en sont-ils instruits, monsieur Saunders ?

— Je ne l'ai jamais dit à personne, si ce n'est à un vieil ami, de crainte qu'il ne m'arrivât quelque accident. Mistress Saint-^Félix elle-même ignore ce quej'ai appris.

— Je vous atteste sur mon honneur, comme officier et comme homme, monsieur Saunders, que je

prends le plus vif intérêt à cette dame. Voulez-vous avoir la bonté de me détailler tout ce que vous savez sur ce sujet, et de me dire quels sont les aveux que vous a faits ce Walter James?

— Je vous ai déjà dit, monsieur, beaucoup plus de choses que je n'avais dessein de le faire; mais, pour vous parler franchement, j'ai tant de respect et d'estime pour la dame en question, que je ne vous en dirai pas davantage sans avoir votre parole d'honneur que vos questions n'ont pour but que son bonheur.

— Eh bien, je vous déclare sur mon honneur que, si les choses sont telles que je commence à l'espérer, elle se trouvera la femme la plus heureuse du monde.

— Vous m'avez dit que cette longue-vue avait appartenu à un de vos plus intimes amis?

— Oui; et si je vois, d'après ce que vous me direz, que mistress Saint-Félix soit réellement mistress Fitz Gérald, je produirai cet ami, qui est son mari.

— Cela vous suffit-il ?

— Oui, sir James, et maintenant je vous dirai tout. — Je lui fis alors un détail exact de tout ce qui avait rapport à cette affaire, depuis le moment où mistress Saint-Félix m'avait donné la longue-vue, après en avoir effacé les initiales, jusqu'à la mort de Spicer. — Voilà tout ce que je puis vous dire,

— ajoutai-je; — c'est à vous à en tirer vos conclusions.

— Je VOUS remercie, monsieur. Maintenant permettez-moi de vous faire une ou deux autres questions. — Quels moyens d'existence mistress Saint- Félix a-t-ellc à Greenwich, et de quelle réputation y jouit-elle?

— Elle y tient une boutique de tabac, — répondis-je, — et je ne connais pas une femme qui soit plus universellement estimée et respeclée.

Sir James O'Connor emplit deux verres de vin, m'en offritun et but l'autre. — Monsieur Saunders, — me dit-il ensuite, — vous ne savez pas combien je vous ai d'obligation. Je prends le plus vif iutérètà cette affaire, et, si vous n'êtes pas obligé de retourner sur-le-champ à Deal, je vous prierai de vous charger d'une commission pour Greenwich. Vos peines et vos frais

— Je ferai tout au monde pour mistress Saint- Félix , sir James, et je ne regarderai ni aux peines ni aux frais.

— Voulez-vous vous charger de lui porter une lettre à l'instant? — Je ne puis quitter ma frégate en ce moment, — c'est une chose impossible.

— Très certainement, monsieur.

— Et vous l'amènerez ici?

— Si elle consent à y venir. — Je présume que votre lettre expliquera tout, afin d'éviter un choc trop subit?

— Vous avez raison, monsieur Saunders ; — mais moi j'ai tort de ne pas vous donner ma confiance en-

tière. Vous avez si bien gardé les secrets de mistresa Saint-Félix que vous ne pouvez manquer de garder le mien aussi fidèlement.

— J'engage mon honneur, sir James.

— Eh bien, monsieur Saunders, je vous ai parlé d'un ami intime, mais le fait est que c'est à moi que cette longue-vue a appartenu. Quand je retournai en Irlande, et que j'ap})ris que ma femme avait mis fin à ses jours, comme on le supposait, je fus désespéré, comme vous pouvez bien le croire. Lorsque mon esprit eut repris un peu de calme, je remarquai que, quoique tous ses vêlements fussent restés à la maison, tous ses bijoux et autres objets ayant quelque valeur avaient disparu; mais je me figurai qu'ils avaient été pris par ses parents ou d'autres personnes. J'entrai alors à bord d'un bâtiment de guerre, sous le nom de James O'Connor; j'y fus placé sur le gaillard d'arrière, et, par une suite continuelle de faveurs de la fortune, j'arrivai au grade que j'occupe aujourd'hui. — Voilà tout mon secret. — Au surplus, il m'importe peu qu'il soit divulgué, maintenant que j'ai retrouvé ma femme; je n'avais rien fait qui put déshonorer mon nom avant d'entrer dans la marine royale; mais en ayant changé, je désire qu'on ne sache pas que j'en aie jamais porté un autre avant qu'il se présente une occasion favorable pour le reprendre. — A. présent, monsieur Saunders, vous chargez-vous de mon message?

— Avec le plus grand plaisir, sir James, et je puis II. 17

m'en acquitter à présent avec toutes les précautions convenables. — Demain matin je serai de retour ici avec mistress Saint-Félix.

— Il faut prendre une chaise de poste, tant pour, aller que pour revenir, — dit sir James en me mettant dans la main quelques billets de banque. — Voici de l'argent; — prenez, prenez! S'il y a du reste, vous pourrez me le rendre. — Adieu! mille remerciements.

— Mais où vous trouverai-je à mon retour, monsieur ?

— Ah! vous avez raison. — A l'hôtel des Armesdu-Roi, à Chatam.

Je ne perdis pas de temps. Dès qu'un canot de la frégate m'eut conduit à terre, je pris une chaise de poste et je partis pour Greenwich, où j'arrivai vers neuf heures. Je quittai la chaise en y arrivant, et j'allai à pied chez mistress Saint- Félix. Je la trouvai chez elle, comme je m'y attendais, et, à ma grande satisfaction, le docteur n'y était pas.

— Eh bien! monsieur le pilote, — me dit-elle, — quand étes-vous arrivé ici?

— A l'instant même. — Je viens de Chatam.

— Avez-vous été chez votre mère?

— Pas encore. Je viens d'abord passer la soirée avec vous.

— Avec moi? — Voilà du nouveau. Je ne suppose pas que vous ayez dessein de me faire la cour, comme le docteur ?

— Non ; mais je vous prie de me donner une tasse de thé dans votre petit salon , et de dire à Jeanne d'avoir soin de la boutique.

— Jeanne est fort occupée, monsieur Tom, et je crois que je ne puis vous satisfaire en cela.

— Mais il le faut, mistress Saint-Félix. Je suis déterminé à ne pas quitter cette maison sans avoir pris une tasse de thé avec vous. — J'ai besoin d'avoir avec vous une longue conversation.

— D'où vient donc le vent aujourd'hui, Tom?

— Peu importe. Dans tous les cas je n'ai pas le cerveau éventé, et je n'ai bu qu'un seul verre de vin de toute la journée. Je vous demande en grâce de ne pas me refuser, mistress Saint-Félix. Vous avez déjà eu pour moi bien de la bonté en plusieurs occasions, obligez-moi encore en celle-ci. — Le fait est qu'il m'est arrivé aujourd'hui quelque chose de très grande importance. Je désire avoir votre avis sur ce que je dois faire, et, en cette occasion, je le préfère à celui de tout autre, s

— Si vous parlez sérieusement, Tom, et que vous fassiez tant de cas de mon avis, c'est me faire un compliment qui vaut certainement bien une tasse de thé. — Elle ordonna à Jeanne de préparer dans le petit salon tout ce qu'il fallait pour faire du thé, et de venir ensuite veiller à la boutique.

— Et dites-lui aussi que vous n'êtes chez vous pour personne, pas même pour le docteur,

— Réellement , Tom , tout cela prend un air bien sérieux; mais je ferai ce que vous désirez.

q60 le pauvre JACK.

Je n'entamai l'affaire que lorsque nous eûmes pris le thé, carje ne savais trop})aroù commencer. Enfin je lui dis , en remettant ma tasse sur la table : — Mistress Saint-Félix, il faut d'abord que je vous informe de différentes choses qui ne sont connues ici que de moi. — Je lui contai alors l'histoire de la vieille Nanny, la manière dont Spicer avait reconnu la longue-vue, sa tentative pour assassiner sa mère, et les aveux qu'il m'avait faits avant de mourir. Mistress Saint-Félix fut fort émue.

— Mais pourquoi me dire tout cela? — me demanda-t-elle. — C'est sans doute une consolation pour moi desavoir que mon mari n'a pas subi une mort ignominieuse, comme je le supposais; mais à présent je n'aurai plus un instant de tranquillité jusqu'à ce que je sache ce qu'il est devenu. — Il vit peut-être encore.

— Mistress Saint-Félix, vous me demandez pourquoi je vous dis tout cela? Permettez-moi de vous faire une question. — Sachant tout cela depuis si long -temps, pourquoi ne vous l'ai-je pas dit plus tôt?

— Je ne saurais le dire.

— En ce cas , je vous le dirai. C'est parce que je savais que cette nouvelle ne ferait que vous rendre inquiète et malheureuse, comme vous venez de le dire , et je ne vous en aurais pas encore parlé, si je n'eusse obtenu d'autres informations à bord d'une frégate que j'ai conduite ce matin dans le Medway.

Mistress Saint-Félix respirait à peine. — Qii'avezvous donc appris? — medemanda-t-elle d'une voix faible.

— La longue-vue a été reconnue par une personne qui était à bord, et qui m'a dit que votre mari vit encore.

Je courus chercher un verre d'eau, car mistress Saint-Félix était tombée, la tête en arrière, sur sa chaise, pâle comme la mort. Je lui en fis boire une gorgée, je lui en jetai quelques gouttes au visage , et elle revint à elle; elle appuya son mouchoir sur ses yeux, garda le silence quelques instants, et se mit à sangloter. Se jetant ensuite à genoux, la tête courbée sur sa chaise, elle resta en prière quelques minutes; et se relevant enfin, elle méprit la main, se rassit, et me dit : — Vous pouvez tout me dire à présent.

Comme elle avait l'air calme et tranquille, je lui fis part de tout ce qui s'était passé entre sir James O'Connor et moi , et delà mission qu'il m'avait donnée delà conduire à Chatam.

— Et maintenant , mistress Saint-Félix, — ajoutai-je , — vous ferez bien de vous mettre au lit. J'ai promis à sir James que nous serions à Chatam demain matin. Je viendrai vous chercher à sept heures, et nous irons prendre une chaise de poste à l'autre bout de la ville. Serez-vous prête?

— Oui, sans doute, — répondit-elle en souriant. — Que le ciel vous protège, Tom! — A demain.

Je n'allai pas chez ma mère; je pris un lit dans une auberge , et je me levai le lendemain assez tôt pour être chez elle à l'heure convenue. Elle sortit de sa maison dès qu'elle m'aperçut, et me suivit à quelque distance. Nous prîmes une chaise de poste à l'endroit où j'avais laissé celle qui m'avait amené, et en trois heures de temps nous arrivâmes à Chatam, aux Armes-du-Roi. Je demandai une chambre, et j'y laissai mistress Saint-Félix, qui tremblait comme une feuille. Je la priai de s'asseoir sur le sofa, et je me fis conduire à l'appartement de sir James O' Connor.

— Elle est ici , monsieur.

— Où?

— Suivez-moi , sir James.

J'ouvris la porte de la chambre, et dès qu'il y fut entré , je me retirai.

LE PAUVRE JACK. q63

Page 1