‹ Le pauvre JackChapitre 27 sur 35 · CHAPITRE XL VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL VIII

Ma sœur Virginie est enfin placée dans une situation où elle se trouve bien, et ma mère est contente.

Je restai tranquille dans le café de l'hôtel, en cas qu'on m'envoyât chercher, ce que je croyais devoir arriver avant la fin du jour. Dans l'après-midi , un garçon de l'hôtel vint me dire que sir James O'Connor désirait me parler, et je fus introduit dans son appartement, où je trouvai mistress Saint-Félix sur le sofa.

Aussitôt que la porte fut fermée, sir James me prit par la main , et me conduisant près de sa femme , il me dit : — Permettez que je vous présente votre ancienne amie sous le nom de lady O'Connor.

— Non , cher Tom , — dit-elle en me prenant la main , — je suis et je serai toujours pour vous mistres Saint-Félix. Venez donc, et asseyez-vous. Vous aurez encore à vous charger de moi , car je dois retourner à Greenwich pour en partir d'une manière convenable. Sans doute , on a déjà fait courir le bruit que je me suis enfuie par crainte de mes créanciers. Sir James pense qu'il faut que j'y retourne

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comme si rien ne fût arrivé, que je dise qu'une parente m'a laissé quelques biens , que j'arrange mes affaires et que je vende le fonds de mon commerce. Cela vaudra certainement mieux que de donner lieu aux propos et aux caquets que pourrait occasionner ma disparition soudaine; — non pas qu'il soit probable que je rencontre jamais mes anciennes connaissances de Greenwich.

— Ne pensez-vous pas de même, Tom? car il faut que je vous appelle ainsi, en gage de notre amitié future, — dit sir James.

— Je crois que ce sera le meilleur parti, monsieur.

— Eh bien ! il faut que vous conduisiez encore ce soir milady à Greenwich. Demain , la nouvelle se sera répandue , et le jour suivant vous pourrez la ramener encore ici. J'espère que vous sentez le compliment que je vous fais en vous confiant un trésor si nouvellement retrouvé? A présent , mettons-nous à table. — Ne regardez pas votre costume, Tom, il vaut bien celui de milady.

Après le diner, on ordonna une chaise de poste, etlady O'Connor et moi, nous partîmes pour Greenwich , où nous n'arrivâmes qu'à la nuit. Nous nous rendîmes à pied chez elle, je l'y laissai , et je m'empressai d'aller chez ma mère.

— Eh bien! ma mère, — lui dis-je, après les premières salutations , — avez-vous appris la nouvelle concernant mistress Saint-Félix?

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— Non ; qu'est-ce qu'elle a encore fait ?

— Oh ! elle n'a rien fait ; mais une parente qu'elle avait en Irlande lui a laissé une grande somme d'argent; et elle va partir de suite pour ce pays. Si elle reviendra ici ou non, c'est ce que personne ne peut dire.

— Eh bien , nous pouvons nous passer d'elle, — dit ma mère d'un ton piqué. — Je suis bien aise qu'elle s'en aille, car je n'ai jamais aimé que Virginie fût si intime avec elle : la boutique d'une marchande de tabac n'est pas le plus convenable pour une jeune personne bien élevée.

— Ma mère, — répliqua Virginie, — lorsque nous demeurions dans Fisher's AUey, mistress Saint-Félix était d'une condition supérieure à la nôtre.

— Je vous ai souvent avertie, Virginie, de ne jamais parler de Fisher's Alley; vous savez que cela m'est désagréable : — les meilleures familles ont eu leurs revers.

— Je ne puis m'empêcher de penser que c'est ce qui est arrivé à mistress Saint-Félix, — dit Virginie.

— S'il vous plaît , miss Saunders , laissons ce sujet , — répliqua ma mère avec hauteur.

Cette nouvelle se répandit bien vite : j'allai moimême dans plusieurs endroits où je savais qu'on la ferait circuler, et avant le lendemain tout Greenwich savait que mistress Saint-Félix avait hérité d'une grande iortune : quelques uns la faisaient monter à dix mille livres en capital, et d'autres à dix mille livres

de rente. Lorsque j'arrivai chez elle le lendemain, je trouvai qu'elle avait fait des arrangements ppurcontinuerson commerce pendant son absence, ayant dit, non qu'elle partait pour toujours, mais qu'elle ferait savoir sa décision en écrivant aussitôt qu'elle serait arrivée en Irlande , parce qu'elle ignorait le montant exact de la fortune dont elle venait d'hériter- Le docteur, qui avait entrepris de conduire ses affaires en son absence, avait l'air si déconfit que j'eus vraiment pitié de lui. Il avait été si habitué à sa société , qu'il était désolé de son départ , quoique toute espérance qu'elle deviendrait jamais sa femme l'eût abandonné depuis long-temps. Mistress Saint- Félix me dit qu'elle serait prête dans la soirée , et je retournai à la maison, où je trouvai Virginie en larmes : sa mère lui avait encore reproché son amitié pour mistress Saint-Félix ; mais Virginie me dit qu'elle pleurait plutôt de l'idée du départ de cette dame, que de ce que sa mère venait de lui dire; et elle me pria d'aller avec elle chez son amie pour lui faire ses adieux.

Quand nous arrivâmes, mistress Saint-Félix embrassa ma sœur avec beaucoup d'affection et l'emmena dans le petit salon. Virginie fondit en larmes.

— Vous êtes la seule amie que j'aie ici, — lui ditelle; — je vous aime beaucoup, et maintenant je vais vous perdre!

— Ma chère Virginie, je suis plus contrariée de me séparer de vous et de Tom que je ne puis l'ex-

primer ; — notre chagrin est mutuel. Nous nous reverrons.

— Je n'en vois pas la possibilité , — dit Virginie tristement.

— Mais moi, je la vois, et , qui plus est . j'y ai pensé depuis que j'ai reçu la nouvelle qui cause mon départ. — Tom , votre sœur n'est sans doute instruite que des bruits qui courent?

— Elle ne sait rien de plus que les autres.

— Mais vous en savez davantage ; et comme je sais qu'on peut se confier à elle, je vous permets de lui faire part de mon secret. Alors , ma chère Virginie , quand je vous aurai dit que je désire que vous veniez demeurer avec moi, et que je prendrai mes mesures pour cela 5 quand vous aurez entendu ce que votre frère a à vous dire , vous comprendrez que nous pourrons nous revoir. Adieu , et que le ciel vous protège! — A présent, partez, car j'ai bien des choses à faire.

Lorsque j'eus raconté à Virginie ce dont le lecteur est déjà informé, sa joie fut extrême. « Oui , — ditelle, — je comprends tout à présent. Ma mère, qui a un grand désir de me voir placée dans quelque famille de distinction comme demoiselle de compagnie, en apprenant que lady O'Connor consent à me recevoir chez elle , ne se doutera pas que ce soit mistress Saint-Félix ; sans cela , elle ne me laisserait jamais aller près d'elle , j'en suis siire ; car elle l'a

prise en aversion pour des raisons qu'elle seule peut connaître.

Aussitôt que j'eus reconduit ma sœur chez elle, où je la laissai très heureuse, je retournai chez mistress Saint-Félix. Le docteur était avec elle, muet et triste; et je pensais que nous aurions quelque difficulté à nous débarrasser de lui , quand Coble arriva.

— S'il vous plaît 5 monsieur, — dit-il, — mistress Fallover a besoin de vous sur-le-champ. Elle souffre beauconp.

— Je ne puis rien y faire.

— En vérité! mais il faut y faire quelque chose, docteur, — dit mistress Saint-Félix. — C'est, comme vous le savez , la première fois qu'elle est enceinte, et il ne faut pas la négliger; ainsi, disons-nous tout de suite adieu et au revoir. J'ai prié Tom de venir me prendre pour aller faire mes adieux à sa sœur et à une ou deux autres personnes avant de partir. Ainsi , docteur , comme vous ne pouvez pas m'accompagner, allez soigner la pauvre femme. Adieu, docteur Tadpole, je vous écrirai aussitôt que je saurai ce que je dois faire.

Le docteur lui prit la main , et disant , après un instant de silence :

— Mistress Saint-Félix, — infelix ^ eheul — il se hâta de quitter la maison.

— Le pauvre homme , — dit-elle , — s'apercevra de mon absence, c'est la vérité. — Adieu, Jeanne,

avez soin de tout jusqu'à mon retour , et n'oubliez pas le chien et le chat, Allons, Tom , partons.

Je pris sa malle sur mes épaules, et je la suivis jusqu'à la poste aux chevaux. Nous demandâmes une chaise de poste , et nous partîmes.

— Tom, dit lady O'Connor, — car je l'appelle ainsi à présent qu'elle n'est plus à Greenwich, — il va luie partie de mon histoire que vous ne connaissez pas, — une partie peu importante à la vérité. Lorsque j'appris par les journaux que mon mari avait été, comme je le supposais , exécuté, je suis honteus^e de le dire, ma première pensée fut de commettre un suicide; mais de meilleurs sentiments prirent l'ascendant dans mon esprit, et alors je résolus de changer de nom, et de laisser croire que j'étais morte. Ce fut pour cette raison que je laissai mon chapeau au bord de la rivière, et tous mes vêtements à la maison, prenant seulement avec moi quelques bijoux, et le peu d'objets précieux que je possédais, afin de les vendre pour fournir à ma subsistance. J'obtins un passage à bord d'un transport frété pour Woolwich, sous prétexte que mon mari était arrivé des pays étrangers : là j'appris par hasard que le fond d'une boutique de tabac à Greenwich était à vendre, et je l'achetai. Voilà tout ce que vous ne connaissiez pas de mon histoire.

— Et maintenant, en ce qui concerne Virginie,

j'ai l'intention de l'avoir bientôt avec moi. Votre mère désire beaucoup la placer dans une famille distinguée , dans l'espérance qu'elle captivera quelqu'un de ses membres par sa beauté , — mauvais genre de spéculation; — je demanderai dans les journaux une demoiselle de compagnie, et j'arrangerai les choses de manière que votre mère ne me voie pas. Mais quand votre sœur sera près de moi, ce ne sera pas comme demoiselle de compagnie, mais comme ma propre fille. — Je vous dois beaucoup , Tom , presque tout même , et c'est la seule manière dont je puisse m'acquitter envers vous. J'ai déjà parlé à sir James sur ce sujet , et il est également prêt à payer cette dette de reconnaissance : ainsi Virginie sera désormais notre fille adoptive.

— Vous me payez plus que vous ne me devez, lady O'Gonnor, — répondis-je, — car vous m'obligez en ce que j'ai le plus à cœur.

— Je vous crois, Tom; ainsi n'en parlons plus. Autant vaut informer ici le lecteur que je passai

une semaine a Chatam , et , pendant ce temps , lady O'Gonnor fit mettre dans les journaux une annonce propre à attirer l'attention de ma mère. J'envoyai ce journal à Virginie en faisant une marque a l'annonce. Ma mère y répondit de suite. Sir James O'Gonnor se rendit à Greenwich , reçut ma mère et Virginie dans l'hôtel où il avait pris un appartement, parut content de ma sœur, et dit qu'aussitôt

que lady O'Connor serait suffisamment rétablie d'une indisposition, elle l'enverrait chercher pour la conduire à Chatam. Ce qui eut lieu deux jours après. Sir James les reçut, et leur dit que lady O'Connor était encore trop indisposée pourvoir personne, mais qu'elle dirait quelques mots à Virginie et qu'elle laisserait à sir James le soin de tout arranger avec ma mère. Virginie, retourna près de sa mère , et dit que lady O'Connor était une dame ayant le ton et les manières les plus distinguées, et qu'elle désirerait être placée près d'elle. Les offres furent avantageuses, et ma mère, quoiqu'elle regrettât de ne pas avoir vu lady O'Connor, fut satisfaite; et Virginie alla prendre possession de la place le surlendemain. Ainsi ma sœur fut placée d'une manière confortable, et après avoir passé deux jours avec elle je fis mes adieux à sir James et à lady O'Connor, dans l'intention de retourner à Deal. Mais en ce moment, je reçus une lettre d'Anderson qui m'informait que Nanny était très mal, et que le docteur Tadpole ne croyait pas qu'il fût possible qu'elle véciitplus de vingt-quatre heures; — qu'elle désirait beaucoup me voir, et qu'il espérait que je viendrais tout de suite.

Je montrai la lettre à lady O'Connor, qui me dit : — Vous irez sans doute, Tom?

— A l'instant , — répondis je , — et d'autant plus que la date de cette lettre remonte à trois jours. Quelle est la cause de ce retard , c'est ce que je ne

puis deviner. — A.dieu, lady O'Connor; adieu, ma très chère Virginie. La vieille Nanny a beaucoup de droits à ma reconnaissance , comme vous le savez toutes deux.

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