‹ Le pauvre JackChapitre 28 sur 35 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

Mon père , à sa grande surprise, a un morceau de terre sur lequel il peut appuyer uu pied , et dire : Ceci est à moi.

— Vous arrivez trop tard , Tom , — me dit Ben le baleinier, quand je sautai à bas de l'impériale de la diligence ; — la vieille femme est morte hier au soir.

— J'en suis bien fâché, Ben, puisqu'elle désirait tellement de me voir; mais je n'ai reçu que ce matin la lettre d'Anderson , et il m'était impossible d'arriver plus tôt.

Cette nouvelle me décida à me rendre sur-lechamp à l'hôpital , ne doutant pas qu'Anderson ne pût me donner tous les renseignements que je désirais sur cet événement. Je le rencontrai pendant qu'il s'avançait vers un banc placé sur la terrasse en face delà rivière, où il allait souvent s'asseoir quand le temps était beau. — Eh bien , Tom , — me dit-il , — je vous attendais , et j'espérais que vous seriez arrivé plus tôt. — Asseyons- nous ici , et je vous donnerai quelques détails sur ce que je sais que vous avez le plus à cœur. La vieille femme a II. 18

fait une bonne fin. J'ai reçu ses derniers soupirs, et je puis dire, Tom , que ses derniers vœux ont été pour votre bonlieuFr Je eroi« que son seul regreC à été de ne pas vous voir avant de mourir.

— Pauvre Nanny ! elle a bien souffert.

— Oui , et il y a bien des motifs pour excuser sa

conduite; et comme nous le sentons nous-mêmes,

fespère qu'elle éprouvera la merci du grand jtige

auquel tous les secrets des cœurs sont connus. Elle

n'était pas précisément folle, Tom; mais depuis le

moment qu'elle a cru que son fils avait été pendu ,

elle n'a plus eu le plein usage de sa raison ; ce coup

avait affaibli son intelligence. Elle en fut étourdie,

et le sentiment moral du bien et du mal en fut

émoussé chez elle. Elle m'a dit qu'après que vous

lui eûtes dit que son fils était à l'hôpital , et qu'il

était mort repentant , il lui avait* semblé que son

esprit était soulagé d'un poids énorme; qu'elle s'était

trou\ée délivrée d'une oppression qui pesait sur

toutes ses facultés, et d'une espèce de vertige qui la

rendait indifférente à tout. Je crois que cela est

vrai, d'après le changement qui s'est opéré en elle

pendant le court intervalle qui s'est écoulé depuis

cette époque.

— Quel changement '' Vous savez que j'ai été trop occupé pendant le peu d'instants que j'ai passés ici pour aller la voir.

— Je parle d'un changement dans son extérieur et dans ses manières. Elle parut se rappeler l'état

qu'elle avait autrefois occupé dans le monde. Elle se mettait toujours proprement; — du moins aussi .proprement qu'il était possible dans une d^meui^ comme la sienne. Elle avait toujours un bonnet et un tablier blanc.

— En vérité!

— Oui : et les dimanches , elle faisait une toilette complète. Elle n'allait pas à l'église, mais elle avait acheté une grande Bible et une paire de lunettes , et on la voyait souvent la lire , assise devant sa porte. Quand j'allais la voir, elle aimait à s'entretenir de sujets religieux. Un jour je lui oârlai de son amour pour l'argent, et je lui dis que c'était un péché. Elle me répondit qu'elle l'avait beaucoup aimé bien long-temps, parce qu'elle croyait toujours qu'il y avait près d'elle quelqu'un qui voulait le lui dérober, depuis que son propre fils l'avait volée, mais qu'à présent qu'elle savait ce que ce fils était devenu, elle n'aimait plus l'argent, — du moins plus autant qu'auparavant. Je crois que c'était la vériti-, car son avarice avait été causée par la situation .particulière de son esprit. Elle avait dans sa maison pendant sa dernière maladie quelques meubles utiles que je n'y avais jamais vus auparavant, et l'achat qu'elle fit d'une grande Bible imprimée en gros caractères est pour moi une preuve convaincante que l'avarice ne la dominait plus.

— C'est un grand plaisir pour moi d'apprendre tout cela , Anderson ; car Nanny était une de

mes plus anciennes amies , et je lui étais fort attaché.

— Pas ))]us qu'elle ne vous l'était , Tom. Presque ses derniers mots furent pour appeler sur vous la bénédic!ion du ciel. Grâce à Dieu, elle est morte comme doit mourir un chrétien, et j'espère qu'elle est maintenant heureuse.

— Amen! — répondis-je, car j'étais fort ému de ce que disait Anderson.

Après un instant de silence, Anderson ajouta : — Vous savez, Tom, qu'elle vous a laissé tout ce qu'elle possédait. Elle m'avait déjà informé que c'était son intention , quoique je ne vous en eusse rieu dit; mais j'ai cru qu'il valait mieux que M. Wilson fît le testament , et qu'elle n'eût qu'à le signer. Ben et moi nous l'avons signé comme témoins. Mais quant à ce qu'elle vous a laissé , je crois que ce ne sera pas grand'chose ^ car après son décès la recherche que nous avons faite ne nous a fait découvrir qu'environ sept livres dans deux petites boîtes , et elle a légué dix livres à votre sœur Virginie. Quand on aura vendu tout ce qui se trouve dans sa bouti que, je ne sais s'il y aura de quoi payer les frais de son enterrement et le legs de votre soeur.

— Peu importe , nous verrons ;, — répondis-je. — Dans tous les cas elle sera enterrée décemment, et le legs sera payé. — Au revoir , Anderson ; il faut que j'aille voir ma mère et ma sœur.

Les restes de Nanny furent rendus à la terre le lundi suivant. On lui fit des funérailles décentes,

comme je l'avais annoncé, et Anderson , mon père, Ben et moi nous la conduisîmes jusqu'à sa dernière demeure. Dès que la cérémonie fut terminée, je priai Anderson de m'accompagner chez M. Wilson.

— Je crains, Tom, — meditM. Wilson,— que, comme il arrive à bien des légataires universels, il ne vous reste pas grand'chose , les dettes payées.

— iS'importe, vous m'obligerez en venant avec Anderson et moi dans la maison de la défunte.

— Et lever les scellés en votre présence, je suppose; mais le fait est, Tom, que, croyant que l'argent n'y serait pas très en sûreté, même sous les scellés , je l'ai mis dans ma poche.

— Quoiqu'il en soit, je désire que vous y veniez

avec nous.

— De tout mon cœur, puisque vous ne voulez prendre possession qu'en due forme.

Dès que nous y fumes arrivés , j'ouvris la fenêtre, et je m'approchai de la cheminée. J'en démontai la grille, j'ôtai les trois briques d'en dessous, et j'en retirai deux petites boîtes, dont l'une était assez

pesante.

— Voici, monsieur Wilson, — dis-je, — une partie des biens de la défunte qui a échappé à vos recherches.

— Cela n'est pas étonnant.— Mais voyons ce que

c'est.

J'ouvris les boîtes, et je trouvai dans Tune , à leur grande surprise, (Hfférents paquets contenant des

pièces d'or, et formant au total une somme de quatre cent vingt livres.

— Ce n'est pas un mauvais legs, — dit M. Wilson. — Mais vous saviez donc cela, Tom?

— Sans doute. Je le savais depuis quelque temps, — depuis le jour où Ton fit une tentative pour la voler,

— Mais quels sont ces deux petits paquets de papier dans l'autre boîte?

Sur l'un était écrit . — Arsenic -poison. — Sur l'autre : — Recette contre le mal de dents.

— D'après les étiquettes, ce n'est rien qui ait de la valeur, — dis-je. Cependant je les ouvris, et je fus très surpris d'y trouver des billets de banque pour deux cents livres.

— Eh bien , j'étais sur le point de jeter ces papiers sans les ouvrir , — dis-je en souriant.

— Et vous voyez maintenant pourquoi la vieille femme a écrit ces mots sur l'enveloppe. Elle pensait que, si on la volait , les voleurs ne se donneraient pas la peine d'ouvrir les paquets. Vous avez été vousmême sur le point de les jeter, et c'est ce quMls auraient probablement fait.

— Eh bien, monsieur Wilson , je n'ai pas d'autres recherches à faire. Voulez-vous me faire le plaisir de prendre soin de cet argent pour moi?

— Volontiers, pourvu que vous vous chargiez d'apporter l'or jusque chez moi, car il ne laisse pas d'être lourd , et en même temps je vous donnera» un reçu du tout.

Anclerson nous quitta, et j'accompngnai M. Wilson chez lui. Quand il eut compté l'argent une seconde fois, et qu'il m'en eut donné un reçu, il me demanda ce que je voulais qu'il en fît. Je lui répondis— ce qui était la vérité — que je ne savais trop qu'en faire, mais que j'aimerais à l'employer en quelque chose qui fût palpable.

— Vous voudriez acheter une ferme, je suppose, — me dit-il, — et devenir propriétaire de terre comme Bramble ; mais je crains que la somme ne soit pas suffisante. Au surplus je vous dirai. Tom , que nous autres hommes de loi nous savons bien des choses qui n'arrivent pas aux oreilles de tout le monde, et je sais que le propriétaire de la maison où demeure votre mère désire la vendre, et comme il a grand besoin d'argent, je crois qu'il la donnerait pour cette somme. Or votre mère paie un loyer annuel de cinquante - cinq guinées, et si vous achetez cette maison six cents livres, votre argent serait placé à près de neuf pour cent. Cela vous convient-il?

— Je crois, monsieur, que c'est ce que je puis faire de mieux. S'il fallait quelque chose de plus, j'ai fait quelques petites épargnes, et elles sont entre les mains de Bramble.

— Eh bien, je m'en occuperai.

Quelques jours après, M. Wilson m'apprit que le propriétaire consentait à vendre sa maison pour cinq cent soixante livres, et que c'était une affaire concluQi

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— Je VOUS en remercie , monsieur, — lui dis-je. — Mais depuis que je vous ai vu, j'ai réfléchi à cette affaire, et je désire qu'en achetant cette maison pour moi, vous en assuriez l'usufruit à mon père. Il cause quelques dépenses à ma mère , et je voudrais qu'il en fût indépendant. Si la maison lui appartient, les loyers feront face à tout ce qu'il peut demander d'elle. Cela sera plus agréable pour l'un et pour l'antre , et ma mère en aura plus de respect poiM" lui.

— Je le ferai avec plaisir, Tom. Vous méritez d'avoir de l'argent, car, je dois le dire^ vous en faites un bon emploi. — Venez me voir demain.

Le lendemain les actes furent signés ; j'allai ensuite chez mon père, et je lui remis le titre qui le rendait propriétaire en usufruit de la maison que ma mère occupait. — Eh bien , Tom , — me dit-il quand je lui eus expliqué toute l'affaire, — jamais ■.■] bon fils n'a fait une meilleure action ; je vous en remercie , mon garçon, et que Dieu vous en récompense. A présent, je me générai moins pour demander un pot de bière ou deux d'extraordinaire, quand j'aurai quelque ami avec moi. — Mais dites-moi, Tom, le jardin est-il aussi à moi ?

— Maison , jardin , cabinet en treillage, tout est à vous , mon père.

— Ainsi donc, — reprit-il en souriant, — j'ai un morceau de terre sur lequel je puis appuyer le pied, et dire : — Ceci est à moi. — Eh bien, je ne m'y

étais jamais attendu. — Il faut que j'y aille et que j'y pose le pied, pour voir ce que j'éprouverai.

J'appris à ma mère que mon père était désormais son propriétaire. Elle en parut très surprise , et je lui expliquai en détail comment cela était arrivé.

Mon père entra quelques instants après. — Eh bien, monsieur Saunders, — lui dit-elle d'un ton aigre-doux, — il paraît que c'est à vous que je dois dorénavant payer mon loyer tous les trois mois?

— Me payer 1 — s'écria mon père; — les choses n'en sont pas venues là. Ne m'avez-vous pas fourni tous les soirs de la bière, sans me la reprocher, pendant je ne sais combien d'années? Et croyez-vous que je l'aie oublié ? Non, non , vous vous êtes bien conduite envers moi après tout, quoique tout n'ait pas d'abord marché comme cela aurait dû. Ainsi donc, voilà le papier que Tom vient de me remettre ; gardez-le , et qu'il n'en soit plus question. Seulement...

— Seulement quoi? — demanda ma mère en le regardant d'un air d'amitié.

— Seulement , faites venir un pot de bière pour que nous buvions à la santé de Tom ; voilà tout.

Tout étant arrangé à la satisfaction générale, je retournai à Chatam. J'avais promis d'aller faire

mes adieux à ma sœur et aux O'Connors , car je croyais probable qu'ils partiraient avant que je trouvasse une autre occasion de descendre la rivière.

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