CHAPITRE XXIX
Contenant l'iiistoire de la vieille Nanny.
Le lendemain matin, dès que j'eus fini d'écrire une lettre à Bessy pour lui donner le détail de tout ce qui était arrivé, j'allai chez la vieille Nanny, pour la décider, s'il était possible, à me raconter son histoire. Elle n'était pas chez elle; les portes et les volets de sa maison étaient fermés, et je retournais dans Ficher's Alley", quandje lavis dans la rue, marchant avec peine, et paraissant fatiguée. Je crus qu'il valait mieux avoir l'air de la rencontrer par hasard. Je traversai donc la rue pour aller la joindre, et je lui dis : — Eh bien , la mère, vous êtes sortie de bonne heure ce matin.
— Ah, vous voilà 1 Jack! — C'est vous qui êtes cause que j'ai fait une si longue course.
— Moi, Nanny!
— Oui , vous, — c'est-à-dire ces présents que vous m'avez faits. — Je suis presque morte de fatigue. — Pourquoi m'apporter de pareilles choses? — Ce ii'est pas que j'aie fait une mauvaise affaire; c'est la vérité.
Cet aveu me fit comprendre que Nnnny avait
vendu mes présents plus cher qu'elle ne s'y attendait , et elle me le prouva en ajoutant , lorsque nous arrivâmes chez elle : — Il est très pénible d'avoir à courir si loin, Jack; mais puisque vous ne pouvez me rapporter ni des bouteilles vides ni d'autres choses semblables, apportez-moi ce que vous pourrez, et j'en tirerai le meilleur parti possible. Je ne regrette pas mes peines, quand c'est pour vous que je les prends , Jack. — Tenez , voilà la clef; ouvrez la porte et les volets , mais marchez avec précaution et prenez garde de rien casser.
Je fis ce qu'elle désirait, et nous étant ensuite assis à l'ordinaire sur une des marches conduisant à sa porte , je lui dis : — Je crois que je partirai demain ou le jour suivant de très bonne heure; car Bramble est arrivé, et il ne quitte jamais longtemps sa besogne.
— Il a raison; c'est donner un bon exemple. Mais si vous allez encore en mer, Jack , tâchez de me rapporter encore quelques coquillages; — je prends du goût pour les coquillages.
— Je ne vous oublierai pas , la mère ; mais comme c'est la dernière fois que je vous verrai d'ici à quelque temps , ne tiendrez-vous pas la promesse que vous m'avez faite de me raconter votre histoirei^
— Jack, vous êtes Tèlre le plus persévérant que j'aie jamais connu. Je suis sûre que vous ne me laisserez pas un instant de repos jusqu'à ce que je vous aie satisfait; ainsi donc autant vaut le faire sur-le-champ pour en finir. Mais je voudrais que
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VOUS ne m'en eussiez point parlé; oui, je le voudrais. J'y ai pensé toute la nuit dernière pendant que j'étais coucliée. il y eut un moment ou j'avais résolu de ne pas vous conter mon histoire, et un moment après je pris une résolution contraire; car, comme je vous le disais hier, on peut trouver un avis utile dans la vie de chacun et une leçon dans un trop grand noiuhre; et mon histoire pourra être une leron pour vous en vous apprenant à empêcher une mère d'être aussi folle que je l'ai été.
A présent, Jack, écoutez-moi hien. Mon histoire ne contient pas des incidents bien nouveaux ; mais ceux que vous y trouverez n'ont pas toujours produit des suites aussi fatales. Je ne vous dirai pas mon nom; il était sans tache autrefois, mais je n'en puis plus dire autant. J'étais la fille unique d'un homme riche qui était commerçant et armateur, et c'était le personnage le plus important du port de mer où je suis née et où j'ai été élevée. Je n'ai jamais connu ma mère , car elle mourut un an après ma naissance. Je fus élevée comme la plupart des filles qui n'ont ni mère , ni frères, ni sœurs , c'està-dire je fus gâtée par mon père et flattée par les autres. Comme vous pouvez le supposer, je reçus une très bonne éducation, et, ce que vous aurez plus de peine à croire, j'étais fort belle. En un mot , mes charmes et ma fortune me plaçaient au preuùer rang; de la société dans la ville où mon père demeurait, et où j'étais généralement recherchée, flattée et courtisée; si cela ne me gâta point tout-à-fait, du
moins cela me rendit Yolontaire. Bien des offres de mariage me furent faites; je les refusai avec dédain , et j'arrivai à vingt-trois ans avant d'avoir vu un homme qui me plût. A cette époque , un bâtiment, dont la cargaison était consignée à notre maison , entra dans le port , et mon père en invitait souvent le capitaine à diner. Celait un beau jeune homme, d'un caractère insouciant, qui parlait sans cesse des bonnes qualités de son bâtiment, et qui, à ma grande surprise , n'avait pour moi presque aucune de ces attentions auxquelles je m'imaginais avoir droit. D'abord j'en fus piquée, et ensuite je lui accordai toute mon affection. Soit qu'il ne s'en aperçût pas, soit qu'il feignit de ne pas s'en apercevoir, il partit sans avoir l'air d'y répondre. Il revint au bout de six mois, et soit que d'autres l'eussent instruit de mes sentiments pour lui, soit qu il s'en aperçût enfin , il se mit au nombre de mes amants , rae proposa sa main avec un ton d'insouciance, comme s'il eût été indifférent à ma réponse, et je l'acceptai. Il communiqua à mon père ce qui s'était passé entre nous, aussi négligemment que s'il eût été question de traiter d'un fret de marchandises, et mon père fit des objections à ce mariage. — Eh bien , — dit le capitaine, — n'en parlons plus ; un homme qui a un bâtiment n'a pas besoin de femme. Il vint me faire part du refus de mon père; mais je montrai alors mon caractère volontaire et déterminé, et mon père céda. Nous nous mariâmes, et je n'eus certainement pas à me plaindre de mon
mari, qui était plein de bonté et d'attentions pour moi; mais je devins jalouse , et devineriez-vous de qui? — de son bâtiment , car il semblait lui donner la préférence sur moi. Au bout de trois mois , malgré les remontrances de mon père et en dépit de mes larmes et de mes prières, il voulut remettre à la voile. Il m'offrit de m'emmener avec lui , et je l'aurais accompagné bien volontiers , mais mon père ne voulut pas y consentir. Il partit, et je ne le revis jamais. Son bâtiment périt corps et biens avec plusieurs autres pendant une affreuse tempête. Nous n'en reçûmes la nouvelle que plusieurs mois après, et je n'étais mère que depuis six semaines quand j'appris que j'étais veuve. J'ai passé rapidement sur tout cela , Jack , parce que ce n'est pas le point important de mon histoire; mes épreuves n'étaient pas encore commencées.
Comme on peut le supposer, quand j'eus perdu Dion mari , mon amour pour mon lils n'en devint que plus ardent, et je pleurais sur lui pendant qu il me soiu'iait dans son berceau. Mon père essuya des revers dans son commerce, mais je m'en inquiétais peu. Il n'en fut pas de même de mon père : après avoir été l'homme le plus riche de la ville, il se trouvait comparativement pauvre; sa fierté en fut humiliée, son cœur se brisa , et il mourut. Quand ses affaires furent arrangées , il me resta un capital de dix mille livres sterling ; c'était bien assez, et plus qu'assez pour moi, car je ne vovais qu'un seul objet dans le monde ; mon fils
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chéri! Il était pour moi tout ce que j'avais jDerdii, Je voyais <?r> lui mon père et mon mari ; je ne vivais que pour lui; c'était mou idole. Jack; j'adorais la créature au lieu du Créateur.
Pendant toute son enfance et sa première jeunesse, j'allais toujours au-devant de tousses désirs; je ne lui refusais rien , je ne le contrariais en rien ; je cherchais jour et nuit à hii plaire, et pourtant il n'était jamais content; il était tellement gâté, qu'il ne savait que désirer. Il faisait ainsi son propre malheuret celui de tout ce quil'entourait, mais je n'en voyais rien , tant mon amour pour kii m'aveuglait. A mesure qu'il avança vers l'âge viril , son caractère devint violent et indomptable ; il inspirait la terreur, et les personnes prudentes secouaient la tète et prévoyaient l'avenir; il ne voulut prendre aucune profession ; il voulait être marin , et c'était ma plus grande crainte. Je me jetai à ses genoux pour le supplier de ne pas v songer, mais je ne pus l'en détourner. D'abord, il prit la coutume de me menacer de partir, quand il avait besoin d'argent pour ses exiravao^ances. et c'était un moyen sur d'en obtenir de moi ; mais un jour j'appris qu'il avait quitté le port sans prendre congé de personne, et qu'il était partiàbord d'un bâtiment frété pour la coted'Afrique. Bientôt, je reçus de lui une lettre fort courte , et une traite tirée sur moi de Portsmouth pour une somme considérable ; je la payai , et je fus deux ans sans recevoir de ses nouvelles. Je fus désolée, mais je ne cessai pas de l'aimer, et je comptai les
jours de son absence. — Il revint enfin , le teint bronzé, jurant à chaque mot, ayant des manières sauvages , et me traçant quelquefois le tableau de scènes qui me faisaient frémir. Mais c'était mon fils, mon fils unique, et je l'aimais autant que jamais. Il n'était que rarement chez moi, parce qu'il vivait presque entièrement dans les maisons de jeu. Je ne le voyais que lorsqu'il venait pour m'extorquer de l'argent , et il y réussissait toujours. En fournissant à ses extravagances , je voyais mon capital diminuer rapidement. Je lui peignis ma situation, et je le conjurai d'agir avec plus de prudence; il ne fit que rire de mes observations , me promit de me rendre tout quand il ferait un coup de bonheur, mais ce coup de bonheur n'arriva jamais. Enfin il ne me resta plus que deux mille livres placées dans les fonds publics, et quand il vint alors me demander de l'argent , je refusai positivement d'entamer une somme dont l'intérêt suffisait à peine pour mes besoins personnels. Mais ce fut inutilement que je voulus raisonner avec lui; il me dit qu'il lui fallait cinq cents livres, et qu'il m'indiquerait le moyeu de tirer autant de revenus des quinze cents livres qui me resteraient que des deux mille ; il m'embrassa , il alla même jusqu'à pleurer. Enfin je consentis à vendre ce qui me restait dans les fonds publics, je lui remis cinq cents livres, et j'enfermai le surplus dans mon secrétaire , en attendant qu'il m'indiquât le moyen de le placer plus avantageusement. La nuit suivante , il força la serrure de mon secrétaire , em-
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porta l'argent, et me laissa sans un seul shelling au monde.
— Quel misérable ! — m'écriai-je.
— Oui, vous pouvez l'appeler ainsi; mais qui l'avait rendu un tel misérable , si ce n'est sa folle mère? Si j'avais rempli mes devoirs envers lui, si j'avais réprimé ses mauvais penchants dans sa jeunesse , si je l'avais élevé comme je l'aurais dû, il ferait peut-être encore à présent le bonheur de sa mère. C'est moi et non lui qu'il faut blâmer, et j'ai passé bien des années d'angoisses en regrettant ma folie.
— Vous l'avez trop aimé , la mère , et c'est une faute excusable.
— Non , Jack , vous êtes dans l'erreur , c'était une faute impardonnable; il n'y a pas de mérite à une mère d'aimer ses enfants; c'est un instinct naturel placé dans le cœur de toutes les mères par la main du Tout-Puissant, et en suivant cet instinct , nous ne faisons qu'imiter les animaux des champs. Le devoir d'une mère est de maîtriser ce sentiment, quand il peut nuire au bonheur et aux intérêts de ses enfants , dût-elle se punir elle-même en les corrigeant; c'est un esprit d'égoïsme, Jack, qui engage les mères à gâter leurs enfants.
— Dans tous les cas , ma mère ne m'a jamais gâté, — répondis-je.
— Non sans doute, Jack, mais faites attention aux conséquences. Vous disiez tout-à-l'heure qu'une tendresse excessive pour son enfant est une faute
q8 le pauvre j.vck.
excusable; or, votre exemple ne prouve-t-il pas le contraire? Je n'entends pas justifier la conduite de votre mère envers vous; elle vous a trait»'; avec dureté dès votre enfance et jamais elle ne vous a montré l'affection qu'une mère doit à son fils; mais sa faute n'est-elie pas excusable? — Jack, vous vous rappelez que je me suis écrié : — Quelle différence! — quand vous n) avez appris ce que votis aviez fait pour votre mère : je faisais alors une comparaison entre vous et mon fils. J'ai été au-devant de tousses désirs, je lui ai tout sacrifié, et il m'a volé le peu qui me restait et m'a vouée à la mendicité. Votre mère au contraire a été plus que sévère à votre égard, et la première fois que vous avez pu lui montrer votre respect filial , vous lui avez abandonné tout ce que vous possédiez au monde. Votre mère peut ne pas avoir eu raison, Jack; mais moi , j'ai eu cruellement tort , et le résultat l'a prouvé.
— Eh bien , la mère , continuez votre histoire , je vous prie.
— Mon histoire sera bientôt finie. Pendant environ deux ans, je vécus comme je le pus, en vendant mon mobilier et quelques bijoux. Vint ensuite le grand coup. — Quand j'en fus instruite, je ne voulus pas rester plus long-temps dans ma ville natale. Je partis pour Londres , et j'y vécus comme je le pus et où je pus, jusqu'au moment où je suis venue ici. Le passé était pour moi comme un songe ? et y réflécliir était trop pénible. Je sentis que tous mes malheurs étaient mon ouvrage, et que je me les
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étais attirés par ma faute. Mon cœur s'endurcit, et il ne changea que lorsque je commençai à vous aimer. A présent, il s'est ouvert à de meilleurs sentiments, je le crois du moins.
— Mais quel est le coup dont vous pariez, la mère? — Est-il mort?
— Oui, Jack, il est mort; — mort sur un gibet , — pendu comme pirate à Port-Royal dans la Jamaïque. — Mais, Jack, — ajouta Nanny en me saisissant la main entre ses longs doigts, — ceci est un secret; — un secret profond comme la tombe , promettez-moi de le garder.
— Je vous le promets sur toutes mes espérances de bonheur éternel, la mère.
— Bien , Jack. A présent, laissez-moi. Vous viendrez me voir, quand vous reviendrez à Greenwich; mais ne me parlez jamais de ce sujet. Adieu , mon enfant; que le ciel vous piotegel
Je laissai la pauvre ]\anny , le visage enseveli dans son tablier, et je retournai chez ma mère, la leie remplie d'idées mélancoliques. Je ne pus m'empécher de penser k la giaviue qji se trouve dans le petit hvre qui sert à apprendre aux enfants à épeler, et ou l'on voit un jeune homme prêt à monter à léchafaud, couperavec ses dents Toreiiledesa mère , qui, par une indulgence excessive, l'a conduit à cette iiii ignominieuse.
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