‹ Le pauvre JackChapitre 4 sur 35 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Symptômes de mutinerie. — Une concession faite à propos y met ordre.

La matinée était belle et le soleil avait déjà de la chaleur quand je me levai le lendemain. Comme Bramble avait dessein de quitter Greenwich le jour suivant, je résolus de passer chez le docteur Tadpole, pour tâcher de le voir avant mon départ. Quand j'arrivai, il était déjà sorti, mais je trouvai Tom, suivant l'usage, dans la boutique. Tom avait alors deux ou trois ans de plus que moi , étant âgé de dixsept à dix-huit ans, et il était déjà d'une grande taille. Nous nous étions toujours parlé avec amitié quand nous nous rencontrions par hasard, et il m'avait constamment paru un garçon de bonne humeur et disposé à rire ; mais pour cette fois, quand j'entrai dans la boutique, il avait l'air grave et soucieux, et je ne pus m'empêcher de lui demander ce qui lui était arrivé.

— Ce qu'il m'est arrivé? — répondit-il en pilant quelque chose dans un mortier 3 — il m'est arrivé que je ne resterai pas ici plus long-temps , voilà qui est clair. — Je déchirerai mon brevet d'apprentissage, aussi sûr que mon nom est Tom Cob. — J'éta-

LE PA.UVRE JACK. 3 i

blirai une boutique en opposition à celle-ci, et je me ferai membre de la Société des Amis du Peuple, de la Société Anti-Bible et de toutes les Sociétés Anti du pays.

— Que s'est-il donc passé , Tom?

— Je prononcerai des discours contre l'Église et l'Etat , — contre l'Aristocratie et les armées sur pied , — contreV habeas corpus et\aGra.nde-Ch.arte, — contre la médecine et la pharmacie, — et contre la tyrannie sous laquelle nous gémissons. Oui, je le ferai. — Et il frappa un tel coup de pilon , que je crus que le mortier de marbre en serait fendu.

— Mais qu'avez-vous donc , Tom? — lui demandai-je en m'asseyant; — avez-vous à vous plaindre du docteur?

— Vous allez en juger. Toute la réglisse est partie ; et il ne veut pas en faire une nouvelle provision.

— Vous avez sans doute tout mangé?

— Ce n'est pas cela. Je n'en ai pas mangé un morceau depuis cinq semaines. Tout a été employé , — honnêtement employé dans la boutique, et il ne peut le nier.

— JNIais qui l'a employé ?

— Qui ? c'est moi. Le docteur m'avait dit qu'il ne voulait plus que je mangeasse de réglisse, et je n'en ai plus mangé. Mais je suis malade et je me donne des ordonnances. N'en ai- je pas le droit? Ne suis-je pas docteur aussi bien que lui ? N'est-ce pas moi qui pile toutes les drogues , — qui colle les étiquettes

sur les fioles, — fini les bouche, — qui les porte aux malades? J'ai les viscera dérangés; je m'ordonne ce qui peut les remettre en bon ordre, — une potion noire, omnes duas horas swnemluni. Mais à présent, il n'y a plus les ingrédients nécessaires dans la boutique , et il dit qu'il n'en achètera plus.

— Et quels sont ces ingrédients, Tom?

— yt<iua para y — extructuni i^ljcjrrhizœ. — Fiat haustus. I/eau ne manque pas , mais il n'y a plus de réglisse. Comment faire? J'ai essayéde toutes les drogues qui se trouvent dans la boutique, depuis la poudre pour nettoyer l'argenterie jusqu'à ïaqua/ortis , et il n'y a rien qui convienne à mon estomac.

— C'est un cas bien dur, Tom; mais prenez patience ; le docteur y réfléchira peut-être à deux fois.

— Il fera bien , car j'établirai moi-même ici une boutique comme la sienne. Je ne me laisserai pas traiter ainsi plus long-temps. — Mais c'est autant pour les autres que pour moi que je parle. Je vous dirai, Jack, que j'ai une sorte d'inclination pour Anny Whitsle , — vous la connaissez sans doute, — cette jolie fille, qui a des lèvres rouges et qui demeure dans Church Street. Eh bien, tant que je pouvais lui apporter un morceau de réglisse quand j'allais la voir, tout allait bien, et j'en ai obtenu plus d'un baiser quand nous étions seuls. Mais à présent que je ne puis lui en donner un morceau , seulement gros comme une pilule, je vois qu'elle cherche à m'éviter et elle se promené toujours avec

Bill, le garçon boucher; et je sais qu'il lui donne des yeux de bœuf (i j ; — je l'ai vu une fois en acheter pour un demi-penny. — Cela n'est-il pas cruel?

— L'affaire devient certainement sérieuse , Tom ; mais je ne vois pas comment vous pourriez vous établir médecin. Vous n'êtes pas en état.

— Vous croyez? j'en suis aussi en état que la plupart des docteurs. Il y a commencement à tout. Si je fais prendre d'abord à un malade une drogue qui ne convienne pas à son mal , j'en essaierai une autre ; et je continuerai ainsi jusqu'à ce que je tombe sur une qui le guérisse. — J'apprends aisément, Jack.

— Mais comment ferez-vous pour la chirurgie?

— La chirurgie? oh! je m'en tirerai fort bien. Ce n'est pas mon fort, quanta présent, mais j'apprends aisément.

— Quoi ! oseriez-vous couper une jambe? sauriezvous lier les artères ?

— Si j'oserais couper une jambe? Bien certainement, et je le ferais aussi vite que le docteur. — Quant à lier les artères, cela pourrait ni'embarrasser les premières fois , mais après avoir coupé cin([ ou six jambes, cela irait tout seul. C'est la pr.'itiqu<* qui rend parfait, et d'ailleurs j'apprends aisément.

— Mais tous vos premiers patients mourraient.

— Je n'en sais rien. Dans tous les cas je ferais de

(i) Bulfs eye. On appelle ainsi une sorte de bonbon rouge, à très bon marché, qu'on vend dans les rues pour les enfants. ( T^ote du trad. )

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