‹ Le pauvre JackChapitre 6 sur 35 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Dans lequel mon père prouve qu'il peut donner de bons conseils aussi bien que Pierre Andersou.

Je trouvai mon père sur la colonnade, et je lui demandai si Anderson y était.

— Non, il n'y est pas, — répondit mon père, — les officiers viennent de l'envoyer chercher. Ainsi, asseyez-vous là , si vous avez quelques minutes à donner à votre père.

— Bien volontiers, — répondis-je en m'asseyant à son côté.

— C'est que, voyez-vous, Tom, je n'ai que rarement votre compagnie, et j'y suis sensible, Tom; oui, j'y suis sensible. Ce n'est pas que je sois jaloux, je sais qu' Anderson a fait pour vous plus que je n'aurais jamais pu faire, car toute ma science se réduit à bien peu de chose; mais au bout du compte, je suis votre père , et je ne crois pas qu'Andersoii, quoiqu'il puisse être fier de voir comme vous avez tourné , puisse? avoir pour vous exactement les mêmes sentiments qu'un père. Je suis fier de vous, Tom, et je ne puis m'empècher d'être un peu piqué de voir que quand vous venez ici , c'est toujours

pour Pierre Andersen; c'est ce qui me fait quelquefois regretter de ne pas avoir été Pierre Andersen au lieu d'être votre père.

— J'espère que vous ne pensez pas, mon père, que j'aime Anderson mieux que vous. Vous devez vous souvenir qu'il y a bien des années que je suis habitué à prendre ses avis en toute chose.

— Je le sais, mon garçon, je le sais. Je servais mon pays à bord d'un bâtiment du roi, tandis que vous vous étiez ici, et par conséquent vous avez été heureux de rencontrer Pierre Anderson. Mais je ne pouvais pas être de deux côtés en même temps, et si je ne remplissais pas mes devoirs de père envers vous, je m'acquittais de ce que je devais à mon pays.

— Bien certainement, mon père, et cela était bien plus important que de songer à un morveux comme j'étais alors, — lui répondis-je avec quelque émotion, car il me semblait que mon père n'avait jamais montré tant de sensibilité.

— Eh bien, Tom, je ne puis dire que je pensais ainsi, car le fait est que je n'y pensais pas. Au fond, je ne pensais à rien. Les marins, quand ils sont sur mer, ont peu de temps pour penser. Quand ils sont de quart sur le pont, ils sont trop occupés; quand ils sont du quart de repos sous le pont, ils sont trop fatigué?, et quand ils sont à leurs repas, il fiiut qu'ils songent à avoir leur part. En un mot, on n'a pas le temps de penser à bord d'un bâtiment, c'est un fait. Mais dépuis que je suis ici , Tom , j'ai beaucoup

pensé, car tout y est calme et tranquille, les jours s'y passent l'un comme l'autre, et l'on ne craint pas d'être interrompu quand on ne veut pas l'être. J'ai d'abord pensé qu'il était bien dur d'être mis de côté à mon âge ; mais à présent je pense différemment, et je suis satisfait.

— Je suis charmé de vous entendre parler ainsi, mon père.

— Oui, Tom. — Ensuite, voyez-vous, quand j'étais sur mer, je ne pensais rien de bon de votre mère , et j'étais bien aise d'en être à une certaine distance; et je ne songeais point à mes enfants, car je ne les connaissais pas. Mais à présent, j'ai d'autres pensées. Je pense que votre mère n'est pas si méchante après tout. Il est bien sur qu'elle me regarde comme fort au-dessous d'elle, parce que je ne sais pas m'exprimer en beaux termes; mais je suppose qu'elle a raison, et comme femme de chambre, elle a été habituée à la grande compagnie. D'ailleurs, elle travaille fort, et comme je ne la contrarie plus en m'enivrant comme autrefois, elle est du moins civile envers moi. Et puis je ne savais ce que c'était que d'avoir des enfants, avant de vous avoir trouvés ici, vous et Virginie, et je suis fier de vous deux, et je vous aime plus que toute autre chose au monde. Et quoique je n'aie été ni si bien élevé, ni si bien appris que vous l'avez été l'un et l'autre, je n'en suis pas moins votre père, Tom, et tout ce que je puis dire, c'est que, pour l'amour de vous, je voudrais valoir plus que je ne vaux.

/|0 LE PAUVRE TACR.

— Ne jDarlez pas ainsi, mon père; vous savez que Virginie et moi nous vous aimons autant que vous nous aimez.

— Cela peut être, je ne dis pas non : vous êtes tous deux d'excellents enfants , et dans tous les cas, vous tâcheriez de m'aimer. Mais je sens que vous ne pouvez me regarder comme un modèle, c'est mon malheur, ïom; ce n'est pas ma faute. Je ne suis pas savant comme Anderson, et je n'ai pas fréquenté les gens du grand monde comme votre mère. Je n'ai à vous offrir qu'un cœur franc et sincère. — Je vous ai dit tout cela, entendez-vous, Toin, parce que je vous vois courir sans cesse après Anderson. N'allez pourtant pas croire que je n'aime pas Anderson ; c'est un très brave homme , je lui dois de la reconnaissance pour les soins qu'il a pris de vous, et je suis sûr qu'il ne voudrait jamais vous dire quelque chose qui put vous faire penser plus mal de moi.

— Non certainement, mon père. Au contraire, quand je lui ai demandé un jour ce qu'il pensait de vous, il m'en a dit tout le bien possible. Et à présent quand je lui demande un avis et qu'il me l'a donné, il me renvoie toujours à vous pour savoir si vous êtes de la même opinion.

— C'est un brave homme, comme je vous le disais, Tom, et je suis très fâché d'en être un peu envieux ; c'est la vérité ; mais un père doit toujours avoir les sentiments d'un père. A présent n'en parlons plus; seulement la première fois que vous aurez besoin

LE PAUVRE JACK. 4l

d'un avis, essayez de me le demander, pour voir si je pourrai vous le donner. Vous pourrez toujours consulter Pierre ensuite, et voir si j'ai tort ou si j'ai raison.

— Je le ferai, mon père, à présent que vous m'avez dit que vous le désirez.

Jamais mon cœur n'avait si vivement battu pour mon père qu'après cette conversation. 11 y avait montré tant d'affection pour moi, et tant d'humilité en ce qui le concernait lui-même , que je me sentis plus ému que je ne saurais le dire; et je commençai à croire qu'il avait réellement sujet de se plaindre que je ne l'eusse pas traité avec assez de respect.

— Maintenant, Tom, — ajouta-t-il , — j'ai quelque chose à vous dire. Tandis que nous étions hier soir à fumer une pipe , Bramble, Anderson et moi, le pilote nous dit qu'il avait reçu une lettre du capitaine du bâtiment de la Compagnie des Indes, qui vous offre sur son bord une place de cochon d'Inde, c'est-à-dire de midshipman. Il nous dit qu'il ne vous l'avait pas encore montrée, parce que cela était inutile, attendu qu'il était sûr que vous ne l'accepteriez pas. Anderson et moi, nous pensâmes que vous deviez en être informé, afin que le refus vînt directement de vous ; sur quoi votre mère dressa ses oreilles , et dit qu'une place de midshipman était quelque chose qui était plus élevé au-dessus du commun que la vôtre. C'est pourquoi je vous demande ce que vous pensez.

4a LE PAUVRE JACK.

— Je VOUS remercie, mon père, mais Bramble avait raison. Quoique je sois fort obligé au capitaine , je n'accepterai pas la place qu'il veut bien m 'offrir.

— Un moment , Tom , il faut d'abord examiner le pour et le contre , comme on dit. Pierre Anderson a pesé le tout avec beaucoup de jugement , et je vais vous rapporter ce qu'il nous a dit. — Ici mon père entra dans un long détail , dont je ferai grâce au lecteur, de tout ce qu'avait dit Anderson sur la perspective que pouvait m'offrir chacune des deux places , et dès qu'il eut fini , je lui répondis que tout ce qu'il venait de dire était très vrai ; mais que si je servais jamais régulièrement comme marin, j'avais résolu que ce serait à bord d'un vaisseau de guerre, et non sur un bâtiment marchand ; qu'il était certainement possible qu'après avoir servi bien des années la Compagnie des Indes, je devinsse capitaine d'un de ses bâtiments, ce qui était un poste très honorable , mais que je préférais être pilote, parce que je serais davantage mon maître; que , quand même il n'y aurait pas d'autres objections, celle d'être éloigné quelquefois trois ans de lui et de Virginie , serait plus que suffisante pour me déterminer, et que j'étais fort heureux comme j'étais, Bramble et Bessy étant pour moi comme un second père et une seconde sœur. — On dit que pierre qui roule n'amasse pas mousse, mon père; je suis entré dans la carrière de pilote, et je désire y rester.

— Eh bien , Tom, vous avez raison. Bramble avait

dit que vous penseriez ainsi. Il n'y a rien de tel que d'être content de ce qu'on est et de ce qu'on a.

— Je serais probablement plus riche , si je devenais capitaine d'un bâtiment de la Compagnie; mais je suis sûr que si je puis un jour acheter une petite ferme , comme Bramble va le faire , je me trouverai assez riche.

— Vous voyez , Tom , que tout dépend des idées qu'on a. Un homme peut se trouver riche avec ce qui ferait croire à un autre qu'il est réduit à la mendicité. J'ose dire que la vieille Nanny regarde sa boutique de vieilles ferrailles et de guenilles comme la plus belle de tout Greenwich.

— Oui, — répondis-je en riant , — et comme la plus pleine de jolies choses.

— Eh bien , Tom , depuis votre départ de Greenwich, il est arrivé une chose singulière, comme pour prouver que cela est vrai. — Vous pouvez vous rappeler un petit vieillard qui faisait partie de la brigade d'Anderson, qu'on nommait Phel Nobbs, et dont le menton, quand il marchait, était toujours à un pied devant lui. Pendant votre absence, il tomba malade, et on l'envoya à l'infirmerie. Comme de raison, j'allais souvent le voir. Il me parlait toujours de ce qu'il laisserait après lui; je ne voyais pas trop ce qu'il pouvait avoir , mais je pensais que ce devait être quelque chose. Un jour que j'étais assis près de son lit , il me dit : — Saunders, le docteur est à fuite sa ronde, allez lui dire que je voudrais faire mon testament, car je me sens comme

si j'étais au bout de mon câble. Le docteur vint avec le chapelain et apporta le papier et tout ce qu'il fallait. Nobbsse souleva sur le coude, et dit : — Etesvous prêt, monsieur? — ce sera bientôt fait. — Ceci est mon testament et acte de dernière volonté. Je désire que mon cercueil soit couvert d'un poêle blanc après mon décès. Cette dépense seia prise sur le montant de ma succession. Je donne et lègue ensuite à mes neveux et nièces James Strony, Waker Strony, Hélène Strony, et Marie Strony, femme de Pierre Williams , demeurant tous quatre à Rotherbithe, et à Thomas Day, Henry Day et Nicolas Day, demeurant à Estham, tout ce qui m'appartiendra lors de mon décès en argent comptant et effets à mon usage , pour être partagé entre eux en portions égales. — Voilà tout, monsieur. Je ne sais pas écrire , mais je vais faire une croix , et vous signerez comme témoins. Eh bien , Tom , il mourut la nuit suivante, et l'on donna avis de son testament à tous ses neveux et nièces. Ils arrivèrent tous pour son enterrement, vêtus de leur mieux, car c'étaient de pauvres ouvriers, pour qui un legs était une grande affaire. Le chapelain avait demandé au défunt où était son argent , et celui-ci avait dit qu'il était entre les mains du lieutenant de l'hôpital, qui connaissait toutes ses affaires. Après l'enterrement, tous les légataires se rendirent en corps chez le lieutetenant, qui leur montra son compte , d'où il résultait qu'il avait entre les mains dix shellings ap})artenanl au défunt, d'où il fallait en déduire sept pour

T.F PAUVRF TACK. /^■)

le poêle blanc. Il ajouta que, quant aux effets à l'usage du défunt , ils devaient être dans sa chambre , et qu'il n'avait jamais entendu parler d'aucune autre chose qui lui appartînt, que ce qui pouvait s'y trouver. Nous allâmes dans sa chambre, et tout ce qu'on y trouva consistait en cinq ou six gravures à un penny collées contre la muraille, deux mauvais pantalons de toile, lui vieux chapeau, une jaquette trouée aux coudes et six tasses avec leurs soucoupes fêlées ou ébréchées; le tout valant tout au plus, avec les trois shellings d'argent comptant, sept à huit shellings; et ce fut tout ce que ses légataires eurent à partager. Vous pouvez juger du désappointement de ses neveux et nièces, qui avaient perdu le travail d'un jour et qui avaient fait le voyage de Greenwich sans aucune utilité; ils repartirent fort mécontents, et les réflexions qu'ils firent sur feu leur oncle en se retirant n'étaient pas très respectueuses. Or, voyez-vous, ïom, le vieux Nobbs avait été plus de vingt ans à Thôpital , et pendant tout ce temps il n'avait pu économiser que dix shellings sr.r le shelling qu'il recevait par semaine. Cette petiic somme était considérable à ses yeux, car elle était formée des épargnes de vingt années, et le pauvre diable pensait ainsi parce qu'il n'avait probablement jamais possédé une pareille somme. — Il n'y a pas hmot pour jire à cela , Tom.

— Eh bien, mon père, j'espère que je serai en état d'économiser pins de dix sheUings avant de mourir, quoique ce soit ce qu'on ne peut savoir.

3'ai pris le parti que je crois le meilleui' , et je laisse le reste à la Providence. Nous ne savons jamais si nous faisons bien ou mal.

— Jamais, Tom. Les choses qui promettent le plus , tournent quelquefois mal , et il en est d'autres qui tiennent beaucoup plus qu'elles ne promettaient d'abord. Je me rappelle une histoire que je vous raconterai, pour preuve que nous ne savons jamais ce qui vaut le mieux pour nous dans ce monde. Un homme peut faire des plans et des projets, et s'imaginer, dans son aveuglement, qu'il a si bien tout arrangé, qu'il peut aller se coucher et dormir tranquille, convaincu qu'il est impossible que les choses aillent autrement qu'il ne l'a calculé ; mais c'est oublier que Dieu dispose des événements comme bon lui semble. Il y avait un homme de bonne naissance, nommé Séton, qui demeurait à Greenock. Il était aussi fier que pauvre , et quoiqu'il eût des amis et des parents riches et bien établis dans ce monde, il ne voulut jamais leur demander des secours. Un beau jour il mourut, laissant sa femme presque sans un shelling, avec deux beaux garçons nommés Archibald et André. Ses parents lui offrirent de se charger de l'éducation des deux enfants , et de les envoyer ensuite sur mer ; mais elle était aussi fière que son mari; elle refusa leurs offres, et personne ne concevait comment elle pouvait vivre, elle et ses deux fils. Il y avait à Greenock une école gratuite , et la veuve y envoya les deux frères. On dit que le maître de cette école avait eu une querelle avec leur père

LE PAUVRE JACK. f^-j

pendant sa vie, et qu'il s'en souvint après sa mort. Il en résulta qu'il fut très sévère à leur égard ; il les battait sans merci, et pourtant ils apprenaient mieux et plus vite que leurs compagnons , et ils étaient toujours les premiers dans leur classe. Le temps s'écoula, et lorsque Archibald eut treize ans et André douze, fatigués tous deux de l'école, ils demandèrent à leur mère quelle profession ils prendraient. — Celle que vous voudrez, — leur répondit-elle, — excepté d'aller en mer; car je n'y consentirai jamais. Cependant les ressources de la veuve commençaient à manquer, et à peine pouvait-elle donner à ses enfants une nourriture suffisante. Ils ne tardèrent pas àVen apercevoir. — Mon frère, — dit un jour Archibald à André, — nous n'aurons bientôt plus que des férules pour déjeuner, pour dîner et pour souper. Je vois que notre pauvre mère ose à peine manger de peur qu'il ne nous en reste pas assez, et bien souvent elle va se coucher sans souper. Je ne puis y tenir plus long-temps. Que ferons-nous ? irons-nous chercher fortune ?

— Oui, — répondit André; — quand nous ne serons plus ici, notre bonne mère aura de quoi vivre.

— On dit qu'il n'y a rien de pire que de servir sur mer, — reprit Archibald ; — mais je ne vois pas que nous puissions faire autre chose.

— Eh bien, Archy, servons sur mer, cela vaut toujours mieux que d'ôter le pain de la bouche de notre pauvre mère.

48 r,R PAUVRE JACK,

— Vous nvez raison , André; il faut nous en occuper sur-le-champ.

Ils allèrent sur la jetée et y trouvèrent le capitaine d'un bâtiment marchand qui allait partir pour les Indes-Occidentales, et ils lui demandèrent s'il pouvait leur donner de l'occupation sur son bord.

— Je le ferais volontiers, — répondit le capitaine, — mais il me paraît que vous n'avez jamais été sur mer?

— Non, — dit Archibald, —mais il y a commencement à tout.

— Je ne puis prendre d'apprentis sur mon bord, — répliqua le capitaine; — tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous conduire jusque dans un port du canal Britannique où nous relâcherons, et là je vous ferai recevoir comme apprentis à bord de quelque bâtiment marchand.

Les deux frères y consentirent, et le capitaine leur dit qu'il mettrait à la voile le lendemain de bonne heure, et qu'il fallait qu'ils fussent sur la jetée au point du jour. Ils retournèrent chez leur mère, et ne lui dirent rien de ce qui s'était passé. Le soir, il n'y eut de souper pour personne, ce qui les confirma dans leur résolution. Ils embrassèrent leur mère, montèrent dans leur chambre, firent leurs paquets; et avant qu'elle fut descendue le lendemain matin , ils étaient à bord.

En arrivant à Weymouth , ils furent leçus comme apprentis à bord d'un bâtiment marchand.

LE PAUVRE JACK. /Jq

Beaucoup d'hommes de l'équipage craignaient la presse, et faisaient des arrangements pour se cacher s'ils étaient abordés par un bâtiment de guerre. Les deux frères servirent sur ce bord la plus grande partie du temps de leur apprentissage; ils étaient grands et vigoureux, et paraissaient moins jeunes qu'ils ne l'étaient réellement. Enfin, un jour qu'ils étaient à la hauteur des Hébrides , leur bâtiment fut abordé par la chaloupe d'une frégate; l'officier chargé de la presse jeta les yeux sur Archibald , et lui demanda ce qu'il était à bord.

M — Apprenti , répondit le jeune homme.

— » Apprenti? — dit l'officier ; — chansons! chansons !

» — C'est la vérité, — reprit Archibald; — voici mon brevet d'apprentissage.

» — C'est une pièce fausse , — s'écria l'officier sans le regarder. — Passez dans ma chaloupe, mon garçon.» — Il faut que vous sachiez , Tom , que c'est un tour que ces officiers chargés de la presse jouent bien souvent. Quand ils voient un jeune homii.e robuste et propre au service, ils s'inquiètent foit peu d'un brevet d'apprentissage. — «Archibald vit que toute résistance serait inutile ; il prit donc sa caisse et fit ses adieux à André, qui pleurait envoyant qu'il allait être séparé de son frère.

» — Il est inutile de pleurer, André , — lui dit il. — J'aurais pu être second lieutenant à la fin de mon apprentissage, car le capitaine me l'avait promis, et alors je n'aurais plus eu rien à craindre de la

5o LE PAUVRE JACK.

presse et j'aurais pu ensuite devenir premier lieutenant et puis capitaine; mais à présent tout est dit pour moi. Puissiez-vous avoir plus de bonheur! J'espère que le capitaine vous donnera la place qu'il m'avait promise î

» Archibald passa à bord de la frégate , et le capitaine lui demanda son nom , qui il était, et quels étaient ses parents. Le jeune homme lui conta son histoire en peu de mots, après quoi le capitaine lui fit plusieurs autres questions pour voir s'il avait reçu de l'éducation et s'il avait quelques connaissances en marine. Ayant été satisfait de ses réponses , il le fit inscrire comme matelot de première classe sur le rôle de son équipage et le plaça au grand hunier. Après y être resté six mois , Archibald trouva qu'après tout un bâtiment de guerre n'était pas une si mauvaise place , d'autant plus que par sa bonne conduite et ses talents il avait gagné l'amitié du capitaine et des officiers. Quand la frégate eut fini sa croisière, elle entra dans le canal Britannique et jeta l'ancre dans la rade de Portland, où il y avait plusieurs bâtiments marchands que le vent empêchait de partir. Suivant l'usage , le capitaine eut recours à la presse pour compléter son équipage. Archibald fut un de ceux qui furent chargés de ce service , et comme il était alors de cœur et d'âme dans la marine royale , il n'était pas moins empressé que les autres à faire des hommes. Après avoir visité plusieurs bâtiments , ils en abordèrent un vers le soir qui était à l'ancre à l'extrémité de la

LE PAUVRE JACK. 6i

rade. Le capitaine n'était pas k bord , son équipage était peu nombreux , et ceux qui le composaient ne pouvaient être atteints par la presse. Archibald, qui connaissait tous les endroits où l'on peut se cacher à bord d'un bâtiment marchand , y alla à tâtons dans l'obscurité , et sentit les talons d'un homme dont le reste du corps était bien caché. — Allons , allons , mon drôle. — lui dit-il, — sortez de votre gîte , ou je vous ferai tâter un pouce de mon coutelas. L'homme se glissa l'arrière en avant, Archibald le saisit au collet , et , en arrivant sur le pont , il reconnut en lui son frère André.

„ — ^ o Archy ! — s'écria celui-ci , — je ne me serais pas attendu à cela de vous.

» — Pouvais-je savoir que c'était vous , André ? Mais il n'y a plus de remède à présent ; il faut que vous veniez à bord avec moi , que vous renonciez à toute chance d'être lieutenant ou capitaine d'un bâtiment marchand, et j'espère que vous serez placé avec moi au grand hunier. Nous avons tous deux joué de malheur ; mais il n'y a pas de ressource. — On rit beaucoup à bord de la frégate de ce qu'Archibald avait capturé son propre frère , et le capitaine ne fut pas celui qui s'en amusa le moins. Mais comme il manquait de midshipman en ce moment et qu'il était obligé de remettre à la voile sur-lechamp , il donna ce grade à Archibald, et mit son frère à sa place au grand hunier. INIais cela ne dura pas long-temps , car le capitaine ayant aussi conçu de l'amitié pour André et sachant que ces deux jeu-

nés gens étaient de l)onne famille, en fit bientôt aussi unmidshipnian. Or, qu'en est-il résulté? c'est qu'ils sont tous deux à présent capitaines dans la marine royale et qu'ils ont chacun le commandement d'une belle frégate. Vous voyez donc, Tom, que la nécessité où ils s'étaient trouvés de passer malgré eux delà marine marchande dans la marine royale, bien loin d'être leur ruine, comme ils le croyaient, a été ce qui leur a procuré un rang distingué et une belle fortune, car ils ont été heureux dans leurs croisières. J'ai entendu moi-même le capitaine Archibald conter cette histoire , un jour que je servais à table dans la grande chambre quand j'étais patron du canot de sir Hercules.

— Eh bien , mon père , voilà une histoire qui vient bien à point; mais je ne vois pas que j'aie la moindre chance d'être un jour capitaine dans la marine royale.

— Je n'en vois certainement pas beaucoup ; mais vous en avez une de devenir pilote.

— Oui, et un pilote est toujours respecté, à bord de quelque bâtiment que ce soit.

— Sans contredit, parce qu'on lui suppose plus de connaissances qu'à qui que ce soit à bord.

— En ce cas, mon père, je me contente de la perspective d'être respecté. Ainsi tout est dit sur cette affaire, si ce n'est qu'il faut que j'écrive au capitaine pour le remercier de sa bonté

— C'est bien , Tom. — Dînez-vous avec moi?

— Non. J'ai promis à Bramble de dîner avec lui

aux Joyeux-Marins. — Nous devons ensuite aller voir M. Wilson.

— Pour la ferme qu'il veut acheter. — Eh bien , j'entends la cloche du dîner, nous nous reverrons ce soir.

Il faut que j'explique à mes lecteurs que M. Wilson, ayant appris l'intention de Bramble d'acheter cette ferme , lui avait conseillé de ne pas se montrer dans cette affaire, mais de laisser agir pour lui son fils, qui était sollicileur à Douvres, et qui ne lui prendrait rien pour cette négociation. Il lui avait déjà écrit à ce sujet. Le lendemain matin , Bramble et moi nous partîmes par la diligence de Douvres , car ayant en poche une somme assez forte , il pensa que cela vaudrait mieux que d'attendre qu'il se présentât un bâtiment à conduire jusqu'à Deal. En arrivant à Douvres , nous nous rendîmes chez le fils de M. Wilson , qui avait déjà entamé l'affaire. Il finit par obtenir la ferme à deux cents livres de moins que ce que Bramble avait cru la payer , et il ne voulut recevoir que le remboursement des frais de timbre. En arrivant à Deal, nous trouvâmes mistress Maddox complètement guérie, et assise avec Bessy dans la petite salle du rez-de-chaussée. Quand elles nous eurent quittés pour aller se coucher , Bramble me dit, en secouant les cendres de sa pipe :

— Eh bien, Toni , j'ai acheté cette ferme pour Bessy deux cents livres de moins que je ne m'y attendais; à présent , il faut faire quelque chose de

ces deux cenls livres, que je regarde en quelque sorte comme à elle. Et à quoi pensez-vous que j'aie dessein de les employer? — Je vais vous le dire, — à lui donner de l'éducation. Cette somme pourra payer sa pension dans une bonne école pendant environ quatre ans, et j'y suis déterminé. — Je n'aime pas l'idée de me séparer d'elle, j'en conviens; mais c'est pour son bien et je dois m'y résoudre. — Pensezvous de même , Tom ?

— Oui , mon père , — répondis-je, — il m'en coulera autant qu'à vous de la voir partir; mais, comme vous le dites, c'est pour son bien , et je suis charmé que vous ayez pris cette résolution.

Page 1