CHAPITRE XXXIII
Dans lequel on trouvera pour la première fois ce qui est le sine quâ non de tous les romans.
J'ai ditqueBessy Godwin avait été mise en pension. Il y avait environ un an qu'elle en avait été retirée à l'époque où j'ai conduit mon histoire. Mais elle ne remplissait plus dans la maison aucune fonction qui sentit la domesticité. Bramble avait gardé à son service la jeune fille qu'il avait prise en l'absence de sa fille adoptive , et Bessy n'était plus chargée que de conduire la maison. Elle était tenue sur un meilleur pied que par le passé, et l'on y faisait plus de dépense. Bramble le voulait-il ainsi par égard pour Bessy, ou était-ce la suite des nouvelles idées que Bessy avait conçues, c'est ce que je n'aurais pu dire; mais le fait est qu'il était survenu un grand changement dans notre manière de vivre, et Bramble paraissait l'approuver. Mistress IVladdox ji'avait plus autre chose k faire que de rester assise au coin du feu , tricotant une paire de bas toutes les rix semaines, et parlant, suivant son usage, atout le monde et à tous les meubles de la maison. Un au- ! te changement était qu'il y avait plus souvent com -
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pagnie chez Bramble, ce qui devait peut-être s'atlnhuer aux charmes de Bessy, car elle en possédait certainement de très grands. Sa beauté était de ce genre paiticuher qui frappe les uns à la première vue, et qui ne fait impression sur les autres qu'à la ^ '^ Ion£;ue ; mais ceux sur qui elle produisait le moins d'impression d'abord , finissaient par l'admirer plus que les autres. Sa taille était un peu au-dessus de i;i moyenne. Son teint était un peu pâle et sa pe.iîi transparente, et elle avait les yeux et les cheveux d'un noir foncé. Sa beauté avait la froideur du marbre, quand elle n'éprouvait aucune émotion; mais, pour peu qu'elle fut agitée, une vive couleur animait ses joues, ses yeux étincelaient, et quand eiie riait, on distinguait dans ses joues deux fossettes qui étaient imperceptibles auparavant. Quoique son air eût quelque chose d'imposant, tout y respiiait la femme. Ses attraits avaient quelque chose de î-.iquant, même quand elle n'était pas animée. — Elle était froide, mais non glaciale.
Je l'avais vue très rarement depuis trois ans. et pendant ce temps elle avait cessé d'être une enfant , car elle avait alors dix-sept ans, et elle en paraissait au moins dix-huit. Quand nous demeurions ensemble quelques années auparavant, nous nous embrassions comme frère et sœur. Nous étions redevenus habitants de la même maison , et nous étions encore amis, mais rien de plus. Bessy me témoignait certainement autant de préférence sur tous les autres que notre situation respective le permettait;
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mais il semblait que ie fil de notre intimité d'enfance eiit été rompu, et il fallait qu'une nouvelle intimité se renouât entre nous sous un autre aspect, pour nous replacer dans nos anciennes relations. C'était à moi à faire les premières ouvertures à cet égard , et non à elle; la réserve de son sexe ne le lui permettait pas. Bramble semblait désirer que cela arrivât, et regarder cet événement comme devant arriver; Bessy elle-même pensait peut-être secrètement de même, et les plaisanteries continuelles de Bramble faisaient plus de mal que de bien en paraissant l'autoriser à penser ainsi. Pourquoi cela n'arriva-t-il pas, c'est ce que je vais expliquer au lecteur.
J'ai déjà parlé de M. Wilson, homme de loi, dont nous devions la connaissance à sir Hercule et à sa femme. L'intimité entre lui et nous s'était considérablement augmentée, et miss Jeannette Wilson, après a voir reçu son éducation dans une des meilleures pensions des environs de Londres, en était sortie pour revenir chez lui. Elle avait formé une liaison d'amitié avec Virginie , et je l'avais vue très souvent toutes les fois que j'avais été à Greenwich. C'était une jeune personne fort jolie, de très petite taille, mais admirablement proportionnée. Elle était regardée comme un modèle de perfection à cet égard; du moins ma mère avait coutume de le dire, et je n'avais jamais entendu personne parler autrement. Elle avait en outre de grands yeux , des sourcils qui semblaient traces au crayon , et une fossette au menton. Si tous ces attraits n'eussent pas suffi pour charmer un
jeune homme de dix-huit ans, il aurait fallu qu'il fut bien difficile, ce qui n'est pas ordinaire; et il en résulta que je devins le plus dévoué de ses esclaves. M. Wilson souriait en nous regardant , et semblait penser que les attentions que j'avais pour miss Jeannette n'aboutiraient à rien ; ou que , si elles aboutissaient à quelque chose, il n'avait aucune raison pour s'y opposer. Ce fut ainsi que mon cœur fut pris; et, avec Virginie pour confidente, je ne prévoyais pas de grands obstacles à surmonter. Jeannette accueillait tous mes soupirs, toutes mes protestations, tous mes serments et tous mes présents, qui ne laissaient pas d'être nombreux, quoiqu'ils le fussent moins que les autres signes de mon affection. Il n'est donc pas étonnant que cette édition in-32 d'un si bel ouvrage de la nature eut pris possession de mon cœur pendant que Bessy était loin de mes yeux. Tel était l'état de mon cœur au commencement de i8o5.
J'ai déjà dit que ma mère avait pris une maison dans la principale rue de Greenwich : je dois ajouter maintenant que, ses affaires augmentant toujours, elle fut obligée d'en prendre une beaucoup plus grande vers la fin de i8o4 , et elle alla se loger dans la partie supérieure de la ville. Sa nouvelle maison était détachée des autres, avait un petit jardin en avant et un autre beaucoup plus grand par derrière, et qui donnait sur la Tamise. C'était certainement une situation beaucoup moins centrale, mais elle était si bien connue qu'elle n'y perdit rien; au con-
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haire, elle n'en devint que plus à la mode. Au lieu (le boutique, elle avait alors une espèce de salon, où les robes, les corsets, les chapeaux et les bonnets étaient étalés. Non seulement elle avait assez (le logement pour prendre un plus grand nombre d'ouvrières, mais elle avait même de beaux appartements à louer. Ce changement de demeure fut avantageux pour mon père. 11 y avait au bout du jardin un pavillon octogone composé d'une seule pièce, et donnant sur la rivière. Elle était planchéiée et avait une cheminée , ce qui la rendait aussi agréable en hivei" qu'en été. Ma mère l'abandonna entièrement à mon père pour y fumer sa pipe et boire son pot de bière , et il préférait de beaucoup à un cabaret un endroit où il pouvait se trouver seul avec ses amis, d'autant plus que le jardin avait une porte de derrière par où il pouvait entrer sans passer par la maison. Mon père allait s'y asseoir avec Ben le baleinier, Anderson et quelques autres amis, fumant leur pipe, buvant leur bière et jouissant de la vue des bâtiments qui descendaient ou remontaient la Tamise; — l'été les croisées ouvertes , l'hiver assis autour du feu. C'était un arrangement admirable, et Virginie et moi nous savions toujours où le trouver.
J'ai dit peu de chose de ma sœur Virginie, et dans le peu que j'en ai dit, on peut m'avoir regardé comme ayant de la partialité pour elle. Il est possible que cela soit vrai; mais elle était à mes yeux, sinon la plus belle des créatures , au moins une des
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plus attrayantes; et pour prouver que je pensais ainsi, je n'ai besoin que de dire que, quelque épris que je fusse de miss Wilson, il me semblait souvent que j'aurais désiré qu'elle ressemblât à ma sœur. Virginie avait alors dix-sept ans; elle avait la taille svelte et pleine de grâce, et je ne voyais qu'une Antilope à qui je pusse la comparer. Sa tète était si admirablement posée sur ses épaules, que c'était la première chose qu'on admirait en la voyant. Ses yeux, d'un brun foncé, étaient bordés de longs cils noirs et surmontés de sourcils parfaitement arqués de même couleur. Son nez était grec, mais petit; son visage ovale, sa physionomie animée, sa bouche petite et supérieurement formée, et ses dents semblaient deux râteliers de perles. Chacun disait que c'était la plus belle créature qu'on eût jamais vue, et ce que chacun dit doit être viai. Elle ne montrait pas toujours de la vivacité, car elle avait un caractère sérieux et réfléchi, et elle lisait beaucoup; mais ii y avait des moments où elle était la gaieté personnitiée. Ma mèrt,- la trouvait toujours soumise et attentive, et Virginie lui élait fort utile.
Je ne pus d'abord m'imaginer pourquoi ma mère voulait louer des appartements meublés dans sa maison. Des locataires sont plus ou moins incommodes, et elle n'avait plus besoin de s'imposer une telle gène. Je ne fus pas long-temps sans en découvrir la cause : c'était le désir de trouver un bon parti pour ma sœur, dont elle croyait que la beauté pourrait la conduire à ce but. Plusieurs hommes très
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respectables se présentèrent pour louer ses appartements; mais quand elle découvrait qu'ils étaient ^mariés, ou qu'ils n'étaient ni nobles ni riches, elle trouvait toujours moyen de les éconduire , et ce fut ainsi que ses appartements restèrent quelques mois sans être occupés. Mais si quelqu'un , encore garçon et appartenant à une famille aristocratique , demandait à les voir, ma mère n'avait pour lui que des sourires et montrait un empressement sans égal. On supposera peut-être qu'il n'était pas probable qu'elle pût trouver à Greenwich des locataires tels qu'elle en désirait ; mais ce serait une grande erreur. Avant que les bâtiments à vapeur eussent rendu si facile un voyage de Londres à Greenwich, beaucoup de familles distinguées demeuraient dans cette ville et dans les environs, surtout pendant l'automne, époque où la rivière est une source fertile d'amusement. C'était aussi le temps où il était devenu à la mode de faire des parties pour aller manger le poisson nommé White'Bait(^\). Enfin Greenwich était considéré par une partie du beau monde comme une retraite agréable pour y passer quelques mois.
Virginie ne me fit jamais part directement de ses
(i) NocB d'un poisson plus petit que le goujon qu'on pèche dans la Tamise à une certaine époque de l'année , et qui est très recherché. Oa prétend que c'est le frai du saumon ou de l'alose; mais si cela était, on le trouverait dans toutes les rivières où l'on pèche ces deux poissons , ce qui n'est pas. Il est donc probable que c'est une espèce particulière et distincte.
( Note dn trad.)
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soupçons; mais d'après quelques remarques qu'elle me fit de temps en temps , je m'aperçus qu'elle avait ouvert les yeux sur les projets de ma mère. Cela n'était pas très difficile , quand on la voyait un jour refuser un locataire uniquement parce qu'il était marié, et en prendre un autre le lendemain parce qu'il était garçon. Je suis convaincu qu'elle était blessée de la conduite de ma mère; mais elle gardait ses idées pour elle seule, et elle se borna à me dire qu'il était bien désagréable d'avoir des locataires, et d'être obligée de leur porter presque tous les jours des messages de la part de ma mère. Il y avait un honorable M. — j'ai réellement oublié son nom, — qui passa plusieurs mois dans la maison de ma mère, et qui était un vieux garçon d'un caractère tout-à-fait tranquille. Je ne puis dire quel était son âge , car il portait une perruque blonde et des favoris postiches, mais il devait bien avoir soixante ans. I! était grand admirateur des beaux-arts, et surtout de ses propres ouvrages en peinture. Il prenait deux fois par jour une leçon de deux maîtres qui venaient tout exprès de Londres, et il avait le pinceau en main du matin au soir. Il était venu à Greenwich , disait-il , pour étudier les teintes de la nature et se former un coloris. Je ne puis dire que ses ouvrages me parussent bons, mais je n'étais peut-être pas en état d'en juger. Ma mère, qui, je crois, aurait sacrifié sa fille à un orang-outang, s'il avait eu le titre d'honorable, saisissait toutes les occasions possibles de lui envoyer Virginie , sans doute
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pour qu'il étudiât les teintes délicates de ses jouet»; mais je ne crois pas qu'elle eût réussi dans son projet, quand même Virginie eût agi de concert avec elle : il regardait sa palette au lieu de la jolie bouche de ma sœur, et son pinceau de poil de chameau attirait son attention pi us que des sourcils bien arqués. Entièrement absorbé dans son art, il oubliait le plus beau chef-d'œuvre de la nature; et Virginie s'en étant aperçue, n'éprouva plus de répugnance à entrer dans son appartement. Mais ce vieillard avait un neveu qui était un personnage tout différent : c'était le jeune héritier d'un marquisat, et il venait souvent rendre des visites à son oncle, d'abord parce qu'il lui était ordonné de le faire , et ensuite parce qu'il avait vu Virginie, et qu'il avait été frappé de sa beauté. C'était un jeune homme de dixneuf ans, bien fait, mais ayant peu d'espiit , pour ne pas dire qu'il était sot, quoiqu'il ne fut nullement timide. Il fit connaissance de ma mère, qui fut enchantée de sa condescendance, et qui dit que c'était un des jeunes gens les plus aimables qu'elle eût jamais vus. Il serait bientôt devenu intime avec Virginie, si elle ne lui eut montré une grande froideur. Des que les arbres eurent perdu leurs feuilles, le vieil oncle déclara qu'il ne voyait plus de teintes qui méritassent qu'il restât plus long-temps à Greenwich, et il partit. Environ un mois apre^, son neveu arriva avec un jeune homme qu'il dirait être son gouverneur, et il loua l'appartement que son oncle avait quitté, au grand contentement de ma mcn',
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qui espéra voir ses nrojels se réaliser, et à la grande consternation de Virginie, qui craignait d'être persécutée.
Ayant conduit succinctement mon histoire jusqu'au conunencement de i8o5, j'entrerai maintenant dans de plus grands détails sur la partie qui va suivre.