‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 10 sur 80 · VI — LA DERNIERE BARAQUE · texte numérisé non relu

VI — LA DERNIERE BARAQUE

En voyant surgir des trottoirs les premières baraques du jour de l'an, je me suis rappelé la dernière baraque de l'an passé, la pauvre et lamentable bai^que dont personne n'a conté l'histoire, et que tout le monde cependant aurait dû remarquer, car elle était encore debout longtemps après les autres.

Oh ! l'infortunée baraque, qui avait lutté contre le mauvais sort, qui avait lutté quand même, dépassant l'écoque permise, risquant la contravention, voulant vivre malgré tout, et qui n'a réussi qu'à prolonger sa piteuse agonie.

Où est-elle, cette année? S'est-elle rouverte seulement? Hélas! je n'ose l'espérer pour elle. Qui sait si les planches, dont elle se composait, n'ont pas servi de bière au malheureux qui les avait dressées ?

Car ce n'est point des baraques du boulevard

que je veux parler, non; ce n'est pas de ces baraques opulentes qui connaissent le luxe de l'étalage dans du papier à dentelles, et de l'éclairage aux trois lampes de pétrole.

Celles-là, c'est l'aristocratie des baraques. On y vend des objets qui se payent en monnaie blanche, parfois même en jaunets. On y a une vraie caisse. On y tient le doit et avoir. La plupart d'entre elles sont simplement des succursales de maisons sérieuses, cotées sur le marché commercial de Paris.

Certes, ce ne sont point là les misérables baraques dont la vue éveille la légende de l'ouvrier jetant son pauvre pécule sur le tapis vert de la spéculation jourdelanesque. Ces baraques-là ne sont, en somme, que des boutiques avec un faux-nez de baraque.

Il n'est pas jusqu'aux camelots qui, sur le boulevard, n'aient des airs de négociants.

Si petit que soit leur éventaire, fait d'une planche sur deux tréteaux, si maigre que paraisse leur couple de bougies à l'essence minérale, on sent qu'ils ont l'habitude de ce trafic, et ils ne vous donnent point l'idée du pauvre risquant une suprême bataille contre sa misère.

Là, d'ailleurs, entre la Madeleine et le Gymnase, le champ de bataille est bon, et la victoire quasicertaine. Il faudrait être bien guignard pour y faire chou-blanc.

Le grouillement du monde, l'incessante nouveauté des passants, la flamboyante illumination

des magasins qui incendie le trottoir, tout sert à la vente ; et il est impossible, en ce lieu favorable, de demeurer bredouille.

Ce n'est donc pas là que j'ai vu, l'an passé, la dernière baraque, la piteuse et lamentable dernière baraque.

La navrante baraque, c'est celle qui a dû se caser en un coin sombre de boulevard désert, loin du centre fourmillant de Paris, dans un endroit dédaigné où le loyer de la place était moins cher.

Moins cher ! Voilà précisément ce qui a décidé le malheureux commerçant de raccroc, fabricant par hasard, qui essaye de conjurer la mauvaise fortune en tâtant d'un métier qu'il ne connaît pas.

S'il avait été au courant, à la coule ^ il aui-ait su que le premier truc du camelot, c'est de s'établir au cœur même de la foule, en pleine concurrence, mais en pleine activité.

Ignorant et naïf, il a préféré ce quartier perdu, où il avait moins à débourser pour ouvrir boutique, où il redoutait moins l'assourdissant et victorieux boniment des voisins.

Et son marmiteux étalage s'est planté là, de guingois, au bord d'un grand trottoir que per- ■ sonne n'arpente, en face de maisons en construction, dont les magasins, quand vient le soir, ont l'air de profonds trous d'ombre.

Seule, pour unique compagnie, la lueur lointaine de deux réverbères trahie et s'alan«nit sur

le bitume. Autour de la baraque solitaire, la nuit s'épaissit lugubrement.

Et c'est en vain que la lampe de schiste darde et tremblote dans ces ténèbres opaques. Et c'est en vain que la voix du marchand s'enroue à déchirer ce noir silence.

Les jours ont passé, chacun emportant ta son tour un lambeau d'espoir.

De loin en loin, un passant égaré s'arrêtait devant ce lumignon-falot, semblable à une lanterne sur des démolitions. Il s'arrêtait, d'ailleurs, par étonnement surtout. Il s'arrêtait et n'achetait rien. Il s'arrêtait pour se demander comment on avait eu l'idée d'ouvrir une baraque en cet endroit funèbre.

A peine arrêté, il se sauvait vite, devant le glapissement rauqueet monotone du marchand, devant la mine farouche de ce marchand famélique, qui faisait songer à une araignée embusquée au soupirail d'une cave.

L'homme estdevenu plus rauque, plus farouche, plus famélique, à mesure que les jours ont passé, à mesure que l'espérance a été peu à peu dévorée tout entière par leur fuite rapide el vaine.

Il pensait à sa femme, à ses petits, qui attendent l'issue de ce duel contre la pauvreté.

Ah ! quelle idée il a eue, de risquer tout leur cher et précieux saint-frusquin dans ce hasard, de jouer ainsi leur suprême ressource à un jeu qu'il ne savait pas!

Car c'en est un, celui-ci, un de ces ouvriers

déveinards, un de ces inventeurs en chambre, qui ont compté sur le coup de fortune du nouvel an, et qui ont mis tout ce qui leur restait à cette loterie.

Pour comble de malheur, la neige est arrivée. Vous vous rappelez cette neige de janvier 1882? Moi, je n'oublierai jamais le spectacle de cette neige assiégeant cette baraque.

C'est lîni. Plus d'espoir du tout, maintenant. Les flocons tombent en charpie. Cela étouffe la voix du vendeur. Cela fait hâter le pas aux promeneurs, de plus en plus rares. Cela s'engouffre en tourbillons jusqu'au fond de la baraque.

Et les pauvres jouets avaient l'air d'être en sucre. Et la flamme de la lampe semblait un papillon jaune sur lequel s'acharnait toute une bande de papiflons blancs.

Papillon du midi, souci! Papiflon du matin, chagrin !

Et un matin, j'ai vu l'homiAe qui démontait sa baraque et qui emballait son étalage, sans même avoir le courage de tenter la fortune encore un jour.

11 avait les mains gourdes, les doigts tremblants, des larmes plein les yeux. Par moments, il regardait le ciel, d'un regard vague, hébété, ébloui. Il contemplait toute cette laine glacée, qui tombait, cardée par l'hiver. Il la contemplait comme s'il avait envie de se coucher sur ce matelas sinistre et de s'y endormir à jamais.

Et il est parti, l'homme à la dernière baraque.

Pauvre homme! Qu'est -il devenu? Que sont devenus ses enfants, à qui il rapportait toute une voiture de joujoux, et pas de pain?

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