‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 9 sur 80 · V — GATEAU A LA NEIGE · texte numérisé non relu

V — GATEAU A LA NEIGE

J'ai fait hier concurrence à Nordenskjold. J'ai découvert le royaume de la neige, avec ses mélancolies de silencieuse blancheur et ses gloires de féerie boréale.

Oh! pas bien loin de Paris, allez! Entre Paris et Asnières, vous voyez que ce n'est point tout là-bas, tout là-bas. Avec dix sous pour payer le tramway, et un peu d'imagination pour regarder le tableau, tout le monde peut s'offrir cette fête.

Vous descendez à Levallois, vous traversez Champerret, vous arrivez à la Seine, vous tour nez à gauche, comme si vous alliez à l'île de la

Grande-Jatte, et vous vous arrêtez à ini-cheiniii des premières maisons de Bineau.

C'est là. Fermez les yeux, pour oublier que vous êtes si près de la grand'ville, pour vous débarbouiller la cervelle des images parisiennes : boutiques du jour de l'an, cohue des promeneurs, fourmillement des voitures, affiches électorales faisant ressembler les murs à des palettes d'impressionnistes. Là, maintenant que vous ne pensez plus du tout au boulevard, quitté il y a une heure, maintenant que votre esprit est prêt à recevoir une sensation neuve, rouvrez les yeux et contemplez.

Devant vous, de l'autre côté de la Seine, le coteau de Bécon s'enlève en une grosse masse blanche sur le fond gris du ciel. Les maisons y ressemblent à des roches énormes, éboulées dans quelque cataclysme de glacier séculaire. Les arbres du parc, avec leurs grands bras nus girandoles de givre, ont l'air de stalagmites cristallisées. Les peupliers, dont les menues branches disparaissent à travers la ouate de la neige qui tombe, se dressent comme des jets d'eau qui se seraient soudainement figés en l'air.

Retournez-vous. Voici des cheminées d'usine, pareilles à des aiguilles, à des obélisques d'iceberg, tandis qu'au loin Paris se fond sous l'avalanche, faisant songer à une côte noyée dans l'estompe décevante d'un mirage polaire.

D'ici à Levallois, une plaine qui paraît sans

lin. Pas de murs, pas de clôtures, dans ces lerrains vagues, où la toison molle du ciel peut s'étalera loisir, où la rafale peut disperser à son aise les tourbillons de ses froides marguerites effeuillées.

Par moments, quand on est au centre d'un de ces vols de flocons, la joue fouettée par les ailes innombrables de tous ces petits oiseaux blancs, les yeux aveuglés par leurs rondes papillotantes, on se croit perdu dans un désert sibérien. Les bruits delà cité prochaine, assourdis par l'épaisseur du coton flottant, semblent ce vague et confus murmure qui vient on ne sait d'où dans les immensités solitaires. On perçoit seulement le monotone clapotis de la Seine, comme celui d'une marée déferlant dans un trou de glace ; et le sifflet lointain de quelque locomotive évoque l'idée d'une baleine qui vient dégorger ses évents avec deux jets de vapeur sonore.

Les loups! les loups! L'illusion est si forte, qu'on pousse ce cri, à l'aspect de misérables chiens rôdeurs, en train de gratter la neige pour fouiller dans un tas d'ordures; et ces maigres apparitions, avec leur queue ramenée sous le ventre, leur poil bourru, leur gueule qui fume, rappellent les vieifles histoires des voyageurs fuyant à travers les steppes devant des meutes faméliques.

En arrivant aux maisons de Hineau, vous croyez peut-être que l'iUusion va cesser. Tout à l'heure, oui, quand vous serez dans les avenues

de l'ancien parc Borghèse, avec leurs jardins anglais, leurs grilles dorées. Mais non, tout d'abord.

La première habitation qu'on rencontre, en effet, c'est comme qui dirait une hutte de Lapon. Vous savez bien, ces chambrettes en bois, qui font saillie au milieu des chalands, et qui servent de demeure aux mariniers. Là, au bord de la route, en voici une, plantée en terre, toute petite, toute basse, avec ses deux lucarnes en forme de hublots, et son court tuyau de tôle qui ressemble à une manche-à-air.

C'est la maison du passeur de la Jatte, un vieux pêcheur fameux par ses goujons. Il vit là, lui, sa femme, et cinq enfants.

L'été, cela va bien. Il y a du monde à passer, et il y a des goujons à prendre. Mais à présent, et pendant tous les hivers, de quoi vit-on, dans cette maison, autrefois flottante, aujourd'hui flxée au sol, dans cette cabine devenue cabane ?

Hélas! on vit de peu. Et pourtant, hier, on y a tiré les Rois, mais d'une façon que j'ignorais, et qui vaut d'être racontée sans commentaire.

J'ai rencontré un des gamins, qui portait à deux bras un paquet entortillé dans un torchon. Je lui demandai ce qu'il avait là, qui était aussi gros que lui :

— C'est notre gâteau des Rois, donc.

— Ah 1 ah 1 et tu le portes dans un torchon pour qu'il ne soit pas mouillé, hein?

— Bien sûr, donc.

— Est-ce qu'il est beau, votre gâteau des Rois?

— Mince, qu'il est beau, et avec un haricot dedans, encore. Que c'est moi qui l'ai fourré, l'haricot. Tenez, il est là, dans ce bout-là.

Et l'enfant ouvrit son torchon pour me faire voir.

Pauvres gens ! leur gâteau des Rois était un pain de quatre livres.

Page 1