VIT — SAINT DÉGEL
Ça y est, cette fois! Nous le tenons enfin, le vrai dégel, le suave dégel, le délicieux dégel.
Oh! vous aurez beau dire, vous ne me ferez pas démordre de mes épithètes, vous ne m'arracherez pas un mot blasphématoire contre ce saint que j'ai tant invoqué depuis quinze jours et que vous avez invoqué vous-mêmes, ô ingrats qui l'insultez aujourd'hui!
Oui, je sais bien, vous allez me montrer le pavé gluant, le macadam en flaques, les trottoirs en vomissures noires, les murs qui suintent, les rampes qui suent, les corniches qui pleurent, vos pieds garnis de chaussons de fange, vos pantalons transformés en houseaux visqueux, vos pardessus devenus des éponges de cuisine, vos chapeaux arborant le mou, emblème du socialisme même sur les crânes les plus réactionnaires, et vous allez pousser des cris de rage pour une gouttière qui vient de vous coller brusquement sur la poitrine un crachat d'eau sale.
Je sais tout cela; je suis moi-môme, à l'heure où j'écris ceci, trempé comme une soupe, crotté comme un barbet, hideux d'humidité flasque, dégouttant et dégoûtant ; mais je crie tout de même :
— Vive le dé^el!
Et rien ne m'empêchera de dire ce soir, avec ferveur, les litanies de saint Dégel, que tous les gens de cœur diront avec moi.
0 chasseur du froid qui tue, ô consolateur des gueux sans cheminée, ô donneur de travail à ceux qui n'en avaient plus, ô saint Dégel, priez pour nous !
0 semeur de colère chez les charbonniers, ô rameneur des légumes à un prix abordable, ô souffleur de brise tiède sur le visage des femmes et dans les poumons des petits enfants, ô saint Dégel, priez pour nous.
Et, pendant que je défilerai ainsi mon chapelet, j'entendrai l'eau faire ploc ploc de tous côtés et me chanter dans son langage, que je comprends :
— La pluie du dégel, c'est le bon fumier pour la terre. Autant de gouttes qui tombent, autant de grains de blé qui pousseront.
PENDUS GL'ACÉS
Tandis que tout le monde admire les illuminations de fêle qui transforment Paris en firmament multicolore, les lampions pareils à des morceaux d'arc-en-ciel, les lanternes vénitiennes de toute forme et de toute nuance, les becs de gaz aux cocardes jaunes, les faisceaux de rayons des pots-à-feu oxhydriques, les nappes lilas et les aigrettes éblouissantes de l'électricité, et les mille splendeurs d'incendie de l'éclairage moderne; tandis que la foule n'a d'yeux que pour ces clartés orgueilleuses, il me plaît, à moi, de célébrer les pauvres, tristes, honteux, lamentables et oubliés lumignons d'autrefois, les antiques et quasi-antédiluviens réverbères que l'argot appelle si pittoresquement de ce nom sinistre et calembouresque : les pendus glacés.
Les pendus glacés, ce sont ces gros réverbères, à quatre faces de vitre verte carrées comme des glaces, entre lesquelles palpite et semble agoniser la flamme fumeuse d'un quinquet ; ce sont
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ces réverbères abolis qui pendent au bout d'une corde accrochée à un bras de potence. Pendus glacés, en effet, et non par métaphore seulement; car ils sont bel et bien pendus, les misérables, la hart au col, tirant la langue et gigotant sous le gibet quand le vent vient souflleter leur carcasse de verre ; et ils sont glacés aaissi, à tous les sens du mol fait exprès pour exprimer toute leur détresse; glacés à cause de leur maladive lumière qui a l'air de se figer; glacés à cause des endroits solitaires où ils n'éclairent que le vide et le silence, comme s'ils étaient des lampes funèbres en Irain de s'éteindre dans des allées de cimetière.
Il faut aller vagabonder au fond de quartiers perdus, au bout de ruelles lointaines, vers la Glacière, de l'autre côté de Mouffetard, dans les recoins des vieux faubourgs de la rive gauche, ou par les descentes de Montmartre et de Belleville, en tournant le dos à Paris; ou encore il faut s'attarder le long de la Seine, là-haut, après la Râpée; il faut être un galvaudeur de ses pas, un errant sans savoir où, un aboyeur à la lune; et alors on a la chance de rencontrer, par-ci, par-là, au hasard du noctambulisme, les derniers survivants des pendus glacés, avec leur physionomie délabrée de choses d'un autre âge, avec leur pâle flamme de mèche à l'huile, qui évoque le souvenir d'époques disparues, et fait comprendre la réalité des vieilles eaux-fortes où
Rembrandt animait et chauffait les ténèbres d'un rayon furtif.
Et l'on songe aussi, devant les pendus glacés, au temps où ces potences ont porté d'autres pendus, en chair et en os alors, tirant la langue pour de bon, et dansant des gigues éperdues. On songe au temps où les tricoteuses sautaient et gambillaient, en rondes échevelées, autour de ce gibet à lumière changé en gibet à ci-devant. C'est à ces poteaux que leurs bandes furieuses poussaient les accapareurs, en chantant le Ça ira. Et peut-être, vers Bercy, à deux pas des guinguettes de Ramponneau, y eut-il plus d'un aristocrate accroché à la lanterne de ce pendu glacé, qui subsiste encore, et qui, maintenant pacifique et rococo, est la risée des gamins, habiles à lui crever les yeux à coups de pierres. Et l'on admire l'argot, qui, dans un surnom grimaçant, a su contenir tous ces souvenirs sinistres et tout ce présent burlesque.
Mais c'est fête aujourd'hui, lumières ruisselantes, fusées et pétards en gerbes; et parmi ces gloires d'illuminations féeriques, qui diable va penser aux pauvres, tristes, honteux, lamentables et oubliés lumignons d'autrefois? Les solitudes où ils champignonnent seront encore plus solitaires ce soir, plus silencieuses à côté du brouhaha de la ville, plus noires sous le flamboiement du ciel incendié de poudre. S'il vient par hasard quelqu'un s'asseoir au pied de leur potence, ce sera une Ijande de filous, vauriens ayant tra-
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vaille les baguenaudes dans la foule et qui compteront leurs chopins à cette blafarde lumière. Sans doute même qu'ils ne viendront point, connaissant des bouges propices où l'on fait son fade en séchant des litres. Et alors le pendu glacé ne verra personne, sinon quelque maigre chien errant, effaré par la cohue et les feux d'artifice, et cherchant l'ombre pour gratter en paix ses puces.