RUE DES PARTANTS
. Qui" la connaît, cette rue au nom tant joli, cette rue dans laquelle sans doute aucun fiacre n'a jamais passé, cette rue naguère encore pleine de verdure et de fleurs, calme comme une venelle campagnarde, et cependant si parisienne?
Qui connaît ce coin de nature, presque sauvage, hanté seulement par les gueux de Ménilmuclie, les chiens errants, les poivrots en quête de grand air, et aussi par quelques poètes rôdeurs, amants surannés des paysages faubouriens ?
Qui la connaît, et, surtout, qui la connaîtra demain, quand elle aura été bousculée, la pauvrette, par quelque rue nouvelle, apportant là ses pavés, ses trottoirs fleuris de becs de gaz^ ses hautes bâtisses à mine de caserne, et toutes ces splendeurs de voirie que Poë appelait des abominations rectangulaires ?
Elle serpentait là-haut (j'en parle déjà comme
au passé), là-haut, dans la grimpée de Ménilmontant, et s'accrochait à sa sœur, la rue de la Chine, ainsi nommée non pas en souvenir du Céleste Empire, mais à cause des chineurs qui l'habitent.
La chaussée était sans pavés, quasi sans cailloux, toute en poussière l'été, toute en boue l'hiver, divisée en deux par un ruisselet qui coulait au mitan, et vaguement éclairée, la nuit, par de rares réverbères où potençaient des quinquets à huile, tristes pendus qui tiraient une toute petite langue de lumière jaune.
Les maisons étaient des masures, construites à la diable, de bric et de broc, quelques-unes même en pisé et en torchis, les plus cossues en matériaux de démolition, d'autres en simples planches, telles que des huttes de bûcherons on de bergers.
Mais toutes, au printemps, se bariolaient de feuilles, de plantes à vrilles vertes, de fleurs épanouies, liserons aux clochettes multicolores, clématites aux longs bras chargés d'étoiles blanches, glycines aux grappes d'améthyste pâle qui fleurent la vanille, chèvrefeuilles embaumés de pendeloques en corail rose, capucines pareilles à des gueules d'or rouge, pois de 'senteur frissonnant comme des papiflons accouplés.
Et c'était, dans ce fouillis frais et odorant, une incessante musique d'insectes et d'oiseaux. Les mouches bleues et vertes, gouttes volantes de saphir et d'émeraude, y faisaient vibrer la chanterelle aiguë de leurs ailes , tandis que les
guêpes sonnaient leur mirliton enragé, et que les bourdons de velours chantaient la basse avec leur rouet monotone. Les pierrots pépiaient, piquant leur cri gouailleur. Des pinsons gringuenottaient leur refrain de roupioupiou-tipioutipiou. Des merles lançaient leur rire perlé. J'y ai même entendu des fauvettes égrener les vocalises de leurs fredons en roulades.
Ah ! que c'était loin de Paris, et pourtant bien dans Paris! Car ce n'était pas un coin de province, ainsi qu'aux Ternes, par exemple. C'était de la campagne, de la vraie, avec des herbes folles, des jardins incultes, des haies trouées comme par un passage de bêtes. Et les gens qu'on rencontrait étaient bien d'ici et d'aujourd'hui : non des bourgeois à la mode d'antan, mais des voyous sentant la barrière, puant la grande ville, fleurs d'égout parmi ces fleurs de nature.
A présent, l'horizon de ces rues est bouché par la morne et rectiUgne masse de l'hôpital Tenon, qui est venu mêler à ces parfums sauvages l'odeur fade des tisanes et des cataplasmes.
Aux fenêtres o\ivertes, on voit s'allonger sous des bonnets de coton les faces blêmes des prisonniers de la maladie. D'un regard atone, ils contemplent ce reste d'oasis, qui leur donne une fugitive impression de campagr>e verte. Combien, parmi eux, paysans émigrés à ?.''ris, songent alors au pays quitté, aux chemins creux du
village, aux buissons où ils couraient l'école buissonnière en mangeant des mûres et en dénichant des nids? Et leur figure, au lieu de se détendre à ce spectacle et à ce souvenir, se grippe davantage, et de douloureux hochements de tête secouent grotesquement la houppe mélancolique de leur casque-à-mèche.
Dans la ruelle, un ouvrier accroupi^ le front sous les feuilles, cuve ses chopines, et regarde la lugubre bâtisse.
— Vrai, pense-t-il, elle est bougrement bien nommée cette rue-là! Rue des Partants. Mince!
Et il se rappelle les camaros qu'il a vus entrer à l'hôpital, un jour, avec une patte cassée ou une fluxion de poitrine, et qui en sont sortis les pieds devant, en route pour le grand voyage où il n'y a plus de mastroquets.
Mais voilà! tout passe, tout s'en va, tout part, aussi bien les rues que les gens, aussi bien les rues pauvres que les riches.
Et demain peut-être, avant dix ans pour sûr, les derniers lambeaux de campagne qui verdoient encore dans la grimpée de Ménilmontant, ces venelles perdues, ces coins de nature presque sauvage, disparaîtront à leur tour.
Qui la connaître alors, ma bonne petite rue des Partants? Qui saura même son nom, aboli aussi sans doute? Personne, plus personne !
Nous serons seulement cinq ou six à nous en souvenir, cinq ou six poètes rôdeurs, amants surannés des paysages faubouriens, cinq ou six
baguenaudeurs, bayeurs aux grues, preneurs de mouches, carapaliers des quartiers inconnus, pour qui la rue des Partants sera devenue désormais la rue partie !